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Citation d'un opéra-comique en vogue à celte époque

2. Bigot do Sainte-Croix, nommé ministre des affaires étrangères le !•' août 1792, se méfiait, à tort ou à raison, de Bonne- Carrère, et l'avait tout de suite fait nommer ministre aux Étals- Unis, pour s'en débarrasser. Mais Bonne-Carrère remplissait encore les fonctions de directeur général au 10 août. Sa nomination aux

tructions qu'il n'avait pas eu le temps d'aller chercher avant son départ, il commençait à s'occuper de l'organisation des réfugiés cantonnés à Haulde, à Loos et aux avant-postes de l'arrondissement de Lille (12 août.) Dans une autre lettre, il parlait du fâcheux effet produit par la dislocation de ces Belges, et par leur incorporation dans des compagnies franches. Cette dislocation était l'œuvre de La Fayette, qui, dominé par une jalousie mesquine contre Dumouriez, avait pris à tâche de décrier et ensuite de défaire toutes ses mesures.

Le 16 août, Maret rendait compte de l'emploi d'une somme de 250,000 livres qui lui avait été confiée avant son départ ou expédiée depuis, et sur laquelle il ne lui restait plus que 10,000 livres à employer, tant les besoins étaient grands. Il annonçait l'envoi à Paris des patriotes Schmitz etDigneffe, bien connus de Lebrun et de Dumouriez, comme de « forts amis de la liberté et de l'égalité, » suivant l'expression du général. Il transmettait par la même occasion deux lettres de Dumouriez à « son cher successeur » Lebrun. Ces lettres, documents précieux pour l'histoire,

États-Unis fut Immédiatement révoquée, sur la dénonciation de Brissot, dont il avait gêné Tinmiixtion dans les affaires diplomatiques. A la suite de cette révocation, Bonne-Carrère donna sa démission de directeur, et provoqua Texamen de ses comptes. On Taccusait d'avoir prélevé une grosse commission, lors du règlement de rindemnité payée le 29 mars précédent aux princes dépossédés en Alsace. L*ii^ustice de cette accusation fut reconnue, ou du moins proclamée. Mais il eut ensuite bien d'autres aventures, pour le détail desquelles nous renvoyons à M. Masson (pp. 213 et 214). Ses démêlés avec Brissot avaient failli plusieurs fois lui être funestes; mais ce souvenir lui sauva probablement la vie du temps de la Terreur, pendant laquelle il fut emprisonné, mais oublié jus qa*au 9 thermidor. Ce personnage, qui avait été Tun des collaborateurs de Mirabeau, secrétaire des Jacobins, directeur et quasi ministre des affaires étrangères, est mort entrepreneur de voitures publiques sous la Restauration.

prouvent que Dumouriez, depuis sa sortie du ministère, n'avait pas cessé d'y exercer une influence considérable, en réalité, sur les différents chefs de service qui lui devaient leurs positions. Il parlait encore à Lebrun, devenu ministre, du ton d'un bienfaiteur à son obligé. Avant son départ, Dumouriez avait désigné pour l'ambassade de Constantinople un personnage dont le nom reparaîtra plus d'une fois dans ce livre, Huguet de Sémonville^ € Nous ne pouvons plus penser qu'à la guerre, écrivait Dumouriez. Terminez donc avec Mme de Sémonville, qui est présentement à Paris, l'affaire du traitement de l'ambassadeur à Constantinople. (Sémonville n'avait pas encore quitté Gênes, où il était retourné après sa mésaventure en Piémont.) Rien n'est à diminuer quant aux présents d'usage: faites -les magnifiques, pour

