‹ MargaChapitre 3 sur 9 · ENTRE LA DAME AIMABLE ET LA DAME INFLEXIBLE · texte numérisé non relu

ENTRE LA DAME AIMABLE ET LA DAME INFLEXIBLE

Personne n'avait des allures plus indépendantes que la comtesse de Prévaneau. Elle aimait à tout voir, à tout entendre, sans trop se déranger, et ne s'embarrassait de sa fille que dans les drconstances où il était de toute nécessité qu'elle la chaperonnât. Le plus souvent elle la laissait au général, et s*en allait à droite et à gauche glaner tous ces riens qui l'amusaient et qui amusaient beaucoup les autres, lorsqu'ils avaient passé par le laminoir de son esprit caustique. Le matin, pendant que le général et Charlotte allaient faire de longues promenades solitaires, elle flânait par les lieux publics de Vichy, ou bien, assise dans le parc, elle regardait défiler les promeneurs. Ces petits régals féminins laissant Charlotte tout à fait insensible, et Charlotte ne sachant faire autre chose que remuer sur sa chaise, la comtesse de Prévaneau s'adjoignait pour ses délassements particuliers sa cousine, mademoiselle Eugénie de Nédonville, qui n'était guère riche que d'orgueil, et qui passait une grande partie de l'année chez elle.

Mademoiselle Eugénie avait une quarantaine d'années intrépidement portées. C'était une petite femme

qui paraissait faite d'acier, et dont la figure avait un étrange caractère d'inflexibilité. Cheveux, front, sourcils , regards , lèvres , tout était inflexible : il n'y avait presque jamais de mouvements sur sa figure. Son caractère était calqué sur sa physionomie; on l'avait toujours comparée à une barre de fer non recouverte de velours, et elle ne s'assouplissait un peu que sous la main satinée, mais bien garnie d'ongles, de sa cousine Henriette. Au fond, ces deux femmes, qui avaient des qualités différentes, possédaient la même nature portée à l'individualisme, au culte du moi; le vêtement seul différait chez chacune d'elles. L'une se faisaitgracieuse, l'autre restait revêche ; Tune, ayant à mener une barque bien lestée sur Tocéan mondain, rentrait les ongles, s'emmaillotait de politesse de femme du monde, et même de cette bienveillance banale qui entre dans la diplomatie féminine ; l'autre, n'ayant aucun intérêt immédiat à sauvegarder, vivait ostensiblement dans sa sécheresse, et se composait de son orgueil, de ses petites rancunes, de ses petites jalousies, un vrai rempart d'épines, par-dessus lequel son regard inflexible fouillait dans notre pauvre humanité dont elle essayait de s'isoler chaque jour davantage. Les heureux, les brillants, les bien doués, l'agaçaient; les souffrants, les deshérités, lui faisaient horreur. Aussi elle avait trouvé philosophiquement beau de se tenir à l'écart, elle se glorifiait de ne vivre que par la raison, et appuyait stoïquement un de ses doigts d'acier sur son cœur quand une de ses fibres s'imaginait de tressaillir.

Elle passait une partie de Tété au château deNédonville où elle était très-bien accueillie. Elle aimait le général, faisait sa partie et lui racontait des histoires de famille ; elle entrait dans les grands travaux de tapisserie qui étaient une des occupations favorites de la comtesse Henriette, et la secondait dans toutes ses petites querelles de famille ou de relations; elle se promenait avec Charlotte, qui lui crispait parfois les nerfs quand sa beauté resplendissait trop, mais dont elle aimait l'humeur franche et la gracieuse spontanéité.

La conversation des deux cousines, assises contre le tronc lisse d'un grand érable, eût élé un rare échantillon de malice et de perspicacité féminines.

Elles passaient en revue les familles qui habitaient momentanément sous le même toit qu'elles, et les remarques formulées d'un ton sec par mademoiselle Eugénie, et les observations fines tombant des lèvres mielleuses de la comtesse Henriette, étaient comme toujours frappées au coin de la plus innocente, mais souvent de la plus mordante ironie.

Elles dégustaient tout doucement ainsi les manies et les défauts de leur prochain, sans sortir d'une honnête modération, quand la voix métallique de mademoiselle Eugénie s'accentua pour dire :

— Il n'est pas à Cusset.

Il, c'était Robert, qui passait par la grande allée du parc, en compagnie de M. Blouan et de Marguerite. Mademoiselle Eugénie n'aimait pas Robert, qui se méfiait d'elle. Cela remontait aux premiers jours de

leur jeunesse, aux réunions de famille où le brillant jeune homme arrivait entouré de tous les prestiges. Sa cousine Eugénie lui était demeurée peu sympathique, et, bien qu'il se montrât prodigue de lui-même envers les autres, il n'était pas sorti une fois avec elle de cette politesse banale qui n*est qu'une aimable indifférence, et elle ne manqua pas de lui en vouloir de ce dédain. Avec l'énergie qui la caractérisait déjà, elle avait coupé court à ses propres sympathies, à ses propres admirations, et elle avait relégué Robert au rang des êtres brillants sur lesquels il est bon de souffler de temps en temps un peu de fine poussière de médisance, ne fût-ce que pour les ternir un peu. Aussi, de sa prunelle inflexible qui avait la couleur et l'éclat du jais, il jaillit une petite flamme qui n'était point précisément alimentée par la tendresse, quand elle prononça ces mots :

— Il n'est pas à Cusset.

— Non, répondit la comtesse, qui avait pris son lorgnon pour regarder le groupe qui passait; il s'est excusé. Il est toujours fort habile à trouver des excuses quand une partie ne lui plaît pas.

— Et depuis quelque temps les parties lui plaisent de moins en moins. J'ai remarqué qu'il a toujours un prétexte prêt, quand il devine que mademoiselle Marguerite ne sera pas des nôtres.

— Et l'importante aff'aire qui le retient est ordinairement d'aller rêvasser avec ma nièce et son grandpère par les allées des Célestins.

—Et dire que Charlotte ne voit pas cela, Henriette!

Madame de Prévaneau laissa tomber en même temps son pince-nez et sa tapisserie sur ses genoux.

— Charlotte, ma chère, dit-elle avec un léger haussement d'épaules, est le vivant portrait de son père, crédule et confiante à m'agacer. Son amitié pour Marguerite sert aussi à l'aveugler : elle n'a pas assez de mots pour la vanter; elle énumère une à une toutes ses qualités devant Robert avec un entrain qui me confond. C'est la tête la plus romanesque et le cœur le plus excellent qui se puissent rencontrer.

— Elle est vraiment gentille, Charlotte, et notre beau cousin me paraît simplement stupide d'oser lui préférer cette petite Marga.

— Marguerite est bien dangereuse dans sa simplicité, dit madame de Prévaneau d'un air profond; si j'avais désiré le mariage de Robert et de Charlotte, je ne serais pas restée huit jours dans son voisinage; mais elle s'est présentée à point pour enrayer une affaire qui me déplaisait et qui se dénouera ainsi d'elle-même. Que n'ai-je prévu ceci I Je ne me serais vraiment pas autant tourmentée de voir ma fille s'attacher à son cousin, qui est, je le veux bien, l'homme le plus charmant du monde, mais qui reste le moins riche des attachés d'ambassade.

— Il a tous les goûts d'un grand seigneur !

— Sans en avoir la fortune, car il est positif qu'il a fort écorné son patrimoine pendant son séjour à Londres. Aussi vous avez vu combien je devenais sérieusement inquiète en entendant le général l'inviter sans cesse à venir nous voir depuis que la mort de notre

tante nous a rapprochés. Ni lui ni Charlotte n'auraient compris que, pour une différence de fortune, je refusasse Robert pour gendre.

— Voilà ce que c'est que de s'engouer des gens I

— Certainement, il est beaucoup plus raisonnable que Charlotte épouse notre bon voisin. A eux deux, ils feront la première maison de Normandie.

— Il est aussi bien mal tourné, votre grand marquis de Bérinville, Henriette !

— C'est possible, mais il n'y a que lui de mal dans toute l'affaire. Sans parler de ses avantages de naissance, de fortune et de bonté personnelle, notre fille, en l'épousant, nous reste. C'est par là que je tiens le général.

— Lui, pourtant, n'est pas égoïste, Henriette, dit mademoiselle Eugénie avec un petit regard sanglant.

— Je le serai pour deux, dit sèchement la douce comtesse.

Les lèvres inflexibles de mademoiselle Eugénie se distendirent, et il sortit d'entre ses belles dents un petit éclat de rire strident, qui fit partir une volée d'oiseaux d'un arbre voisin.

— Bon, vous effarouchez maintenant les oiseaux, dit la comtesse Henriette, non sans malice.

— J'etfarouche tout le monde, bêtes et gens, comme vous savez: ce n'est pas précisément ma faute; mais vous m'amusez tant, ma chère, quand vous devinez les petites pointes que je vous lance ! Au fond, c'est de la pure plaisanterie, et je suis bien de votre avis. J'ai été très-fâchée de voir Charlotte s'enticher de Ro-

bert. Cependant je n'en suis pas encore arrivée à digérer votre grand marquis de Bérinville.

— Vous y arriverez.

— Mais êtes-vous sûre que les attentions de Robert pour mademoiselle Marguerite guériront Charlotte?

— Elles maintiendront son inclination dans le statu quo. Ces perpétuels tête-à-tête à Nédonville, ces cavalcades avec le général pour mentor, ne valaient rien ; Marguerite étant maintenant en tiers, Robert est obligé de s'en tenir à la stricte politesse entre ses deux cousines, pour ne pas éveiller de susceptibilités ni d'une part ni de l'autre. Il est vraiment parfait dans ce rôle, il le remplit avec une adresse consommée.

— Je devine maintenant pourquoi vous insistez tant pour que tous ces Prévaneau retournent avec nous à Nédonville, dit mademoiselle Eugénie.

— C'est clair. Je rassure ainsi notre cher voisin que les assiduités de Robert commencent à inquiéter, je tiens Robert à distance. Or sa présence à Nédonville devenait tout à fait compromettante. Je n'ai jamais compris Tinsistance que le général a mise dans son invitation. Il se laisse toujours emporter par son bon cœur, et c'est à moi à réparer ses bévues. Si Robert revient seul avec nous, tout est de nouveau compromis. La tête de ma fille s'exaltera et lui-même s'empressera d'oublier Marguerite.

— J'en doute.

— Les hommes sont si inconstants, quand ce n'est pas la fortune qui les attire !

— Oh ! je le sais bien; mais la fortune de Charlotte est tentante, car elle est sûre, tandis que celle de mademoiselle Marguerite me fait un peu l'effet d'un rêve. Qu'est-ce que toutes ces histoires de mines, de charbon, que raconte si gravement votre insupportable cousin? Quand il se met à chuchoter là-dessus en prenant des airs mystérieux, j'ai toutes les peines du monde à ne pas lui rire au nez.

— Cela ne m'étonne pas, et j'avoue que j'ai été longtemps sans croire un mot de ce que ce bavard de Charles nous narrait. Mais, la semaine avant votre arrivée, j'ai reçu une lettre de mon frère, que j'avais questionné là-dessus. L'histoire des mines y est racontée tout au long, rien n'est plus véridique. Ce qu'il y a de curieux, ce qui m'a parfaitement surprise, c'est que Robert, à notre arrivée à Vichy, ignorait le changement de fortune de sa cousine.

— Il ne l'ignorait pas, Henriette.

— Comment le savez-vous?

— Je le pressens, ma chère.

— J'ai aussi pensé, depuis, que son silence n'était qu'une feinte habile, il n'aurait pas fait cette volteface pour une fille pauvre. Ce qu'il y a de certain, cependant , c'est qu'il a chaudement complimenté M. Blouan hier, et que, toute la soirée, il a fait la guerre à Marguerite sur sa discrétion. Marguerite accueillait ces reproches avec une émotion qui aurait dû ouvrir une bonne fois les yeux à Charlotte. Mais ma pauvre fille a un bandeau sur les yeux , comme toutes les personnes romanesques.

— Pourquoi ne le lui déchirez-vous pas une bonne fois, Henriette?

— Parce que je trouve moins cruel de le laisser tomber peu à peu. Je veux ménager son cœur, et d'ailleurs la moindre maladresse de ma part la ferait se tourner contre le marquis qu'elle supporte sans l'aimer. Je connais Charlotte, elle dirait : « Puisqu'il le faut, je renonce à Robert, mais je n'épouserai pas M. de Bérinville. »

— C'est une drôle de logique.

— C'est la logique des gens passionnés.

— Quand je la vois accabler de tendresses cette sournoise de Marguerite, j'éprouve une irritation profonde ; cela, positivement, me prend sur les nerfs.

— Et à moi aussi parfois; mais regardons les choses du bon côté : Charlotte aimant sincèrement Marguerite, ce sentiment adoucira le coup qui lui sera porté, vous verrez qu'elle poussera la générosité jusqu'à céder Robert de bonne grâce à sa cousine.

— Ohl par exemple, ce serait un peu fort : une femme peut-elle se rendre coupable d'une niaiserie pareille? Mais chutl voici tous les Prévaneau qui viennent de ce côté, M. Charles en tête ; il ne va pas manquer de s'accrocher à nous.

La prédiction de mademoiselle Eugénie se réalisa. M. de Prévaneau, ayant aperçu les deux travailleuses, entraîna vers elles M. Blouan, Robert et Marguerite, à laquelle Robert donnait le bras.

— Où est Charlotte, ma tante? demanda Marguerite à la comtesse Henriette.

— Je n*en sais rien, Marguerite; elle voyage sur un âne du côté de Cusset, et elle y a entraîné son père. Vous connaissez son goût pour les ânes.

— Marguerite, vous aviez raison, dit Robert.

— Mais il me semble que c'est l'habitude de mademoiselle Marguerite de mettre la raison de son côté, dit mademoiselle Eugénie d'un ton équivoque.

Robert s'inclina vers elle.

— Rien n'est plus vrai, dit-il froidement.

— J'avais aussi cru reconnaître Charlotte, s'écria M. de Prévaneau, qui était myope, mais qui voyait tout ce que voyaient les yeux des autres.

— Il s'agit de Charlotte? demanda la comtesse Henriette.

— Oui, ma tante, répondit Robert; nous avons aperçu de loin toute une cavalcade qui rentrait à Vichy, et Marguerite, qui a d'excellents yeux, a cru reconnaître Charlotte. Ni M. de Prévaneau ni moi n'étions de son avis.

— Que disiez-vous donc tout à l'heure, monsieur? dit mademoiselle Eugénie en dirigeant son regard inflexible sur M. de Prévaneau.

— Je croyais que... il me semblait aussi reconnaître Charlotte à son voile vert.

— Elle avait un voile bleu, répondit l'inflexible questionneuse.

— Ils sont revenus de bien bonne heure, dit la comtesse Henriette; ils vont se demander ce que je suis devenue. Pourtant il fait bien bon ici, et, si nous quit-

tons un instant nos places, qui sont les meilleures, elles seront prises.

— Voulez-vous que je repasse par l'hôtel, ma tante ? dit Marguerite ; j'ai à parler à Charlotte pour la soirée d'aujourd'hui.

— Volontiers, Marguerite. A propos, avez-vous pris votre décision? Aurons-nous le plaisir de partir ensemble pour Nédonville?

Marguerite parut légèrement embarrassée à cette question faite à brûle-pourpoint.

— Nous irons, n'en doutez pas, ma chère Henriette, s'écria généreusement M. de Prévaneau.

— Mais, mon père, songez donc à l'embarras que nous donnerons à ma tante, dit Marguerite.

— Cela ne doit pas vous occuper, ma nièce ; venez de confiance à Nédonville. Je parie que M. Blouan sera enchanté de retrouver son vieil ami le curé de Bremonville.

— Certainement, dit M. Blouan; mais il y a bien longtemps que nous avons quitté Rosenclan. Cependant, que Marguerite fasse ce qui lui plaît.

— Je ne vois pas trop comment vous pouvez vous tirer de là, ma cousine, dit Robert, qui étudiait la physionomie de Marguerite avec une anxiété voilée.

— Évidemment, elle nous viendra de gré ou de force, dit la comtesse Henriette en riant. Allons, Marguerite, décidez-vous ; Charlotte sera au bonheur, et aussi le général, Eugénie, Robert, nous tous enfin. Ce soir, il faut que vous me donniez une réponse : j'écris demain à Germaine*

— Je VOUS la donnerai, ma tante, répondit Marguerite : à ce soir.

Elle s'éloigna avec son grand-père et Robert, et ce ne fut qu'en arrivant à l'hôtel Gerraot qu'elle s'aperçut de la disparition de M. de Prévaneau.

— Eh bien ! mon père ? dit-elle en se détournant.

— Il est resté avec ces dames, Marguerite, répondit Robert; cela paraît vous contrarier?

— Oui, je lui aurais confié bon-papa, et je serais demeurée quelques instants avec Charlotte.

— Je sais mon chemin, dit le vieillard en souriant.

— Vous êtes si distrait, bon-papa !

— Je crois vraiment que vous faites de moi une abstraction, Marguerite, dit Robert; j'ai toujours rhonneur de disparaître devant votre pensée. Je me charge de reconduire M. Blouan.

Marguerite le remercia du regard , sourit à son grand-père et s'informa de Charlotte à une femme de chambre qui passait.

Le général était sorti, mais mademoiselle de Prévaneau était dans son appartement. Sur cette assurance, Marguerite fit un geste d'adieu aux deux hommes arrêtés près du seuil de la porte et disparut dans le corridor.

Pour la première fois, peut-être, depuis leur connaissance, Marguerite ne reçut pas de Charlotte Taccueil affectueux auquel elle était habituée. Charlotte, assise contre la fenêtre qui donnait sur le jardin, regardait au dehors d*un air ennuyé, et sourit à peine en voyant sa cousine entrer.

— Prenez une chaise, Marga, dit-elle en essuyant furtivement ses yeux; je suis brisée. C'est bien la dernière fois que je monte sur ces baudets rétifs.

— J'ai toujours été étonnée de votre goût pour eux, Charlotte, dit Marguerite en s'asseyant; pour une éciiyère de votre habileté, un âne est la plus triste des montures.

— Que voulez-vous, Marga? monter sur un âne est un plaisir relatif; j'ai fait de charmantes parties au commencement de notre séjour ici. Il est parfois trèsamusant de voir lutter certains cavaliers contre ces animaux têtus. Et les femmes donc! celles qui ne sont pas quelque peu intrépides !

Elle ne put s'empêcher de sourire, et reprit plus gaiement ;

— C'est ma tante Eugénie qu*il faut voir à âne. Son âne et elle sont à peindre : je Tai vue rester en arrière toute seule, plutôt que de lui céder. Elle veut contredire même les ânes. Pour moi, je leur ai dit adieu aujourd'hui. Mais aussi j'étais si mal montée ! Papa ne se connaît pas du tout en baudets, et Robert n'était pas là.

L*émotion de sa voix en prononçant ces simples mots : « Robert n'était pas là, » fit imperceptiblement tressaillir Marguerite.

— Il dédaigne maintenant toutes nos parties, reprit Charlotte en agitant sa tête blonde ; je lui revaudrai cela à Nédonville.

— Quel accent farouche! dit Marguerite en riant; vous lui en voulez donc beaucoup, à ce pauvre Robert?

— Ce n'est pas que je lui en veuille, je n'en veux jamais longtemps à personne; mais enfin, quandil n'est pas là, je trouve que rien ne va. Est-ce que vous n'éprouvez pas cela, Marguerite?

— Mais si, dit Marguerite doucement; Robert ne s'agite pas, mais il dirige tout sans en avoir l'air.

— Oh 1 parfaitement dit. Je connais peu d'êtres aussi bien doués. Et vous?

— J'ai vu si peu de monde, Charlotte !

— Mais j'en ai vu beaucoup, moi, de tous les genres et de toutes les nations, et je n'en ai pas vu, non, pas un seul, qui fût comparable à Robert.

— Êtes-vous enthousiaste, Charlotte I dit Marguerite, qui avait l'air de souffrir.

— C'est toujours ce que me reprochent maman et ma tante Eugénie. Allez-vous dire comme elles,

— Ah ! je vous aime bien ainsi, dit Marga en lui pressant la main, c'est à ce caractère généreux que je dois de vous avoir connue, car enfin je ne vous aurais pas approchée, il a fallu que vous m'attiriez à vous.

— Vous êtes si fière, Marga ! et j'avais depuis longtemps un vif désir de vous connaître 1 Robert m'avait si souvent parlé de vous, et vous savez que Robert...

— Est le plus aimable des cousins, c'est connu, dit Marguerite vivement, n'en parlons plus, et occuponsnous de notre affaire. Le lilas blanc est épuisé.

— Quel ennui ! dit Charlotte soudainement intéressée : voilà ce que c'est que de tarder à faire ses commandes. Nous ne pouvons cependant paraître avec des coiffures fanées au bal de ce soir.

— Il y a d'autres fleurs, des roses, du muguet, des azalées.

— Des azalées blanches ?

— Des azalées blanches.

— J'en veux, Robert m'a fait beaucoup aimer ces jolies fleurs.

— Elles sont charmantes, en effet, dit Marguerite pensivement, si transparentes, si délicates I Tout à l'heure j'en voyais de naturelles dans une corbeille, et vraiment j'admirais l'excessive bonté de Dieu, qui s'est donné la peine de tant parer la terre pour le charme de nos yeux.

— Marga, vous tournez au séraphique, comme dit

Robert, s'écria Charlotte, je n'en pense jamais si long sur les fleurs.

— Ces pensées me viennent tout naturellement, Charlotte.

— Et vous pouvez dire à propos de tout. Hier, n'alliez-vous pas me faire un discours sur les oranges ?

— Parce qu'elles sont faites pour exciter notre admiration et notre reconnaissance ? repartit Marguerite avec un doux sourire. Ce beau fruit si éclatant à rextérieur, si bien aménagé à l'intérieur dans ses petites cellules de gaze, à la fois sucré et rafraîchissant, doux et acidulé, me paraît une des plus aimables gâteries de la Providence. Les hommes ingrats n*ont pas assez de reconnaissance pour l'auteur de tous ces dons.

— Robert admire beaucoup la nature, dit Charlotte, dont toutes les idées, sans qu'elle s'en aperçût, convergeaient vers Robert.

— Robert admire l'œuvre, Charlotte ; malheureusement sa pensée ne monte jamais jusqu'à l'ouvrier.

Charlotte ébaucha un petit bâillement.

— Oh ! sainte Marguerite, dit-elle, restons-en là, la philosophie me prend sur les nerfs quand j'ai été un peu vivement contrariée. Vous observez toujours, vous approfondissez toujours. Quand on vous dit une chose, vous avez tout de suite l'air de vouloir pénétrer plus loin.

— C'est vrai, dit Marguerite pensivement ; ma pensée m'emporte, je vais toujours au delà.

— Chacun son goût. Je prends les gens comme ils ' sont, et les choses comme elles me sont dites. Ce soir, en me coiffant d'azalées, je ne réponds pas de songer à en remercier Dieu. Des pensées plus profanes m'occuperont, hélas ! Mais j'entends la voix de mon père, il me semble. Il est allé à la recherche de maman et de ma tante Eugénie, qui ont quitté l'hôtel sans dire où elles allaient.

— Elles sont sous le grand platane à gauche dans le parc, Charlotte; j'étais venue vous le dire. On frappe, je crois.

— Entrez, papa, dit Charlotte qui avait reconnu le pas du général.

Il entra, serra la main de Marguerite, et dit à Charlotte :

— Je n'ai pas trouvé ta mère.

— C'est que vous ne l'avez pas bien cherchée, cher père ; elle est assise sous le grand platane.

— Je ne suis pas allé de ce côté ; la foule est si compacte 1

— Est-ce que la musique joue ? demanda Charlotte.

— Oui.

Charlotte posa rapidement sur ses cheveux blonds sa petite toque et se trouva enveloppée d'un nuage de gaze bleue.

— Yenez-vous continuer à philosopher, en écoutant le Domino noir, Marguerite ? dit-elle en riant.

— Je ne pense pas pouvoir rester, répondit Marguerite ; mais cependant je retourne avec vous. Mon

père, qui tient en ce moment compagnie à votre mère, me reconduira place Rosalie.

— A défaut de son bras, vous aurez le mien, Marguerite, répondit le général; mais Charlotte va vous retenir dans le parc.

— Vous ne connaissez pas l'indépendance de Marga, dit Charlotte en prenant le bras de sa cousine; elle ne m'a pas encore obéi une fois.

Une charmante expression d'étonnement se peignit sur les traits bronzés du vieux soldat, qui trouvait si doux d'obéir à sa fille.

— Mais je réserve toutes nos forces , continua Charlotte en entraînant Marguerite vers le corridor, et il faudra bien qu'elle nous obéisse une fois à tous, en nous suivant à Nédonville.

— Je croyais que c'était une chose arrêtée, dit le général, qui descendait derrière elles l'escalier balayé par leurs longues robes.

— Je n'ai jamais rien promis positivement, dit Marguerite, que toutes ces allusions à son séjour à Nédonville semblaient mettre au supplice.

— Mais mon oncle de Prévaneau et le cher grandpère ont promis pour vous, riposta Charlotte ; donc, à quoi bon ces résistances ? Robert et moi, irions plutôt vous enlever sur la route de votre Bretagne. Vous n'avez pas idée de tous les complots que nous avons formés ensemble là-dessus.

Charlotte riait, le général riait, Marguerite seule restait sérieuse. Pourquoi? C'est ce que va nous révéler le chapitre suivant.

Elle paraît bien légère, cette guirlande d'azalées blanches qui serpente dans les cheveux châtains de Marga, et cependant comme le front de Marga se baisse sous ces fleurs charmantes I On dirait qu'il y a un poids sur ce front d'albâtre, qui ne s'incline ordinairement si bas que devant Dieu. Mais, s'il n'y a pas de poids sur le front pur de Marguerite, il y en a un sur son cœur, et celui-là devient lourd, si lourd qu'il commence à l'écraser. Marga ne peut plusse dissimuler d'abord que Charlotte aime Robert; en second lieu, que Robert aime quelqu'un plus que Charlotte. Elle ne se dissimule pas non plus que le jour où Robert a délaissé sa brillante parenté pour se rapprocher de sa pauvre parenté, que le jour où elle l'a vu s'installer, sous le même toit qu'elle, dans cette maison modeste, où tout froisse ses habitudes de luxe, il a pris une place redoutable dans ses affections, il a ajouté à toutes ses qualités séduisantes ce parfum de générosité qui relève la noblesse du cœur. Sa fortune la fera aimer, elle ne l'ignore pas, mais Robert l'a aimée sans sa fortune : il est bien difficile qu'elle ne lui en soit pas reconnaissante. Elle a longtemps caché ses

impressions, se tenant toujours sur la réserve, ne se départant pas de je ne sais quelle défiance irraisonnée. Mais un mois s'est écoulé, les situations s'accentuent chaque jour davantage ; entre Robert et elle, la chaîne d'or pur se soude. Il faut ou se séparer, ou accepter qu'il ose se déclarer. Mais Charlotte ! Charlotte est le grain de sable qui fait grincer les roues. Charlotte est le poids qui pèse sur le front de Marguerite. Briser ce cœur généreux, aimant, qui s*est donné si franchement à elle, détruire les riants projets d'avenir timidement dévoilés par la naïve jeune fille devant celle qui se sait sa rivale, semble à Marguerite une chose impossible. Son âme délicate souffre jusque dans le plus intime de son être à la pensée de bâtir Tédifice de son propre bonheur sur les ruines du bonheur d'une autre. Et cette autre est Charlotte, c'est-à-dire la franchise, la candeur, la noblesse même; Charlotte, qui aime Marguerite, et qui, pleine de confiance dans la loyauté de Robert, ne soupçonne pas la vérité. Robert est venu habiter la maison de la place Rosalie, ne trouvant pas de place à l'hôtel Germot : qu'y a-t-il de plus simple ?

Le séjour de Vichy est devenu insupportable à Marguerite; elle n'aspire plus qu'après Rosenclan, où elle espère bien apaiser le trouble de son cœur. Mais voici que la comtesse de Prévaneau a imaginé de la faire aller à Nédonville. C'est en vain que Marguerite a mis en avant, souvent un peu faiblement, tous les motifs qui lui ont paru plausibles pour éviter une acceptation; ils ont été refusés un à un. Elle est

seule contre tous, et sa tante, la comtesse Henriette, qui fait entrer ce séjour dans ses plans, est une rude jouteuse. Cependant Marguerite le sait : accepter de vivre encore un mois à la campagne, de cette vie intime avec Robert, c'est enchaîner sa propre liberté. Robert lui plaît. Le contact journalier avec cette nature élevée, distinguée, délicate, le rayonnement de cette forte intelligence, ont produit leur effet naturel, et chaque jour elle se sent intérieurement faiblir dans la lutte engagée. Se sacrifiera-t-elle elle-même en retournant en Bretagne, ou sacrifiera-t-elle Charlotte en acceptant le séjour à Nédonville : telle est la question qui s'agite en son âme, et, comme de la résolution qu'elle va prendre dépend évidemment le dénoûment de l'affaire engagée, comme elle se sent arrivée au point culminant de la lutte, toute sa force d'âme ne parvient pas à maîtriser son trouble profond. L'entrée de Marie-Rose vint tout à coup faire diversion à ses pensées.

— M. Blouan veut vous voir toute parée, mademoiselle, dit-elle ; il refuse de s'endormir.

Marguerite fît un geste de lassitude.

— Il est bien heureux, bon-papa, de se trouver couché à neuf heures I dit-elle.

— C'est le lot des anciens, mademoiselle, et il y a bien des jeunes gens qui ne voudraient pas changer; mais, dites-moi, est-ce que nous resterons m œtemum dans ce drôle de pays, qui ne ressemble pas plus au nôtre qu'une poule ne ressemble à un chien?

— J'espère en partir cette semaine, dit Marguerite ;

rester plus longtemps serait me donner le mal du pays, Marie-Rose.

— Sans doute, mam'zelle ! Pour moi, j'en suis, je crois, bien attaquée. Tout me déplaît, et j'ai de ces Auvergnates par-dessus la tête. J'aimais encore mieux le breton de Lorient que le charabia d'ici.

— Il est certain que tu te plaignais beaucoup de Lorient quand nous y habitions. On se plaint toujours.

— Toujours tant qu'on est dans cette pauvre vie. Vous-même, n'êtes-vous pas devenue toute... toute triste depuis quelque temps? Et pourtant rien ne vous manque. Notre vieux monsieur est tout ragaillardi, vous êtes riche comme Crésus, vous avez un château, une voiture : pas plus de contentement pour ça.

— La fortune n'empêche pas les contrariétés ni les souffrances, Marie-Rose.

— Je sais bien, et je sais aussi que, quand le corps ne geint pas, c'est l'esprit qui se tourmente. Ici rien ne me manque, je mange du poulet rôti tous les jours, je me croise les bras, je vis comme une rentière ; eh bien, j'ai une envie rouge de me retrouver dans mon pays, et il n'est pas de nuit que je ne rêve de Plégon et de Rosenclan.

— Et de Mathurin, dit Marga en souriant.

— Non, mam'zelle, répondit Marie-Rose avec énergie ; depuis que je sais qu'il boit toute sa paye au cabaret, je ne veux plus y penser.

— C'est un peu tôt le condamner, Marie-Rose. M. Smith est sévère pour ses ouvriers.

— Mam'zelle, avant d'aller au régiment, Mathurin

n'aurait jamais laissé mendier sa mère ; il s'est gâté, je l'ai tout de suite deviné. Enfin je ne dirai rien encore, puisque vous me l'avez conseillé, et je saurai bientôt la vérité ; car enfin nous ne resterons plus longtemps dans ce Vichy, je pense.

— Nous le quitterons très-prochainement, dit Marguerite en se levant; mais tu sais que nous retournerons peut-être en Bretagne par Bremonville.

— Ah! mon Dieu, mam'zelle, s'écria Marie-Rose avec consternation, quelle idée vous prend de retourner chez les bonnets de coton! J'aime beaucoup M. le curé et même Alsina, mais je croyais bien ne plus les revoir qu'au jugement dernier. Retourner par Bremonville, quelle idée! quelle idée! Notre vieux monsieur sait-il cela ?