1. Sémon ville, cx-conseil 1er au Parlement de Paris, entré dans la diplomatie depuis 1789, semblait alors chercher les aventures, et en avait déjà rencontré plus d'une. A l'époque de la première révolution de Belgique, chargé d'une mission secrète à Bruxelles (au profit du duc d'Orléans?), il avait fait grand scandale en distribuant des cocardes tricolores au sortir de la messe. Cette équipée lui valut tout d'abord une réputation de révolutionnaire exalté, qu'au fond il ne méritait pas. Sa seule et constJinte passion fut Penvie de parvenir, et plus tard celle de se maintenir, en s'arrangeant toujours pour être Tintime ami des gens en place. H avait été nommé par .Montmorin ministre à Gônes, puis, par Dumouriez, ministre près du gouvernement piémontais, qui le fit arrêter à la frontière, tant sa renommée de jacobinisme était efi'rayanle ! Dumouriez, ne voulant de guerre qu'avec l'Autriche, n'avait pas fait de cet incident un casus belli innnédiat. Sémonville, le futur grand référendaire de la Chambre des pairs sous Charles X et Louis-Philippe, était alors un petit jeune homme, «« fort prononcé contre la combinaison aristocratique de deux Chambres, » conservant une gaieté imperturbable au milieu des incidents les plus sérieux, et déjà envahi par un embonpoint précoce. Le trait le plus saillant de sa physionomie était un regard iransper{'ant^ auquel n'échappait aucun des secrets qu'il avait intérêt à connaître. Sa femme, petite brune piquante, pétillante d'esprit, était dès lors, comme on va le voir, l'utile auxiliaire de ses projets.

prouver à ces barbares qu'un peuple libre est encore plus généreux qu'un despote. » Il fallait que Sémonville emportât la plus grosse somme possible : vingt millions ne seraient pas de trop, si on pouvait les lui donner...

M Qu'on prépare à Toulon l'escadre dont il (Sémonville) promettra le concours pour reprendre la Crimée. Nous confierons cette expédition à Béhague, homme de talent, patriote médiocrement chaud, mais que l'amour de la gloire rendra fidèle. Otez vite Durfort de Venise : envoyez-y un habile homme, non propagandiste, pour ne pas effrayer les Pantaloîis, Il doit seulement prêcher la neutralité. La Pologne a repris ses fers... Elle devait s'attendre à la trahison de ce roi Poniato^ski, tour à tour amant, courtisan et esclave de Catherine. Il faut agiter la Hongrie ; que tous les fils de la conjuration en faveur de la liberlé soient à Constantinople, dans les mains de Sémonville* ! Imitons les Romains, quand Annibal était à leurs portes. Il me faut 36,000 hommes, plusieurs millions, carte blanche, et je réponds de tout. »

Ces lettres confidentielles, où déborde la joie de l'ambition satisfaite, nous montrent le vrai Dumouriez, préoccupé avant tout de lui-même, impatient de jouer à tout prix un premier rôle. Ces sentiments ne cadrent guère avec ceux qu'il s'est attribués dans ses Mémoires, écrits sous l'empire de préoccupations bien différentes'.

1. Archives des Affaires étrangères, — On verra dans la suite de notre travail que cette lettre a exercé une influence décisive sur le sort de Maret et de Sémonville, dans une circonstance mémorable de leur vie.

2. Après sa défection, Dumouriez, ayant intérêt à chercher des excuses plus ou moins plausibles de sa conduite lors du 10 août, est réduit à prétendre qu'il s'imaginait que le roi en serait quitte pour une suspension provisoire, comme l'année précédente, après l'affaire de Varennes I Qui donc croyait-ii tromper par un semblable mensonge?

Une lettre importante de Maret, du 18 août, signale les obstacles de diverse nature qu'il rencontrait dans Taccomplissement de sa mission. On avait fait circuler et signer par quelques officiers belges et liégeois une violente dénonciation contre le comité, qui devait être adressée à TAssemblée nationale. Haret était parvenu à mettre la main sur cette pièce, dont les idées et le style trahissaient l'origine autrichienne. D*un autre côté, le maniement de fonds important dont il était chargé lui suscitait des envieux, des détracteurs. Les agents insurrectionnels, qui travaillaient ou prétendaient travailler pour nous dans l'intérieur de la Belgique, ne cessaient de lui réclamer des fonds pour subvenir à des dépenses fort équivoques d'embauchage et d'espionnage et se plaignaient à Paris de ses refus ou de son silence. Les plus zélés de ces soi-disant auxiliaires étaient Deshacquets et Ruelle, secrétaire de la légation française au moment de la rupture. Ce dernier écrivait lettres sur lettres au ministre Lebrun contre Maret, tout en affirmant qu'il n'avait aucune idée de le supplanter. La conduite de Maret était à l'abri de tout reproche. Il justifiait par sa comptabilité que les fonds à lui confiés n'étaient pas môme suffisants pour l'armement et l'entretien des réfugiés, qui étaient l'objet principal de sa mission. Il ne lui restait donc rien, et moins que rien, pour des dépenses d'une utilité équivoque et d'un contrôle difficile. Néanmoins, fatigué de ces tracasseries, il témoignait le désir d'être employé ailleurs, et rappelait au nouveau ministre Lebrun que, du temps de Dumouriez, il avait reçu la promesse d*une mission diplomatique à l'étranger*

Le conseil exécutif lui donna pleinement raison. Dès le mois d'août, Maret, qui n'avait pas encore quitté Lille, fut porté sur les états de finance du

département des affaires étrangères, comme chef de la première division, avec un traitement de 8,000 fr.^. Il conserva officiellement cette position jusqu^à la fin de janvier 1793. Pendant les moments les plus critiques de rinvasion prusienne , il était encore sur la frontière, car, le 19 septembre, Dumouriez écrivant à Labourdonnaie, qu'il venait de faire nommer commandant de Tarmée du Nord (ce dont il ne tarda pas à se repentir), lui recommandait de presser l'organisation des Belges avec le concours de Maret, « qui était auprès de lui*. » Hais, dans ce moment même, Maret venait d'être rappelé au ministère, peut-être pour combler le vide causé dans les bureaux par l'absence de Noël, qui venait de partir pour Londres chargé d'une mission secrète. La présence de Maret dans les bureaux du ministère est attestée par une bonne action, le 24 de ce mois de septembre 1792, si plein d'affreux souvenirs. Ce fut à lui que Stanislas Girardin, l'un des députés du parti constitutionnel qui avaient montré le plus de courage dans la Législative, dut une mission apparente pour l'Angleterre, qui lui permit de pourvoir à sa sûreté, tout en échappant aux mesures financières prises contre les émigrés*.

1. Depuis la réorp^isation ou la désorganisation opérée au commencement de l''93, cette première division était chargée de la correspondance avec TAngleterre, les Pays-Bas, les États-Unis et les villes hanséatiques. Maret remplaçait Lebrun, devenu ministre.

2. Lettre citée par M. Temaux, Histoire de la Terreur, IV, 540. S. Mémoires de S. Girardin, III, 135. Au mois de décembre

suivant, Maret, pendant son séjour en Angleterre, revit Girardin qui demandait à rentrer en France, espérant que sa prétendue mission avait assez duré pour lui servir de sauve^rde, ce en quoi il s'abusait fort. Maret, de retour à Paris, lui avait expédié, le 25 décembre, une lettre de rappel contenant les compliments les plus flatteurs. Girardin arriva à Paris sous les plus sinistres auspices, dans la soirée du 21 janvier 1793 ! Malgré sa mission, il ftit

Marot accompagne Dumoiirîez en Belgique, comme délégué du conseil exécutif. — Il assiste à la campagne de Jommap^s. — Sa belle conduite dans un combat. — Son rappel à Paris pour une mission secrète en Angleterre (Nov. i792).

Aussitôt que Dumouriez eut opéré la délivrance du territoire français, par une série de mouvements militaires et de pourparlers, dans lesquels il se montra tour à tour diplomate subtil et bon généraP, il courut à Paris jouir quelques moments de son triomphe, et concerter avec le conseil exécutif les détails d'une campagne d*hiver. Il allait enfin pouvoir exécuter lui-même son plan favori, l'invasion de la Belgique. Sur sa demande, Maret se transporta de nouveau parmi les réfugiés belges et liégeois, investi d'une mission nouvelle qui n'était, à proprement parler, que la suite des précédentes. Elle consistait à « diriger en Belgique le mouvement des

dénoncé, traqué, et finalement emprisonné dans une petite ville do province, où on Toublia heureusement jusqu'au 9 thermidor.

Ses relations avec Maret remontaient aux premiers temps de la Ck)nstituante. H avait eu aussi Tidée de tenir un journal des séances.