— Oui, mais je vais lui demander une dernière fois son avis. Il décidera.

Et Marguerite, laissant Marie-Rose tout ébahie, passa dans la chambre de son grand-père.

Le vieillard était assis sur son lit, et écoutait, le sourire aux lèvres, tout ce qu'il plaisait à son gendre de lui raconter sur les connaissances nouvelles qu'il faisait à Vichy. Tout homme qui faisait une partie d'écarté, ou qui fumait un cigare en compagnie de M. de Prévaneau, se rangeait parmi ses amis intimes, pour peu qu'il lui parût placé dans une position qui flattât sa vanité. A Vichy, il avait donc des amis à la douzaine, et, tout en faisant le nœud de sa cravate devant une glace, il racontait au vieillard ses conquêtes de la journée, quand Marguerite entra. La

simplicité de sa toilette choqua M. de Prévaneau.

— C'est cela, ta nouvelle toilette ? dit-il dédaigneusement.

— Oui, mon père.

— Autant valait garder l'ancienne. Sais-tu que tu n'as pas grande mine auprès de Charlotte, Marguerite?

— Je n'ai jamais eu la pensée d'éclipser Charlotte, mon père.

— Parbleu! cela se voit; mais, pour mon compte, j'aimerais assez à te voir un peu plus élégamment attifée. Dans ma jeunesse, on ne m'aurait pas fait porter une cravate qui n'aurait pas été à la dernière mode ; mes notes chez le tailleur étaient effrayantes, n'est-ce pas, père Blouan ?

— Effrayantes, c'est le mot, répondit le vieillard en souriant à Marga, qui s'était assise sur son lit, et avait pris une de ses mains dans les siennes. Que ditesvous donc de la toilette de votre fille, Charles? ajoutat-il, elle est charmante. Ne crains-tu pas que ces azalées déhcates ne se fanent bien vite dans tes cheveux, Marga ?

Marguerite sourit.

— Ce n'est qu'à Rosenclanque je me pare de fleurs naturelles, pour vous faire plaisir, dit-elle ; ma coiffure ne sort pas des mains de Dieu même, cette fois.

— Enfin c'est toujours lui qui a donné le modèle, et je dois dire que l'imitation est admirablement réussie ; mais, n'est-ce point une idée? il me semble que, si ma fille a sa toilette de fête, elle n'a pas sa figure de fête*

Marguerite plaça ses deux mains sur les yeux que la tendresse paternelle rendait si pénétrants.

— Ne savez-vous pas que je commence à avoir le mal du pays, bon-papa? dit-elle avec mélancolie, il n'y a pas à s'inquiéter, puisque nous partons aprèsdemain.

— As-tu pensé qu'Henriette attend une réponse ce soir? demanda M. de Prévaneau, qui faisait onduler son toupet.

— Oui, mon père, dit Marguerite en baissant presque involontairement les yeux ; il faut nous entendre pour le retour.

— Comment nous entendre ! mais tu fais seule des difficultés. Iln*y a pas moyen de refuser une invitation aussi pressante sans tomber dans la grossièreté, et tu as été par trop impertinente de passer plusieurs jours à Bremonville sans aller faire au moins une visite de politesse à tes parents.

— Je vous ai dit mes raisons, mon père.

— Ta, ta, ta, est-ce qu'il faut-être aussi regardant que cela? C'est en agissant ainsi qu'on éternise les démêlés de famille. Pour moi, je tiens à faire à nos parents une visite de réparation. Je l'ai dit à Henriette ce soir, Marguerite fera comme toujours, à sa tête ; mais comptez sur moi.

— Et vous, bon-papa ? dit Marguerite avec effort.

— Moi, je te suis, Marga, tu le sais bien.

— Allons, vas-tu maintenant persuader à M. Blouan de te défendre de repasser par la Normandie? dit M. de Prévaneau; ta volonté n'est-elle pas la sienne ?

— Mais si sa présence était nécessaire à Rosenclan?

— Non, dit vivement le vieillard emporté par sa générosité, ne pense pas à moi, Marga, tout va bien làbas, je ne suis désormais qu'un rouage inutile.

— Oui, mais Polyxène, dit Marguerite, n'est-il pas cruel de la laisser seule, sa fille ayant la rougeole ?

— Polyxène a son mari et son beau-père, que diable ! s*écria M. de Prévaneau; et la rougeole de la petite Emilie est tout ce qu'on peut voir de plus bénin. Tu auras beau chercher, tu ne trouveras pas l'ombre d*un prétexte raisonnable pour refuser l'invitation qui t'est faite.

Comme M. de Prévaneau faisait cette déclaration, la pendule sonna neuf heures,

— Neuf heures! s'écria- t-il ; nous arriverons encore en retard, et tu risques bien de ne plus trouver de danseurs. Es-tu prête?

— Oui, mon père. Puisque vous sortez, veuillez dire à Marie-Rose de m*apporter mon burnous blanc.

— A la seule condition que tu descendras tout de suite. Si la conversation s'engage, je serai obligé de venir te relancer. Bonne nuit, monsieur Blouan, ne la retenez pas.

Il sortit, et bientôt sa voix retentit de nouveau dans Tescalier. Marguerite, se retournant vers son grandpère, reprit immédiatement le sujet de conversation qui l'occupait, et mit tout en œuvre pour l'amener à choisir de repartir pour la Bretagne; mais le vieillard ne sortait pas de son: « Choisis pour nous, ma fille. » Marguerite, devinant que toute insistance était inutile,

Tembrassa et descendit rejoindre M. de Prévaneau. Marie-Rose, qui l'attendait dans le vestibule, lui jeta son burnous sur les épaules, et le père et la fille se dirigèrent vers le casino.

A la porte de la salle de bal, Marguerite pressa le bras de son père comme pour lui demander de s'arrêter un instant, et explora la salle du regard. Elle ne tarda pas à découvrir parmi les groupes dansants Charlotte, belle, animée, éblouissante; elle aperçut aussi dans un coin Robert, qui assistait presque en étranger à cette fête. Marguerite souffrait surtout à la pensée de l'inconsolable douleur qu'elle préparait à Charlotte. En la voyant passer en tourbillonnant devant elle, un demi-sourire détendit sa bouche sérieuse; en ce moment ses secrets désirs se fortifièrent et ses résistances faiblirent soudain. Elle se demanda si elle n'exagérait pas la générosité. Qu'était devenue la grande mélancolie de Charlotte ?

Pendant toute la soirée, Marguerite se nourrit de ces réflexions et reçut avec une amabilité marquée les délicates attentions de Robert, et quand, au moment de se séparer de la comtesse Henriette, cette dernière lui demanda, si elle pouvait compter qu'elle accompagnerait à Nédon ville son père et son grand -père qui s'étaient engagés à s'y rendre, elle répondit en hésitant, mais affirmativement.

— Vous voilà débarrassée de votre Robert, murmura mademoiselle Eugénie à l'oreille de la comtesse Henriette. Ils ne quitteront Nédonville que pour se marier, et cela me fait enrager à cause de Charlotte.

A NÉDONVILLE 105

— Charlotte se consolera, répondit philosophiquement madame de Prévaneau. A son âge, je m'étais engouée d'un bellâtre qui m'aurait rendue très-malheureuse. Mes parents eurent le bon sens de me faire épouser le général. Robert marié, Charlotte se laissera conduire, et épousera notre bijou de marquis.

A NEDONVILLE

La petite gare de Bremonville était vraiment tout encombrée le jour où, entre dix et onze heures du matin, toute la famille de Prévaneau, augmentée de M. Blouan, de Robert de Nédonville et de la dame à la figure inflexible, descendit d'un wagon de première classe.

— Eh bien, les voitures ? demanda le vieux général d'une voix de stentor, en regardant autour de lui.

— Je n'en vois pas l'ombre d'une, répondit la comtesse en se secouant, il y a quelque malentendu làdessous; mais aussi pourquoi ai-je chargé ma fille d'écrire à Germaine?

Charlotte, qui riait au bras de son cousin, s'approcha:

— Où sont les voitures, ma fille? demanda le général.

— Cher père, où sont-elles? Ordinairement elles nous attendent contre ce hangar.

— Tu as bien écrit à Germaine le mardi par le train du matin?

Charlotte releva vivement sa tête blonde.

— Ah ! mon Dieu ! j'ai mis du soir, dit-elle en riant.

— Nous voici consignés à Bremonville, grâce à l'étourderie de mademoiselle ma fille, dit le général à ses invités; elle n'en fait jamais d'autres. Que devenonsnous, Henriette? Partons-nous de notre pied léger pour Nédonville? Ce ne serait pas la première fois.

— Pas à jeun, général, à cette heure, sous ce soleil et après une nuit de voyage. Vous n'allez pas non plus traîner M. Blouan par le sentier des herbages, et lui faire traverser des mares sur des planches. Faisons plutôt contre mauvaise fortune bon cœur. Puisque notre déjeuner ne nous attend pas au château, toujours grâce à l'étourderie de Charlotte, déjeunons à Bremonville. De l'hôtel nous enverrons un exprès au château. Votre bras, Robert: j'ai besoin de vos conseils pour commander le déjeuner, qui ne sera, je vous en avertis, qu'un déjeuner d'auberge.

— Excellent par conséquent, dit Robert en lui offrant le bras.

Les autres suivirent, moins Marguerite, le général et Charlotte, qui avait saisi le bras du général.

— Cher père, disait-elle vivement, je meurs d'envie de montrer notre vieux Nédonville à Marga ; il fait un temps superbe ; par les herbages, ce n'est qu'une petite lieue à faire à pied ; laissez-nous servir d'exprès

A NEDONVILLE 107

et nous en aller maintenant porter les ordres à Germaine. '

— Quoi ! sans cavalier ?

— Ne sommes-nous pas chez nous? Je marcherai tout le temps sur vos domaines. Dites vite oui, cher père, et laissez-moi faire cette petite escapade. Maman vous appelle : à bientôt !

— Va donc , enfant terrible , murmura le général.

Il ouvrit lui-même la barrière aux deux jeunes filles qui prirent parles prés leur vol vers Nédonville, tandis que le gros de la société entrait à Thôtel du Beau-Normand.

Le soleil qui commençait à chauffer les tuiles rouges des bâtiments de la petite gare avait à peine séché les herbages et n'avait pas pénétré sous les épaisses feuillées qui les reliaient entre eux. C'était une promenade charmante que faisaient Marguerite et Charlotte. Au-dessus de l'herbe un peu roussie tremblait l'étoile bleue et délicate de la chicorée sauvage ; de toutes les haies bien lisses de Taubépine sortaient des liserons blancs, pareils à de ravissantes coupes d'albâtre destinées à recevoir la rosée. Charlotte, en précédant d'un pied leste Marguerite par l'étroit sentier, rappelait les souvenirs des vacances qu'elle avait passées à Nédonville dans sa première enfance.

— Cela m'amusera de vous faire visiter mon vieux château de la cave au grenier, disait-elle en riant ; nous allons pendant quatre heures en être les seuls

habitants, et aucune sorte de convenance n'entravera notre curiosité.

Marguerite approuvait en souriant et laissait parler Charlotte, dont la jeune et vive imagination parlait toujours.

— Marga, je vous présente Nédon ville entre ses balais ! s'écria enfin Charlotte, en sautant dans une sorte de longue avenue plantée de pommiers qui allait aboutir à douze grands peupliers d'inégale grandeur, dont le feuillage vacillant ombrageait la masse grise du château, auquel ces beaux arbres semblaient former une élégante garde d'honneur.

Marguerite sourit, salua le vieux château, et, prenant le bras de Charlotte, la suivit tout en essayant de modérer son ardeur. Elles poussèrent une grille de fer et entrèrent dans une vaste cour sablée, au milieu de laquelle fleurissait une immense corbeille ovale de géraniums rouges, enguirlandée par les panaches frémissants de l'herbe des pampas.

Marguerite s'arrêta un moment pour admirer les fleurs de pourpre, et Charlotte alla tirer le cordon d'une cloche placée à un des angles du château. Le son avait à peine retenti, que de toutes parts s'ouvrirent des fenêtres et s'élevèrent des exclamations joyeuses. Un grand mouvement se fit à l'extérieur et à l'intérieur, tout ce qui vivait dans la maison accourut au-devant de mademoiselle Charlotte. Marguerite vit apparaître successivement : Germaine, la vieille femme de chambre ; la cuisinière, non moins âgée ; le jardinier et son aide ; le cocher et le groom ; les

A NÉDONVILLE 109

beaux lévriers noirs de M. de Prévaneau ; une chèvre blanche, favorite de Charlotte ; deux chats qui s'imaginèrent de suivre en simples curieux l'entraînement général. Charlotte eut une parole aimable, un sourire, une caresse pour chacun de ceux qui lui souhaitaient ainsi la bienvenue. Puis, cette petite dette de reconnaissance payée, elle donnna les ordres qu'elle était venue porter au château et entraîna Marguerite dans une salle à manger immense. Elle ouvrit avec fracas les nombreuses portes du buffet gigantesque de vieux chêne dont la corniche festonnait de noir le plafond blanc, espérant y trouver les rafraîchissements qu'elle voulait offrir à Marguerite, dont l'appétit avait été, comme le sien, fort aiguisé par leur course à travers champs. Ne découvrant rien, elle allait déférer de son embarras à Germaine, quand celle-ci se présenta avec un plateau très-bien garni.

— Grâce à ma bonne Germaine, vous ne mourrez pas de faim en arrivant à Nédonville, Marguerite, dit Charlotte en riant ; réparons bien vite nos forces : j'ai hâte de vous faire faire connaissance avec la vieille maison.

Les deux jeunes filles attaquèrent la collation, et, un instant après, rafraîchies et reposées, elles se mirent à parcourir le château, dont l'ameublement antique était des plus curieux. Charlotte, un énorme trousseau de clefs à la main, ouvrait toutes les portes devant Marguerite, et annonçait chaque appartement suivant sa destination particulière. Ce fut d'abord le tour des grands salons au dallage poli, noir et blanc. Sur la

cheminée d*un salon de réception, la pendule, une grande machine de bronze doré, représentait le char du Soleil guidé par Phébus, armé de pied en cap. Les jeunes filles rirent fort irrévérencieusement au nez du dieu, si singulièrement accoutré, ce qui aurait bien pu scandaliser les vieux marquis de Nédonville, dont les portraits formaient autour des grands appartements une galerie intéressante à étudier. Quelques-unes des femmes de cette galerie portaient des costumes de fantaisie qui divertirent beaucoup Marguerite. La phase ascendante de Nédonville commençait à l'époque où florissait la mythologie, et où l'Olympe païen semblait être venu visiter la cour de France. Charlotte riait follement devant toutes ces grandes dames assez ridiculement costumées en Diane, enCérès, en Junon ; tout à coup elle s'écria :

— Marga, ma trisaïeule en pèlerinage !

. La jeune et charmante femme portait en effet, sur sa taille en cornet, un camail court et noir^ parsemé de coquilles blanches ; son coude nu s'appuyait sur un petit chapeau d'homme orné d'une coquille en guise de cocarde, et elle tenait fort prétentieusement entre ses doigts fins le gros bourdon des pèlerins.

Le sérieux de Marguerite ne tint pas longtemps devant les folles réflexions de Charlotte, et un duo d'éclats de rires argentins vint réveiller les échos des vieilles murailles qui avaient entendu la voix de Guillaume le Conquérant. Après avoir voltigé par tous les grands appartements comme des abeilles mutines, les jeunes filles s'en allèrent fureter au dehors.

A NÉDON VILLE 111

Tout étonnait et intéressait Marguerite, qui avait vécu en Normandie, les yeux fermés, blottie devant son télégraphe. Les tonnes gigantesques préparées pour recevoir le cidre nouveau lui arrachaient des exclamations, elle riait des termes techniques que Charlotte prononçait en forçant l'accent bas normand. Elles visitèrent en dernier lieu les écuries elles remises, Charlotte ayant en fort grande tendresse sa petite jument arabe Graziella, à laquelle elle prodigua force caresses et morceaux de sucre. La vue de Graziella rappela à Marguerite sa première entrevue avec sa cousine, et elle se plaisait àenénumérer les circonstances, quand Charlotte s'élança soudain dans l'énorme carrosse doublé de drap rouge, qui n'était pas une des moindres curiosités de Nédonville.

— Un de ces jours, nous nous ferons traîner à quatre chevaux, si vous voulez, Marguerite! cria la rieuse jeune fille ; que dites-vous de cette voiture ?

La voiture était une calèche gigantesque, suspendue en balançoire sur d'énormes soupentes de fer ; son marchepied était un petit escaher mouvant de six degrés, qui se déroulait avec bruit, et qui se repliait vers la machine comphquée de serrurerie qui soutenait l'édifice. Entre les roues s'allongeait une sorte d'animal fantastique de fer, et Marguerite, qui examinait curieusement Je vénérable véhicule, fit remarquer à Charlotte que, sur ce serpent de fer, elle se tiendrait facilement debout au-dessous du siège du cocher, qui était très-élevé !

Finalement, elle ne trouva rien de mieux que d'aller

s'installer auprès de Charlotte sur les épais coussins, pour continuer la causerie commencée, et ce fut dans le fond de leur carrosse antique que le son de cloche qui annonçait l'arrivée des autres voyageurs surprit les deux jeunes filles. A cet appel, elles s'empressèrent de courir vers le château, qui avait repris soudain sa vie accoutumée, et où tout devenait fort mouvementé. Les arrivants les accuellirent assez mal, et les traitèrent de transfuges; Charlotte, qui possédait l'art de se faire tout pardonner, fit bien vite taire toutes les plaintes, et s'occupa de seconder activement sa mère dans ses devoirs de maîtresse de maison. Le château était grand, mais il s'agissait de loger chaque hôte à sa convenance. Marguerite demandait à ne pas être séparée de son grand-père par de trop longs corridors. Elle abandonna à M. de Prévaneau la belle chambre d'honneur isolée dans un des pavillons, et choisit de préférence un appartement plus modestement meublé, mais qui communiquait avec celui du vieillard.

Quand elle en prit possession, le soir, elle éprouva tout un monde d'émotions confuses, qu'il lui eût été difficile d'analyser. Un secret ennui dominait de beaucoup le plaisir qu'elle éprouvait de voir sceller pubhquement leur réconciliation avec cette branche heureuse de sa famille. C'était en vain qu'elle essayait d'imposer silence à son imagination, à son exquise déhcatesse; elle se sentait mal à l'aise sous ce toit. Ce qu'il y avait de certain et d'avéré, c'est qu'elle était à Nédonville, qu'il fallait y rester, et tâcher

de mettre momentanément en oubli son étrange position vis-à-vis de Charlotte. Pour ne pas s'endormir sur ses intimes pensées, la jeune fille s'amusa à passer en revue les meubles de son immense appartement. Ils étaient en petit nombre, mais excessivement curieux. Le lit, les fauteuils, les glaces, étaient d'un Louis XV plus ou moins pur; mais la commode remontait certainement à une époque fort reculée. Aux encoignures du grand bahut sculpté, des griffons déployaient de lourdes ailes de cuivre, et déroulaient une large queue scintillante qui se recourbait jusque sous les pieds du vieux meuble, dont une plaque artistement découpée et de magnifiques poignées ouvragées complétaient la décoration. Ces animaux fantastiques hantèrent quelque peu les rêves de la jeune fille et auraient pu troubler son sommeil, si la fatigue écrasante de ce jour n'avait opposé à cette impression son bienfaisant contre-poids.

Le jour qui suivit l'arrivée des hôtes de la comtesse Henriette au château de Nédonville fut employé au repos. Sous l'inspiration du général et de Charlotte, qui se consacraient tout entiers à leurs invités, on fit

cercle sous les vieux ormes du parc. Ce jour-là, la comtesse Henriette se donna congé d'une partie de ses devoirs de maîtresse de maison, et se fit remplacer par sa fille. Ne fallait-il pas qu'elle promenât son regard perçant par tous les recoins de son château, et qu'elle s'enquît avec détails de tout ce qui s'était passé pendant son absence ? M. de Prévaneau, qui était una sorte de mouvement perpétuel, et à l'activité stérile duquel le repos absolu ne convenait jamais, s'imagina d'aller, mademoiselle Eugénie à son bras, jeter des coups d'œil sur le domaine extérieur. On aurait pu se demander dans quelle intention la figure inflexible et moqueuse de mademoiselle Eugénie se résignait à faire pendant aussi longtemps à Tinsignifiant et beau visage de M. de Prévaneau. La politesse du père de Marguerite avait- elle attendri ce cœur ou plutôt cet amour-propre de roc; ou mademoiselle Eugénie, qui, tout en détestant le genre humain, et peut-être parce qu'elle détestait le genre humain, aimait à pénétrer dans les affaires d'autrui, à démêler dans ce fond mouvant et trouble ce qui pouvait alimenter sa causticité et satisfaire sa curiosité, trouvait- elle à glaner dans les récits interminables et souvent indiscrets de son cavaher? On pouvait, sans craindre de se tromper, s'arrêter à cette dernière hypothèse ; car vivre en têteà-tête avec M. de Prévaneau, c'était acheter cher le plaisir d'avoir un cavalier.

L'intimité qui s'établissait entre M. de Prévaneau et mademoiselle Eugénie alarmait quelque peu Marguerite. Chaque fois qu*elle voyait son père s'élancer

sur les traces que les petits pieds inflexibles de mademoiselle Eugénie laissaient sur le sable, elle devenait silencieuse. Le caractère méchant, jaloux, de mademoiselle de Nédon ville ne lui avait pas échappé; elle ne connaissait que trop celui de son père. Une flatterie adroite, une question insidieuse, suffisaient pour ouvrir d'un coup toutes les écluses de sa mémoire, pour arracher tous les voiles de son passé, de sa vie publique et privée. L'âme délicate de Marguerite avait plus d'une fois souffert de ce laisseraller indiscret, de ces confidences intempestives; elle souffrait de sentir son père aux prises avec un esprit curieux et malveillant. Robert, qui devinait à demi toutes ses impressions , s'en allait souvent, sous prétexte de fumer un cigare, au-devant des deux promeneurs , ce qui arrêtait forcément les confidences.

Il est vrai de dire que M. de Prévaneau et mademoiselle Eugénie s'accordaient parfaitement sur un point : ils détestaient cordialement la campagne. Tandis que M. Blouan, Marguerite, Charlotte et le général, qui l'aimaient, se groupaient d'un air heureux autour du bel arbre qui leur prêtait son ombre, les deux ennuyés jetaient autour d'eux des regards errants et maussades qui , heureusement , n'avaient pas le pouvoir de sécher Therbe verte et de faner les fleurs.

— Après Vichy, que cette solitude est délicieuse ! disait tous les jours Marguerite.

— Nédonville n'a donc pas de voisins? deman-

dait M. de Prévaneau deux jours après son arrivée. Mademoiselle Eugénie s'empressait de lui répondre que Nédonville avait des voisins, et qu'ils ne tarderaient pas à se présenter.

Aussi le même tressaillement de joie les agita-t-il quand, au milieu d'une belle et calme après-midi, ils entendirent un bruit retentissant de grelots, qui annonçait l'arrivée d'un équipage fringant.

— Voici enfin quelqu'un ! s'écria mademoiselle Eugénie en souriant à M. de Prévaneau.

— Ne vous réjouissez donc pas tant, ma tante, dit Charlotte avec un léger bâillement : c'est sans doute M. de Bérinville...

— Qui vient nous parler de ses chevaux, dit Robert négligemment.

— Et de sa meute, et de ses étangs, ajouta Charlotte.

— Sa meute est superbe ses étangs fort beaux,

continua Robert. Connaissez-vous Bérinville, Marguerite?

— Non, mon cousin.

— C'est une terre magnifique, continua Robert nonchalamment. Sij'étais femme, je rêverais d'habiter ce domaine, ne fût-ce que pour avoir le droit de m'accouder au soleil couchant sur les beaux balcons de pierre sculptés qui décorent les pavillons.

— Est-il marié, ce jeune marquis de Bérinville? demanda innocemment M. Blouan, qui ne pouvait se douter de tout ce qui s'agitait sous cette simple question.

— Pas encore, répondit le général, on a encore le

plaisir de lui faire épouser tour à tour toutes les héritières du pays.

— Bérinville est un bien beau diamant à placer dans une corbeille de noces, dit mademoiselle Eugénie d'un air pénétré.

— Il est certain que, si l'on épousait un château, nul ne pourrait rivaUser avec celui de Bérinville, s'écria Charlotte gaiement. Vous appelez ce domaine un diamant, ma tante, il me fait plutôt l'effet d'un écrin.

— Ehl oui, parbleu 1 s'écria M. de Prévaneau, le diamant, c'est le marquis.

— Pur strass, mon oncle, dit Charlotte avec une moue dédaigneuse et charmante.

— Tu le prends toujours de haut, Charlotte, dit la voix métallique de mademoiselle Eugénie; le marquis, ma chère, a ses qualités; ce n*est pas un... comment dirai-je?.. un accompli... un idéal...; mais il est gentil, et pas aussi sot qu'on le pense, n'est-ce pas, Robert ?

Et son regard inflexible, après avoir ghssé sur Charlotte, se leva sur Robert avec une expression légèrement provocante.

— C'est vraiment un gentil garçon, dit Robert gravement.

Charlotte laissa tomber d*étonnement sur ses genoux l'ouvrage qu'elle tenait à la main. Elle possédait si peu le secret de la situation, qu'elle ne craignit pas de montrer naïvement sa surprise en entendant Robert parler ainsi d'un homme sur lequel sa verve caustique s'était exercée plus d'une fois.

— Robert I est-ce bien vous qui parlez ainsi de

M. de Bérinville? s*écria-t-elle en secouant sa tête blonde.

Robert se contenta d^incliner la tête par un léger salut d'assentiment,

— Mon cousin, je partage la surprise de Charlotte ; mais vous savez que je suis plus curieuse qu'elle, dit mademoiselle Eugénie avec un certain sourire qui, en faisant se replier en dedans sa lèvre supérieure découvrait ses larges dents blanches; la curiosité est mon moindre défaut. Vous plairait-il de nous dire le motif de cette charitable volte-face en faveur du marquis?

— A moins de rendre M. de Bérinville lui-même juge en sa propre cause, répondît froidement Robert, je suis tenu de faire jeûner votre curiosité, ma cousine.

— Voilà ce qui s'appelle arriver à point, murmura mademoiselle Eugénie avec un regard dont Marguerite seule devina la profonde malice.

' Par la grande allée sablée s'avançait la comtesse Henriette, au bras d'un grand jeune homme, dont la figure, sans ligne arrêtée, avait un certain rapport avec celle d'un lapin. Tous ses traits tombaient en quelque sorte les uns sur les autres, et venaient aboutir à un menton flasque qui s'enfuyait entre deux touffes maigres de crins incolores.

Mais ce qu'il y avait de plus singulier en ce riche marquis, c'était sa voix. Cette voix haute, glapissante, sans inflexions, agaçait l'oreille et, à la longue, causait une sensation d'hébétement dont on sortait difficile-

ment, car le marquis, n'ayant pas conscience de l'effet d'acoustique qu'il produisait, élevait davantage la voix à mesure que son interlocuteur paraissait moins attentif.

En arrivant, il adressa à Charlotte un regard d'une éloquence toute particulière, et, après avoir présenté ses devoirs au reste de la société, il s'assit sur le banc auprès de la comtesse Henriette, qui l'enveloppait, dans une sorte d'atmosphère caressante, et l'entourait habilement d'un réseau de toiles d'araignée, attendant le jour où ces fils invisibles se changeraient en des rênes solides.

— Mesdames, s'écria le marquis de sa voix glapissante, je n'ai appris qu'hier votre retour à Nédonville, et jeviens mettre à votre disposition un omnibus à huit places qui m'est arrivé de Paris hier : c'est un bijou.

Tout ce qui appartenait au riche marquis était nécessairement de la plus haute élégance, et, comme il prodiguait volontiers ce nom à tout ce qui lui appartenait, il s'était, sans le savoir, baptisé du sobriquet de : marquis Bijou.

— Où avez-vous acheté cette nouvelle voiture, Bérinville? demanda le général; à Caen?

— A Paris, général, j'étais à Paris la semaine dernière. J'aime beaucoup Paris, comme vous savez; mais cette fois j'avais hâte d'en partir, je ne décolérais pas.

Comme le marquis était au fond le plus facile des hommes, personne ne s'émut à l'aijnonce de ses grandes colères.

— Et quel était le sujet de cette immense irritation? demanda la comtesse Henriette en souriant.

— Madame, c'est ma belle-sœur qui en a été la cause innocente. Vous savez qu'elle est entrée en religion. Nous espérions tous qu'il ne s'agissait que d'un moment d'exaltation. Point du tout : elle a prononcé ses grands vœux, auxquels j'ai dû assister bien à contre-cœur, je vous assure.

— S'agirait-il de la belle vicomtesse de Bérinville? demanda Robert.

— Oui, et c'est ce qui rend la chose doublement absurde, répondit le marquis en criant à tue-tête ; une femme charmante, douée de toutes les grâces, de tous les talents, aller, à vingt-cinq ans, s'ensevelir dans un cloître : cela n'a pas le sens commun !

— Ou plutôt la résolution n'est pas commune, dit Marguerite en souriant, ce qui ne veut pas dire qu'elle manque absolument de sens commun.

— Permettez-moi de vous demander si vous connaissez ma belle-sœur, mademoiselle? bredouilla le marquis.

— Je Tai vue, monsieur, personne neVadmirait plus que moi.

— Et vous trouvez qu'elle a raison de cacher d'aussi beaux traits, d'enfouir de pareils talents, de dédaigner de semblables dons, mademoiselle ?

— Il me semble qu'elle rend simplement ces dons splendides à celui de qui elle les tient, répondit doucement Marguerite. On est vraiment très-avare envers Dieu, en tout* et toujours. Je me rappelle que, me

trouvant à la campagne chez une de mes amies, je l'entendis refuser sèchement des fleurs pour orner le reposoir de la Fête-Dieu. Le soir même, elle les ravagea toutes sans pitié pour se composer un bouquet de bal. Le monde fait ainsi à propos des vocations religieuses.

—Comparaisontrès-juste,ditRobert, les femmes sont les fleurs vivantes de la création ; il est juste qu*elles choisissent librement le lieu qu'elles embaumeront de leurs parfums, dussent-elles se faner devant l'autel.

— Je ne peux pas approuver cela, cria le marquis, et je l'ai bien dit à ma belle-sœur.

— Je n'aime pas non plus ces résolutions extrêmes, dit la comtesse Henriette en prenant une pose commode sur son banc.

— Tout cela, c'est du fanatisme pur, murmura la voix inflexible de mademoiselle Eugénie.

— C'est aussi mon opinion, appuya M. de Prévaneau, j'ai toujours laissé une grande liberté à mes filles (même celle de mourir de faim, aurait-il pu ajouter m petto) ; mais je n'aurais jamais permis qu'elles me quittassent pour se faire religieuses.

— Je ne suis pas aussi absolu, dit le général ; le bonheur de nos enfants avant tout.

— A la bonne heure, cher père ! s'écria Charlotte ; du moins, vous n'êtes pas égoïste, et, si le désir de me faire religieuse... méprend quelque jour...

— Horreur! glapit le marquis; mademoiselle Charlotte, de grâce, ne nous glacez pas ainsi le sang dans les veineSi

— Il n'y a pas de quoi s'effrayer, dit mademoiselle Eugénie d'un air sarcastique ; Charlotte sera religieuse comme moi je serai duchesse.

— A propos de duchesse, il y en a une demidouzaine à Houlgate, m'a-t-on dit, répondit le marquis.

— Je croyais que c'était à Beuzeval, dit Robert nonchalamment.

— Non, non, c'est h Houlgate que court la fashion cette année, repartit vivement le marquis; si nous allions visiter Houlgate, mesdames?