1. Dans une note placée à la fin de son deuxième volume do VHisfoire diplomatique, M. de Bourgoing a parfaitement résumé ce qui a été articulé de part et d'autre de certain et de vraisemblable sur les événements et les négociations qui ont déterminé cette fameuse retraite. Nous voyons par une note inédite de Maret, « qu'appelé aux affaires étrangères pour y remplir, sous le titre de chef de la première division, les fonctions de directeur général, il fut au courant de toutes les négociations qui préparèrent la retraite des Prussiens. » Mais il n'a rien laissé sur cet épisode si important de la Révolution.

esprits. » Eatrainé dans Forbite de Dumouriez et des Girondins, acceptant la République comme une nécessité, il restait, dans cette crise, aussi modéré qu'on pouvait rôtre en demeurant Français, mais toujours prêt à aider ceux que leurs convictions, leurs passions ou le hasard avaient jetés dans des voies différentes. Cette campagne était le début militaire de Maret, Tun des diplomates qui ont vu le plus de champs de bataille. Il marchait avec les volontaires belges et liégeois qui faisaient partie du corps de Beurnonville, et s'exposa gravement dans plusieurs rencontres, notamment au combat de Tulin. Dans cette escarmouche, qui eut lieu trois jours avant la bataille de Jemmapes, les tirailleurs belges, poursuivant trop loin un premier avantage, furent vivement ramenés par les hussards autrichiens. Maret eut dans cette circonstance un cheval tué sous lui, et sa conduite lui valut Toffrande d'une autre monture, et une lettre de félicitation de la part du conseil exécutif. Il était alors dans les meilleurs termes avec Dumouriez, qui le nommait son ami, et concertait avec lui ses démarches politiques. Maret concourut ainsi à plusieurs actes importants et habiles, qui contribuèrent, autant que la victoire de Jemmapes, au succès foudroyant de rinvasion française. Parmi ces actes, dont Dumouriez s'est bénévolement attribué tout le mérite dans ses Mémoires^ nous citerons la proclamation publiée au moment où l'armée française commençait son mouvement. Elle appelait les Belges à l'insurrection, et s'efforçait de dissiper les défiances qu'avait dû leur inspirer, lors des deux premières tentatives d'invasion, la conduite équivoque du gouvernement français. « C'était à la France républicaine à réparer ces torts...» La collaboration de Maret est encore visible dans la proclamation aux Belges, datée de Mons, où Dumouriez venait d'entrer en triomphe après la vie-

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toire de Jemmapes. Cette pièce , destinée à recevoir la plus grande publicité, avait été imprimée en français et en flamand. Le vainqueur, au nom de la République Française, déclarait rompus les liens qui unissaient la Belgique à FAutriche. Il engageait le peuple à élire sur le champ de nouveaux administrateurs, et promettait que « ses soldats, arrivant comme alliés et comme frères, n'influenceraient pas les délibérations, et ne s*entremettraient pas dans le maniement des deniers. » Dumourioz lui-même avoue que cette proclamation, qui exerça une influence décisive sur l'esprit public, avait été « concertée avec le conseil exécutif, » avant Touverture de la campagne.

Après l'occupation, deux systèmes essentiellement différents furent appliqués, à quelques semaines d'intervalles, par les vainqueurs. Le premier, œuvre collective de Dumouriez et du conseil exécutif girondin, dont Maret était le délégué, maintenait encore le grand principe du respect des nationalités, inscrit dans la Constitution de 1791; il sauvegardait, dans une certaine mesure, l'indépendance et l'autonomie du peuple belge. Grâce à ses déclarations rassurantes, Dumouriez et ses soldats avaient été considérés et accueillis comme des libérateurs. 11 y avait eu cependant tout d'abord, de la part de plusieurs agents français, des abus regrettables et tout à fait contraires aux principes proclamés, mais ces vexations avaient été formellement improuvées par le général et le conseil exécutif «. Telle fut la situation jusqu'au décret du 15 décembre, qui ouvre une phase nouvelle

1. Notamment celles du commissaire Sta, qui, trois jours après la bataille de Jemmapes, levait, dans la ville affranchie de Tournai» des contributions à main armée, par le ministère d'un notaire qui allait de maison en maison, escorté ou plutôt conduit par un officier. Les villes d'Ypres et d'Ostende furent soumises à des réquisitions du môme genre. V. Borgnet, II, 90-95.

dans rhistoire de Tinvasion de la Belgique. Ce décret de la Convention, rendu sur la proposition de Cambon, transformait rafiFranchissement en conquête; érigeait en principe l'exploitation des ressources financières du pays affranchi, par des mesures semblables à celles qui avaient été désavouées jusque-là comme injustes et impolitiques; préparait la réunion de la Belgique , en faisant peser sur elle un régime d'oppression exceptionnel. Nous n'avons pas à juger ici ce second système ; nous tenions seulement à constater qu'on ne saurait en imputer d'aucune façon la responsabilité à Maret, qui n'était plus alors en Belgique et qui refusa d'y revenir comme commissaire général, à l'époque où ce système avait définitivement prévalu.