Sur cette proposition se concentra immédiatement l'intérêt de la conversation. Des si et des mais se produisirent; mais, après une discussion animée, le marquis l'emporta et l'excursion fut décidée pour le lendemain. Profondément heureux de la perspective de déployer, aux yeux de tous, et particulièrement aux yeux de Charlotte, son nouveau luxe d'équipage, le marquis prit congé et s'éloigna avec Robert, qui, à la stupéfaction continue de Charlotte, lui avait pris familièrement le bras pour le reconduire jusqu'au château.

Quatre chevaux fringants attelés à un omnibus brillant entraînaient le lendemain les habitants de Nédon- \ille et leurs hôtes sur la route du joli village d'Houlgate, où ils avaient arrangé de passer la journée. Le soleil montait étincelant à l'horizon, et tous les stores avaient été abaissés afin qu'on pût jouir de la vue de la campagne. Marguerite, qui ne connaissait pas cette partie de la Normandie, regardait attentivement le paysage, et se faisait nommer tous les hameaux par lesquels ils passaient. C'est un plaisir charmant de traverser un pays inconnu dans une voiture qui, quelque rapide qu'elle soit, n'a jamais la rapidité vertigineuse et monotone du chemin de fer. On ne rencontre plus seulement les jolis cottages uniformément jolis, élevés à chaque station, mais des habitations d'architecture, de situation, d'importance absolument différente. Le château, le presbytère, la maison de campagne, recouverts d'une toiture rayonnante d'ardoises bleues, la chaumière à la porte de laquelle se meuvent les blocquets sous les doigs agiles de la dentellière, se montraient successivement, et chacune de ces habitations, placée dans le cadre qui lui convenait, cadre na-

turel et toujours pittoresque, formait une série de tableaux champêtres, qui^délassaient et charmaient le regard.

La mer et Houlgate apparurent en même temps aux yeux de Marguerite : Houlgate, assise sans façon sur le rivage, les pieds couverts sous les plis mouvants d'une belle robe d'azur frangée d'argent. De la mer bouillonnante s'échappaient des flocons d'écume qui ressemblaient de loin à des volées de cygnes.

L'omnibus s'arrêta à la porte de l'hôtel, et un conseil se tint entre les arrivants. Qu'allait-on faire ? Quand cette importante question se formula, Charlotte s'écria gaiement :

— Se jeter à l'eau !

Mademoiselle Eugénie soutint qu'il valait mieux commencer par visiter Houlgate, ses temples, son casino. Mais Charlotte, que la vue de la mer avait animée, répétait toujours : « A l'eau 1 à l'eau ! » Elle amena à son sentiment la grave majorité qui ne se baignait pas, mais qui n'avait d'autre désir que celui de lui être agréable. On se rendit en conséquence directement à la grève, et tous s'y ancrèrent momentanément, moins mademoiselle Eugénie qui, fidèle à ses habitudes indépendantes, s'en alla aux découvertes. Laissant Charlotte et Marguerite s'ébattre dans les flots brillants sous la garde de M. Blouan et de la comtesse Henriette, qui les regardaient du rivage, elle se dirigea vers le casino et s'y perdit.

Sa figure inflexible ne reparut qu'à l'heure du déjeuner*

— Je parierais que ma tante Eugénie a sa hotte pleine de nouvelles, dit Charlotte, quand mademoiselle Eugénie entra dans la salle à manger de l'hôtel.

— Elle va nous la servir pendant que nous déjeunerons, répondit la comtesse Henriette en s'asseyant, et ce sera bien heureux pour nous, car ces messieurs ont déclaré que l'appétit qu'ils ont gagné au bord de la mer est un appétit muet, c'est-à-dire le plus féroce des appétits.

Ainsi plaisantant, on prit place autour de la table, et mademoiselle Eugénie, mise en demeure d'animer la conversation, s'en tira à son honneur.

Elle avait appris le nom de tous les personnages un peu marquants qui avaient choisi cette année pour leur résidence d'été ce coin riant de la Normandie ; elle connaissait déjà mille particularités piquantes sur les habitudes de chacun d'eux.

Lacomtesse Henriette, le marquis, et M. de Prévaneau, qui avait un certain talent dans ce genre de conversation, lui donnaient la réplique, et provoquaient les confidences qu'elle brûlait de faire.

La presque totalité de la population flottante de Houlgate appartenait positivement à la haute société parisienne, et la plupart de ces personnages étaient personnellement connus des habitants de Nédonville. Naturellement M. Blouan et Marguerite devenaient étrangers à ce genre de conversation, et se trouvaient complètement dépaysés en la société de leurs hôtes. Ni l'un ni l'autre n'aimaient à se mêler activement à ces conversations générales, flottantes, qui effleurent

tout, qui se nourrissent de riens, d'à-peu-près et d'ondit. Ce fut un peu grâce à leur silence expressif que le déjeuner, pendant lequel on dégustait si délicatement le beau monde réuni à Houlgate, ne se prolongea pas outre mesure. Ceux des promeneurs qui étaient venus chercher la mer et ses bleus horizons avaient hâte de se retrouver devant elle. Le signal du départ ayant été donné, ils se dirigèrent à pied vers les hauteurs, sous la protection de ces larges ombrelles blanches doublées de vert que les hommes eux-mêmes ne dédaignent pas de porter. Le général criait halte de temps en temps, et on se groupait pour se reposer pendant quelques minutes.

Marguerite, qui avait peu voyagé et dont Tœil était habitué aux beautés un peu rudes et aux aspects sauvages qu'offrent les côtes de la Bretagne, regardait avec étonnement autour d'elle : elle ne retrouvait plus la mer d'Armorique se lamentant contre d'abrupts rochers, baignant de pauvres et sombres villages. Houlgate se déployait tout entier à sa droite, surgissant au milieu de ses buissons feuillus... Était-ce un village, ce pêle-mêle de chalets élégants, de maisonnettes étranges mais originales, d'habitations splendides? Quelque nom qu'il portât, Marguerite se disait que cet assemblage ressemblait fort à la création artistique et gigantesque d'un fabricant de jouets. La maison crénelée et le chalet, le château à tourelles et la chaumière, l'église au clocher aigu et le cottage aux fenêtres dentelées, semblaient sortir tout fraîchement vernis de leur boîte, avec l'accompagnement obligé

d'arbres tout petits, bien réguliers et bien touffus. La Dive qui serpentait gracieusement à l'horizon, la mer qui caressait la grève blanche, mollement inclinée vers elle, le ciel lumineux magnifiquement drapé de nuages blancs, encadraient de grandeur le joujou coquet.

— Comment trouvez-vous Houlgate, Marguerite? demanda tout à coup Robert.

— Charmant ! s*écria M. de Prévaneau, qui s'adjugeait le droit de répondre à toutes les questions.

— Oui, charmant, répondit Marguerite pensivement; cela est frais, joli, gracieux comme la jeunesse; cela donne des idées riantes.

— Cela enfin est presque aussi beau qu'un grand décor d'opéra, ajouta majestueusement M. de Prévapeau.

— Plus beau, mon oncle, dit Robert en souriant. Quelle nature gracieuse ! Houlgate pour moi, en nature, c'est le chant de la Patti, une toile du Poussin, un roman d'Octave Feuillet.

— Robert, vous me volez ma pensée, dit Charlotte, et vous aussi, peut-être, Marguerite. Mais non, vous paraissez froide, très-froide. Vous n'aimez pas ma chère Normandie?

— J'aime mieux la Bretagne, dit Marguerite.

— Marguerite , tu ne sais ce que tu dis I s'écria M. de Prévaneau ; la Bretagne est laide à faire peur auprès de ceci.

— Mon père, je dirais volontiers qu'elle est belle à enchanter. Toute la question, il me semble, est de

choisir entre le grandiose et le joli. Si je poursuivais la comparaison de Robert, que dirais-je de nos grèves aux sombres aspects, de nos ruines féodales, de nos villages pittoresques? Ils me rappellent la tragédie de Shakespeare, le chant de la Malibran, les toiles de Salvator Rosa. Les paysages sont différents, et les goûts aussi.

— Je ne partagerai pas le tien, dit M. de Prévaneau; ces grèves que tu admires, avec leurs tas de rochers, me donnent le spleen et ne sont hantées que par de pauvres diables à demi nus, qui ne prêtent guère à la poésie.

— Mon père, répondit Marguerite en souriant, vous changez, il me semble, le terrain de la question. Dans tous les cas, je ne placerai jamais un drame à Houlgâte; ce serait me résigner à ne mettre en scène que des héros bien gantés, le lorgnon à l'œil, le stick à la main, et des femmes rieuses, au visage et à Tesprit maquillés. Il faut d'autres personnages sur nos grèves sauvages, n'est-ce pas, grand-père?

— Oui, ma fille, dit M. Blouan, en secouant ses longs cheveux blancs; la mer en Bretagne est une rude nourrice, elle prépare âmes et corps à la lutte; ce ne sont pas de pareils joujoux qui tiendraient sur ses rivages.

Et le vieillard levait sa canne vers la guirlande d'habitations coquettes que le soleil dorait.

— Décidément notre Normandie a le dessous, dit mademoiselle Eugénie en riant ; ces Bretons adorent inébranlablement leur pays et leur clocher.

— M. Blouan a enseigné le chauvinisme à sa petitefille, s'écria M. de Prévaneau, qui se piquait d'un certain cosmopolitisme, et qui se naturalisait le plus facilement du monde là où il trouvait la table bonne et la société amusante.

— Mais Marguerite a raison d'aimer son pays, dit Charlotte vivement.

Et elle ajouta en souriant :

— J'aime tant ma Normandie !

— Le vent ne vous incommode-t-il pas ? demanda la comtesse Henriette en se levant ; si nous marchions un peu au soleil, qui, comme mon cousin Charles, a Tavantage d'être un peu de tous les pays ?

Tout le monde imita son exemple, on redescendit vers la mer. A une certaine distance du sémaphore, M. de Bérin ville, qui connaissait le pays, fit faire une nouvelle halte, et mit à la disposition des promeneurs d'excellentes jumelles qui leur permirent d'explorer sans fatigue tous les environs.

De la distance où ils étaient, ils apercevaient parfaitement Trouville blotti entre un demi-cercle de terrains bleuâtres, et le Havre dont les maisons s'entassaientdansune anse formée par une dune sablonneuse.

— S'il plaisait à ces dames d'aller visiter le Havre ? s'écria tout à coup le marquis de Bérinville en regardant Charlotte.

— Cela vous tente-t-il, Marguerite ? demanda Charlotte.

— Qu'en dit ma tante? répondit Marguerite évasivement.

— Mon cher voisin, développez, s'il vous plaît, votre plan, dit la comtesse Henriette avec sa prudence habituelle ; il ne faut pas nous embarquer à la légère dans des expéditions de long cours.

Le marquis, de sa voix la plus éclatante, développa son plan, c'est-à-dire qu'il enfila une suite de phrases embrouillées, au bout desquelles il parut certain qu'il serait impossible d'aller jusqu'au Havre et d'en revenir le soir même, ce qui était le contraire de ce qu'il avançait. Comme il arrive toujours, chacun donna son opinion un peu au hasard, persomie ne connaissant exactement les distances à parcourir. La comtesse, qui suivait attentivement les développements obscurs, trancha ^tout à coup la question par un non bien formulé, et ramena tout le monde à l'avis qu'il était plus sage de retourner le soir à Nédonville.

Ce petit incident terminé, on descendit paisiblement vers le casino, où se faisait remarquer une allée et venue de baigneurs et de baigneuses.

— Maintenant, dit Charlotte en s'asseyant dans le salon de conversation, qu'allons-nous devenir jusqu'à l'heure du retour ?

Dans la plupart de ces parties, quand les moments d'entrain sont épuisés, on en arrive toujours à se demander ceci : Qu'allons-nous devenir?

La comtesse Henriette et mademoiselle Eugénie répondirent en tirant de leur poche l'ouvrage qui ne les quitttait guère, M. Blouan et le général s'étaient déjà emparés des journaux, Robert, le marquis et

M. de Prévaneau arrêtaient les préliminaires d'une partie de billard.

—Nous sommes à vos ordres, mademoiselle, s'écria galamment le marquis, qui avait entendu la demande et qui abandonna sur-le-champ les arrangements commencés.

— Parlez, Charlotte, ajouta Robert ; nous n'avons à Houlgate d'autre titre que celui de vos serviteurs très-humbles. Passer notre temps à vos côtés vaut mieux que de le tuer à coups de queue de billard, et, si vous n'êtes pas ennuyée de nous, continuons à le tuer ensemble.

Charlotte regardait avec envie les légers bateaux qui effleuraient à peine les vagues brillantes.

— Y a-t-il des bateaux de plaisance à Houlgate, monsieur? demanda Robert, interprétant le désir de Charlotte.

— Non, monsieur, répondit M. de Bérinvile ; du moins je ne le crois pas. Est-ce que mademoiselle Charlotte aurait la fantaisie de faire une promenade en bateau ?

— C'est le plaisir que j'aime le plus au monde, répondit Charlotte.

— Après les ânes de Vichy, Charlotte, dit Robert en riant.

— Avant tous les ânes du monde.

— Il n'y a pas à hésiter, s'écria le marquis avec sa plus galante précipitation. Venez -vous à la recherche d'un bateau, messieurs ? Il nous en faut un.

— Certainement, répondirent ensemble Robert et

M. de Prévaneau, qui aimait à prendre des allures jeunes.

Ils sortirent. Charlotte et Marguerite prirent comme contenance une revue illustrée. Le salon se remplissait de femmes élégantes, des conversations s'engageaient dans tous les groupes.

— Que pensez-vous de tout ce monde ? demanda tout à coup Charlotte en se penchant vers Marguerite qui, aux premières pages qui avaient glissé sous ses doigts, avait rejeté la revue sur la table par un geste de dégoût.

— Ce monde, Charlotte, m'étonne comme m'étonnait tout à l'heure cette revue, qui s'intitule élégante. Entendez-vous ce que disent ces personnes ?

— Certainement. Cette dame en robe verte a raconté le menu de son dernier grand dîner ; cette autre, qui a le cou orné d'une large croix d'or, nous initie à ses démêlés avec sa bonne allemande; cette jeune fille décrit la dernière toilette de l'impératrice à Biarritz. Que trouvez-vous d'étonnant à cela, Marguerite ?

— Je ne sais, répondit Marguerite les yeux fixés sur la mer, qui déployait en ce moment, à la porte même du casino, la gamme magnifique de ces tons d'émeraude; mais ici ma pensée sort naturellement des bornes étroites de la vie purement matérielle, et monte à des régions plus élevées.

— 0 poëte I dit Charlotte en riant, il est heureux que maman et ma tante Eugénie ne vous entendent pas, car elles recommenceraient contre vous ce que

SUR LES GRÈVES D'HOULGATE la*^

papa appelle leur petite guerre. Remarquez-vous comme elles paraissent s'amuser extraordinairement de ce qui vous attriste ? Votre air mélancolique contraste avec l'air épanoui de ma tante Eugénie. Ces conversations, qui vous ennuient, la récréent au superlatif ; c'est une sorte de journal amusant qu'elle lit en ce moment.

Comme Charlotte finissait cette remarque^ Robert entra dans le salon.

— Savez-vous à quoi ont abouti nos recherches ? ditil en riant; à vous proposer un mauvais bateau sans voiles. Nous n'avons pu découvrir rien de mieux, et nous avons bouleversé Houlgate.

— Si Tembarcation n'offre pas toute garantie, dit le général vivement, je m'oppose absolument à cette promenade.

— Il est certain que je ne tenterais pas avec elle un voyage de long cours, répondit Robert; mais, si Charlotte ne veut que se balancer quelque temps sur cette belle mer onduleuse, il ne peut y avoir l'ombre d'un danger à s'en servir.

— Je ne veux pas autre chose, dit Charlotte. Cher père, puisqu'il y a un bateau, ne faites pas trop de difficultés. Il s'agit, comme dit Robert, d'aller se dodeliner im peu sur les vagues, et non pas d'entreprendre une promenade sérieuse.

— Allons voir, dit le général en prenant son chapeau.

— Où allez-vous? demanda la comtesse arrachée par le mouvement du général à sa conversation particulière.

— Examiner le bateau dans lequel Charlotte désire se promener sur mer, répondit le général.

— Charlotte a toujours des désirs inattendus et saugrenus , dit la comtesse ; ne peut-elle jouir de la mer de ce salon?

— Chère mère, j'aime flotter dessus, reprit Charlotte en riant, et il y a si longtemps que ce plaisir m'a été refusé I Venez avec nous, maman. Si le bateau ne vous convient pas, je ferai de grand cœur le sacrifice de ma fantaisie.

— Allons, dit la comtesse en repliant son ouvrage ; ne vous dérangez pas, Eugénie : restez paisiblement ici avec M. Blouan; je reviens. Vous comprenez que je ne vais point pousser la complaisance jusqu'à m'embarquer avec ma fantaisiste de fille.

Ils se dirigèrent tous vers la partie de la grève oii se trouvait le bateau, c'est-à-dire un assemblage de planches vermoulues, auxquelles une peinture récente donnait un air de jeunesse qui trompa l'œil vigilant du général. M. de Prévaneau se hâta d'affirmer qu'il ferait le voyage du Havre sur cette barque, et que toute crainte lui paraissait superflue.

— Combien peut-on se mettre dans cette coque de noix? demanda le général au grand garçon à l'air indolent qui se tenait accroupi sur l'avant.

— Six en temps très-calme, monsieur, répondit-il ; quatre aujourd'hui qu'il vente de la côte.

— Pour cette courte promenade, ne nous porteraitelle pas cinq, sans qu'il y ait danger qu'elle chavire ? demanda encore le général.

Le jeune garçon leva la tête et huma Tair :

— Cinq, dit-il en riant niaisement, oui, et môme six; mais il faudrait savoir nager.

— Nous nageons tous un peu, s'écria Charlotte impatientée par ces lenteurs, ne craignez donc rien, mon père; pour vous rassurer, nous nous balancerons sur les premières vagues, sous vos yeux.

En disant cela elle entraîna Marguerite vers le point d*où l'on pouvait s'embarquer, et elles sautèrent toutes deux dans le petit canot.

— Qui de vous, messieurs, servira de cavalier à ces demoiselles? dit la comtesse Henriette, en retenant par un pan de sa redingote le général, qui faisait un pas en avant.

Et elle ajouta, en lui prenant le bras :

— Avez-vous perdu l'esprit, général, et croyez-vous qu'il soit bon pour vos rhumatismes d'aller ainsi voltiger sur les flots? Vous n'avez jamais manié une rame d'ailleurs ; cédez la place à un de ces messieurs qui savent diriger un bateau.

— Certainement, dit Robert ; M. de Bérinville et moi sommes tout prêts. Ce brave garçon nous confiera bien sa barque ?

— Non, monsieur, répondit le jeune batelier en hochant la tête. Le patron ne veut pas que les passagers soient les seuls maîtres du bateau; il n'y a qu'une place à prendre.

— Ce pauvre diable ne m'inspire aucune confiance, dit le général à demi-voix ; il a Tair stupide; je me demande si je dois permettre cette équipée.

— Je ne sais comment il conduit son canot, dit Robert, je sais seulement qu'il nage comme un poisson. Mais je dirigerai moi-même cette coque de noix.

— Et pour cela je suis tout à votre disposition aussi, cria M. de Bérin ville de sa voix aigre.

— Finissons-en donc ! s'écria Charlotte en bondissant à rarrière du bateau; de quoi s'agit-il encore?

— De choisir votre second rameur, mademoiselle, dit M. de Bérinville en s'avançant sur le petit promontoire; M. Robert et moi, briguons cet honneur.

— Que le hasard le choisisse ! dit la rieuse fille ; voyez-vous mes doigts, messieurs?

Et elle leur présenta de loin sa belle main en éventail.

— Oui, répondirent-ils.

Elle se pencha sur le bord de la barque, et replaça sa main à la hauteur de son visage.

— Quel doigt ai-je mouillé, monsieur? demaj;idat-elle à M. de Bérinville?

— L'index ! s^écria le petit marquis.

— Le petit doigt! s'écria Robert.

— C'est Robert qui a deviné, dit Charlotte, qui s'assit gravement en disant à Marguerite :

— J'ai triché, c'est très-mal ; mais la tentation était trop forte.

Robert ne se fit pas annoncer deux fois le résultat de répreuve. Il sauta dans la barque, saisit une rame et le petit canot, pivotant sur lui-même, bondit en avant.

— Qu'on ne s'éloigne pas du rivage ! cria le général d'une voix retentissante.

Les promeneurs lui adressèrent un signe d'assenti-

ment, et le petit bateau s'en alla paresseusement et docilement flotter un peu au hasard sur les premières vagues. Robert, après Tavoir essayé, absolument comme un cavalier essaye un cheval, donna ses ordres au batelier, posa sa rame en travers, s'assit dessus et ne s'occupa plus que de Marguerite et de Charlotte, assises côte à côte. Une de ces causeries insignifiantes dans leur sujet, mais très-douces par l'accord parfait des esprits, s'engagea entre les trois passagers. La marche du bateau les faisait passer et repasser devant le casino, et ils pouvaient apercevoir le général qui sortait de temps en temps du salon de conversation, sans doute pour inspecter leur allure. Ses sorties, d'abord très-fréquentes, diminuèrent peu à peu et cessèrent tout à fait, quand il fut suffisamment édifié sur la docilité avec laquelle on suivait ses prudentes recommandations. On lui obéissait avec une soumission passive. La limite dépassée, Robert faisait virer de bord, et le petit bateau reprenait le même chemin, presque la même vague. Mais la conversation s'animant peu à peu entre les trois promeneurs, le jeune homme s'abandonna au charme et ne s'occupa plus de tracer aussi rigoureusement leur itinéraire au rameur qui s'assoupissait sur sa rame. Sans qu'ils s'en aperçussent, le vent qui soufflait doucement de la côte, mais qui augmentait de force à chaque minute, les poussa peu à peu vers le large. Un fort craquement vint heureusement arracher Robert à son indolente contemplation. Il se leva vivement. Le jeune batelier regardait d'un air stupide à ses pieds.

— Qu'y a-t-il? s'écria Robert.

Le jeune homme, pour toute réponse, dressa en l'air le tronçon de rame qui lui restait dans les mains. Il avait imprimé à sa rame usée un mouvement brusque et faux : elle s'était fendue.

— Comme nous voilà loin de la grève f s'écria Marguerite.

Robert venait de s'apercevoir du chemin que le vent leur avait fait faire. Pâle et les sourcils froncés, il mesurait de l'œil l'énorme distance qu'ils avaient insensiblement parcourue, et il constatait que le vent devenait de plus en plus fort, la mer de plus en plus houleuse.

— Robert, vous avez peur? s'écria Charlotte en pâlissant.

— Non, dit Robert avec un serrement dédaigneux des lèvres ; mais il est temps que je reprenne le commandement de cette coque de noix. Le vent qui vient de s'élever nous pousse vigoureusement vers le large, et nous ne pouvons lutter que d'une main, puisqu'une seule rame nous reste. Demeurez assises là, sans crainte. Je vais essayer de nous faire regagner le bord au plus vite.

Il reprit la rame et se remit à ramer avec vigueur. Pendant une demi-heure il lutta vaillamment contre le vent ; mais la lutte était fatigante et inégale. Au moment même où le jeune homme croyait avoir gagné du terrain, une rafale soudaine le rejetait violemment au loin. Et cependant il ne se dissimulait plus le danger qu'ils couraient sans avirons et sans voiles, dans ce

mauvais petit canot qui pouvait devenir le jouet du vent et de la mer. Une fois lancé au large, où s'arrêterait-il, et comment se comporterait-il sur cette mer sourdement agitée? Aussi, bien que la sueur lui découlât du front, il continuait de ramer avec énergie pour se rapprocher du bord. Le vent tomba un instant; une courte période de calme s'ensuivit, et Robert put avancer rapidement. Ils n'étaient plus qu'à une très-petite distance du rivage quand le reflux les entraîna de nouveau vers le large, le vent soufflait avec rage et imprimait à la frêle embarcation des oscillations perfides. Robert se leva, et, jetant sa rame :

— Vous êtes fort et vous nagez bien, dit-il tout bas au batelier; porteriez-vous en nageant une de ces dames jusqu'à la grève?

— Toutes les deux, monsieur, répondit-il; mais je ne puis abandonner le bateau.

— Ne vous inquiétez pas du bateau, je l'achète. Tenez-vous prêt.

Et s'approchant des deux jeunes filles qui s'étaient levées :

— Mon avis est qu'il faut regagner la grève à la nage, dit-il rapidement, nous allons être portés en pleine mer, il ne faut pour cela qu'un coup de vent. Profitons de ce moment favorable, une fois éloignés de la côte, nous sommes perdus. Vous nagez un peu, et, à nous quatre, rien ne nous est plus facile que de regagner la terre d'ici. Il n'y a pas à hésiter, cette coque de noix n'est plus sûre ; voyez, le vent et le flot l'entraînent à la fois.

— Robert, nous ferons ce que vous voudrez, dit Charlotte en se rapprochant instinctivement de lui.

— Très-bien, je ne vous demande qu'un peu de sang-froid pour ce bain improvisé. Êtes- vous prêtes?

— Oui, répondirent simultanément les deux jeunes filles.

Il fit un signe au pêcheur, et, saisissant Marguerite par la ceinture, il s'élança dans les flots. Le jeune pêcheur tendit le bras vers Charlotte qui avait affreusement pâli.

— Allons! cria Robert, mais sautez donc!

— - Je puis me sauver seule, dit rapidement Charlotte au bateher, qui allongeait de nouveau le bras vers elle; je nage bien, restez seulement auprès de moi pour me prêter l'appui de votre épaule quand je me sentirai fatiguée.

Et, sans répondre aux appels passionnés que lui adressaient Marguerite et Robert, elle se jeta à l'eau.

Dans le salon de conversation du casino, on causait et on lisait fort paisiblement. Le général, ainsi qu'on Ta vu, avait voulu suivre, au moins des yeux, la petite barque qui portait son trésor; mais, la voyant tracer si régulièrement son sillon d'écume dans la zone per-

mise, il avait fini par s'enfoncer dans la lecture d'un journal politique. M. de Bérinville, qui était devenu tout pensif depuis l'embarquement, avait entraîné M. de Prévaneau à une table d'écarté; la comtesse Henriette et mademoiselle Eugénie travaillaient dans un coin, plus occupées de ce qui se passait au dedans que de ce qui se passait au dehors. M. Blouan, seul, était resté auprès de la large porte vitrée ouverte, et contemplait doucement la mer, sur laquelle ses yeux affaiblis ne voyaient pas tlotter la coque de noix qui portait Marguerite.

Une simple remarque faite tout haut par un jeune homme qui fumait, nonchalamment appuyé contre le chambranle de la porte, vint tout à coup jeter l'alarme dans le tranquille salon.

— Quelle bourrasque ! dit un homme qui rentrait. Et s'adressant au fumeur, il ajouta :

— Cette poussière ne vous aveugle donc pas?

— Si, mais je veux voir ce que devient cette petite barque qui danse sur la vague, et qui pirouette si singulièrement sous le vent, répondit celui qu'il interpellait, tenez, là-bas, à droite, ajouta-t-il, comme elle gigotte, hein! On dirait qu'elle n'est plus gouvernée; il y a cependant quelqu'un à bord, j'ai cru apercevoir quelqu'un ! Parole d'honneur, elle chavire.

— Que dites- vous , monsieur? s'écria le général d'une voix éclatante, et en se levant tout droit dans le coin où cette parole le frappait.

— Je dis, monsieur, que ce bateau me paraît en danger, répondit le jeune homme un peu surpris ;

heureusement il est vide. Tout à l'heure, cependant, il se rapprochait de la côte comme s'il avait été gouverné. Mon attention en a été un instant détournée et, quand je l'ai cherché des yeux, il était où vous le voyez. Un coup de vent l'aura saisi en flanc et l'aura emporté au large, là où je l'aperçois à peine maintenant. Ce n'est probablement qu'une vieille barque amarrée, que le reflux aura attirée au large.

— C'est le bateau de Charlotte ! s'écria le général, dont l'œil plein d'angoisse avait inspecté la mer.

M. Blouan et la comtesse se levèrent pâles de terreur.

— Une embarcation ! une embarcation! criait le malheureux père. Messieurs, de grâce, trouvez-moi une embarcation, n'importe laquelle. Ma fille! ma fille!

L'émoi s'était répandu dans le casino, et tous les yeux se dirigeaient vers cette frêle nacelle ballottée par le vent qui semblait ne plus obéir au gouvernail.

Le général, M. de Prévaneau, M. de Bérinville et les étrangers qui s'étaient joints à eux, coururent à la recherche d'un bateau; la comtesse, mademoiselle Eugénie et M. Blouan s'avancèrent jusqu'au bord de la grève qui se découvrait peu à peu. La comtesse sanglotait, le vieillard priait en levant ses mains vers le ciel; mademoiselle Eugénie, à l'aide d'une lorgnette qu'on venait de lui apporter, suivait les oscillations du bateau, et tenait ceux qui l'entouraient au courant de ses mouvements.

— Les voyez-vous, Eugénie? demanda la comtesse

dont les yeux voilés de larmes ne pouvaient rien distinguer.

— Non , Henriette , mais ce malheureux bateau bouge tellement. Il se rapproche... il vient... non, il s'éloigne encore. Je suis bien étonnée de ne pas les apercevoir d*ici.

— Vous ne les voyez pas]? s*écria la pauvre mère; serait-ce déjà fini, mon Dieu !

— Non, madame, rassurez-vous, dit le jeune homme qui avait donné Talarme; si la chaloupe avait chaviré, elle ne se serait pas remise toute seule à flot, et puisqu'elle n'a pas chaviré, elle porte sans doute ceux qu'elle portait. Leur sauvetage n'est qu'une question de temps. Ce grand vent qui s'est élevé tout d'un coup de la côte les a poussés malgré eux au large, et, la mer devenant houleuse, il y aurait certes du danger à flotter dans ce mauvais canot; mais on trouvera une embarcation plus sohde pour aller à leur secours. Ceci, je vous le répète, n'est qu'une question de temps. Voici ces messieurs qui reviennent ; n'auraient-ils rien trouvé ?

Ils revenaient en effet précédés par le général.

— Pas un bateau solide à Houlgate, dit-il les dents serrées, pas une embarcation de plaisance, je pars pour feeuzeval.

— Un instant, monsieur ! s'écria le jeune homme qui semblait suivre avec un intérêt tout particulier les péripéties du drame; on fait des signaux là-bas, il me semble.

L'alarme s'était tout de suite répandue à Houlgate ;

les plus indifférents accouraient sur la grève et braquaient leur lorgnette sur le canot en perdition. Deux jeunes gens avaient grimpé sur la falaise, et c'étaient eux qui agitaient leur chapeaux. On courut de ce côté, et l'un d'eux étant descendu rapporta cette nouvelle : les jeunes vigies distinguaient parfaitement à l'opposé de l'endroit où flottait le canot vide qui attirait tous les regards, et beaucoup plus près du rivage, un petit groupe de nageurs qui s'avançaient péniblement, car le vent était contraire, et ils pensaient que c'étaient peut-être les passagers qui avaient prudemment abandonné l'embarcation dans un moment où le caprice du vent l'avait rapprochée de la côte. Cette supposition parut plausible à tout le monde, même au général. Il ne s'agissait plus que d'aller au-devant des nageurs, que la fatigue pouvait saisir. Deux jeunes gens fort entendus dans le maniement d'une embarcation, s'en allèrent rapidement revêtir leur costume de baigneurs et s'élancèrent dans une yole qu'ils dirigèrent du côté qui leur avait été indiqué.

Quelques minutes plus tard ils revenaient à la nage, suivis par la yole sur laquelle les deux jeunes filles, qui commençaient à se sentir à bout de forces, avaient pris place.

On débarqua, on s'embrassa, on se félicita, et les naufragés gagnèrent le casino. Sur le seuil de la porte Robert se détourna pour voir ce qu'était devenue la malheureuse petite barque qui avait failli leur devenir si fatale; il ne l'aperçut même plus. Elle avait disparu derrière les vagues qui commençaient à s'é-

lever en montagnes liquides sous le souffle de plus en plus ardent de la tempête.

Un grand feu avait été allumé dans le petit salon de jeu du casino, que les baigneurs, par une délicate attention, avaient laissé à la disposition de la famille de Prévaneau. Robert vint le premier s'y réchauffer et racontera M. Blouan, qui s'était chargé de l'entretenir, les épisodes de leur promenade. Son récit fut interrompu par Marguerite, qui entrait toute pâle et toute frissonnante encore. M. Blouan se hâta de lui céder le fauteuil qu'il occupait au coin du feu, et courut à la recherche d'un cordial qu'il avait fait préparer et qui devait se boire très-chaud. Lui sorti, un silence de plomb, assez singulier entre deux personnes qui venaient d'échapper à un danger commun, régna dans le petit salon.

Marguerite était très-grave, presque triste, et Robert se sentait troublé devant elle.

Tout à coup la jeune fille porta ses deux mains à son visage, et dit avec un accent très-douloureux :

— Robert, c'est indigne î cela ne peut durer.

— Ex[)liquez-vous, Marguerite, murmura Robert.

— En est-il besoin? reprit Marguerite avec accablement; ce que je sais, c'est que je ne veux plus faire souffrir Charlotte, c'est que vous ne devez pas la tromper plus longtemps, si vous la trompez.

— Je la trompe, c'est vrai, murmura Robert.

— Ohl Robert, c'est indigne ! s'écria Marguerite. Et émue, toute rougissante, elle ajouta :

rr- Vous l'aimiez, Robert?

— Je l'aimais, à moitié, oui.

— Aimez-la encore, je vous en supplie, dit Marguerite en joignant les mains, n'aimez qu'elle !

— Impossible, Marguerite I Sachez d'ailleurs que votre souvenir s'est toujours placé entre moi et toutes celles qui appelaient mon amour. On ne commande pas à son cœur.

"— Enfin, peu importe, murmura Marguerite en se tordant les mains ; mais je ne veux pas la voir souffrir. Sa douleur me fait mal, car je l'aime aussi, je Taime tendrement. N'est-elle pas venue à moi les bras tendus, quand sa famille me dédaignait? Ne sommes* nous pas devenues sœurs par l'affection? Ne m'a-t-elle pas laissée lire dans son cœur? Et voilà que je vais la faire souffrir, horriblement souffrir, car maintenant ses yeux sont ouverts. Robert! Robert! quelle imprudence vous avez faite !

— Marguerite, quand le danger se présente, une indépendance sauvage vous envahit, on ne dissimule plus, on ne raisonne plus, on agit dans la liberté. Je ne pouvais pas confier mon trésor à cet homme, je n'en ai pas eu la pensée. Je n'avais qu'un désir, qu'une volonté, qu'un élan : vous sauver.

— Pauvre Charlotte 1 pauvre Charlotte ! sanglota Marguerite.

— Charlotte ne sent pas aussi profondément que vous, Marguerite, dit doucement Robert. N'exagérezvons pas sa souffrance?

— Taisez-vous, ingrat. Votre abandon la désespère, elle est frappée au cœur. Je ne dis pas qu'elle devrait

l'être, mais elle Test. Pour moi, vivre à Nédonville m'est désormais impossible; il me semble que j'y apporte la trahison. Je recevrai une lettre de ma sœur demain. Soyez sur à l'avance qu'elle m'obligera à partir. Je prendrai le premier prétexte venu pour retourner en Bretagne.

Robert se pencha vers elle.

— Me permettrez-vousde vous y suivre? demanda-t-il tendrement, mais humblement.

Marguerite tressailUt.

— Est-il généreux de m'adresser cette demande le jour où vous me sauvez la vie? répondit-elle avec un faible sourire; m'est-il possible de vous rien défendre aujourd'hui? Mais je vous en supplie, ménagez Charlotte.

Robert se détourna vivement pour cacher la joie qui se répandait sur son visage, car la porte s'ouvrit devant le général, qui conduisait Charlotte. M. de Bérinville , surchargé de manteaux et de châles, la comtesse un flacon de sels à la main , mademoiselle Eugénie un oreiller sur le bras, les suivaient.

Charlotte avait les joues et les lèvres roses, mais l'air très-abattu. Elle se laissa mener à la place que Robert s'empressait de lui céder, et ne leva pas les yeux, ne desserra pas les lèvres. L'émotion, la fatigue, expliquaient suffisamment aux yeux de ses parents cette attitude qui contrastait avec sa vivacité habituelle. Mademoiselle Eugénie faisait, en vain, force filaisanteries sur sa toilette et sur celle de Marguerite, dont chaque pièce avait été empruntée aux baigneuses obli-

géantes; le sourire seaiblait éteint sur les lèvres de Charlotte. Ce que voyant, le général affirma qu'elle devait être malade, et précipita les préparatifs de départ.

Pendant le retour, chacun se fit un plaisir de taquiner les deux naufragées sur leur impressionnabilité. L'abattement de Charlotte semblait avoir gagné Marguerite, qui ne parlait ni ne souriait pas plus qu'elle. Leur abattement ne nuisit pas aux dispositions joyeuses de la majorité des promeneurs, possédés par cette joie qui se ressent à la suite d'une commotion, alors que le danger, qui avait soudain jeté la terreur dans l'àme, s'est soudainement évanoui.

En arrivant au château, les jeunes filles sortirent de leur apathie et acceptèrent de souper dans la salle commune.

Vers la fin du souper, on apporta sur un plat d'argent le courrier du jour. Il y avait une lettre pour Marguerite. Elle l'ouvrit et la parcourut rapidement.

— Quelles nouvelles? demanda machinalementM.de Prévaneau.

— Mauvaises, mon père, répondit Alarguerite en lui passant la lettre. Ma tante, ajouta-t-elle, nous allons être obligés de vous quitter, la fille de ma sœur est très-mal.

— Oh I ne parlons pas de départ ce soir, dit le bon général, n'est-ce pas, Charlotte?

Charlotte avait les yeux fermés et ne les rouvrit pas à cet appel.

— Mais l'indisposition de cette petite Emilie n'est

peut-être rien, s'écria M. de Prévaneau; Polyxène exagère toujours. La rougeole ne fait que commencer d'ailleurs.

— Qu'importe, mon père! répondit Marguerite avec fermeté, je ne puis laisser Polyxène seule à Rosenclan. Je partirai demain, j'en suis désolée, mais il le faut.

Cette résolution souleva des protestations. Elles demeurèrent d'autant plus inutiles, que Marguerite ne pouvait être la dupe du feint assoupissement qui empêchait Charlotte de mêler ses regrets aux regrets exprimés par sa famille.

— Savez-vous bien, mademoiselle, que la richesse ne donne pas tant de gaieté qu'on le dit I M'est avis que votre gaieté s'en va tous les jours, et pourtant vous avez à cette heure la plus grosse fortune du pays, à ce que prétend monsieur.

Voilà ce que disait Marie-Rose en se campant devant Marguerite, assise sur un banc, autour duquel tombaient, comme une pluie parfumée, les fleurs rosées d'un acacia.

Ainsi qu'on peut le penser, Marie-Rose en touchant le sol de Rosenclan avait repris toute sa bonne humeur. Elle s'en allait gaiement la joie dans les yeux,

la chanson aux lèvres, donnant un coup d'œil à tout, et se mêlant avec bonheur aux travaux de la ferme. En ce moment elle revenait évidemment de l'aire à battre, car les épais cheveux blonds qui débordaient de sa coiffe étroite étaient tout constellés de petites gaines d'or arrachées à l'avoine, ce qui lui formait, sous le soleil, une auréole étincelante du plus bizarre effet. Elle s'était arrêtée devant Marguerite, qui pensait, un livre fermé entre les doigts.

— J'étais donc plus gaie autrefois ? dit Marguerite on souriant.

— Sans comparaison, mademoiselle. APlégon, vous étiez comme une alouette par la maison. C'était un plaisir de vous voir tourner autour de noire vieux monsieur, et de vous ouïr chanter.

— Bon-papa était si malheureux alors ! dit Marguerite ; il fallait bien le distraire. Aujourd'hui son rêve est réalisé, et les travaux des mines occupent à peu près tout son temps.

— Oh ! mamzelle, je sais bien qu'il est comme coq en pâte, lui ! Sa Marga et ses mines, c'est toute sa vie ; mais cela ne veut pas dire pourquoi vous allez, vous, on vous attristant. Voilà! ce sont ces diables de voyages ! Tant qu'on n'a pas quitté son hôte S on vit content et joyeux ; quand on s'est mis à dévaler de parle monde, on sème sa joie sur les routes, et son argent. Les anciens ont toujours dit ça, et les anciens savent bien ce qu'ils disent. Et ça revient toujours à la

ï Hôte, chez soi, en patois.

fortune. Car, quand nous n'avions pas le sou, nous ne bougions pas de Plégon.

— Rien n*est plus vrai, dit Marguerite, souriant toujours de la véhémence avec laquelle Marie-Rose exposait ses naïves théories.

— Eh bien, mamzelle, c'est dit, nous ne voyagerons plus, et vous redeviendrez gaie comme auparavant.

Marguerite appuya son front sur sa main.

— On ne marche pas à reculons dans la vie, ditelle; ne sais-tu pas cela, Marie-Ros3? Ce ne sont ni les voyages ni la richesse qui me rendent sérieuse, ma pauvre fille.

— Qu'est-ce donc, mamzelle? demanda carrément Marie-Rose.

— Une autre fois, je te le dirai ; va-t'en, car j'aperçois bon-papa. Il pourrait bien deviner, lui, ce que tu ne devines pas, et je ne veux pas qu'il me croie triste. Il est heureux, montrons-lui que nous le sommes. Va- Ven, va- t'en, et ne lui confie jamais tes rêveries sur ma prétendue tristesse.

Marie-Rose hocha brusquement sa tête blonde, ce qui fit voltiger autour d'elle un essaim de paillettes d'or, et s'en alla on grommelant.

M. Blouan sortait en effet de la maison, un portefeuille sous le bras, et il se dirigea droit vers le banc où Marguerite était assise.

Marguerite lui souriait de loin et lui préparait une place auprès d'elle. ARosenclan, ils avaient repris la douce intimité de leur vie passée, ils s'étaient repris

à vivre Tun pour l'autre. Si la jeune fille était le grand et dernier amour du vieux savant, il avait été jusquelà son unique amour; ce pauvre \ieillard avait été, dans sa jeune vie, la justice, la tendresse, l'abnégation, la bonté, et leurs âmes s'étaient unies, à ce point où, comme le dit Montaigne, on ne voit plus la couture. Aucun des membres de sa famille n'avait pu lutter contre cette préférence : elle était innée, irrésistible. On ne vit pas toujours, hélas ! avec les personnes avec lesquelles on demeure. Marguerite n'avait vécu qu'avec son grand-père; ce vieillard rêveur était pour elle la plus douce et la plus aimable des sociétés ; il pensait comme elle, il éclairait son intelligence par les vives lueurs de son grand esprit et par les effluves vivifiantes de sa foi; il déversait en son cœur les trésors d'un cœur qui ne vieillissait pas ; il soulevait son âme parles élans d'une âme qui devenait plus haute à mesure que le corps s'im matérialisait.

La plupart des hommes ne savent pas vieillir : ou ils s'enveloppent dans leur expérience chagrine, ou ils s'ensevelissent dans un égoïsme sénile comme dans un tombeau. L'homme qui jette dans son intelligence et dans son cœur les enseignements d'une foi vivante, absolue, a seul le secret d'une éternelle jeunesse et d'un éternel renouvellement. Pendant que les incrédules, fermant volontairement les yeux, descendent craintivement vers l'inconnu qu'ils redoutent, son âme continue ses invisibles et mystérieuses ascensions vers Dieu. Les autres s'abandonnent au froid des ténèbres et du doute; lui s'enveloppe de lumière et de vérité; il

sait que toute créature doit aller à Dieu, et il y va courageusement avec joie.

Tôt ou tard on ne jouit que des âmes, a dit un grand penseur. Cela est vrai, comme il est vrai aussi que chaque être finit par ne peser que son poids divin; la vieillesse, cet enfer des incroyants, devient pour certains croyants ce qu'elle devrait être pour tous : le veslibule du ciel. Mais retournons à M. Blouan et à Marga, pour lesquels c'était toujours un bonheur de se rencontrer.

Quelle confiante et mutuelle tendresse il y avait au fond de leur regard ! comme ils se souriaient!

Il était d'ailleurs tout souriant, ce matin-là, le vénérable savant; son beau regard caressait sa petite-fiUe qui avait placé sa jolie main sur son épaule par un geste plein de tendre câline rie.

— Vous allez aux mines, bon-papa? demanda Marguerite en lui prenant des mains son large portefeuille pour le placer sur ses genoux.

— Qu'il est lourd î ajouta-t-elle en le soupesant.

— C'est qu'il renferme bien des choses, Marga, dit le vieillard en souriant. Ce ne sont pas seulement des pages chargées de chiffres et de laides figures algébriques qui le bourrent ainsi ce matin.

— Bon-papa parle en énigmes, dit Marga : c'est grave.

— C'est grave, tu l'as dit, chère fille, répondit-il doucement.

Marguerite se détourna, et leur regard se croisa. Il n'existe pas longtemps de secrets entre des gens habi-

tués à lire réciproquement dans leur pensée, et qui se parlent toujours âme à âme.

— Il s'agit de mariage, cher père? dit Marguerite.

— Oui, Marga. Je viens de recevoir deux nouvelles lettres; j'ai pris le dossier ancien, et je suis venu te trouver afin d'en finir.

Et, forçant doucement sa petite-fille à le regarder en face, il ajouta d'une voix lente et profonde :

— Sérieusement, Marga, je désire que tu fasses un choix. Mon cœur reste jeune pour t'aimer, mon esprit se rajeunit pour te comprendre ; mais l'enveloppe s'use, et je ne veux pas te laisser seule en ce monde. Et si je n'y étais pas, n'y serais-tu pas seule, chère fille?

— Absolument seule, bon-papa.

— Cela ne doit pas être, cela ne doit pas être! Cette pensée troublerait mes joies suprêmes, mes joies d'exilé rentrant dans la patrie; elle me ferait regarder la mort, qui est une délivrance, comme un malheur. Ce n'est pas que la terre me soit à charge, oh ! non ; ta présence, ma fiJle, en fait pour moi une sorte de paradis; mais enfin, mariée, tu me resteras, je sais que tu me resteras. Un père peut être gênant dans un jeune ménage, mais un grand-père n'est jamais de trop quand il sait ne rien exiger.

Marguerite laissa tomber sa tête charmante sur Tépaule du vieillard.

— Cher père, dit-elle d'un accent pénétrant, si le mariage devait séparer mon cœur d'avec le vôtre, je ne me marierais pas.

— Mais pourquoi nous séparerait-il? J'aimerai tant celui qui aimera ma fille, que je m'en ferai aimer. Et pourrait-il être jaloux? Le soleil qui se lève n'envie pas au soleil couchant ses dernières lueurs, et l'amour ne combat l'amour que dans les âmes égoïstes et les cœurs étroits. Aussi qu'il vienne, cet étranger bienaimé! que Dieu nous l'envoie, cet ami inconnu que je veux aimer de toute mon âme I Je te l'ai dit, mon enfant, la mort ne séparera pas nos âmes, mais elle séparera nos vies, et il m'est douloureux de penser que, pendant que je jouirai des ineffables délices d'outretombe, ma fille chérie marchera seule dans les ténè* bres de celui-ci, avec une plaie saignante au cœur. Dieu, ma conscience et mon amour me poussent à te demander de faire un choix.

— Nous en parlerons ces jours-ci, bon-papa, dit Marguerite; je vous promets d'y penser sérieusement.

— Parlons-en aujourd'hui même, chère fille; j'ai "beaucoup prié pour toi ce matin, et il ne faut pas que la journée se passe sans que nous décidions quelque chose. Relisons ensemble ces lettres avec la plus grande <ittention, et ne gardons que celles qui méritent un .examen approfondi.

Le vieillard avait tiré un paquet de lettres de son portefeuille, et l'examen commença.

Chacune de ces lettres contenait une demande en mariage. On y célébrait sur tous les tons les charmes, les vertus, les talents de Marguerite; de sa fortune, pas un mot.

Elle interrompit la lecture pour faire cette remarque à son grand-père :

— Cher bon-papa, dit-elle en souriant, que ne vous dois-je pas? De quelle beauté, de quel esprit, de quelles perfections vos mines m'ont dotée I

Il soupira.

— Les hommes sont ainsi faits, dit-il, et nos mœurs françaises ont laissé la cupidité s'introduire dans les institutions les plus sacrées. L'intérêt et l'amour ne peuvent longtemps vivre ensemble, et c'est, hélas! l'intérêt qui est resté maître du champ de bataille. Avant que mes filons d'argent fussent exploités, Dieu t'avait donné la beauté, l'intelligence, la bonté, et le» hommes passaient indifférents devant mon trésor. Tu étais une perle enchâssée dans du strass, Marga. La monture a changé, et voilà qu'on s'aperçoit que la perle est d'un prix inestimable.

— Dit bon-papa! murmura Marguerite gaiement; allons, lisons encore.

Il se remit à lire. A mesure qu'il lisait, Marguerite prenait les lettres et en faisait un triage. Quand il finit, elle en avait placé un paquet sur ses genoux, et en conservait seulement quelques-unes dans sa main.

— Bon-papa, dit-elle en lui rendant le gros paquet, vous formulerez un non poH à tous ces convoileurs des mines ; il n'y a pas à s'en occuper.

— Combien te reste-t-il de lettres, Marga?

— Trois.

— Voyons.

Le vieillard lut les signatures.

— Très- bien choisi, dit-il, voici desêtresintelligents, sympathiques; il s'agit maintenant de choisir entre eux.

Marguerite tournait et retournait ces lettres entre ses doigts, d'un air pensif.

— C'est assez du triage, dit-elle avec fatigue.

— Non, ma fille, je veux une décision; dans ma prière, j'ai demandé que tu prisses une décision, que ton cœur choisit aujourd'hui.

Marguerite baissa la lôte en soupirant, et la releva soudain.

Le tourniquet placé contre la barrière d'entrée au bout de l'avenue venait de s'ouvrir en grinçant, et un homme jeune et de haute stature s'y avançait.

— Fais-moi ce plaisir, Marguerite, continuale vieillard; résolvons aujourd'hui celte grande question; d'une façon ou d'une autre, prenons une décision aujourd'hui.

— Eh bien! oui, aujourd'hui, répéta Marguerite les yeux baissés; puisque vous le voulez, bon-papa, c'est peut-être parce que Dieu le veut.

— En doutes-tu? Mais n'est-ce point Corentin qui nous arrive?

— Non, c'est-à-dire... je ne crois pas.

— Je n'y vois plus guère; mais si, c'est Corentin, ilvient probablement me chercher. Regarde donc, Marguerite, et fais-lui signe de venir par ici.

Marguerite se leva.

— Mon père va à sa rencontre, dit-elle sans faire un pas.

— Mais est-ce Corentin ?

— Non, bon-papa... c'est... mais c'est Robert. C'était Robert que M. de Prévaneau venait de saisir

au passage, et qu'il amenait vers le banc.

M. Blouan l'accueillit avec son aménité ordinaire, Marguerite avec une émotion visible .

— Que faites-vous là, sur ce banc, depuis une heure? s'écria M. de Prévaneau.

— Nous philosophons, dit le vieillard, Marguerite devient très-forte en philosophie. J'allais lui exphquer le sens philosophique delà charmante fable de la Fontaine, intitulée l'Huître et les Plaideurs, quand vous nous avez aperçus.

Et il lança à Marguerite un petit coup d'œil tout malin, en mettant son bras sur le sien :

— Mon père, veuillez montrer à Robert son appartement, dit Marguerite quand ils arrivèrent auprès de la porte; je vais voir où en sont Marie-Rose et son dîner.

Et M. de Prévaneau et Robert ayant franchi le seuil, elle se pencha à l'oreille de son grand-père.

— Ai-je donc pu avoir un secret pour bon-papa? dit-elle tendrement.

— Ma chère fille, ce secret n'en est pas un, répondit le vieillard; Robert n'est pas encore aimé.

Il regarda Marguerite et ajouta en souriant :

— Seulement il est à la veille de l'être, ce dont je me doutais un peu.

— Et ce prétendant inattendu, désintéressé, vous convient-il, bon-papa?

Le vieillard devint pensif.

— J'ai beaucoup prié Dieu, dit-il, de ne jamais permettre qae ma chère enfant éprouvât de l'affection pour un être qui ne fût pas digne d'elle ; mais, comme rien en ce monde ne m'est plus cher que son bonheur, je veux qu'elle choisisse elle-même, dans une complète liberté, le compagnon de sa vie.

— Mais enfin, si c'était Robert, bon-papa? Robert, qui ne m'a pas dédaignée quand j'étais pauvre, Robert, qui m'a dit clairement : « Je vous aime ! » avant de savoir qu'il y avait de l'argent dans les mines de Rosenclan?

M. Blouan leva vers le ciel son regard lumineux, et, l'abaissant sur sa petite-fille :

— Le jour où Robert pourra te promettre un amour chrétien, c'est-à-dire éternel, dit-il, mes vœux seront comblés.

Et, embrassant Marguerite, il franchit le seuil de la porte ouverte.

— Décidément Charlotte a quelque chose ! Le génér.il de Prévaneau répéta trois fois cette phrase, en arpentant vivement les dalles noires et

blanches du salon de Nédon ville ; puis, s'arretant brusquement devant le chiffonnier près duquel travaillaient la comtesse et l'inflexible mademoiselle Eugénie, il répéta d'une voix quasi menaçante et en tordant sa longue royale blanche :

— Enfin, Henriette, savez-vous ce qu'a Charlotte?

— Non, qu'a-t-elle? répondit la comtesse avec un aplomb qui fit trembler sous un sourire les lèvres inflexibles de mademoiselle Eugénie.

— Ce qu'elle a? mais je n'en sais rien ; si je le savais, je ne le demanderais pas. Ce que je sais, c'est qu'elle a quelque chose. Elle est triste, elle pâlit, et cela m'inquiète, cela m'inquiète beaucoup.

— Vous êtes toujours plongé dans quelque genre d'inquiélude pour votre fille, mon ami, répondit la comtesse en levant les épaules; elle ne peut pas avoir un mil de dents, sans qu'il vous alarme.

— Mais a-t-elle mal aux dents, Henriette? Si elle a mal aux dents, qu'on me le dise.

— On ne vous le cacherait pas. Je ne sache pas qu'elle ait mal aux dents.

— Alors, reprit-il en tiraillant sa royale de plus en plus fort, d'où viennent sa pâleur, sa tristesse, ses larmes? On ne me le dit pas, mais sans cesse je m'aperçois qu'elle a pleuré.

— Nédonville, en automne, n'est pas un séjour gai pour Charlotte, général, dit mademoiselle Eugénie : les jeunes filles aiment beaucoup la campagne, par rimagination ; le plus souvent elles s'y ennuient.

— Charlotte aime Nédonville ! s'écria le général, qui

aimait follement cette terre, et qui n'admettait pas qu'on pût s'y ennuyer; Charlotte jusqu'ici ne s'est jamais ennuyée à Nédonville.

— A Nédonville, en été, par les beaux jours, avec une brillante société, repartit l'inflexible cousine.

— Au fait, dit le général, sa gaieté s'en est allée avec nos hôtes. C'est depuis le départ de Marguerite qu'elle est toute sérieuse, et qu'elle a souvent les yeux rouges, non d'un tonnerre! Elle regrette peut-être Marguerite, qui est vraiment charmante.

La comtesse et mademoiselle Eugénie se pincèrent les lèvres.

— Et puis, les Prévaneau partis, Robert s'est éclipsé, continua le général en poursuivant son raisonnement, ces airs-là datent positivement du départ de Marguerite. Si nous proposions à Charlotte un voyage à Rosenclan, Henriette?

— Ce serait vraiment le moment! dit la comtesse en regardant son mari avec stupéfaction.

— Pourquoi pas ?

— Mais pour beaucoup de raisons, et je vous prie de ne pas même parler à Charlotte de ce projet saugrenu. Vous avez des idées à part, général.

— CommentI nous disions tout à 1 heure, il me semble, que c'est l'absence de Marguerite qui la chiffonne.

— Bah I Niaiserie que tout cela ! Sont-elles destitinées à vivre ensemble? Le mieux serait de laisser votre fille tranquille, et de ne pas examiner à la loupe, comme vous le faites, ses yeux et ses joues. Charlotte

a ses petits ennuis, ses petits caprices, ses petites vapeurs, comme nous avons eu les nôtres ; laissons passer, et demeurons dans la vie réelle et pratique. Je vous assure que vous augmentez beaucoup son malaise, en vous en occupant ainsi. Charlotte est très-impressionable; le bain forcé qu'elle a pris à Houlgate lui a un peu ébranlé les nerfs; puis sont venus ces départs successifs. Elle serait déjà guérie si vous n'étiez pas sans cesse à vous inquiéter de sa santé et de ses petits airs rêveurs.

— Peut-être bien, murmura le bon général; mais je ne puis me faire à l'idée de voir ma pauvre Lotte triste, ni même sérieuse.

— Promenez-la, général. Pourquoi n'acceptez-vous pas toutes les parties qu'arrange M. de Bérinville?

— Parce que Charlotte s'y refuse, Henriette.

— Ah ! je me doutais qu'il y avait un arrangement entre elle et vous. Cela n'a pas.le sens commun, mais enfin il faut en passer par là. Cependant le résultat de cette faiblesse grandissante pourrait bien...

— Assez, Henriette, dit le général d'un ton bref; voici Charlotte, ne la molestons pas inutilement.

Charlotte arrivait en effet. Charlotte avait les yeux cernés, la démarche traînante ; Charlotte portait le deuil de ses premières illusions; Charlotte ployait sous ce qu'elle pouvait appeler une double trahison : elle était bien à plaindre, Charlotte I Elle alla s'enfoncer dans une bergère moelleuse et demeura toute pensive, les mains jointes sur ses genoux, sa jolie tête renversée en arrière.

— Eh bien, ma Lotte, dit le général en posant sa main sur le front de sa lille, notre migraine est-elle passée !

— Un peu, mon bon père, répondit Charlotte.

— Veux-tu ta tapisserie, Charlotte? demanda madame de Prévaneau, qui avait mis son binocle pour mieux examiner sa fille.

— Non, maman, travailler me fatigue.

— Allons faire un tour de parc. Lotte, dit le général en lui prenant les deux mains comme pour l'arracher de son fauteuil.

— Oh t père, je viens du parc, murmura Charlotte avec lassitude.

— Charlotte, tu tournes au spleenique, quoi qu'en dise le marquis de Bérinville, qui admire tous tes états d'âme, dit mademoiselle Eugénie. Si la migraine m'avait empêchée de travailler, il y a longtemps que je serais morte d'ennui.

— Chacun meurt de ce qu'il peut, dit Charlotte.

— Allons, tu déraisonnes, Charlotte, dit la comtesse; heureusement voici le facteur qui t'apporte toute une occupation. Tu nous liras bien le journal n'est-ce pas?

— Oui, maman, répondit Charlotte.

— Bien. Appelez le facteur, général. S'il se perd dans les cuisines, le journal passera par trente-six mains avant de vous arriver.

— Le général se dirigea vers une fenêtre ouverte, et appela le facteur. Celui-ci accourut, remit des journaux et plusieurs lettres au général, qui en opéra surle-champ la distribution.

— Deux pour vous, Henriette, dit-il; une pour vous, Kugénie, une pour moi. Veux-tu les journaux, Charlotte?

Il jeta le paquet de journaux qu'il tenait sur les genoux de Charlotte, et, ayant recouvré la liberté de ses mains, il ouvrit la lettre qui lui était adressée.

— Une lettre de Marguerite pour toi, Charlotte, s'écria-t-il joyeusement en passant un billet à sa fille.

Il reprit la lecture de sa lettre, mais l'interrompant tout à coup :

— Bon! dit-il, un mariage ! Ahl les sournois ! Henriette, l'auriez -vous jamais cru? Robert épouse Marguerite.

La comtesse et mademoiselle Eugénie tressaillirent, et n'osèrent pas lever les yeux sur Charlotte.

— La nouvelle est-elle officielle? dit la comtesse en essayant de raffermir sa voix.

— Parfaitement. Ils m'écrivent tous : Marguerite, Charles, Robert. Tenez, Henriette, lisez.

Il lui tendit les billets qu'il avait parcourus.

— Mettez cela ici, dit la comtesse en posant un doigt sur le chiffonnier, et allez dire à Auguste que les poneys galopent sur ses plates-bandes.

— Ah! diable! et ma couche de champignons! s'écria le vieux général qui s'intéressait vivement à tout ce qui poussait sur ces terres.

— J'y pensais, Louis; ils vont justement du côté de vos champignons, dit la comtesse.

Le général se précipita hors du salon, et la comtesse

osa regarder sa fille. Charlotte était pâle comme une morte. Elle tenait tout froissé entre ses mains tremblantes le billet que lui avait remis le général. Quand ses yeux se levèrent, ils rencontrèrent le regard tout humide de pleurs de sa mère, qui s'était approchée d'elle. La jeune fille baissa la tête, tint quelque temps son front entre ses mains, puis, se dressant toute droite, elle déchira le billet qu'elle tenait, en jeta les morceaux au vent, et sortit.

La comtesse et mademoiselle Eugénie se regardèrent toutes troublées. C'était peut-être la première fois que la figure inflexible de cette dernière s'était empreinte d'une telle expression; son égoisme avait Técorce dure, et ne se laissait pas vite pénétrer.

— Eugénie, auriez- vous cru à une pareille douleur? dit madame de Prévaneau en se laissant tomber sur le siège que sa fille venait de quitter.

— Non, Henriette, je partage absolument votre surprise. Je me serais bien attendue comme vous à quelques trépignements, à quelques larmes, mais non point à cette douleur d'autant plus profonde qu'elle est muette. Ne regrettez-vous point un pou maintenant ce que vous avez fait?

La politique comtesse hocha la tête.

— Non, dit-elle résolument, je regrette de voir souffrir ma fille ; mais je ne pouvais lui laisser épouser un homme dont les habitudes sont celles d'un grand seigneur, et la fortune insignifiante. La raisonne voulait pas ce mariage, et ce qui arrive me porterait plutôt à m'applaudir de mes résistances. L'attachement de

Robert pour Marguerite et de Marguerite pour Robert n'est pas né d'hier, il n'a point poussé comme un champignon, il date de loin. Or, si Robert aimait Marguerite, il n'aurait jamais aimé Charlotte qu'à demi, et je crois que ma fille mérite davantage.

— Certainement, dit mademoiselle Eugénie emportée par sa générosité du moment. Ah ! cette fière Marguerite est une habile comédienne. A-t-elle bien joué la partie ! A-t-elle bien trahi cette pauvre Charlotte! Car enfin, elle a dû s'apercevoir bien vite du penchant de votre fille pour Robert. Je suppose que Charlotte ne lui a pas fait ses confidences, mais les femmes devinent toujours ces choses.

— Marguerite est une femme très-intelligente, dit la comtesse, que cette conversation sortait peu à peu de son attendrissement. A propos, elle a écrit à Charlotte, je crois?

— Ce qui me paraît le comble de Fi m pertinence,^ dit mademoiselle Eugénie. Charlotte a traité sa lettre comme elle le méritait : elle Fa déchirée.

— J'aurais mieux aimé qu'elle me Feût montrée, dit la comtesse; j'aurais été curieuse de savoir comment Marguerite s y prend pour annoncer à Charlotte qu'elle la supplante.

— Rien n'est plus facile que de contenter votre curiosité, dit mademoiselle Eugénie en se levant.