Maret n'avait pas eu le temps d'accompagner jusqu'au bout le vainqueur de Jemmapes dans son invasion triomphale. Dès le milieu de novembre, des ordres pressants du ministre le rappelaient à Paris, d'où il repartit peu de jours après, pour aller remplir une mission très-secrète et de la plus haute importance en Angleterre.

Relations politiques de la France aveo VAngleterre en 479?. — Chauvelin ; ses imprudences. — Démarches secrètes de Talleyrand ; missions de Noël et de Mourgues. — Miles, agent anglais. — Entreyoe de Chauvelin avec lord Grenville.

A l'époque où Maret se rendit à Londres , une rupture entre l'Angleterre et la nouvelle République semblait imminente. Cette tension excessive des rap-

ports diplomatiques n'avait pas été produite seulement par ce qui se passait en France, comme on l*a cru jusqu'ici sur la foi des seuls documents publiés, c'est-à-dire d'après des extraits de dépêches, les rapports officiels et les discussions du Parlement et de la Convention, qui n'avaient porté que sur des communications incomplètes. De part et d'autre , pour des motifs différents, on avait intérêt à dissimuler une partie de la vérité. L'histoire, mieux informée, fera désormais figurer, parmi les causes de la rupture, le caractère personnel de Thomme qui était alors censé le principal représentant de la France (Chauvelin) ; ses fausses démarches dans plusieurs circonstances graves; ses rébellions d'amour -propre contre ceux qui auraient pu prévenir ses fautes ou les réparer; enGn et surtout, f appui qu'il trouva auprès de la majorité des membres du pouvoir exécutif, qui le maintint à son poste, alors que les considérations les plus impérieuses réclamaient son changement.

Dès le mois de janvier 1792, une démarche avait été faite par l'intermédiaire de l'ex-évôque d'Autun pour obtenir, pendant la guerre déjà prévue avec l'Autriche, l'alliance ou du moins la neutralité de l'Angleterre. Comme beaucoup d'acteurs célèbres, M. de Talleyrand manqua ses débuts. Sa conduite dans plusieurs circonstances graves et récentes de la Révolution, lui valut le plus froid accueil à la cour et auprès des ministres. Le plus considérable d'entre eux, William Pitt, qui l'avait connu en France, eut à peine l'air de s'en souvenir. Talleyrand revint donc sans avoir obtenu autre chose qu'une très-sèche assurance de neutralité, ce qui ne l'empêcha pas de se faire renvoyer à Londres par Dumouricz, devenu dans l'intervalle ministre des affaires étrangères.

Les événements déjà accomplis, ceux qu'on pré-

voyait en France, redoublaient le zèle du ci-devant prélat pour servir à l'extérieur. Mais comme il ne pouvait, en sa qualité d'ancien Constituant, remplir ostensiblement aucune fonction publique avant un laps de deux années, il fut convenu que Tex-marquis de Chauvelin aurait jusque-là le titre d'ambassadeur, avec Talleyrand pour mentor. Cette singulière combinaison était indiquée dans une lettre d'introduction auprès du roi d'Angleterre, que Dumouricz avait fait signer à Louis XVI le 1" mai.