Elle ramassa un à un les lambeaux do la lettre de Marguerite, que le vent avait dispersés dans l'appartement, les étendit sur le chiffonnier, fit un petit tra- M vail de rangement et lut ce qui suit :

« Charlotte, mon amie, ma sœur, je ne puis être complètement heureuse, et je me sens pressée de venir vous le dire. M'accusez-vous de trahison? Accusez vous Robert d'infidéUté ? Vous en avez presque le droit, et cependant Dieu sait que j'aurais sacrifié mon propre bonheur plutôt que de vous trahir, si ce sacrifice vous avait conservé le cœur de Robert. Mais nous nous connaissions depuis lontemps, chère Charlotte, le hasard de notre rencontre ne faisait que renouer des liens déjà formés. Vous n'eussiez pas voulu d'un cœur qui ne vous eût pas appartenu tout entier, et mon souvenir se mettait involontairement entre lui et vous. Ah ! qu'il m'est douloureux de penser que j'usurpe vos droits, que je trahis votre amilié ! J'ai longtemps repoussé Robert, et je ne me suis rendue qu'en considération de son extrême désintéressement. Il ne me savait pas riche, Charlotte^ quand il est venu me rappeler le passé, et... »

— Quelle illusion ! s'écria mademoiselle Eugénie en s'interrompant elle-même ; quand M.Robert, le désintéressé, allait modestement se loger place Rosalie, il savait parfaitement ce qu'il faisait.

— Vous l'avez toujours dit, Eugénie, dit la comtesse ; mais vos suppositions à cet égard ne sont que des...

— Ma chère, Charles de Prévaneau, qui ne garde le secret que de ce qu'il ne sait pas, m'a mise au courant, et je crains bien de n'avoir pas la vertu de garder ce secret pour moi. Mais reprenons la lecture de cette épître sentimentale :

« ....Et cet acte de désintéressement m*a touchée au plus profond du cœur. Pourquoi faat-il que ce mariage me fasse craindre de perdre à jamais Tamitiéde ma chère Charlotte? Mon amie, soyez généreuse, laissez-moi voir une lueur d*espérance, de pardon, et pensez que je vous aimerai toujours profondément.

« Marguerite. ))

— Tout cela est bien romanesque, dit la positive comtesse en alignant ses papillotes.

— Si romanesque, que je n'en crois pas un mot, répondit mademoiselle Eugénie de sa voix la plus métallique. Ils se sont entendus pour tromper Charlotte, qui, je l'espère, ne sera plus leur dupe.

— Je ne sais trop, murmura la comtesse; elle ressemble à son père, qui est la loyauté même, mais aussi l'aveuglement même, et qui oublie avec une naïveté de jeunesse les torts qu'on a eus à son égard.

— Je me charge de réchauffer la rancune légitime de Charlotte à l'endroit des beaux fiancés de Rosenclan, dit mademoiselle Eugénie en souriant de ce sourire malin, qui, en faisant se repKer en dedans sa lèvre supérieure, découvrait ses larges dents blanches. Quant à laisser croire à Marguerite que Robert Fépouse seulement pour ses beaux yeux, je n'en aurai certainement pas la vertu.

— Et comment vous y prendrez-vous pour accomplir cette petite vengeance? dit la comtesse en reprenant tranquillement sa place.

•— C'est mon secret, Henriette, répondit Eugénie,

avec son sourire étrange : j'ai l'esprit très-inventif quand je veux arriver à mes fins.

Cela dit, elle reprit sa figure inflexible, pour demander au général, qui rentrait, si les poneys avaient piétiné longtemps sur ses champignons.

— Les poneys n'allaient pas du tout de ce côté, répondit le général en épongeant son front mouillé de sueur : vous m'avez fait gronder Auguste bien inutilement, Henriette. Cependant, bien m'en a pris d'aller faire visite à mes cry[)logames. Quand je suis arrivé près de la couche, je n'ai pas vu les poneys, mais j'ai trouvé l'enfant du fermier qui s'amusait à les décapiter avec la gaule qu'il tenait à la main. C'en était fait d'eux, si je n'étais pas arrivé. Où est Charlotte ?

— Elle est sortie.

— A-t-elle lu les lettres de Rosenclan?

— Oui, c'est-à-dire non, elle a lu celle qui lui était adressée.

— Que dit-elle? Que dites-vous? Irons-nous?

— Où, Louis?

— Mais au mariage de Marguerite?

Le regard qu'échangèrent la comtesse et Eugénie aurait seul suffi pour donner des soupçons au général ; mais le général causait toujours en arpentant le salon et en caressant sa royale, sans s'inquiéter du jeu de physionomie de ses interlocuteurs.

— Je ne vois nulle nécessité d'aller courir jusqu'en Bretagne pour assister à ce mariage, dit la comtesse en ôtant son lorgnon pour en examiner les verres.

— Et moi j'en vois une très-grande, répondit le gé-

néral en rep^ardant sa femme d'un air courroucé ; vous n*avez jamais eu l'esprit de famille, Henriette.

— Et vous, Louis, vous en avez le fanatisme, répondit la comtesse, qui essuyait paisiblement les verres de son lorgnon.

— Peut-être, mais entre les deux excès je préfère le mien. Ainsi vous n'êtes pas d'avis que nous assistions à ce mariage?

— Non, certes.

— Cependant si Charlotte désire y aller? Vous attribuiez tout à l'heure sa tristesse au départ de Marguerite.

— Je vous assure, Louis, qu'en ce moment je réponds pour Charlotte et pour moi. Elle est trop souffrante pour songer à aller à une noce.

— Elle est donc réellement souffrante? s'écria le général d'une voix de stentor ; pourquoi me le cachet-on?

— A quoi bon vous emporter ainsi? On ne vous cache rien. Je vous ai toujours dit que, depuis l'accident de Houlgate, Charlotte a les nerfs ébranlés, qu'il lui faut du repos et de la distraction, sans fatigue. Cela passera tout seul, mais enfm il faut que cela passe.

— Eh bien! je vais répondre à Marguerite que je représenterai Nédonville à moi tout seul, dit le général.

— Ainsi, vous irez quand même?

— Certainement. Mais enfin, Henriette, songez-y donc ; Marguerite et Robert, nos plus proches parents l

— Nous avons été si longtemps étrangers les uns aux autres!

— Ce n'est point une raison. Ils ont accepté l'hospitalité que nous leur oflrions à Nédonville, et cela même nous oblige, il me semble. J'irai donc passer quelques jours à RosencJan : c'est le moins que je puisse faire, et je me figure que ce petit voyage sourirait à Charlotte. Je vais lui en parler.

— Vous pourrez lui en parler plus tard; en ce moment elle écrit à Marguerite sa lettre de félicitation. Vous avez toute la journée pour vous entendre à ce sujet. Croyez bien qu'elle refusera de vous accompagner à Rosenclan.

— C'est ce que nous verrons, dit le général, qui sortit brusquement du salon.

— Vraiment, dit la comtesse en laissant tomber en même temps son lorgnon et son ouvrage ; c'estàn*y pas croire!

— C'est à n'y pas croire, Henriette, dit Eugénie ; il ne se doute de rien.

— De rien. Je crois que le général regarde toujours sa fille un peu comme une enfant, uniquement occupée à l'aimer, à aimer les fleurs de Nédonville et Graziella. Son inclination pour Robert lui a complètement échappé.

— Et il faut avouer, Henriette, que vous ne faites rien pour lui dessiller les yeux ; au contraire.

— Ah! dit la prudente comtesse, j'ai eu bien souvent un aveu sur les lèvres, mais je connais mon mari, et je n'ai point osé me risquer. Il est très-bon

parent, très-doux dans la vie intime, mais il a la fibre très-sensible, et ses colères sont terribles. La pensée que Robert a pu dédaigner sa fille le rendrait malheureux pour le reste de ses jours, et il y aurait entre eux des scènes regrettables. Comme ceci, tout s'arrange pour le mieux, et je ne vois pas pourquoi je ne le laisserais pas aller à Rosenclan. Sa présentée atténuera toutes choses, et j'aime autant conserver des relations amicales avec Robert qui est en passé de devenir un personnage, maintenant que la fortune étayera ses hautes capacités. On ne sait pas ce qui peut arriver. On a souvent besoin des gens haut placés.

— Et votre projet Bérinville, dit mademoiselle Eugénie, qu'en faites-vous?

— Je le vois de plus en plus réalisable. Charlotte ne pleurera pas Robert éternellement, et je ne désespère pas de ramener tout doucement à mes idées, qui n'ont pour objectif que son bonheur. Le marquis vientd'acheterla ferme des Brandons, qui sépare Nédonville de Bérinville; maintenant les domaines se touchent.

La comtesse s'arrêta, soupira et ajouta :

— Il faut être ennemi de son propre bonheur pour refuser une pareille alliance.

— Ce mariage est-il bien une question de bonheur pour Charlotte? Henriette, vous ne m'accuserez pas d'être romanesque, et cependant je me demande ce que fait à ses vingt ans un peu plus de fortune. Je comprendrais vos regrets chez une uière pauvre; mais

de quoi s'agit-il ici? de posséder deux châteaux au lieu d'un.

— C'est beaucoup, répondit la comtesse d'un air profond. Avec la division actuelle des fortunes on ne sait plus où l'on va; mais celui qui possédera Bérinville, Nédonville, et tout ce qui en dépend, ne pourra voir l'amoindrissement de sa situation sociale avant plusieurs générations. Refuser une de ces fortunes exceptionnelles est une folie, une véritable folie. Aussi, malgré tous les dédains et les inclinations contraires de Charlotte, je maintiens tacitement dans l'espoir notre bon voisin, qui n'a rien deviné, aveuglé qu'il est par une petite fatuité, commune à beaucoup d'hommes.

— Nous ne l'avons pas vu cette semaine, Henriette?

— Non, et cela commence à m'inquiéter. Cependant, comme sa visite ne laisserait pas que de m'embarrasser un peu ces jours-ci, je ne la désire pas. La tristesse de Charlotte et le mariage de Robert forment une coïncidence qui pourrait bien lui ouvrir les yeux d'un coup.

— Mettez alors votre esprit inventif en campagne, dit mademoiselle Eugénie vivement, car j'aperçois dans l'avenue un équipage fringant qui ne peut guère appartenir qu'au marquis.

Les deux femmes se levèrent en môme temps, et allèrent coller leur visage aux vitres.

— Oui, ce sont ses chevaux, je crois, dit la comtesse en reculant précipitamment; dissimulez-vous, comme moi, derrière le rideau, Eugénie. ^^rT'T^^

LîRRARV

Et elle laissa tomber de toute sa longueur le large rideau de reps gris.

Une calèche attelée de deux beaux chevaux noirs arrivait à toute vitesse.

Au tournant du chemin, elle se présenta de flanc aux deux curieuses, et la longue silhouette du marquis leur apparut entre le cocher et le laquais en grande livrée debout sur le strapontin. Une femme en brillante toilette était assise auprès de M. de Bérinville.

— Sa tante ! s'écria la comtesse en laissant retomber le rideau de saisissement, ils viennent nous demander Charlotte !

— Vous croyez, Henriette?

— J'en suis sûre. Grand équipage, grande toilette, grand'tante, grand gala 1... C'est la demande officielle.

— Le moment ne pouvait être plus mal choisi, dit mademoiselle Eugénie.

— Qui sait? murmura la comtesse toute pensive, un bon dépit vaut mieux que cent raisonnements pour avancer certaines affaires. Mais cette visite nous force à battre le fer tandis qu'il est chaud. Si Charlotte n'était pas aussi sentimentale, elle répondrait par une lettre de part à la lettre de part que nous avons reçue ce malin. Le moment est vraiment intéressant. Eugénie, recevez M. de Bérinville, je vous prie, et envoyezmoi chercher dans le parc. Il me faut un certain temps pour m'habiller, préparer mes batteries, et tâcher d'obtenir quelque chose de Charlotte.

Cet exposé rapide fait, la comtesse n attendit pas la réponse de mademoiselle Eugénie, et sortit du salon.

La comtesse, en quittant le salon, monta droit à l'appartement de sa fille. Charlotte, les yeux fermés et les mains jointes sur les genoux, était assise dans le coin le plus obscur de cet élégant appartement, où Marguerite aimait à faire de longues pauses matinales lors de son séjour à Nédonville. La photographie de Marguerite était encore appuyée contre le cadre doré de la haute glace qui ornait la cheminée, et la fiancée de Robert semblait attacher de loin sur la pauvre affligée son beau regard tendre et profond.

La pâleur de Charlotte alarma madame de Prévaneau. Oubliant momentanément tous ses projets diplomatiques, elle commenta par s'enquérir de la santé de sa fille.

— Es-tu vraiment souffrante, Charlotte? lui demanda-t-elle vivement.

— Non, maman, dit Charlotte en ouvrant les yeux.

— Ma fille, ne me cache rien, je t'en supplie; tu souffres.

Charlotte porta instinctivement la main à son cœur, et fondit en larmes.

— Tu es donc bien malheureuse de ce mariage? murmura la comtesse en appuyant la tête charmante de l'affligée contre sa poitrine.

— Oui, bégaya Charlotte) bien malheureuse. Robert I je l'aimais tant ! Marguerite I je l'aimais tant !

Sa voix brisée n'en put dire davantage.

— Cette double trahison doit nécessairement t'ébranler, mon enfant, dit la comtesse; c'est un rude coup porté à tes généreuses illusions; je comprends toute l'étendue de ta souffrance.

Tout en articulant ces paroles consolatrices, la comtesse s'était livrée à une sorte de petit examen médical. Elle avait touché le front de sa fille, posé le doigt sur son poignet pour écouter battre son pouls, et, rassurée par cet examen rapide, elle s'assit en s'essuyant les yeux. L'accès de réelle sensibilité maternelle auquel elle s'était abandonnée était passé. Sa physionomie redevint impénétrable, et dans son regard s'amassa lentemeiit le flot de ses arrièrepensées.

— Je ne raisonnerai pas avec toi, Charlotte, dit-elle très-doucement mais très-fermement, je ne reviendrai pas sur le passé. A quoi bon? Mais j'ai bien à cœur de te voir te relever de dessous celte humiliation. Ton père et moi n'avons jamais eu la pensée de te marier avant vingt-deux ans : c'était, tu ne l'ignores pas, un projet arrêté. Je suis toute prête à le faire revenir sur cette détermination, si tu y consens. 11 n'y a qu'une manière de répondre dignement à la lettre de part que nous envoient les habitants de Rosenclan, c'est de leur

annoncer ton propre mariai^e. Tu redeviens ainsi maîtresse de la situation ; tu leur prouves que lu n'as jamais pris au sérieux la cour que Robert a daigné te faire pendant qu'il était l'hôte de Nedonville.

La comtesse parlait lentement, et épiait avec attention le jeu de la physionomie de Charlotte; mais ses espérances furent trompées. Les joues de Charlotte ne se colorèrent pas d'indignation; aucun désir de vengeance ne fit étinceler les yeux bleus de Charlotte; elle se contenta de hocher négativement la tête. Ce n'était pas son amour-propre qui souffrait.

— Si lu n'acceptes pas ma proposition comme légitime représaille, reprit la comtesse changeant subitement de tactique, je le prie, ma chère enfant, de la considérer sous un aspect plus élevé; m'écoutes-tu?

Charlotte fit un signe d'assentiment, et la comtesse reprit :

— Je suis officieusement prévenue que le marquis de Bérinville a chargé sa tante, la baronne de Dalran, de te demander en mariage. Je te prie de m'écouter jusqu'au bout. Je te ré[)éterai simplement ce que tu sais : 1° Il a une fortune considérable ; 2"* un nom ancien ; 3^ une grande passion pour toi ; 4° ce mariage ne t'éioignerait jamais de nous : comprends-tu ce mot, jamais? 5° enfin, le marquis nous convient; il nous témoigne une affection qui serait le garant de nos relations futures. Mais ce que lu ignores peut être, c'est qu'il refuse pourloi les plus magnifiques alliances, c'est qu'il ne se consolerait pas de ton refus, c'est que tu peux le rendre le plus malheureux des hommes.

— Pendant huit jours, répondit Charlotte à demi Yolx ; je n'épouserai pas le marquis, maman.

— Charlotte, dit sévèrement la comtesse, on ne traite pas aussi légèrement une question de cette importance.

— Je n'y mets pas de légèreté, maman. Vous avez été assez bons, papa et vous, pour me dire que vous ne me contraindriez jamais dans une affaire de ce genre, et je ne vous le dis que parce que vous m'avez donné le droit de vous le dire : je n'épouserai jamais le marquis de Bérinville.

— Que tu ne l'épouses pas tout de suite, à sa première demande, sous le coup d'impressions pénibles, répondit l'habile comtesse, je le comprends. Je permets que tu me dises : je ne l'épouseiai pas maintenant, mais non point : je ne l'épouserai jamais.

— C'est pourtant ce que je pense, maman; puis-je , dois-je vous dissimuler mes secrètes pensées?

— Les manières de penser changent, ma fille, dit la comtesse en se levant ; tu me permettras bien de donner au moins un peu d'espoir au pauvre Bérinville ?

— Non, maman, ce serait déloyal ; il m'est antipathique, je ne l'épouserai jamais.

— Tu es une enfant, murmura la comtesse en levant les épaules ; je te laisse à tes rêveries sentimentales, qui, naturellement, t'indisposent contre la saine raison.

Elle sortit, traversa le corridor et entra dans son appartement. Elle fit rapidement une de ses plus élé-

crantes toilettes d'intérieur, mit en ordre les bataillons quelque peu indisciplinés des papillotes vaporeuses qui contribuaient pour une large part à l'ensemble riant et gracieux de sa personne, posa en dernier lieu sur ses cheveux un bonnet de point d'Angleterre, orné de rubans verts, et descendit. Au bas du grand escalier le nuage d'impatience qui avait un moment assombri son visage se dissipa comme par enchantement, et, quand elle entra dans le salon où l'attendait impatiemment mademoiselle Eugénie, celle-ci, à la seule inspection de sa physionomie, ne douta pas que ses efforts n'eussent eu un plein succès.

Une présentation en règle se fît entre les deux dames qui ne s'étaient guère rencontrées que dans des lieux publics, et, les dernières révérences dessinées, mademoiselle Eugénie, sur un coup d'oeil de la comtesse, quitta le salon.

La vénérable baronne de Dalran était lancée dans le récit d'une fête de jeunesse, que le château de Nédonville lui rappelait. A peine mademoiselle Eugénie eutelle disparu, qu'elle s'interrompit tout d'un coup ellemême, et, rapprochant son fauteuil de celui de la comtesse, elle dit en achevant de déployer élégamment ses soyeux falbalas :

— Chère comtesse, puisque nous voici seules, il faut que je me hâte de vous parler du but tout diplomatique de ma visite. Je viens à Nédonville uniquement dans le but de vous enlever votre charmante fille.

— Vous, madame? répondit la comtesse Henriette, d'un air intéressé, mais embelli d'ignorance.

— Oui, moi. Au nom de qui, n'est-ce pas? ne le devinez-vous pas?

La comtesse, ne pouvant feindre plus longtemps, se retourna vers le marquis, qui la regardait d'un air content, et, lui tendant sa main potelée:

— Serait-il vrai, mon cher marquis? dit-elle.

Il lui prit la main, la baisa avec une certaine émotion, et ne trouva rien à dire : ce qui prouvait de plus en plus qu'il était quelque peu ému.

— Cette démarche, à laquelle je ne m'attendais pas, reprit la comtesse en rejetant les brides floUantes de son élégant bonnet vert, me cause une grande joie. Parmi les hommes qui m'ont demandé et qui me demandent Charlotte, pas un ne m'est aussi sympathique que vous, mon cher Raoul.

Ce fut ce mot — sympathique — qui sortit de dessous le charmant bonnet vert.

M. de Bérinville s'inclina, de plus en plus satisfait.

— J'ai beaucoup compté sur votre bonne amitié, madame, dit-il en parlant un peu moins haut que de coutume, et, si je pouvais espérer que... que mademoiselle Charlotte eût... voulût... reçût...

— Moucher marquis, interrompit vivement la comtesse, Charlotte, comme toutes les jeunes filles fort demandées et fort heureuses, est très-peu pressée de se marier, de nous quitter; cependant je puis vous dire que je n'accueillerais pas aussi favorablement votre demande, si je ne savais à l'avance que ma fille n'aura pas d'autre opinion que la nôtre lorsqu'il s'agira de fixer sa destinée.

Le marquis rougit de plaisir, et s'inclina de nouveau.

— Mais, continua la comtesse, permettez-moi de vous demander d'attendre. En ce moment ma fille est très-souffrante.

— Souffrante ! s'écria M. de Bérinville avec élan.

— Oui, depuis l'affreux accident d'Houlgate, arrivé par l'étourderie de mon maladroit de neveu, et dont nous n'avons pas d'abord calculé les conséquences, ma chère enfant souffre, et ces jours-ci je me décide, d'après l'avis de mon médecin de Caen, à la conduire à Paris. Cette indisposition n'a pas de gravité, mais elle demande de grands ménagements et des soins particuliers. Or. un mariage, c'est toujours une trèsgrave, une très-importante affaire, et, pour mon compte, je me refuserais à en parler maintenant à Charlotte. Remettons donc ces projets à un peu plus tard, mon cher marquis. Madame votre tante ne refusera pas une seconde visite à NédonviUe.

— Ainsi, il faut regarder celle d'aujourd'hui comme non avenue ? dit la baronne.

— Oh I j'en prends bonne note, répondit la comtesse avec un sourire plein de promesses; mais je désire que M. de Prévaneau et ma fille n'en soient point instruits. Le général est vif, il aime beaucoup Raoul, il lui arriverait de parler à Charlotte, contre les recommandations du médecin lui-même, qui défend toute impression pendant le traitement.

Le marquis tournait et retournait son chapeau entre ses mains d'un air tout désappointé.

— Je comprends toutes vos sollicitudes, madame, dit la baronne, et je serai toujours aux ordres de mon neveu. Allons, Raoul, ne prenez point cet air désespéré, puisqu'on ne vous demande qu*un peu de patience. Il faut lui pardonner, madame, il espérait davantage. Mais savez-vous que je regrette vivement pour mon compte de ne pas voir cette charmante Charlotte dont tout le monde parle et que tout le monde aime?

— Je vais la faire descendre, répondit la comtesse ; il ne s'agit que d'une légère indisposition qu'il faut combattre. Ma fille va et vient, elle était tout à l'heure dans ce salon. Jq serai tout heureuse de vous la présenter, madame.

La comtesse se leva, et alla agiter le cordon d'une sonnette.

— Dites à mademoiselle Charlotte que je la prie de descendre un instant, dit-elle à la femme de service qui se présenta.

— Vous croyez qu'en me voyant elle ne se doutera de rien? demanda finement la baronne.

— Non, madame; le général et moi lui avons toujours dit que nous ne la marierions pas avant vingtdeux ans, et elle n'a pas l'idée que nous puissions manquer à cette résolution. Et vraiment nous ne le ferions pas, s'il ne s'agissait pas de notre cher voisin.

Le marquis entama un remercîment diffus, qui unissait quand la porte du salon s'ouvrit devant la femme de chambre envoyée à Charlotte.

— Mademoiselle regrette de ne pouvoir se rendre

aux ordres de madame la comtesse, dit-elle; mais elle est souffrante, et elle prie madame de l'excuser.

— Dites à ma fille de descendre, commanda la comtesse; qu'elle vienne un instant seulement, et dans son déshabillé ; nous le lui permettons.

La baronne et le marquis se réunirent pour protester aimablement contre la violence faite à Charlotte, affirmant qu'ils aimaient mieux renoncer au plaisir de la voir que de lui causer une contrariété.

La comtesse ne voulut rien entendre.

— C'est de l'enfantillage, dit-elle gracieusement : Charlotte en tout temps aime peu la parure, et, en ce moment, ce qui la retient dans sa chambre, c'est la paresse d'une toilette à faire. Vous lui pardonnerez de paraître devant vous en toilette néghgée.

— D'autant plus volontiers que personne plus que mademoiselle Charlotte ne peut se passer de toilette, dit le marquis avec feu ; je ne la trouvais jamais plus charmante que dans nos parties de campagne, où elle et sa cousine rivalisaient cependant de simplicité. Comment va cette aimable famille de Prévaneau de Bretagne, madame?

— Mais bien, je suppose, répondit négligemment la comtesse; nous n'entretenons pas de correspondance suivie. C'est un peu par circonstance que nous avons renoué des relations, et elles se relâchent fort.

— J'aurais cru que mademoiselle Charlotte et mademoiselle Marguerite en auraient entretenu de trèsintimes, repris le marquis; elles paraissent tant s'aimer !

— Comme s'aiment les jeunes filles, répondit froidement la comtesse, en passant.

Au moment où elle prononçait ces paroles, Charlotte entrait.

Elle était vêtue d'un long peignoir blanc à mince rayures lilas, serré à la ceinture par une ceinture lilas : un ruban lilas était passé dans ses cheveux simplement relevés, sans coquetterie, mais non sans art.

Elle vint, toute pâle et toute sérieuse comme elle l'était, s'incliner devant la baronne de Dalran.

— Madame la baronne, je vous présente ma fille, dit la comtesse.

Et elle ajouta en souriant :

— Je n'ai pas accepté tes excuses, Charlotte; j'ai pris sur moi de te présenter en peignoir, à madame de Dalran.

— Et vous avez bien fait, madame, dit la vieille dame qui s'était levée et qui avait pris les mains de Charlotte entre les siennes pour la tenir quelque temps sous l'inquisition de son regard : mademoiselle Charlotte peut fort bien se présenter ainsi, et je suis édifiée de son obéissance. Maintenant que j'ai eu le plaisir de faire votre connaissance, je vous rends votre liberté, mademoiselle. Nous nous retrouverons plus tard.

— pt vous congédiez ainsi mademoiselle Charlotte sans notre consentement, s'écria le galant marquis, qui roulait un fauteuil auprès de la jeune fille.

— Je vous remercie, monsieur, dit Charlotte, souriant par habitude; je dois profiter de l'aimable per-

mission que madame vient de m'accorder, si toutefois maman y consent, ajouta-t-elle doucement.

— Certainement, mon enfant, dit la comtesse, qui appréciait à sa juste valeur l'effet produit par Charlotte sur la tante de M. de Bérinville; tu es toute pâle; laisse-moi te reconduire, madame la baronne le permet.

Et, prenant le bras de Charlotte, elle la reconduisit jusqu'à la porte du salon.

Le marquis s'était rapproché de sa vieille parente.

— Eh bien? demanda-t-il à voix basse.

— Bon choix, Raoul, très-bon choix, bon caractère, belle santé, beau port, mains aristocratiques, traits gracieux, regard tendre et intelligent, beaucoup de noblesse et beaucoup de simplicité, de la race enfm. On ne pouvait mieux choisir.

Le marquis faisait la roue^ et suivait d'un œil ravi Charlotte qui échangeait quelques mots avec sa mère, à la porte du salon.

Au moment où la jeune fille s'éloignait avec sa femme de chambre, le général arrivait, mademoiselle Eugénie faisait son entrée, et la conversation ne fut plus qu'une succession de lieux communs prononcés avec distinction, de dialogues insignifiants, car lorsqu'il est convenu qu'on doit grouper les idées, il arrive très-souvent qu'il n'y a plus d'idées du tout.

Après une demi-heure de ce babil sans charme et sans portée, les visiteurs repartirent, conduits par le général, qui ne lâchait ses hôtes qu'à la dernière barrière de son domaine.

La comtesse et mademoiselle Eugénie, à l'abri des rideaux de reps gris perle, les regardèrent partir comme elles les avaient regardés arriver.

— Était-ce la demande officielle ? demanda curieusement mademoiselle Eugénie. ,

— C'était la demande officielle.

— Et vous avez obtenu le consentement de Charlotte, Henriette ?

La comtesse soupira.

— Je n'ai rien obtenu du tout, répondit-elle.

— Eh bien, Henriette, vous pouvez vous vanter de porter légèrement vos déceptions. Jamais, à votre physionomie, je n'aurais deviné que tous vos chers projets étaient à vau-l'eau. Ainsi donc, tout est fini ?

La comtesse arrangeait sous son bonnet de point d'Angleterre, garni de rubans verts, quelques boucles rebelles qui sortaient de l'alignement.

— Tout commence, dit-elle lentement.

Si de Nédonville nous gagnons maintenant Rosenclan, nous trouvons Marga et son grand-père assis sur le banc autour duquel l'acacia laisse tomber sa pluie parfumée. Le vieillard s'est arrêté en cet endroit pour dépouiller son courrier, qu'un facteur vient

de lui remettre, et, en relevant la tête, il vient de s'apercevoir que Marguerite a pris place à ses côtés.

— Qu'as-tu fait de Robert? demanda-t-il en souriant.

— Bon-papa, répondit Marguerite, Robert a bien voulu me cueillir quelques chrysanthèmes dans le petit jardin de madame Kerbanec, et je suis restée à guetter le facteur, espérant une lettre de Charlotte ce matin.

— On ne t'a pas encore écrit de Nédonville, Marga ?

— Non, bon-papa.

— Charlotte viendra-t-elle à ton mariage? Marguerite hocha la tête négativement.

— Cela t'attriste beaucoup, je crois, ma fille ?

— Beaucoup, cher père. Il n'y a vraiment pas de bonheur complet en ce monde, n'est-ce pas ?

— En ce moment, cette réflexion est au moins singulière dans ta bouche, Marguerite, dit le vieillard en arrêtant sur la jeune fille son regard armé d'une pénétration qui ne lui était pas habituelle.

— Aussi, répondit lentement et très-bas Marguerite, c'est à vous seul que j'ose la faire, bon-papa.

M. Blouan se tourna vers elle, et leurs regards se confondirent un instant. Marguerite put lire dans les yeux de son grand-père une curiosité inquiète; M. Blouan put lire dans le clair regard de Marguerite une grande et mystérieuse mélancolie.

Après ce muet et rapide examen, le vieillard prit les deux mains de Marguerite, et, l'attirant à lui :

— Mon enfant, dit-il avec un de ces accents qui

pénètrent jusque dans les profondeurs de l'âme, laisse-moi bien lire dans ton cœur. Si tu crois ne pas être heureuse avec Robert, dis-le-moi sans détour, sans crainte.

^ J'aime Robert, murmura Marguerite,

— De plus en plus? dit le vieillard.

' Marguerite garda assez longtemps le silence.

— Oui et non, répondit-elle enfin. Oui, car l'habitude de le voir tous les jours me rend sa présence chère : car plus notre intimité grandit, plus j'apprécie le charme et la profondeur de son esprit, plus je lui découvre de qualités charmantes. Non, car l'être qui usurpe à un moment la place de l'idéal entrevu se trouve toujours quelque peu inférieur à cet idéal.

— Ah ! ma fille, murmura le vieillard, si tu rêves l'idéal dans le mariage, tu es perdue. On épouse un homme et non point un idéal.

— Un idéal ! mais vous en êtes un dans votre genre, cher père I N'êtes-vous pas aimable et bon? toujours aimable et toujours bon? nos âmes n'ont-elles pas toujours été en parfaite harmonie? Jamais un nuage, jamais une querelle^ jamais un malentendu entre nous, jamais !

— Y aurait-il des querelles, des malentendus, des nuages entre Robert et toi, Marga?

— Non, pas encore, mais je les pressens. Ah! je nô vous retrouve pas en lui, mon père. Quelle différence ! Hélas ! je ne puis lui laisser voir mon âme lout entière ; il a des jalousies, des égoïsmes et des susceptibilités qui m'attristent ou qui me glacent. Même après

les conversations où nos cœurs ont battu à F unisson, où nos esprits, je puis le dire, ont pris le même vol, j'éprouve une singulière sensation d'étouffement, l'harmonie ne s'est pas entièrement établie entre nous.

— Je Tai pensé hier en assistant au déballage de ta corbeille.

— Vous avez entendu les reproches de Robert?

— Très-bien. N'étaient-ils pas un peu mérités ?

— Mon père, je ne m'extasierai jamais sur des étoffes et des bijoux. J'ai trouvé toutes ces choses d'un goût exquis, je l'ai dit à Robert; mais il attendait mieux sans doute. Il a un goût inné pour Télégance, il vit dans un milieu où la femme emprunte quelque beauté de ses diamants. Je n'oublierai pas notre embarras devant cette corbeille : lui déçu, moi indifférente, en quelque sorte malgré moi. A quoi bon le nier ! Nous avons eu également la pensée que nous n'avions pas suffisamment les mêmes goûts, et le secrétaire d'ambassade a éprouvé je ne sais quelle déception. Au fond, ma simplicité choque les goûts luxueux de Robert.

— Je ne me suis pas aperçu que rien le choquât en toi.

— Parce qu'il dissimule : c'est un diplomate passé maître dans l'art de dissimuler. Tout ce que je vois de noble, de généreux, de séduisant en lui, se rattache trop directement à la passion; or toute passion s'éteint: il faut que l'âme s'alimente au foyer qui ne s'éteint pas. Robert n'est vraiment pas assez croyant pour moi, mon père.

— Peut-être, mais cela viendra ; les fondations me

semblent solides, et les déceptions, les désillusions^

le temps, construiront l'édifice pierre à pierre. fe|

— Mais pourquoi ne pas sanctifier les jours de bonheur en donnant à Dieu sa part légitime, en laissant "à l'âme ces libres aspirations qu'il n'est donné à aucune créature d'assouvir?

— Tu touches là un sujet bien délicat, Marguerite, dit sérieusement le vieillard; ces choses sont le sujet de grandes luttes intimes, dont Dieu seul est le témoin et le confident. En général, l'homme sans croyances absolues, bien définies^, se saisit du bonheur présent qui lui suffit, et veut enchaîner à ses jouissances éphémères les êtres qui lui sont unis. Quand ceux-ci portent en eux l'idéal, le sceau divin, ils ont des aspirations contraires et ils résistent au mouvement centralisateur. Ces pauvres idéahstes voudraient tout purifier autour d'eux, tout élever, faire tout converger en haut, et on les attire en bas. Cette tyrannie, car c'est une tyrannie, qu'elle se revête de dureté ou de tendresse, court le monde. Ce n'est guère que dans la phase réfléchie de la vie que l'on voit l'homme admettre le néant des plaisirs, des honneurs, des richesses, reconnaître le bonheur impossible à fixer; cen*est qu'alors qu'il lève les yeux vers les régions éternelles. Robert a l'intelligence haute : il en viendra certainement là, ne fut-ce que par l'intelligence.

— Et combien je souffrirai en attendant ! murmura Marguerite; comme je vivrai seule, bon-papa!

Le vieillard soupira, et ses grands yeux limpides s'emplirent de larmes.

— Mon enfant, dit-il en pressant les mains de Marguerite entre les siennes, depuis quelques jours je me sens effrayé. Penses-y bien, tu n'as"pas pour Robert l'amour absolu qu'il a pour toi.

— Je l'aime, mon père ; mais il y a deux êtres que j'aime certainement plus que lui : Dieu et vous.

Le vieillard ne la quittait pas des yeux, et regardait, on peut le dire, jusqu'au fond de son âme.

— Moi? répéta-t-il lentement; mais moi je vais disparaître. Dieu? lui, te restera éternellement. Ma fille, ma fille, il est terrible d'aimer Dieu ainsi, quand on épouse un homme qui ne l'aime pas I

— Mon père, il ne le connaît pas encore, j'espère arriver à le lui faire connaître, et plus tard à le lui faire aimer.

— La lutte, murmura le vieillard avec émotion, la lutte!

— Chut! dit Marguerite en se levant vivement, voici Robert.

M. Blouan la suivit du regard pendant qu'elle s'avançait vers son fiancé, et, joignant involontairement les mains, ferma les yeux.

— Mon Dieu! qu'ai-je fait? murmura-t-il; sa mère parlait ainsi : l'auriez-vous choisie, elle aussi?

— Eh bien! où sont mes chrysanthèmes, Robert? demandait gracieusement Marguerite à Robert, qui n'avait pas le moindre bouquet à la main.

— Marguerite, répondit Robert en jetant le cigare qui brûlait entre ses doigts, je m'en allais docilement cueillir vos chrysanthèmes, quand, à moitié chemin,

je me suis soudain ravisé. L*air était si doux, le paysage si magnifiquement éclairé, que je me suis dit : d'abord qu'il j avait de Tégoïsme à faire tout seul cette promenade charmante; en second lieu que vous choisiriez vos fleurs beaucoup mieux que moi.

— En vérité, Robert? dit Marguerite en riant.

— En vérité, Marguerite.

— Eh bien! allons à Rosenclan, cette combinaison vient à propos. Je pensais qu'il serait aimable de faire ces jours-ci une visite à madame Kerbanec. Venezvous à la cueillette des fleurs avec nous, bon-papa? Une promenade à cette heure vous fera du bien.

Et, sans prendre garde au signe d'impatience qui échappait à Robert, elle débarrassa le vieillard des papiers qu'il tenait à la main, et l'aida à se lever.

En ce moment M. de Prévaneau arrivait en fumant dans sa grande pipe d'écume de mer. Apprenant qu'on allait cueillir des fleurs chez madame Kerbanec, il se déclara immédiatement de la partie.

— Ouvrez la marche avec Marguerite, dit-il gracieusement à Robert; M. Blouan et moi, formerons l'arrière-garde.

Marguerite plaça sur ses cheveux sa toque de paille noire, rabattit sur son visage la longue écharpe de gaze grise qui l'entourait comme d'un nuage , et prit le bras que lui offrait Robert.

Ils marchèrent quelque temps en silence.

— A quoi pensez-vous, Robert? demanda tout à coup Marguerite, que la physionomie ennuyée de son fiancé attristait.

— A la grande instabilité des choses hunciaines, Marguerite.

— Ce sont de bien graves pensées.

— C'est vous qui me les inspirez.

— Dans ce cas, ne puis-je vous demander de me les développer?

— Les développer serait peut-être commettre une grande imprudence, risquer fort de vous déplaire.

— Je puis tout vous pardonner, il me semble, Robert, et vous piquez ma curiosité. Je vous en prie, exécutez-vous de bonne grâce.

— Eh bien , tout à Theure je foulais ce sol d'un pied léger. J'avais fait une grande découverte , J'avais trouvé un moyen de vous mener chez madame Kerbanec, de vous arracher au long tête-à-tête que vous accordez le matin à M. Blouan, j'avais... Vous riez, Marguerite !

— Je ris en pensant comme vous le preniez de haut tout à l'heure, Robert. Vous moquez-vous de moi, cher cousin ?

— Je n'oserais. Laissez-moi achever. Je combine donc, je dresse des plans, et je ménage le plus charmant tête-à-tête. Plans inutiles ! politique superflue ! Par vos propres dispositions, je retombe dans la promenade habituelle, vulgaire... N'avais-je point raison de me plaindre un peu de l'instabilité des choses de ce monde?

Marguerite essayait toujours de sourire, mais son sourire était certainement contraint. Elle railla cependant doucement Robert sur ses tyranniques exigences :

elle se montra à la fois si spirituelle et si tendre, que le ressentiment du fiancé jaloux fondit peu à peu. Il avait repris toute sa gracieuse humeur quand ils se trouvèrent devant la petite maison aux volets verts, où logeait madame Kerbanec, et dont la porte leur fut ouverte par le brun Corentin.

— Que fais-tu là, à cette heure, Corentin? demanda M. Blouan en plaçant affectueusement la main sur l'épaule du jeune homme; ton escouade d'ouvriers n'est donc pas au travail?

— M. Smith nous a tous congédiés pour le reste de la matinée, répondit Corentin : il fait l'expérience d'une machine qui lui est arrivée d'Angleterre aujourd'hui, et il n'a gardé que les anciens ouvriers.

— La nouvelle machine à vapeur est arrivée ! s'écria le vieillard avec joie; j'en suis enchanté. Lavoir fonctionner t'intéresserait, n'est-ce pas?

— Cela m'intéresserait certainement beaucoup, monsieur, et j'ai obtenu d'assister à l'expérience. J'allais partir, quand ma mère, qui désire faire hommage de ses plus beaux chrysanthèmes à mademoiselle Marguerite, m'a demandé d'attendre que son bouquet fût complet.

— Ce sera moi qui l'emporterai, dit Marguerite en souriant, et je vous prie de nous conduire près de votre mère, Corentin; je suis sûre qu'elle dévaste son jardin à mon intention.

Corentin les précéda dans le petit verger qui dépendait du cottage. Dans ses loisirs, le jeune contre-maître y avait dessiné un parterre où madame Kerbanec

cultivait des fleurs, dont les plus belles et les plus parfumées étaient destinées à Marguerite, qui la visitait souvent. Un échange secret mais continu de bons offices et d'aimables prévenances continuait les rapports qu'une estime réciproque avait formés entre les deux femmes. Marguerite aimait particulièrement ce petit ménage où elle avait apporté l'aisance, la sécurité, l'espoir. La conversation de cette femme austère convenait à son caractère sérieux, et lai paraissait bien préférable aux entretiens stériles des dames plégon-

naises.

La voix des visiteurs arriva à madame Kerbanec, qui se promenait lentement dans la principale allée de son parterre, un gros bouquet de chrysanthèmes à la main; elle revint vers eux, et, tout heureuse, remit les fleurs aux mains de Marguerite, en la priant d'entrer se reposer dans la maison.

Marguerite consulta Robert des yeux. En général Robert aimait peu ce genre de visites. Pour Robert, madame Kerbanec était une honnête femme, proprement et vilainement vêtue, une créature digne et vulgaire, comme il s'en rencontre partout, et qu'il ne pouvait honorer que de son indifférence. Marguerite n'avait jamais pu faire naître en son cœur le moindre élan de sympathie pour son humble amie. Robert ne se le fût jamais avoué ; mais le petit bonnet tuyauté, la robe courte de mérinos noir et les mains évidemment familiarisées avec les plus humbles travaux du ménage, choquaient son aristocratique regard et aveuglaient son jugement Pour lui, la femme élégante primait toujours

fe

196 MARGA il

la femme héroïque, et il n'avait jamais attribué qu'à la grande tendresse de cœur de Marguerite la préférence marquée qu'elle accordait à madame Kerbanec sur toutes les femmes employées aux mines, à unoj titre ou à un autre.

Aussi, devant lui, madame Kerbanec était ordinairement très-réservée et très-silencieuse. Ce n'était pas qu'elle le sentit hostile ; mais elle le sentait dédaigneux, et elle s'enveloppait dignement dans son humilité. Robert aurait pu lire bien des choses dans son regard calme et pénétrant ; il aurait pu se souvenir du passé de madame Kerbanec, qui relevait sa position actuelle de toute la majesté de l'infortune ; mais Robert avait plus de politesse que de bienveillance, et, tout en admirant l'aimable souplesse de cœur et d'esprit de Marguerite, et la manière charmante dont elle agissait dans les circonstances les plus délicates, il se gardait bien de l'imiter, et agissait au cottage avec le plus magnifique sans-gêne du maître. D'un mouvement des lèvres, il fit comprendre à Marguerite que l'étroit salon de madame Kerbanec ne lui offrait aucun charme comme lieu de repos, et Marguerite demanda sur-le-champ que la halte se fit en plein air.

Corentin groupa autour d'un poirier gigantesque qui s'élevait au miUeu du parterre tout ce qu'il put trouver de sièges, et les visiteurs se reposèrent un instant à Tombre.

La conversation générale s'engagea d'abord sur les fleurs qui les entouraient; mais M. Blouan et Corentin revinrent bien vite à la machine à vapeur, arrivée

le matin môme à Rosenclan. Corentin la décrivit, en fit même un dessin, afin que M. Blouan pût en expliquer l'emploi à Marguerite. Robert, intéressé presque malgré lui, daigna prendre une part active à la conversation, et, pour la première fois, oublia de s'ennuyer dans le petit cottage. Depuis qu'il habitait Rosenclan, son intelligence, aussi souple que haute, s'élait emparée des grandes questions industrielles qui s'y traitaient ; il recevait avec une certaine docilité les leçons de M. Blouan, qui, voyant dans l'époux de Marguerite le futur possesseur des mines, lui révélait avec bonheur tous ses secrets scientifiques.

Les vibrations stridentes de la cloche de l'usine mirent fin à la conversation. Les visiteurs, sachant que ce signal rappelait Corentin aux mines, quittèrent le cottage, escortés par madame Kerbanec et Corentin, qui les conduisirent jusqu'à la barrière ouvrant sur les landes.

Après avoir pris congé d'eux, la mère et le fils demeurèrent un instant debout les regardant s'éloigner. Robert et Marguerite marchaient les premiers, M. Blouan les suivait au bras de M. de Prévaneau, qui s'avançait le nez en l'air, lançant des jets de fumée vers les nuages et ne s'occupant guère de son pauvre vieux compagnon, dont le pied heurtait à toutes les pierres semées en très-grand nombre dans la lande.

— M. Robert va bien à mademoiselle Marguerite, n*est-ce pas, maman? dit Corentin en regardant sa mère.

Madame Kerbanec soupira, et dit :

— Puisse-t-il être vraiment digne d'elle !

— Oh î ma mère, s'écria Corentin avec feu, si vous saviez comme il est instruit, intelligent ! Avec ses airs de grand seigneur, il en sait plus que M. Smith luimême.

— Intelligent, il l'est, dit madame Kerbanec, qui regardait toujours le jeune couple ; beau, il l'est; distingué, il l'est.

— Eh bien, maman, dit Corentin en fixant les yeux sur sa mère?

— Marguerite a tout cela, et bien mieux encore,, finit -elle.

Et plaçant ses deux mains sur les épaules de Corentin, qui la regardait toujours, essayant de creuser jusqu'au fond de sa pensée :

— Si avec tout cela il avait ton cœur, mon enfant ! murmura-t-elle.

Ah I Robert ! brillant Robert ! que n'entendez-vous cette parole I Elle vous montrerait à vous-même le secret égoïsme qui déteint sur vos séduisantes qualités, et qui vous rendrait incapable de faire le bonheur de l'être délicat, dévoué, qui consent à mettre sa main dans la vôtre, pour continuer le voyage de la vie. Robert ! Robert ! cet être choisi a droit à toute votre confiance, et vous ne la lui avez pas donnée ; vous ne lui avez pas avoué vos secrets calculs. Marguerite vous croit assez généreux pour lui permettre d'aimer le vieillard auquel son cœur et sa vie ont été liés jusqu'ici, et, si vous ne dissimulez pas votre jalousie, vous lui cachez avec soin votre résolution de ne pas

j LE FOND DE L'AME 199

souffrir longtemps ce partage. Ah! Robert, prenez -arde • si le regard de cette femme modeste que vous avez tant dédaignée vous a percé à jour, défiez-vous llu regard de Marguerite, dont le cœur a tant de clair-

\'oyance.

j Robert, qui n'entend pas une syllabe de l'avertisse - Iment qu'il nous plaît de lui donner, entraîne Margueirite en lui parlant des mines qu'il trouve mal exjploitées, et sur lesquelles il commence à fonder kl'immenses projets personnels de fortune. Marguerite 'l'écoute, mais n'oublie pas d'exercer une sorte de I surveillance occulte sur M. Blouan, qu'elle sait mal 'conduit. De temps en temps, une pression de son ijjras sur le bras de Robert force le jeune homme à ! ralentir sa marche ; de temps en temps, mais bien à , la dérobée, elle se détourne pour regarder son grand- I père, qui, tout fatigué qu'il est, sourit pour la rassuj rer; à chacun des faux pas qu'il fait, elle tressaille imperceptiblement. Robert continue ses rêves d'or, et ne songe pas à distribuer cette menue monnaie du cœur, qui est la seule richesse dont Marguerite ait

soif.

Marguerite, qui a dédaigné d'exercer la puissance éphémère d'une fiancée, a commencé, on peut le dire, son rôle d'épouse. C'est par condescendance pour Robert qu'elle laisse M. de Prévaneau traîner si maladroitement sur le sol inégal de la lande son débile et cher vieillard ; c'est pour ménager la susceptibilité jalouse de Robert qu'elle ne surveille pas ouvertement sa marche et ses mouvements. Elle souffre tant,

Marguerite, de voir poindre chez Robert celte incompréhensible jalousie ! mais elle cache énergiquement sa souffrance, car elle espère une prochaine guérison.

Il était dit que ce jour-là elle manquerait, pour"T ainsi dire forcément, à son parti pris de prudence. M. de Prévaneau, qui, chaque fois qu'elle se détournait à rinsu de Robert, ne manquait pas de lui crier: « Sois tranquille, sois tranquille ! » laissa le pauvre vieillard s'enchevêtrer dans des ronces qui le firent tomber tout de son long sur l'herbe. Il se releva en souriant, répétant à Marguerite inquiète qu'il n'avait pas le moindre mal. Mais la jeune fille passa de force son bras sous le sien. |

— Il faut en prendre son parti : il n'y a décidément que moi à savoir vous conduire, bon-papa, dit-elle gaiement.

Et, démêlant sur la figure de Robert une certaine expression de déplaisir, elle se pencha vers lui, et de sa voix la plus caressante :

— Pour le dernier jour, murmura-t-elle.

Il fallut bien que Robert répondît par un sourire à cette claire allusion à la fête du surlendemain. Il sourit donc ; mais, allumant un cigare, il quitta Marguerite, et affecta de remplacer le pauvre vieux près de M. de Prévaneau.

Ils marchèrent ainsi jusqu'au manoir.

Dans la cour, Marie-Rose les guettait pour leur annoncer cette nouvelle, aussi agréable qu'inattendue : le général de Prévaneau venait d'arriver.

Un véritable cri de joie échappa à Marguerite; elle s'élança dans le salon, et tomba dans les grands bras du général, ouverts pour la recevoir.

— Et Charlotte, cher oncle ? dit- elle.

Charlotte était souffrante, Charlotte n^avait pu accompagner le général, Charlotte n'avait pas même trouvé le temps d'écrire à Marguerite ; mais il arrivait chargé des compliments de tout le monde. Marguerite le remercia avec effusion d'être venu les lui apporter. Son oncle, son cher oncle était là, avec sa belle figure affectueuse et franche, qui lui rappelait celle de Charlotte, sa voix sonore, son pas militaire ; elle était très-heureuse de voir son oncle, et ne se lassait pas de le lui dire. Le nom de Charlotte lui brûlait souvent les lèvres; mais, d'une part, elle n'aimait pas à le prononcer devant Robert, et;, de Tautre, elle redoutait quelque naïveté du brave général.

Mais quand, sous un prétexte ou sous un autre, elle eut dispersé ceux qui l'entouraient, elle se rapprocha du général, et d'une voix émue elle lui dit :

— Parlons maintenant de Charlotte.

— Charlotte n'est plus la même depuis votre départ, Marguerite, répondit-il ; ma femme prétend que

c'est le bain forcé qu'elle a pris à Houlgate qui l'a mise en cet état; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est toute pâle, toute triste, toute changée, toute malade.

Et voyant les yeux de Marguerite se remplir de larmes :

— Cela n'est rien, se hâta-t-il d'ajouter ; le médecin m'a affirmé qu'il ne s'agissait que d'une affection nerveuse sans conséquence, dont le temps, la distraction, auront bien vite raison. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous l'amener. A mon sens, elle ne se serait distraite nulle part mieux qu'à Rosenclan ; mais le médecin d'Henriette en a décidé autrement. Entre nous, je crois que ma chère femme a envie de faire un voyage à Paris, et qu'elle ne trouve rien de mieux ' que de prendre le prétexte de la santé de sa fille pour se passer cette fantaisie.

— Ces dames vont à Paris? demanda Marguerite.

— Elles y seront ce soir, et c'est ce départ précipité qui a empêché Charlotte de vous écrire. Et puis, il faut le dire, les malaises qu'elle ressent la rendent un peu fantasque, un peu incompréhensible parfois. Il est temps que cela finisse pour ma pauvre Lotte, et aussi pour moi, grand temps.

Le visage de Marguerite exprimait à son insu une souffrance intense, dont la signification échappait absolument au général.

— Et mademoiselle Eugénie ? demanda-t-ellC;, pour sortir d'un sujet qui lui devenait pénible.

— Eugénie gouvernera Nédonville en notre absence,

ce qui ne lui déplaît pas. Mais, à propos, comme elle ne partait pas, elle a eu le temps de vous écrire son compliment. J'allais oublier sa lettre , elle me Ta pourtant bien recommandée.

Le général tira avec effort d'une poche intérieure de son paletot une lettre entourée d'un ruban bleu, et la tendit à Marguerite.

Marguerite dénoua le ruban. Il y avait deux lettres : l'une portait son nom, l'autre était adressée à M. Charles de Prévaneau.

Marguerite, sur l'invitation du général, ouvrit celle qui lui était destinée, et y jeta les yeux. Yoici ce qu'elle lut en pâhssant :

« Si j'avais tenu le pari que vous me proposiez, après m'avoir raconté comment milord Robert, apprenant par vous, le soir même de son arrivée à Vichy, la bonne fortune échue à Marguerite, s'était magnanimement logé place Rosalie, avouez, cher monsieur, que j'en aurais été pour mes frais. Mais j'ai toujours tenu votre perspicacité en haute estime, et, tout en n'ajoutant aucune foi au chevaleresque désintéressement de mon cousin, je le trouve cent fois heureux d'épouser votre charmante fille. »

Marguerite n'en lut pas davantage. Prenant entre ses mains tremblantes l'autre lettre, celle qui portait pour suscription : à M. Charles de Prévaneau, elle en retira la lettre suivante :

B' « Ma chère Marguerite,

« Henriette et Charlotte partent pour Paris, et n*oût pas un moment à elles. Je vous adresse donc un triple compliment. Il y avait bien longtemps que j'avais le mien sur les lèvres. Depuis votre séjour à Yichy, j'avais de bonnes et sohdes raisons de croire que vous de-' viendriez ma cousine, ce dont je suis heureuse et fiera.

«Mille bonheurs, ma chère Marguerite.

(( Eugénie de Nédonville. »

Était-ce une simple distraction qui avait préparé la révélation qui venait blesser Marguerite au vif du cœur, ou cette révélation était- elle due à la malignité de mademoiselle Eugénie? Marguerite daigna à peine se le demander. Elle remit chaque lettre dans l'enveloppe qui lui convenait, cacheta celle qui était adressée à son père ; puis, s'adressant à son oncle :

— Mon oncle, dit-elle, je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes ici chez vous, libre comme je l'étais à Nédonville. Promenez-vous, fumez, lisez, reposezvous; je veux que vous vous trouviez aussi bien que possible dans mon pauvre Rosenclan.

— Auprès de vous on est toujours bien, mon enfant, répondit le général avec effusion, et j'userai largement de toutes vos permissions. Pour l'instant, je vous demanderai une feuille de papier. Il faut que j'annonce mon heureuse arrivée à ces dames.

Marguerite se leva.

-- Veuillez me suivre, dit-elle; il y a dans le salon

voisin, qui est le bureau de bon-papa, tout ce qu'il faut pour écrire.

Il la suivit, elle rinstalla au bureau de M. Blouanet le quitta en lui disant :

— J'aperçois mon père dans le jardin, je vais lui porter la lettre de mademoiselle Eugénie.

Marguerite alla en effet rejoindre son père, qui surveillait le jardinier.

M. de Prévaneau, en voyant arriver sa fille, quitta la petite allée transversale où il se trouvait et la rejoignit dans la grande allée.

— Que devient le général ? lui demanda-t-il.

— Il écrit àNédonville, mon père.

— Je crois qu'àNédonville ton mariage fait un drôle d*effet, dit M. de Prévaneau avec mystère.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr. Charlotte en tenait beaucoup pour Robert.

— Pauvre Charlotte! c'est bien malgré moi que je la fais souffrir. Les événements ont joué leur rôle en cette affaire, car enfin, sij'étais restée pauvre, Robert n'aurait jamais eu la pensée de m'épouser. Charlotte peut-elle se doutera quel point votre petite indiscrétion a nui à ses affaires de cœur, mon père?

M. de Prévaneau demanda avec un étonnement sincère de quelle indiscrétion Marguerite voulait parler.

— Mais de votre confidence à Robert, le jour môme de son arrivée à Vichy, répondit doucement Marguerite en cueillant une fleur sur un buisson d'azalées blanches.

— Comment! s'écria M. de Prévaneau, il t'a dit... Ah ! le brigand, qui me recommandait tant le secret!

— Au point où nous en sommes, mon père, dit Marguerite en s'efiforçant de sourire, je puis tout apprendre. Dans le monde, ces petites ruses ont cours si facilement.

— Sans doute et d'ailleurs, comme je te l'avais dit dans le temps, ton secret à propos des mines était le secret de Polichinelle.

— Ainsi, continua Marguerite en effeuillant machinalement l'azalée, c'est bien vous qui avez préparé mon mariage, mon père. Si vous n'aviez pas confié votre secret à Robert, ce soir-là, Robert ne fût pas devenu notre commensal, et si Robert n'était pas devenu notre commensal, il n'aurait pas quitté les Prévaneau ; il ne se serait pas imaginé de me préférer à Charlotte, et je n'aurais pas bâti tout un petit roman sur un désintéressement chimérique.

— Ce que je sais, c'est que tout est pour le mieux! s'écria M. de Prévaneau gaiement. Charlotte trouvera dix maris pour un, et Robert est un charmant garçon. Je n'aurais pas mieux choisi mon gendre. Qu'est-ce que cette lettre?

— Une lettre de mademoiselle Eugénie, qui m'écrit aussi son mot de compliment.

— Ah! dit M. de Prévaneau en mettant ses lunettes, ce qu'il ne faisait qu'à la dernière extrémité, et ce qui dénonçait par conséquent sa grande curiosité, c'est fort aimable à elle de m'écrire, elle est vraiment bien

amusante, mademoiselle Eugénie; elle a de l'esprit

comme un singe.

Il se mit à lire à demi-voix, en assaisonnant sa lecture de commentaires, dont Marguerite pouvait faire son profit.

« Si j'avais tenu le pari que vous me proposiez après m'avoir raconté... »

— Quel pari? Je n'ai pas idée de ce pari-là.

(( Après m'avoir raconté comment milordRoberl... »

— Depuis qu'elle m'a entendu appeler Robert : Milord Robert, en plaisantant, elle n'a jamais manqué de l'appeler ainsi : il est de fait que c'était trouvé.

« Comment milord Robert, en apprenant le soir même de son arrivée à Vichy la bonne fortune échue à Marguerite, s'était modestement logé placeRosalie. »

— En a-t-elleune mémoire, Marguerite ! je ne me rappelle plus ces choses que très-vaguement.

«PlaceRosalie... avouez, cher monsieur, que j'en aurais été pour mes frais. »

— Cela ne me dit pas le pari, dit M. dePrévaneau en regardant le bout de ses bottes d'un air songeur. Qu'avions-nous parié?... Mais qu'avions-nous donc parié? Ah! j*y suis. Figure-toi que, m'étant aperçu que Robert délaissait un peu Charlotte, je prédisais à mademoiselle Eugénie qu'un jour ou l'autre il deviendrait mon gendre..Et comme elle m'affirmait le contraire, je voulus l'engager dans un pari : il s'agissait d'une douzaine de glaces au citron, je crois. Elle a perdu, et cependant c'est une femme très-fine. Le jour où tu as annoncé à tes parents Prévaneau et à Robert que tu

n'étais plus pauvre, elle m'en a donné une bien grande preuve. Quand Robert s'est mis à te faire la guerre sur le silence que tu avais gardé à son égard, sur ce qu'il appelait ta dissimulation, elle est venue me dire à l'oreille : « Est-il amusant ! il savait tout. » Et quand j'ai voulu la dérouter, elle m'a répondu carrément : (( Il savait tout. »

— Et c'est alors que vous lui avez avoué où et comment Robert avait appris la vérité, mon père?

— Non, c'est plus tard, à Nédonville, nous avons remis bien souvent ce sujet sur le tapis pendant nos conversations particulières. Mademoiselle Eugénie s'intéresse beaucoup à toi, à Robert aussi, elle est très- discrète, et je pouvais lui avouer que j'avais été le coupable, un coupable bien innocent, car j'avais tout révélé avant de savoir que cela te déplaisait.

— Mon père, pourquoi ne m'avez-vous pas dit à Yichy que mon conseil de discrétion venait trop tard? •dit Marguerite en tordant la tige de l'azalée.

— Tu paraissais émue, contrariée; Robert n'est pas bavard, et je savais qu'il garderait le secret. Mais continuons la lettre d'Eugénie.

« J'en aurais été pour mes frais. Enfin tout est pour le mieux, et je vous adresse tous mes compliments. Votre départ a fait un bien grand vide à Nédonville. »

— C'est vraiment une aimable fille que cette Eugénie.

« Mais j'espère bien vous y revoir. »

— Et moi, donc!

«Adieu, cher monsieur, et croyez que je serais

très-heureuse de recommencer les taquineries que vous savez me rendre avec tant d'à -propos et d'esprit.

« Eugénie de Nédonville. »

— Elle est charmante, elle est vraiment charmante ! dit M. de Prévaneau en roulant la lettre en allumette ; mais n'est-ce point le général qui nous arrive avec Robert?

— Ce sont eux, mon père, répondit Marguerite qui s'esquiva.

Toute cette journée, la jeune fille fut d'un sérieux dont la note mélancolique n'échappa pas à l'œil clairvoyant de Robert. Plus d'une fois il lui demanda la raison de sa gravité. Marguerite répondait évasivement, en plaignant Marie-Rose qui venait, après informations, de congédier son Mathurin, que le régiment et les grandes villes avaient positivement gâté. Mais Marie-Rose portait si légèrement son deuil, que Marguerite ne put se renfermer longtemps dans sa compassion et donner le change à son fiancé. Ce qu'elle put faire, ce fut d'échapper aux tête-à-tête qui leur étaient devenus familiers. Elle glissait positivement entre les doigts du questionneur, qui devenait de plus eu plus intrigué. Le soir, au moment où elle se levait pour se retirer, il l'attira doucement, mais énergiquement, par le bras dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui demanda pour la dixième fois quelle était la pensée qui l'avait attristée depuis le matin.

— Robert, laissez passer ce tout petit nuage sans l'analyser, répondit-elle en essayant de sourire.

— Mais non, mais non, dit-il en insistant; je veux savoir ce qui Ta formé sur le ciel ordinairement si pur de votre âme.

— A quoi bon ?

— Marguerite, je vous en supplie.

— Robert, dit Marguerite tristement, je ne puis vous répondre... Que cela vous suffise! Aimeriez-vous mieux que je vous trompasse ?

— Oh ! non, dit-il en laissant tomber sa main après ravoir baisée.

Marguerite sortit, monta lentement l'escalier, et frappa à une porte qui ouvrait sur le palier. Personne ne lui répondit, elle entra doucement, et s'avança sur la pointe des pieds jusqu'au lit où dormait M. Blou an: elle contempla quelque temps ce beau visage endormi auquel ses cheveux blancs formaient, sous la lueur d'une veilleuse, une brillante auréole d'argent, puis elle prit la main usée, diaphane, qui pendait inerte sur la couverture.

Et, la baisant à plusieurs reprises :

— Dors en paix, doux père chéri, murmura-t-elle,. toi dont le cœur et les lèvres n'ont connu ni la rusé ni le mensonge.

Et, se retirant sans bruit, elle gagna son appartement, qui touchait à celui du vieillard.

Robert et Marguerite sont seuls dans le petit salon, dont la porte vitrée est ouverte à deux battants. Le soleil du lendemain éclairera la double cérémonie qui forgera entre eux un lien éternel, et ils jouissent ensemble de leur dernière soirée de liberté.

La lumière crépusculaire laisse encore subsister la forme des objets du dehors, mais elle la rend vaporeuse et indécise. La campagne qui se déroule à perte de vue a quelque chose de fantastique, les montagnes sont noires, et, par le caprice de la lumière, paraissent bizarrement dentelées ; la silhouette des arbres épais se dessine encore sur ce fond sombre, des ombres et des lueurs passent entre le ciel et la terre, la nuit s'approche à pas de loup.

Les deux fiancés, au retour d'une longe promenade solitaire, se sont arrêtés sur le perron, et y continuent la conversation intime qui se murmure du cœur au cœur. Devant Marguerite souriante, émue, attentive, Robert écrit hardiment ravenir^, leur avenir. Parfois Marguerite le ramène doucement vers le passé ; c'est le passé qu'elle aime de préférence à faire revivre, elle aime à l'entendre parler de ce temps où il employait toutes ses forces à résister à Tinclination qui lui en-

vahissait le cœur, où il s'ingéniait à paraître devant elle respectueux, indifférent, hautain, entièrement livré en apparence à ses projets ambitieux. Marguerite semble avoir étouffé en elle le léger ressentiment soulevé en elle par la maligne indiscrétion de mademoiselle Eugénie; esclave de son exquise délicatesse, elle n'a pas voulu assombrir par une explication pénible le jour précédant son mariage.