Chauvelin, fils d'un favori de Louis XV, et remplissant lui-même à la cour un office important, s^était néanmoins prononcé avec énergie pour la Révolution. Mais son père avait jadis protégé Dumouriez : Louis XVI, de son côté, était bien aise d'éloigner de son intérieur un observateur peu bienveillant. Ainsi s'explique la faveur accordée à un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait quelqu'esprit, mais encore plus d'amour-propre, et pas du tout de jugement. Dans un moment déjà si critique , on se créait une difficulté de plus, en choisissant pour intermédiaires à Londres deux hommes dont les antécédents pouvaient être un sujet de répulsion personnelle. Plusieurs des ministres anglais craignaient qu'une telle mission ne fût qu'un prétexte pour ourdirdes intrigues révolutionnaires, et cette appréhension, que la conduite de Chauvelin parut bientôt justifier, pesait comme une atmosphère de glace sur les relations diplomatiques. Ainsi, quand Chauvelin expliquait par une note les motifs de la rupture avec l'Autriche, dans le but de provoquer une réponse approbative (12 mai), le secrétaire du Foreign-Office (Grenville) déclinait cette ouverture; il promettait la neutralité, mais (( croyait devoir s'abstenir de discuter les causes de cette rupture affligeante (24 mai). » Le môme jour, le jeune ambassadeur se compromettait par une

inconséquence toute personnelle. Une proclamation royale venait d'être lancée contre les libelles séditieux et les correspondances criminelles m foreign parts. Chauvelin, déjà trop peu circonspect dans ses relations, crut faire un coup de haute politique en adressant au ministre une note par laquelle il protestait contre tout soupçon de connivence du gouvernement français dans de telles intrigues, et demandait à Grenville de communiquer directement cette protestation aux chambres. Cette requête inconstitutionnelle fut repoussée avec aigreur (24 et 25 mai). Un peu plus tard , il sollicita du gouvernement anglais une démarche pour retenir dans la neutralité diverses puissances , et n'obtint qu'un refus dédaigneux (18 juin, 8 juillet). Enfin une proposition d'entente pour Tabolition de la course en mer demeura sans réponse (23 juillet). On ne voyait plus en Chauvelin, surtout depuis la journée du 20 juin, que Tagent malveillant d'une faction.

Le cabinet de Saint-James rompit avec lui toute communication ofiiciellc après le 10 août, et rappela de Paris son ambassadeur. II lui fut prescrit néanmoins de déclarer, avant son départ, que l'Angleterre persistait à demeurer neutre, et s'intéressait vivement au sort de l'ex-roi. C'était là, il faut Tavouer, un singulier témoignage d'intérêt. Le souvenir de la guerre d'Amérique n'était-il pas pour quelque chose dans cette froideur à l'égard de Louis XVI ?

Chauvelin ne tarda pas à aggraver sa position par de nouvelles imprudences. La première fut de rompre avec Talleyrand, trop royaliste à son gré. Celui-ci revint solliciter du conseil exécutif installé à la suite du 10 août une mission nouvelle, qui lui fut refusée à l'unanimité. Talleyrand néanmoins retourna promptement à Londres, comprenant, au train dont allait les choses, qu'en restant à Paris il courait des

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risques plus graves que celui de ne pas être employé. Il entretint pourtant encore, pendant quelques mois, des rapports secrets avec le ministre girondin des affaires étrangères, qui ne Tavait officiellement écarté que par crainte de se compromettre.

Lebrun était souvent raisonnable, quand on lui permettait de l'être. Il n'osait éliminer Chauvelin, qui s'était fait des protections redoutables par ses exagérations de patriotisme ^ Mais il était bien .convaincu que remploi d'un tel intermédiaire serait toujours plus nuisible qu'utile. En conséquence, au moment le plus critique de l'invasion prussienne , Lebrun fit partir pour L*bndrcs un de ses chefs de divisions chargé d'une mission secrète. Cet agent était Noël, si connu depuis par des dictionnaires et des compilations de toute espèce. A l'époque de son départ (30 adût) les événements prenaient une allure telle, que l'intervention officieuse de l'Angleterre semblait notre dernière planche de salut. Noël devait s'aboucher avec un Anglais nommé Miles, ancienne connaissance de Lebrun.

Cet homme, désintéressé ou non , a mérité de la France un souvenir. Il fit, jusqu'à la dernière heure, d'intelligents efforts pour combiner des démarches utiles au maintien de la paix. Sa correspondance dénote une instruction étendue, un sens droit, un sentiment profond des avantages de l'union entre les deux peuples. Sur ce point, il s'exaltait jusqu'à parler (c de se brûler la cervelle s'il ne réussissait pas à empêcher la guerre. » Il ne cessait de répéter que

1. Voici un échantillon de la manière dont rex-maître de la garde-robe de Louis XVI faisait, de Londres, sa cour aux Jacobins. Le 7 décembre 1792, il s'adressait au Sénat de Gênes, par Tintermédiaire de Lebrun, pour se plaindre de ce que, par suite d'une faveur accordée jadis à son père, il était exposé à être considéré encore comme noble dans cet État... Il s'applaudissait d'avoir à « purifier son sang de cette tache originelle. » Archives.