L'apparition d'une grande silhouette noire entre les massifs interrompit le doux tête-à-tête des deux^ fiancés.

— Qui vient là si mal à propos ? dit Robert à demivoix ; c'est votre père, je crois, Marga.

— Non, c'est mon oncle, répondit Marguerite en" souriant de la physionomie contrariée de Robert.

C'était en effet le général de Prévaneau qui arrivait.

— Quelle belle soirée, mes enfants î dit-il en s'adossant contre une persienne.

— Superbe ! répondit Robert. Comment fonctionne le nouvel éclairage des mines, mon oncle?

— Admirablement. Cette merveilleuse invention de M. Blouan a ravi les mineurs, ils l'ont remercié avec un élan tout à fait attendrissant.

— Comment, i]s l'ont remercié ! s'écria Marguerite; bon-papa est donc aux mines?

— Oui, il a dirigé toutes les expériences. Le lui aviez-vous défendu, Antigone ?

— Mais certainement, mon oncle. Songez donc : à quatre-vingt-deux ans s'exposer au froid de la nuit ?

Je le croyais couché. Ahl j'aurais dû, comme toujours, ni'assurer qu'il l'était.

— Quelle exagération d'inquiétude , Marguerite ! dit Robert avec une pointe d'impatience ; vous tyrannisez votre grand-père. Le temps est doux, il est à peine dix heures.

— Robert, c'est trop tard pour lui, et puis enfin comment reviendra-t-il du Petit-Rosenclan ? La lande est pleine de dangers pour lui-même en plein jour à cause de sa mauvaise vue et de ses mauvaises jambes.

— Tranquillisez-vous, Marguerite, dit le général ; quand j'ai proposé de ramener M. Blouan, Charles m'a répondu qu'il s'en chargeait. Ils me suivent trèsprobablement, et ils m'auraient rejoint, si je n'avais pressé le pas, sentant ma maudite névralgie me saisir à la mâchoire. Je vous affirme qu'il n'y a pas l'ombre d'une inquiétude à avoir.

— Mon bon oncle, puis-je apporter quelque soulagement à votre mal? dit Marguerite, qui s'était

levée.

— Non, Marga, rien ne me soulage; je vais m'enfoncer la tôte dans mon oreiller, et, après deux heures de souffrance, je m'endormirai pour ne me réveiller qu'aux premiers rayons du soleil. Bonsoir, jeunes gens; à demain.

— Bonsoir, mon oncle, répondir-ent-ils en même temps.

— Enfin, nous revoilà seuls, dit Robert avec joie^ qu'attendez-vous, Marga ?

Marga était restée debout.

— Si nous allions au-devant de bon-papa ? dit-elle^ pensivement.

— A quoi bon ? Les pluies de ce matin ont rendu le sol tout boueux, vous vous enrhumeriez inutilement. M. Blouan est au milieu de ses employés, qui lui sont dévoués, il a votre père pour guide, ils vont arriver. Nous pourrions d'ailleurs nous croiser dans cette obscurité, puisque nous ne savons quel chemin ils prendront pour revenir des mines.

— C'est vrai, murmura Marguerite; comme je vais le gronder de m'avoir échappé!

— Grondez-le, Marguerite, ceci ne me regarde plus. Allons, asseyez-vous. Que disions-nous quand le bon général est arrivé ?

Ils cherchèrent quelque temps sans pouvoir se souvenir. Cette petite feinte se prolongea, jusqu'au moment où Eobert, ayant enfin retrouvé le fil rompu de Tentretien, le reprit. Il s'aperçut bientôt que Marguerite ne lui prêtait qu'une attention distraite. Au moindre bruit elle tressaillait, et ce n'était plus vers lui qu'elle se penchait, mais bien en avant, vers la lande, comme pour en écouter toutes les rumeurs.

Une ou deux fois il lui fit remarquer qu'elle n'était plus du tout à ce qu'il disait. Marguerite se hâtait d'adoucir la grande irritation qu'il feignait, en lui adressant un de ses ratissants sourires, mais n'en devenait pas plus attentive. Enfin il perdit patience, et, se redressant soudain :

— Marguerite, dit-il les dents serrées, ce n'est pas de l'amour filial, cela, c'est du fanatisme filial.

— Il y a donc un fanatisme filial, Robert ?

— Je le rencontre chez vous, donc il existe.

— Robert ! Robert ! dit Marguerite de sa voix suave, mais profonde, laiseez-moi ce fanatisme-là. J'ai 'encontre chez ce bon et cher vieillard tous les fanaismes, il me les a enseignés : le fanatisme du dévouenent, le fanatisme du vrai, le fanatisme du beau. Savez-vous quels trésors d'amour il m'a prodigués? Sans lui^ que serais-je? une misérable orpheline, que vous n'eussiez pas jugée digne de porter votre nom '.

— Marguerite !

— Robert, ne vous défendez pas. Vous savez bien qae ce que je dis est la vérité. Ah ! je ne serai jamais ingrate, jamais. Vous m'avez plus d'une fois solenneUement promis que j'aimerais et que je vénérerais à loisir ce cher vieux père, qui a été le seul rayon d'amour de ma vie.

— Et je ne m'y opposerai pas, Marguerite ; mais cette solhcitude passionnée est en ce moment inutile...

Marguerite posa la main sur son cœur.

— Si j'en crois mes pressentiments, murmurat-elle, elle ne serait pas inutile. Robert, pardonnez-lemoi, mais je suis horriblement, étrangement inquiète.

— Cela n'a pas de sens commun ; rentrons. L'air fraîchit et le moindre hou ho a des chals-huants vous fait tressaillir. Je vais prendre mon paletot, et m'en aller chercher M. Blouan, uniquement pour vous rassurer.

' Voir le roman : Ce Pauvre Vieux.

— Pourquoi ne vous accompagnerais-je pas, Robert ?

— Parce qu'il est temps que vous rentriez, vous' êtes toute frissonnante. Je vous en prie, Marguerite.

Marguerite se leva comme à regret et entra dans le salon dont Robert venait de lui ouvrir la porte ; mais, se détournant tout à coup et l'écartant violemment du geste :

— Écoutez I dit-elle d'une voix haletante.

Le vent produisait un léger murmure parmi les feuilles dont beaucoup se fanaient déjà, la petite rivière envoyait du fond du vallon l'écho de sa jolie chanson monotone, les cri-cri faisaient entendre, sous les herbes, le choc strident de leurs ailes, et, au milieu de cette gamme de rumeurs, Robert distingua une sorte de plainte vague, qu'on eut prise pour un vagissement étouffé d'enfant,

— C'est lui ! s'écria Marguerite ; il est tombé dans le puits aux Korigans; Robert, laissez-moi î

Et repoussant Robert qui, devinant son projet, se plaçait devant elle, elle descendit dans le jardin, et s'élanoa dans la direction de la lande.

M. Smith, avec cette entente du confortable que tout Anglais possède à un degré supérieur, s'était bâti

au beau milieu de la lande immense, à l'ombre des grands rochers de la Crosse, un cottage que, dans le pays, on appelait le Petit-Ronsenclan, et, ce soir-là, il j avait reçu tout son entourage. L'expérience du nouvel éclairage faite , on avait servi le thé dans le grand salon où se réunissaient les membres nombreux de la famille aux cheveux rouges, ainsi que les Bretons désignaient les Anglais des mines. La réunion était nombreuse, tous les contre-maîtres qui venaient d'assister à l'essai de la nouvelle invention de M. Blouan ayant accepté l'invitation qui leur avait été faite ; M. Blouan, assis dans un grand fauteuil, présidait la réunion. On s'empressait autour de lui, on l'entourait avec confiance, les regards cherchaient son beau visage souriant et vénérable, tout illuminé par le double rayonnement d'une haute intelligence et d'une belle âme paisible.

M. dePrévaneau, en qualité de gendre de M. Blouan, recevait sa part d'attention et de respects ; il s'épanouissait dans cette atmosphère de bienveillance respectueuse qui entourait partout le vieux savant. Le général prenait aussi gaiement part à la fête. Il était déjà connu des travailleurs, et il avait passé bien des heures dans les galeries, en des explorations intéressantes; mais on regrettait tout haut l'absence de mademoiselle Marga, que ce petit peuple aimait avec une sorte d'idolâtrie. Bien qu'elle fût absente, il n'était pas un toast où son nom ne se trouvât mêlé à celui de son grand-père. Monsieur et mademoiselle Marga, c'étaient tout un pour ceux qui vivaient des mines.

Le nom de Robert ne fut même pas prononcé. Robert ne se donnait pas la peine d'être aimable avec tout le monde, et avec le personnel des mines il était resté ce qu'il était: silencieux, concentré, dédaigneux. On l'admirait un peu, on le craignait beaucoup, personne ne l'aimait, pas même Corentin, qui le trouvait éblouissant.

La nuit était venue sans que le bon M. Blouan, entouré comme il était, se fût aperçu qu'elle arrivait. Voyant le général consulter sa montre, il avait eu la pensée de lui demander l'heure, et, entendant sa réponse, il s'était levé précipitamment.

— Partons, partons, avait-il dit en souriant; je suis ici sans permission, et j'ai dépassé toutes les bornes de la prudence. Si Marga s'apercevait de mon équipée, elle ne me pardonnerait pas.

Mais M. de Prévaneau, qui se trouvait fort agréablement dans ce salon, avait protesté contre leur départ immédiat, et avait non sans peine décidé le vieillard à laisser partir le général auquel il avait dit :

— Nous vous suivons, moucher; nous vous suivons, vous pouvez nous annoncer.

Le général était parti sur cette affirmation, et M. Blouan s'était rassis par complaisance.

Au bout d'un quart d'heure il avait fait redemander son gendre. Son gendre, qui se faisait verser une nouvelle tasse de thé par la jolie miss Jane Smith, avait réclamé une demi-heure de répit. Le vieillard l'avait accordée ; mais la fatigue, et aussi la pensée de l'inquiétude qu'il pouvait causer à Marguerite, commen-

çait à lui causer une sorte d'agitation très-douloureuse. Il n'avait pas regagné sa place au coin de la cheminée, et il était sorti sans être aperçu. Une fois dehors, il s'était dit que la soirée était belle, que la lune allait se lever, que rien ne s'opposait à ce qu'il regagnât Rosenclan tout seul. Ainsi, sans réfléchir da- Tantage, il avait quitté le cottage à l'insu de tout le monde, tenant à la main la grande canne d'ébène à poignée d'ivoire, qui servait à assurer sa marche un peu chancelante. Il avait traversé fort heureusement une grande partie et, on pouvait le dire, la dangereuse partie des landes : son pied s'était heurté parfois assez rudement contre les pierres à demi cachées sous la bruyère ; il avait marché bien souvent dans les petites flaques d'eau qui, sous la clarté de la lune, lui faisaient l'efTet de pierres blanches et unies, mais il avait continué son chemin sans tenir compte de ces petits accidents. Malheureusement le vieux savant, habitué au t)ras et surtout aux doux yeux vigilants de Marga, n'était jamais longtemps sans se livrer aux abstractions qui le conduisaient à une distraction absolue.

En marchant seul sur les terrains qui lui rappelaient tant de veilles, tant de travaux, tant de recherches, il était insensiblement descendu par la pensée dans les régions souterraines que son intelligence avait peuplées, et il avait fini par marcher devant lui, sa canne sous le bras, absolument comme s'il eût suivit le sentier en ligne droite tracé dans les galeries, dont il sondait en esprit les profondeurs.

Il ne s'aperçut pas que le sentier qu'il prenait, le

trouvant facile, le conduisait à un abîme. Un puits avait été récemment creusé dans cette partie de la lande affectée la nuit, disait la légende, aux danses des Korigans, le terrain avait été bouleversé alentour dans un périmètre assez étendu, et son approche était hérissée d'obstacles; mais on avait ménagé, du côté du Pelit-Rosenclan, le sentier que suivait paisiblement le vieillard, et qui aboutissait au puits, sur l'ouverture duquel le feuillage touffu d'un bouquet de sapins jetait malheureusement une ombre épaisse en ce moment. Que n'étiez-vous là, Marga! ange visible du pauvre savant 1 Hélas 1 il est seul, il s'avance tout absorbé dans ses problèmes scientifiques ; il marche, il marche vite pour arriver plus tôt près de celle dont le souvenir hanle vaguement sa mémoire, et tout à coup le pied lui manque. Il tombe en poussant ce gémissement qui a plutôt frappé le cœur de Marga que son oreille. Ses faibles mains se sont un instant attachées aux parois verdoyantes; mais ses mains sont débiles, elles lâchent prise, et il tombe au plus profond du puits, en jetant cette seconde plainte, que la brise porte jusqu'à Rosenclan.

Mais revenons à Marguerite, à laquelle la douleur donnait des ailes. Elle franchit avec une rapidité ver-

tigineuse la plus grande partie de Tespace qui la séparait du puits aux Korigans; mais, quand elle se trouva sur le sol récemment détrempé par les pluies des jours précédents, courir et même marcher lui devinrent impossibles. L'argile se collait aux fines semelles et au velours de ses pantoufles, chacun de ses pas devenait une souffrance. Elle venait de s'arrêter toute défaillante, quand elle fut rejointe par Robert, qui, après avoir donné l'alarme au manoir, s'était élancé à sa poursuite.

— Marguerite, chère Marguerite, dit-il en lui prenant les deux mains, j'ai donné des ordres. Tous les domestiques vont se rendre avec des cordes au puits des Korigans ; laissez-moi vous reconduire à la maison.

— Non, répondit Marguerite d'une voix basse, altérée, mais ferme; Robert, ne me le demandez pas, je veux être là.

— A quoi bon, Marguerite? Votre présence est inutile. Voyez, on accourt à son secours de toutes parts, voici des lumières qui sortent du cottage, vos domestiques sont sur la route du puits, venez, vous dis-je.

Il voulut l'entraîner, mais elle résista.

— Marguerite, vous jouez votre vie, reprit-il avec une certaine dureté, et je ne dois pas vous laisser commettre de pareilles imprudences. Vos pieds sont enduits d'argile, la rosée de la nuit mouille vos cheveux, vous êtes glacée et pâle à faire peur. Revenez avec moi, je vous en supplie.

— Robert, ce n'est pas ma vie qui est en danger,

c*est la sienne. Laissez-moi et allez vers lui. Votre présence est nécessaire là-bas. Rester à la maison me serait impossible d'ailleurs; ne me demandez pas l'impossible, et courez à son secours, sans vous occuper de moi davantage.

— Pas avant que vous soyez à Tabri ! s'écria Robert en la saisissant entre ses bras ; ne vous débattez pas ainsi, je vous porterai plutôt. J'ai bien un peu le droit de commander, il me semble.

Mais Marguerite, par un effort énergique, glissa d'entre ses bras, et, se redressant devant lui dans une attitude de résistance :

— Que parlez-vous de vos droits, Robert! dit-elle d'un accent douloureux ; s'il y a un être qui ait des droits à mon amour, c'est celui que votre égoïsme abandonne; mais, si je suis impuissante pour le sauver, personne n'empêchera mon cœur de le suivre.

— Ah! je vous retrouve enfin, Marguerite, dit en ce moment la voix du général, qui s'avançait vers eux dans les ténèbres.

— Mon oncle, décidez-la à retourner à la maison ! s'écria Robert : elle a les pieds en sang, les mains et la figure glacées !

— Mon oncle, conduisez-moi au puits ! s'écria Marguerite en lui prenant le bras : qu'importent ces légères souffrances?

— Ni l'un ni l'autre, répondit vivement le général. Robert, je comprends l'obstination de Marguerite; n'insistez pas davantage. Marguerite, je ne vous demanderai pas de rentrer, mais écoutez- moi. Gagner

le puits dans ces ténèbres est très-dangereux, et, en second lieu, voire présence serait très-gênante. Des amoncellements de terre entourent l'ouverture, on n'y arrive que par un sentier très-étroit, qu'il faut laisser libre aux sauveteurs. L'alarme a été donnée, les mineurs ne tarderont pas à arriver, et, si M. Blouan s* est laissé tomber dans le puits, ce qui n'est pas prouvé, il va en être retiré. Robert, vous pouvez beaucoup làbas, et il est très-important d'agir tout de suite. Je reste avec Marguerite, partez.

Robert baisa rapidement la main froide de Marguerite, et disparut dans l'obscurité.

— Il faut avoir les yeux perçants et les jambes lestes pour se tirer d'affaire en pareille entreprise, dit le général, et, pour comble de malheur, la lune, qui s'était levée, a été tout de suite couverte par ces gros nuages cendrés. Prenez mon bras, Marguerite, il est encore ferme. Si nous pouvons gagner cette petite éminence, là-bas devant nous, nous assisterons au sauvetage. C'est ce que vous voulez, n'est-ce pas? Pourquoi pleurer et vous désoler à l'avance, mon enfant? M. Blouan aura peut-être eu plus de peur que de mal. Ne marchez donc pas si vite, et laissez-moi vous conduire. Que deviendriez-vous si vous vous blessiez, et s'il vous était impossible de courir au-devant du cher grandpère, quand il sera tiré sain et sauf de ce gouffre?

— Où vont toutes ces lumières en zigzag ? demanda Marguerite avec angoisse.

— Au but, mon enfant ; mais, de ce côté, il est matériellement impossible d'y courir en droite ligne. Ces

landes me rappellent vraiment le pays avoisinant une ville dont on fait le siège : ce ne sont que blockhaus, tranchées, glacis. Doucement, doucement! C'est bien malgré moi que j'allonge notre chemin; mais j'ai arpenté les landes en tous les sens, ce matin même, et je sais avec quelle prudence il faut marcher dans cette partie où nous nous trouvons. Comme vous traînez vos pieds dans cette argile, pauvre enfant! Heureusement nous sommes arrivés.

Ils arrivaient en effet sur le sommet d'un petit tertre naturel, d'où l'on dominait la partie basse des landes appelée lande des Korigans. Quelques pierres couvertes de mousse s'y trouvaient éparses. Le général en rapprocha deux pour en faire un siège à Marguerite ; mais Marguerite s'était laissée tomber à genoux. Elle s'appuya sur les pierres moussues qui, placées l'une sur l'autre, lui formèrent une espèce de prie- Dieu rustique, et suivit avec une angoisse grandissante les incidents de ce que son oncle appelait le sauvetage.

Au-dessous de Téminence choisie par le général comme poste d'observation, le terrain s'abaissait graduellement jusqu'au puits, qu'une large tranchée ouverte et des amoncellements de terre et de pierres entouraient comme d'une ceinture. Des lumières et des silhouettes noires se mouvaient sur cette sorte de plate-forme circulaire ; mais on ne distinguait ni les personnes ni les manœuvres. Une torche qu'apportait le jeune Smith vint éclairer soudain le lieu de la scène, et, à cette lueur rougeâtre, mais très-intense, on put

reconnaître les personnages. Robert, penché sur l'abîme, avait Tair d'en mesurer la profondeur; deux des domestiques de Rosenclan déroulaient des cordes.

— Personne ne descend, murmura Marguerite en joignant les mains ; qu'attendent-ils? Ilfaudrait pourtant se hâter. Mon oncle, laissez-moi...

— Vous ne feriez que gêner la manœuvre, mon enfant. Voyez, on déroule des câbles, on allume d'autres torches, on prépare la descente.

— Ils ont l'air d'hésiter, ils n'osent pas descendre, mon oncle, je vous assure qu'ils n'osent pas descendre.

— Ce doit être une difficile opération, mon enfant. On calcule toujours avec le danger. Laissons-les prendre leurs mesures, et, si je devine que c'est l'intrépidité qui fait défaut, je cours au puits, et j'y descends d'une manière ou d'une autre. Mais on arrive du cottage, il me semble. J'ai bien recommandé de faire sonner la cloche d'alarme de nuit. Oui, voici du secours qui nous vient.

Un nouveau personnage venait en effet de paraître sur la plate-forme éclairée. A sa longue chevelure flottante, à sa taille svelte, à son attitude intrépide, Marguerite reconnut Corentin. Le jeune homme à peine arrivé parut prendre l'initiative du sauvetage, et son activité se communiqua subitement aux assistants. D'autres câbles se déroulèrent, de grosses pierres furent hissées à force de bras sur la plate-forme, des pieux s'y enfoncèrent. Pendant ces dernières opérations, Robert et Corentin, debout dans la zone lumi-

neuse, échangeaient des paroles dont Marguerite ne pouvait guère deviner le sens, mais qui, par l'animation des gestes qui les accompagnaient, donnaient à penser que la chose qui se débattait entre eux soulevait, de la part de Corentin surtout, de vives résistances.

— Ils n*ont pas l'air de s'entendre, murmura le général; j'espère que Robert va laisser faire ce brave enfant, qui est mineure moitié.

— Et si dévoué à bon-papa ! ajouta Marguerite, qui suivait toute haletante l'entretien passionné des deux hommes.

Un troisième personnage vint soudain s'y mêler : une femme parut entre eux.

— Oh î mon Lieu ! sa mère 1 gémit Marguerite ; elle a peur, elle vient l'empêcher de descendre, bon-papa est perdu!

— Mais non, mais non ; il va, le brave enfant ! s'écria le général.

Corentin en effet s'était saisi d'une lanterne, l'avait attachée à sa ceinture, où elle produisait l'effet d'un gigantesque ver luisant, et, jetant sa casquette, il s'était suspendu aux cordages flottants attachés aux pieux.

Marguerite se leva.

— Mon oncle, dit-elle d'une voix calme, cet enfant s'expose à la mort, je suis reposée, je me rends parfaitement compte du chemin à faire, je ne gênerai plus en rien là-bas, j'y cours.

Et, sans attendre le général, elle s'élança vers le

puits. Elle y arriva en peu de temps ; personne ne la remarqua, pas même madame Kerbanec, agenouillée devant l'oriflce. Elle put se faufiler entre les deux hommes qui tenaient la grande corde à nœuds, le long de laquelle glissait Corentin.

On apercevait au fond du ténébreux abîme la petite lumière vacillante de la lanterne attachée à la ceinture du jeune homme, et bientôt sa voix vibrante sortit des entrailles de la terre.

— Lâchez! criait-il; encore, doucement, doucement!

On lui obéit.

Marga, haletante, essayait de percer les ténèbres ; mais ses yeux, chargés de larmes, ne distinguaient rien que la petite lueur vacillante. La voix de Corentin s'éleva de nouveau, et arriva, comme le son vague d'un écho, aux oreilles des spectateurs.

— Le voici ! disait-elle.

11 y eut un silence poignant. Marga pressait ses deux bras sur sa poitrine, pour y éteindre les sanglots.

— 11 est évanoui, reprit Corentin.

— Mort! cria Marguerite d'une voLx déchirante. Son cri pénétra jusqu'à Corentin.

— Non, cria-t-il avec énergie, il vit, son cœur bat «t son pouls aussi. Descendez les deux grandes lanternes.

Deux très-grands fanaux attachés au bout de lon- -gues cordes glissèrent immédiatement au fond du puits, et alors les deux ombres devinrent visibles.

Corentin, debout, appuyé contre la paroi, soutenait entre ses bras le corps inerte du vieux savant.

— Tous les câbles, ordonna-t-il, mais solidement retenus là-haut I

Les cordes qui restaient encore furent descendues.

— La planche maintenant, la plus courte !

Une planche de quelques pieds gisait à terre. Robert la fit descendre au fond du puits.

— Tenez bien, mais mollissez un peu! cria Corentin, qui s'était mis en devoir de préparer une sorte de hamac qui pût enlever M. Blouan.

La planche servit de matelas. Il étendit le vieillard dessus et l'y attacha solidement par une double corde. Ces cordes et cette planche réunies formèrent pour le corps inerte du vieillard une sorte de ballon, dont Corentin devait être l'aéronaute.

— Monsieur Robert, attention ! cria-t-il quand il eut fini ses préparatifs, le pieu où la corde à nœuds est attachée est-il solide?

Robert courut au pieu, auquel le poids de Corentin n'avait pas imprimé la plus légère flexion.

— Très-sohde, répondit-il après l'avoir secoué.

— Allons, que tout le monde se mette aux cordes î Au signal que je donnerai, halez tout doucement.

Tous les hommes s'arc-boutèrent pour avoir plus de force, et au commandement de Corentin : « Hissez ! » ils hissèrent le vieillard. Corentin, à cheval sur sa corde à nœuds, guidait la nacelle et, autant que possible, soutenait la tête de M. Blouan sur sa poitrine, pendant cette difficile ascension. Ils remontèrent ainsi

doucement, sans secousses, et apparurent enfin à l'ouverture du puits.

M. Blouan, toujours évanoui, mais vivant, fut dégagé de ses liens par Marguerite, et transporté à Rosenclan sur les bras entrelacés de Robert et de Corentin.

Pendant le trajet, l'air frais de la nuit agit sur ses nerfs, et il avait à moitié repris connaissance quand ils arrivèrent à la maison. Les soins qui lui furent prodigués achevèrent de le rendre à la vie. Il était vivant, miraculeusement préservé d'une mort certaine, mais couvert de blessures et de contusions. Une longue traînée de sang coagulé maculait son front et sa tempe, il avait le poignet droitfoulé, l'épaule droite fracturée. Dans son lit, un gros frisson de fièvre le saisit, et Corentin, resté un moment seul auprès de lui avec Marguerite, se proposa pour passer la nuit.

— Cette nuit ce sera moi qui veillerai, dit la jeune fille en lui serrant la main, va rassurer ta mère et l'obliger à rentrer.

— Pauvre mère î c'est elle qui a tout de suite deviné la vérité, répondit Corentin; à la première lumière qui a paru sur la lande, elle m'a dit : « Il est peut-être arrivé malheur au bon M. Blouan. » Et c'est pourquoi, à tout hasard, j'ai couru vers le puits.

De grosses larmes tombaient des yeux de Marguerite. Un nouveau serrement de main fut son muet mais éloquent remercîment, et elle suivit machinalement Corentin jusqu'à la porte. Comme il mettait la main sur la poignée de cristal, elle lui arrêta le bras :

— Corentin, dit-elle rapidement et à voix basse, que disais-tu à Robert, sur la plate-forme, en jetant ta casquette, au moment de descendre dans le puits?

Corenlin rougit jusqu'aux tempes et baissa la tête.

— Je sais bien que j'ai été impertinent, dit-il, mais c'était aussi par trop fort ; M. Robert vous a-t-il tout -dit au moins?

— Redis-moi tout, répondit Marguerite évasivement.

— Eh bien! voici la vérité, mademoiselle. M. Robert essayait à prix d'argent de forcer les domestiques à descendre dans le puits, ils refusaient tous. Quand je suis arrivé, il m'a tout de suite offert deux cents francs. Ma mère lui a répondu vivement que je ne vendais pas ma vie pour de l'argent; mais que ce que je ne ferais pas pour d'eux cents francs, je le ferais pour M. Blouan lui-même. J'ai renchéri sur ce qu'elle a dit; j'étais très-échauffé, et je n'ai certes pas choisi mes expressions. Je comprends qu'il se soit plaint. Excusez- moi près de lui.

— Ces actes-là n'ont pas besoin d'excuses, mon cher Corentin, répondit tristement Marguerite ; à demain ! Compte sur toute ma reconnaissance, tu as aujourd'hui largement payé ta dette d'amour.

Elle lui ouvrit elle-même la porte; il sortit, et se heurta dans l'obscurité à M. de Prévaneau, qui parut tout ébouriffé devant sa fille.

— Eh bien! qu'est-ce que tout ce mouvement qu'il y a par ici? s'écria-t-il ; et ton grand père^ Marguerite, qu'est-il devenu? je le cherche depuis une heure,

on ne le retrouvait plus au cottage, et, en courant pour le rattraper, je me suis égaré.

Marguerite prit son père par la main, le mena devant le lit, et lui montrant du geste le visage défait et sillonné de lignes sanglantes de M. Blouan :

— Le voilà ! dit-elle doucement, mais avec un intraduisible accent de douloureux reproche.

— Que ne m'a-t-il attendu ! dit M. de Prévaneau en lissant son toupet. '

— Madame la comtesse de Prévaneau?

— Connais pas, Monsieur.

Le général, car c'était lui qui parlementait ainsi avec un concierge de la rue Tronchet, sortit, regarda le numéro de la maison, et reparut devant la cage vitrée du concierge auquel il venait de parler, et qui avait repris fort tranquillement la lecture de son journal.

— Rue Tronchet, 20, dit-il d'un ton bref, vous devez compter madame la comtesse de Prévaneau parmi vos locataires de passage.

— Mais regarde donc, Ugène, dit une voix grêle qui partait d'une sorte de niche suspendue au plafond ; c'est peut-être les dames normandes arrivées d'hier ; qu'il y a même cette jolie blonde, que mame Botar a

dit qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à sa demoiselle.

Et du hamac parisien sortit une figure blafarde, couronnée d'un bonnet garni de rubans bleus.

Le concierge se leva, son journal à la main, et daigna consulter une sorte de pancarte appendue contre le mur. -M

— Madame de Prévaneau, prononça-t-il sèchement, Tescalier à droite, au fond delà cour, le deuxième audessus de Tenlre-sol, la porte en face!

— Du diable si je m'y reconnaîtrai ! grommela le général en se dirigeant vers la cour, dont un superbe vase étrusque occupait le centre, en compagnie d'arbustes qui étouffaient dans cet étroit espace reluisant et verni.

Il commença par se tromper d'escalier, puis il se trompa d'étage; en troisième lieu il se trompa de porte ; mais, quand celle de l'appartement de sa femme s'ouvrit enfin, et qu'il aperçut à l'horizon la silhouette élégante de sa fille, toute expression de contrariété s'envola de sa loyale figure.

— Pèrel s'écria Charlotte en venant se précipiter dans ses bras, c'est bien vous?

— Oui, Lotte, c'est encore ce vieux grognon de père.

En ce moment, une porte s'ouvrit devant la comtesse Henriette, dont le visage aimable s'encadrait dans les grappes formées par ses boucles encore emmaillotées dans leur papier terne et gris.

— Quoil c'est vous, général? dit-elle avec un éton-

nement qui ne changea rien à sa physionomie, mais qui se révéla, bon gré, mal gré, dans son accent.

— Oui, ma chère femme! s'écria le général en marchant vers elle et en la serrant dans ses bras.

— Mais, général, mes papillotes sont au maillot, dit la comtesse en se dégageant de son étreinte, et vous m'enfoncez tous ces angles dans les tempes. Vous êtes d'une fougue ! Venez paisiblement vous asseoir ici, et racontez-moi bien vite ce qui est arrivé, car il faut qu'il soit arrivé quelque chose pour que vous ayez voyagé le jour même du mariage de Marguerite. Aurait-il été avancé?

— Marguerite n'est pas mariée, dit le général. Comment va Charlotte?

— Bien, très-bien. Asseyez-vous donc et parlez. Bon, Eugénie maintenant.

Mademoiselle Eugénie accourait au bruit.

— Vous, général? s'écria-t-elle.

— Eh bieni mais, etvous? je vous croyais à Nédonville, répondit le général en riant.

— L'ennui l'a prise le jour même de votre départ, dit la comtesse, et il a bien fallu l'emmener. Maintenant, trêve de réflexions, Eugénie. Le retour du général vous paraît comme à moi extraordinaire, cela va sans dire; mais, au nom du ciel! laissez-le s'expliquer. Louis, vous avez la parole, dites nous bien vite ce qui s'est passé.

Le général attira Charlotte près de lui, et commença sur-le-champ un récit militaire, c'est-à-dire concis et véridique, des événements qui s'étaient passés à Ro-

senclan. La première partie finit au terrible accident arrivé à M. Blouan.