Chauvelin compromettait tout; pressaifLebrun d'envoyer quelqu'autre agent, dont les antécédents et le caractère n1nspirerai«nt pas la même répulsion, et promettait de le mettre en relation directe avec William Pitt lui-même, qui était loin, suivant Miles, de partager Taversion irréconciliable de ses collègues pour les derniers changements politiques survenus en France.

Dans les premiers jours de septembre, notre situation intérieure imposait les plus larges concessions pour obtenir Tappui du cabinet anglais. Noël avait donc été autorisé verbalement à prendre en référence certaines idées qui, parle contraste qli'elles offrent avec les faits accomplis, semblent extravagantes aujourd'hui, comme celle de faire du duc d'Yorck, fils puîné de Georges III, un roi des Belges, ou même un roi constitutionnel des Français. Celte dernière combinaison avait été ouvertement proposée avant le 10 août par quelques journalistes; du l^r au 15 septembre , elle pouvait sembler encore préférable à la contre-révolution illimitée dont le manifeste signé par le duc de Brunswick, et ses premiers succès semblaient menacer la France ^ Noël ne put arriver jusqu'au premier ministre ; nous ne savons s'il faut attribuer cette exclusion seulement à l'impression d'horreur produite par les massacres de septembre, ou bien aussi aux antécédents personnels de cet agent, ex-abbé, de mœurs fort relâchées, et ci-devant journaliste révolutionnaire. Il valait pourtant mieux que sa réputation, et sa présence à Londres ne fut pas inutile^

1. N'avait-on pas, antérieurement, songé au duc de Brunswick lui-môme, pour ce rôle de roi des Français? Le fait ne paraît plus douteux.

Si. On aurait plus tôt fait de dire ce que n'a pas .été Noël, que ce qu'il a été. On vit tour à tour cet ancien condisciple de Robes-

Il y eut dans ce moment critique des pourparlers intermédiaires. Ils exercèrent une certaine influence sur Tattitude expectante du cabinet britannique, attitude qui nous tut alors fort utile. On sait aujourd'hui qu'au moment où fut conclu Taccord secret avec les Prussiens pour Tévacuation du territoire français (29 septembre), la certitude de la persistance inattendue du ministère anglais dans la neutralité contribua beaucoup à vaincre les dernières hésitations du roi de Prusse ^ Or, à Tépoque où cette nouvelle était partie de Londres , celle de la canonnade de Valmy ne pouvait pas y être arrivée encore. L'hésitation anglaise tenait donc à d'autres causes.

Quoi qu'il en soit, notre position militaire et politique avait tellement changé en quelques semaines, que l'idée d'une combinaison Yorck, même pour la Belgique, fut absolument écartée du côté delà France. Aux insinuations qui auraient pu être faites encore dans ce sens, après la retraite prussienne, il fut prescrit de répondre a que la France , si elle ne gardait pas pour elle la Belgique, n'entendait pas non plus

pierre au collège de Clermont (Louis-le-Grand) , clerc tonsuré, maître d'études, professeur, lauréat d'Académie (pour un Éloge de Vauban, comme Maret et Camot) ; puis journaliste révolutionnaire ; candidat à la place de gouverneur du Dauphin en 1791; improvisé diplomate par son autre condisciple Dumouriez ; chef de division, agent secret, chargé d'afifaires, ministre plénipotentiaire à Venise et en Hollande (1793-95); ensuite commissaire de l'instruction publique; après le 18 frimaire, membre du tribunat, commissaire général de police, un peu préfet, et enfin inspecteur général d'instruction publique, position qu*il conserva longtemps, ayant partout des amis, et qui ne nuisit pas au succès de ses innombrables ouvrages : Dictionnaires, Éphémérides, Leçons polyglottes de littérature et de morale^ etc. Ce compilateur infatigable n'avait pas brillé dans la diplomatie : ses dépêches sont généralement médiocres. « C'était, dit M. Masson, le véritable modèle du pion qui se croit homme d'État. »

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