— La chute, qui nous paraissait à tous devoir être mortelle, continua M. de Prévaneau, avait seulement occasionné au premier abord quelques fortes contusions, une fracture et un ébranlement général. Le lendemain cependant, c'est-à-dire le jour même où le mariage devait avoir lieu, j'espérais que nous en serions quittes pour la peur, et que les choses suivraient leur cours; mais Tétat de M. Blouan s'était aggravé dans la nuit, et le médecin de Plégon paraissait inquiet de la blessure à la tête. Il y avait une opération délicate à faire, disait-il, et il n'osait la tenter sur un sujet aussi âgé. De noce, il n'était plus question. Robert, malgré l'envie qu'il en avait, n'osait pas en parler à Marguerite, qui ne quittait pas le chevet du lit de son grand-père. Dans l'après-midi, la fièvre ayant cessé, notre malade s'endormit paisiblement. Alors se représenta la terrible question de l'opération à faire. D'un moment à l'autre, l'épanchement redouté pouvait avoir lieu.

— Les habiles opérateurs sont à Paris, disait Marguerite de temps en temps; si seulement nous pouvions gagner Paris !

Son idée fit du chemin, le mieux général de M. Blouan se soutenait; le médecin, après le long repos qui avait réparé les forces du vieillard, déclara le transport possible dans un lit-wagon, et Marguerite , décida qu'elle partirait le soir même. Le soir même nous nous sommes tous embarqués. Je les ai conduits

h l'hôtel du Bon-La-Fontaine, rue de Grenelle, et me voici.

I — Et comment allait M. Blouan? demanda Charlotte, qui avait suivi avec un attendrissement visible !a narration faite par son père.

— Mieux, répondit le général; il a supporté admirablement le voyage. Mais aussi, quel ange gardien est Marguerite ! Parole d'honneur, elle n'a pas sa pareille. Quelle tendresse et quelle énergie! Elle t'aime beaucoup. Lotte; veux-tu venir la voir?

— Pas de projets pour l'instant, général. Je vous prie, dit la comtesse Henriette en intervenant : d'abord vous avez à penser à déjeuner, il me semble, et puis vous ne ferez pas sortir Charlotte, qui commence son régime aujourd'hui.

— Vous m'avez dit qu'elle était bien, Henriette.

— Bien, relativement; mais enfin nous avons fait ce voyage pour consulter, et nous suivrons de point en point les ordonnances du médecin. Vous vivez donc toujours entre ciel et terre, mon ami?

— Il s'en est très-peu fallu que je ne m'y trouvasse suspendu dans le puits des Korigans, avant-hier soir, répondit le général. Vous comprenez d'ailleurs, Henriette, que je ne me suis pas métamorphosé pendant ce voyage de quelques jours.

— Heureusement, dit Charlotte en posant la tête sur l'épaule de son père.

— Tu ne veux donc pas réformer ton pauvre vieux père, Lotte? dit-il tendrement.

— Oh I non, je le trouve trop bon et trop charmant

comme il est, répondit Charlotte en enveloppant Texcellent homme dans ses bras.

— Au moins, voici deux personnages parfaitement contents l'un de l'autre, dit mademoiselle Eugénie,'! qui considérait le père et la fille de son air inflexible :j c'est plus rare qu'on ne pense.

— Certainement, dit la comtesse Henriette, qui s'en allait furetant par l'appartement ; seulement, je voudrais que le général, qui est tout poudreux, s'en allât faire ses tendresses paternelles dans notre chambre. Nous voici obligés de nous servir nous-mêmes, et l'appartement est trop cher pour qu'on imagine de faire ouvrir Tarticle des dommages et intérêts. Entendezvous, général? à chaque mouvement que vous faites, vos souliers salissent le tapis.

— Viens, Charlotte, sauvons-nous, dit le général qui se leva; conduis- moi dans ta chambre.

— Non, dans la mienne, dit la comtesse, qui ne perdait jamais son idée de vue; il n'y a pas de tapis.

— A quelle heure déjeunez-vous, Henriette? demanda le général.

— Mais dans une heure au plus.

— Que diriez-vous d'une visite au Bon-La -Fontaine, après déjeuner?

— Vous y revoilà encore, Louis; c'est véritablement insupportable. Songez donc que vous quittez Rosenclan! Ne me parlez plus de cela, je vous prie; occupez-vous de votre fille, et pensez à aller annoncer notre arrivée auxDéranclas. J'irai tantôt voir Marguerite, je vous promets des nouvelles avant ce soir.

Le général se laissa persuader. Il appartint à Charlotte jusqu*au déjeuner, et après le déjeuner il ne songea qu'à se rendre utile. Il fut successivement député par sa femme chez le dentiste, chez la couturière, chez l'horticulteur et chez une famille amie, qui n'avait pas encore été prévenue de l'arrivée de ces dames à Paris. T/après-midi était fort avancée quand il revint rue Tronchet, en compagnie de la famille Déranclas, qui venait en masse visiter les dames de Prévaneau. Quand il eut accompli ses devoirs de maître de maison et fait asseoir tout ce monde dans l'étroit salon, il se rapprocha de Charlotte.

— Eh bien ! demanda-t-il, quelles nouvelles ?

— De qui, papa? répondit Charlotte.

— Mais de M. Blouan ; ta mère n'y serait- elle pas allée ?

— Maman n'est pas sortie.

— Ah I je la reconnais bien là, marmotta entre ses dents le général, qui ne put réprimer un coup d'œil furieux à l'adresse de sa femme.

Ce coup d'œil alla s'amortir sur le visage aimable de la comtesse Henriette, qui j répondit de loin par un demi-sourire.

— Cher père, on vous en apporte, interrompit vivement Charlotte.

La porte du salon venait de s'ouvrir devant Charles de Prévaneau, qui, pour la première fois, depuis que nous avons l'honneur de le connaître;, portait sur son insignifiant et beau visage quelque chose qui ressemblait à de la gravité.

— Comme vous arrivez bien, mon cousin! dit gra cieusement madame de Prévaneau; nous sommes si préoccupés de l'état de ce bon M. Blouan ! Comment va-t-il?

— Il est mort.

— Mortl s'écria le général, se levant tout droit.

— Mon Dieu, oui! il s*est éteint, voilà une couple d'heures, au moment où le médecin qui devait l'opérer entrait à l'hôtel.

— Au moins le bon vieillard n'aura pas souffert inutilement, dit le général. Asseyez-vous, mon cher; tenez, il y a une chaise là- bas, auprès de madame de Prévaneau. Comment va Marguerite ?

M. de Prévaneau leva les épaules par un geste de compassion et répondit :

— Marguerite est folle de douleur. On a beau lui rappeler le grand âge de M. Blouan, lui dire tout ce qu'on dit en pareil cas, lui parler raison enfin, elle n'écoute rien, ne veut rien entendre. Elle nous aurait tous perdus en bloc qu'elle ne serait pas plus désolée. Quand je l'ai quittée, elle était plus calme, mais il n'y avait pas moyen dé la faire sortir de cette chambre, et, pour moi, j'en avais bien assez. Tenez, parlons

d'autres choses, je ne veux pas atterrer ces dames, les attrister inutilement, et, pour mon compte, je vous assure, j'en ai bien assez,

Son conseil fut suivi, on parla immédiatement d'autres choses, et la conversation se ranima dans le petit cercle. Le général seul était resté tout pensif, et, après avoir répondu distraitement à quelques questions que lui faisaient ses voisines, il se mit à chercher sa fille des yeux. Charlotte avait disparu. Il fouillait du regard le petit groupe, se figurant qu'il l'y découvrirait, quand la vieille Germaine entra dans le salon, et lui dit à l'oreille que quelqu'un l'attendait dans la salle à manger. Il se leva aussitôt et s'y rendit.

Charlotte, en toilette de ville, s'y trouvait seule.

— Cher père ! dit-elle avec élan, en lui serrant les deux bras autour du cou, Marguerite souffre horriblement, je veux aller voir Marguerite.

— Oui, ma fille, répondit-il avec émotion; aussitôt que ces dames seront parties, je suis à tes ordres.

— Tout de suite, cher père, partons tout de suite, je vous en prie, dit Charlotte avec insistance ; voici un' chapeau. Plus tard il pourrait survenir un empêchement n'importe lequel. Je vous en supplie, venez, je veux embrasser Marguerite ce soir.

— Allons, dit le général, le cœur peut bien faire une fois l'école buissonnière. Au diable les médecins avec leurs prescriptions ! une sortie par cette belle soirée ne te fera aucun mal.

Ils sortirent, gagnèrent la station de voitures du boulevard, et montèrent dans un fiacre, qui les conduisit en un quart d'heure, à la porte de l'hôtel du Bon-La-Fontaine.

Le général connaissait l'appartement que ses parents occupaient ; il y monta tout droit.

La porte d'entrée avait été laissée entr*ouverte. Ils pénétrèrent dans l'appartement, traversèrent une antichambre, un salon, auxquels un silence de mort et le faible jour qui passait par les persiennes à peu près fermées donnaient un aspect des plus lugubres, et arrivèrent à une grande chambre, à la fois plus éclairée et plus obscure. Toutes les persiennes avaient été closes; mais, sur une petite table, plusieurs bougies flambaient dans des chandeliers d'argent. Ces bougies étaient les cierges funèbres allumés devant l'enveloppe mortelle de M. Blouan. Le vieux savant semblait endormi, et la mort n'avait fait qu'augmenter la calme beauté, la douce majesté de son visage. Marguerite, à genoux contre le lit, tenait à deux mains la main droite du mort, et y appuyait parfois son front, quand les sanglots montaient de sa poitrine à ses lèvres. Robert marchait de long en large dans l'appartement, un livre à la main.

En apercevant M. de Prévaneau, il s'approcha du lit.

— Marguerite, mon oncle le général, dit-il à demivoix.

Marguerite ne bougea pas.

Robert répéta sa phrase à voix haute.

Marguerite se leva, et se tourna vers le général qui s'avançait vers elle. Son visage charmant était tout marbré de rouge, ses yeux étaient secs. Elle lui tendit la main en fermant les yeux. Il prit cette main froide et la baisa avec une tendresse pleine de respect. Marguerite s'était retournée à demi vers le lit ; mais elle releva tout à coup la tête en entendant le bruit d'un sanglot. Le général s'était écarté pour laisser approcher Charlotte, qui toute sanglotante se jeta au cou de sa cousine.

Les traits de Marguerite se détendirent soudain, ses yeux desséchés se remplirent de larmes, elle recula de quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil, en attirant Charlotte qui s'agenouilla près d'elle. Elles restèrent quelque temps ainsi. Marguerite pleurait abondamment sur l'épaule de la généreuse Charlotte ; Charlotte essuyait les larmes de Marguerite et laissait couler de son cœur tout un flot de tendres paroles.

Le général et Robert se retirèrent discrètement dans l'appartement voisin, et un dialogue entrecoupé par les sanglots de Marguerite s'engagea entre les deux jeunes filles ; ces deux cœurs aimants et sincères mêlèrent librement leurs battements.

— Charlotte, que tu es généreuse I murmurait Marguerite; pleurer dans tes bras m'est un soulagement.

— Si tu savais comme je t'aime, Marguerite 1 si tu savais comme ta douleur m'a frappée au cœur !

— Tu peux m'aimer encore, oh! Charlotte !

— Oui, oui, toujours, toujours. Tu es plus digne de

lui que moi, et je ne veux plus que rien nous sépare, entends-tu, Marguerite? pas même Robert.

— Rien ne nous séparera plus, Charlotte, rien qud la mort. Oh ! comme la mort sépare! Charlotte, saistu que j'ai le cœur à jamais brisé ?

— Marguerite!

— Oui, Charlotte. L'âme de mon père chéri a emporté mon âme. Je ne sens plus, je ne vis plus, je nô crois plus à la vie, à la vie fragile du temps. Pauvre bon-papa! Le voilà inanimé, insensible, aveugle et sourd! Oh! mon Dieu! Quelle âme il avait, Charlotte ! quel cœur il avait! Regarde-le, il sourit, n'est-ce pas? Sais-tu qu'il est mort en souriant, en me disant : « Tu as été la joie de ma vie ; mon âme remonte à Dieu, mais ne te quitte pas. »

Les sanglots de Marguerite l'interrompirent.

— Assez ! dit Charlotte en la serrant dans^ses bras.

— Non, cela me fait du bien de parler, de pleurer : j'étais si seule! Ton amitié réchauffe encore mon pauvre cœur glacé. Sais-tu que je vivais de lui, et que, lui mort, il me semble que tout meurt en moi !

En ce moment le général et Robert rentrèrent.

— Chère Marguerite, dit Robert en venant lui prendre la main, puisque la compagnie de Charlotte vous est douce, retournez avec elle rue Tronchet, je vous en supplie.

— Marguerite, viens, murmura Charlotte. . Marguerite hocha la tète.

— Quitter bon-papa? dit-elle, oh I non, oh! non. Le général joignit en vain ses instances à celles de

Robert et de Charlotte, Marguerite demeura inflexible, et se refusa à quitter la place que sa filiale tendresse s'était choisie pour la veillée funèbre.

Le lendemain de ce jour, vers dix heures du matin, le cercueil qui contenait les restes mortels de M. Blouan se dirigeait vers l'église Sainte-Clotilde, ce bijou gothique dont les flèches dentelées se dressent entre les lignjEiS blanchâtres des maisons-palais nouvellement élevées et qui fait l'eff'et d'une fleur sauvage éclose par hasard au bord des flots troublés de la Seine. Il ne tressaillit pas, le cœur du vieux savant, en passant sous le porche ogival dont Clovis et Clotilde sont les royales sentinelles, en se retrouvant sous les hautes voûtes qu'il aimait et qu'enguirlandent des feuillages qui rappellent les feuillages frémissants des forêts armoricaines ; il demeura bien insensible au fond de son cercueil de plomb, et ses oreilles étaient bien éternellement fermées à tout bruit humain, puisqu'elles n'entendaient pas les sanglots étouff'és de Marga, qui avait voulu le suivre pas à pas dans cette dernière et funeste promenade.

Pendant une partie de la cérémonie religieuse, la jeune fille, agenouillée entre Charlotte et sa mère, dans les bancs réservés à gauche de la nef, ne poussa qu'un sanglot continu. Parfois elle relevait la tête pour regarder vaguement devant elle. Devant elle paradait l'officier des pompes funèbres, un personnage blond, maigre, en culottes courtes, en manteau court, en souliers à boucles d'argent qui se tenait là, debout devant ce catafalque, souriant dans son rabat blanc. Elle re-

gardait machinalement aller, venir, faire des saluts , ce fantôme étrangement costumé qui dansait toujours devant ses yeux ; puis, laissant retomber son front dans ses mains, elle sanglotait de nouveau.

Charlotte avait le visage baigné de larmes, son bras étreignait le bras de Marguerite, elle la conjurait tout bas de se calmer, elle lui disait que ses sanglots lui brisaient le cœur. Mais la douleur s'était rendue un instant maîtresse de l'âme énergique de Marguerite, elle la dominait en souveraine. Tout à coup Charlotte la vit redresser sa tête fatiguée et fixer son regard désolé sur le prêtre qui psalmodiait l'Évangile d'une voix à laquelle la hauteur des voûtes donnait un retentissement solennel.

(( Ego sum resurrectio et vita, disait-il ; qui crédit in me, etiamsi mortuus fuerit, vivet, et omnis qui vivit et crédit in me non morietur in œternum. »

« Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »

Ce que nulle parole humaine n'avait pu faire, la parole divine le fit. Cette saisissante promesse de vie devant cet appareil de mort pénétra jusqu'à l'àme ulcérée, mais profondément croyante, de Marguerite. Ses sanglots s'arrêtèrent soudain, et, se prosternant, elle se mit à nrier, à parler à Dieu, qui lui devenait enfin présent, de la chère âme qui l'avait quittée et qui avait cru en lui, à lui offrir sa douleur, à former des actes de foi et de résignation.

Elle supporta mieux que Charlotte n'avait osé l'es-

pérer la longueur de la pénible cérémonie, et trouva des forces pour accompagner le cercueil jusqu'à la gare de l'Ouest. Là, elle eut à subir un déchirement suprême ; là, il lui fallut se séparer de la dépouille mortelle de celui qu'elle avait si fidèlement, si tendrement aimé ; là elle ne put retenir une navrante explosion de douleur, et fut, on peut le dire, portée par Charlotte et son père dans leur voiture.

— Marguerite, je vous retrouverai rue Tronchet, lui dit Robert qui accompagnait M. de Prévaneau à Rosenclan.

Un signe de tête fut la réponse de Marguerite.

Que pensez-vous de ma pauvre Marguerite, maman? demandait Charlotte, un des jours de la semaine suivante, pendant que sa mère, avec une coquetterie toute maternelle, disposait avec beaucoup d'art autour de sa tête les nattes onduleuses de ses cheveux blonds.

— Que veux-tu que l'on pense, Charlotte? Sa tris-

tesse, ou plutôt sa désolation, augmente tous les jours.

— C'est ce que je trouve aussi, maman, et c'est ce qui m'inquiète. Cela me fait peur même. On dit que les parfaits ne vivent pas, et Marguerite est bien parfaite.

— C'est en effet une femme rare, dit la comtesse froidement, mais obéissant à un sentiment de justice.

— Oh I maman, si vous la connaissiez comme moi, dit Charlotte avec entraînement, vous ne pourriez vous empêcher de l'aimer!

— Pourquoi m'en empêcherais-je, ma fille? J'aime beaucoup Marguerite, répondit la comtesse en mesurant de l'œil la grosseur des nattes blondes que ses doigts venaient de former.

Charlotte regarda sa mère dans la glace, d'un petit air tout malin.

— Certainement, reprit la comtesse en continuant les nattes; seulement, je ne sais pas raffoler des gens. Ton père et toi, raffolez de Marguerite.

— Tout le monde en raffole, dit Charlotte.

Et elle ajouta, en se voilant la figure de ses deux mains :

— Si vous saviez, maman, comme je comprends maintenant l'abandon de Robert!

— Sans le pardonner, j'espère, Charlotte?

— Mon Dieu! maman, en le pardonnant. Je souffre toujours, car je Taime toujours; mais je sens que je B'en veux plus à personne,

— Comment ! tu l'aimes encore, lui 1 s'écria la comtesse.

— Maman, c'est plus fort que moi, dit Charlotte avec une adorable humilité, et en ramenant comme un voile ses cheveux blonds sur son visage. Je croyais 'ien le détester. Oh ! non, pas encore.

— Cela viendra, dit flegmatiquement la comtesse; arrange tes bandeaux. Ne sors-tu pas ce matin, comme d'habitude, avec Marguerite?

— Oui, maman, elle m'emmène voir la belle-sœur de M. de Bérinville, qui s'est faite religieuse il y a quelques mois.

— Et d'où Marguerite connaît-elle cette dame?

— Elles se sont rencontrées au presbytère de Brémonville^je crois. Ce que je sais, c'est que, le jour même de l'enterrement de M. Blouan, Marguerite a passé une heure avec elle.

— Ah! c'était à ce couvent qu'elle s'était fait conduire?

— Oui, maman, et tous les jours elle y retourne, il paraît. Aujourd'hui elle m'emmène sur ma demande Mais la voici, je crois; je cours passer ma robe.

Marguerite entrait en effet, très-pâle, très-changée, très-abattue. Elle tenait des lettres dépliées à la main.

— Charlotte s'habille, dit la comtesse; veuillez vous asseoir, Marguerite; elle est à vous dans un instant.

— Vous permettez que je vous l'enlève pour une heure, matante?

— Certainement. Ce couvent est -il loin d'ici?

— Rue de Rennes.

— Vous prendrez une voiture?

— Si vous le désirez^ ma tante.

— Oui^ Marguerite, surtout pour vous, dit la comtesse presque avec tendresse.

Marguerite la remercia du regard, et, repliant les lettres qu'elle tenait à la main :

— Mon père et Robert me chargent de mille aimables souvenirs pour vous, ma tante, dit-elle.

— Comment se tirent-ils d'affaire là-bas maintenant, Marguerite?

— Tout marche beaucoup mieux depuis la dernière procuration que j'ai envoyée à mon père : elle était parfaitement en règle cette fois.

— Parlent-ils de leur retour?

— Oui, ma tante, mais ils ne peuvent encore en fixer la date; il y a je ne sais quelle affaire pendante au tribunal pour laquelle leur présence à Plégon est nécessaire.

— Robert doit s'ennuyer terriblement à Rosenclan, Marguerite ?

— Il a la générosité de ne pas trop me parler de son ennui, répondit Marguerite d'un air pensif ; mon pauvre Rosenclan n'est cependant doux à habiter que pour ceux qui, comme moi, aiment la campagne pour la campagne.

— Et Robert ne l'aime pas ainsi, vous croyez?

— Oh ! non, dit Marguerite.

En ce moment, Charlotte se présenta en toilette de rue très-sévère. Depuis le malheur arrivé à Marguerite, elle avait la délicatesse de choisir parmi ses vêtements tout ce qui se rapprochait le plus d'une toilette de deuil.

— J'ai envoyé Germaine nous chercher une voiture, dit-elle ; elle doit être en bas. A bientôt, mère!

Elle embrassa madame de Prévaneau, et, prenant le bras de Marguerite :

— Allons, Marga, dit-elle.

Selon ses prévisions, la voiture attendait à la porte. Charlotte, qui s'appliquait à entourer Marguerite de tous les petits soins imaginables, donna au cocher l'adresse du couvent où la belle vicomtesse de Bérinville avait jugé à propos d'éhre domicile jusqu'à Téternité, et s'assit silencieusement auprès de sa cousine.

Rue de Rennes, elles descendirent à l'adresse indiquée et furent introduites dans un parloir clair où elles attendirent assez longtemps.

Qui ne s'est plaint d'attendre dans les établissements religieux?

Il est proverbial qu'on n'attend nulle part autant qu'au couvent. Un peu plus, on se demanderait pourquoi ces femmes que par un certain monde on dit oisives, n'accourent pas comme les femmes du monde au-devant des visites qui doivent leur apporter au moins une distraction? Simplement pour deux raisons : la première, c'est que la religieuse n'est jamais avide de distractions de ce genre ; la seconde, c'est que la religieuse n'est jamais inoccupée, et que toute occupation sérieuse ne peut être soudainement interrom pue sans dommage.

En vertu de ces lois, la ci-devant vicomtesse de Bérinville se fit quelque peu attendre, et Charlotte commençait à s'ennuyer de parler à voix basse, quand la

religieuse parut. Elle échangea avec Marguerite un regard, un serrement de main et une phrase d'où s'exhala un parfum d'intimité qui surprit Charlotte. Marguerite devina sa pensée.

— Tu trouves que ma liaison avec ma sœur de la Croix a marché vite, Charlotte? dit-elle.

Charlotte sourit de se voir ainsi devinée.

— Inconnue il y a un mois, amie intime aujourd'hui! dit-elle.

— C'est ainsi que se lient les âmes que Dieu rapproche providentiellement, répondit la religieuse ; mais ne soyez pas jalouse, mademoiselle Charlotte ; Marguerite vous garde dans son cœur une place que personne ne peut usurper.

— Je le sais, dit Charlotte doucement, et je sais aussi, madame, que vous avez été bien autrement puissante que moi pour la consoler.

— Pour Tapaiser plutôt. Que voulez-vous? c'est notre rôle, à nous, pauvres religieuses, de soulagerions les maux, de panser toutes les blessures : aussi les souffrants nous connaissent. «A qui irions-nous? » disent-ils comme les apôtres. Or, quoique indignes, nous faisons arriver à ces cœurs meurtris, à ces âmes affamées, les paroles de la vie éternelle.

— Celles-là seules pénètrent jusqu'au cœur qui souffre de la mort, dit Marguerite. Charlotte ne peut le comprendre encore, ma sœur; elle n'a pas passé par la mort. Elle est encore pleine de l'illusion de la vie.

— Mais toi, Marguerite, tu ne vas pas te laisser mou-

rir de chagrin, je suppose? dit Charlotte avec tendresse.

— Non, mais...

— Mais quoi ? achève !

— Que regardes-tu?

— Cette alliance, dit Charlotte en lui prenant le doigt.

Elle hésita et dit d*un air troublé :

— Je ne l'avais jamais vue.

— C'est celle de bon-papa, dit Marguerite avec émotion. Il avait les doigts longs, mais très-minces, et je suis heureuse de pouvoir porter son anneau.

Elle ôta l'alliance de son doigt, la baisa, l'ouvrit, et Ja passa à Charlotte.

« Dominique-Marguerite, mai 1802, » lut Charlotte. Et elle ajouta en rendant l'alliance à Marguerite :

— Comme c'est loin, mon Dieu ! Et penser que, quand ces deux noms ont été entrelacés, il y avait là un jeune homme et une jeune femme !

— Que la mort devait bien vite désunir, ajouta Marguerite; mais bon-papa aimait fidèlement, et, dans sa vieillesse, il trouvait encore des larmes à répandre sur la compagne de sa vie. Il me l'a dit souvent; il en a été inconsolable pendant des années.

— Si vous continuez sur ce ton, dit la religieuse avec un doux sourire, vous me prouverez, comme deux et deux font quatre, même humainement parlant, que j'ai fait le meilleur des choix en prenant un époux qui ne peut mourir. Je vois, à l'air de mademoiselle Charlotte, qu'elle m'accuse déjà de mjsti-

cisme; mais voyez, j'ai aussi mon anneau, mon alliance d'épouse. Vous n'y trouverez pas de noms entrelacés, mais un contrat en bonne et due forme. Ouvrez et lisez.

Elle tira de son doigt d'ivoire l'anneau d'or qui y brillait, et le tendit à Charlotte. Charlotte l'ouvrit et lut: « Unie éternellement à Jésus-Christ, septembre 1869. »

— Éternellement! répéta Marguerite en tressaillant. Elle prit l'anneau des mains de Charlotte.

— Éternellement, redit la sœur de la Croix avec un céleste sourire; le jour où j'ai reçu cet anneau, ont été célébrées des noces éternelles, que le veuvage n'attristera jamais. Cela ne vous tente pas, mademoiselle Charlotte ?

Charlotte sourit, et simula un frisson, en regardant les murs blancs qui l'entouraient.

— Ne crains rien, Charlotte, dit Marguerite en se levant ; sœur de la Croix ne t'infusera pas la vocation religieuse.

Et elle ajouta mélancoliquement:

— Le bonheur humain pourra te suffire.

Sur ces paroles, les deux jeunes filles prirent congé de la religieuse, qui dit à Marguerite : A demain !

— Quel est ce pas d'homme dans l'escalier? demandait la comtesse de Prévaneau à mademoiselle Eugénie, tout en continuant l'opération d'emballage qu'elles faisaient ensemble; le général serait -il do retour ?

— Il sort à l'instant avec sa fille, cela n'est pas probable, répondit la voix inflexible de mademoiselle Eugénie, et ce pas d'ailleurs est beaucoup plus léger que le sien; c'est plutôt ce jeune commis des Magasins du Louvre qui vient nous porter les rideaux. Je me demande pourquoi on ne le fait pas entrer.

— Germaine sait que nous sommes habillées comme des sorcières, répondit la comtesse.

— La veille d'un départ, et quand on fait ses malles, on s'arrange comme on veut, répondit d'un air indépendant mademoiselle Eugénie; faisons entrer.

Elle se leva, et alla ouvrir la porte qui donnait sur la petite salle à manger. Elle se trouva face à face avec Germaine.

— Madame la comtesse veut-elle recevoir M. Robert? dit-elle; il est très-pressé.

— Robert! dit la comtesse en quittant sa pose age-

ir.

nouillée, c'est Robert; allez donc le chercher, Eugénie : à la guerre comme à la guerre !

Mademoiselle Eugénie alla ouvrir la porte de l'antichambre, et ramena dans le salon Robert, dont la physionomie était singulièrement grave.

— Vous êtes changé, mon cher Robert, dit la comtesse après l'avoir eml)rassé; ce triste voyage vous a vraiment beaucoup changé.

— En peut-il être autrement? dit Robert en mâchonnant sa moustache: cette corvée funèbre d'abord, ces démêlés de justice avec tous ces hommes d'affaires ensuite, et, par-dessus tout, la compagnie de Charles de Prévaneau...

— Oh ! cela surtout, dit la comtesse avec expression, je vous ai toujours plaint de cela, Robert. Ce n'est pas vous qui vous arrangeriez de vivre avec ce pauvre Charles.

— Plutôt Cayenne ! Me permettez-vous de m'asseoir, ma tante ?

— Certainement, si vous trouvez un siège. Débarrassez donc un fauteuil pour Robert, Eugénie.

Robert s'assit d'un air fatigué.

— Vous n'êtes pas malade au moins? demanda la comtesse en empilant ses robes.

— Non, répondit-il en secouant la têteco nme pour chasser de son visage l'air souffrant qui by trouvait empreint.

Et, s'appuyant nonchalamment au dossier d'un fauteuil, il demanda d'une voix dont il essayait en vain de rendre les vibrations égales :

— Que devient Marguerite ?

La comlesse le regarda avec étonnement.

— Ne le savez-vous pas? dit-elle.

■— Non, en vérité. Elle m'a écrit une série de petits billets à propos de la succession dont j'étais, bien malgré moi, obligé de l'entretenir. Sa douleur paraissait se calmer, mais non diminuer.

— Quand elle nous a quittés, elle était, il est vrai, beaucoup plus calme, en apparence du moins.

— Comment! dit Robert en pâlissant affreusement, elle vous a quittée, ma tante, et pour aller où, je vous prie?

— Au couvent, où elle devait faire une retraite.

— Une retraite ! dit Robert en se levant tout agité ; qu'est-ce que cela ?

— C'est une des distractions des femmes dévotes, dit mademoiselle Eugénie de sa voix la plus inflexible. Elles vont en compagnie fort nombreuse s'enfermer dans un couvent. Il y a des sermons, des conférences, des récréations. Elles se parent, elles babillent, elles médisent, elles se jalousent, et elles sortent de là se croyant des anges, ou tout au moins des saintes.

— Voilà un tableau satirique qui ne m'étonne pas de vous, Eugénie, dit la comtesse assez sérieusement ; mais la justice et la vérité demanderaient que j'en fisse la contre-partie.

— J'ai assisté à ces retraites, Henriette, repartit vivement mademoiselle Eugénie; je sais ce .que c'est autrement que par ouï-dire.

— Il y a certainement des femmes qui vous ras-

semblent, et qui ressemblent à celles dont vous avez esquissé le portrait, continua la comtesse toujours sur le même ton; mais il est juste d'avouer que les retraites en elles-mêmes sont une chose sérieuse. Je n'ai pas le goût d'en faire, et cependant je reconnais qu'il serait très-bon pour tout le monde de s'isoler de temps en temps des affaires, des plaisirs et des tracas du monde, pour se recueillir un peu devant Dieu. J'en connais qui, au sortir d'une retraite, ont absolument amendé leur vie; je connais des femmes frivoles qui sont devenues sérieuses, des femmes qui pratiquaient la religion d'une manière assez mal entendue ^ qui sont devenues de grandes chrétiennes dans la véritable acception de ce mot, ce qui n'est pas peu dire.

— Mais enfin cette retraite est terminée, dit Robert avec une impatience mal dissimulée ; pourquoi Marguerite n'est-elle pas revenue près de vous, comme elle me l'avait promis?

— Charlotte vous le dirait peut-être, Robert; mais pour moi je l'ignore. Je ne connais pas du tout les projets de Marguerite, et je devine seulement, au chagrin de ma fille, que nous ne l'emmènerons pas à Nédonville.

— Tout est préparé à Rosenclan pour la recevoir^ dit Robert avec une agitation croissante.

La comtesse regarda fixement Robert.

— A votre place, je ne lui parlerais pas tout de suite de Rosenclan, Robert, dit-elle. Le mieux sérail de prendre un appartement à Paris et de vous y ma-

rier. Marguerite n*ayantpas d'autres parents que nous ici, je suis prête à relarder mon départ, je resterai autant qu'il le faudra.

— Je vais lui porter cette bonne nouvelle, qui aplanit bien des difficultés, dit Robert, et je vous remercie de tout mon cœur. L'adresse de ce couvent, s'il vous plaît.

— Rue de Rennes ; je ne me rappelle plus bien le numéro, mais la maison touche l'église, et il y a audessus de la porte une statue de l'ange gardien.

Robert n'en demanda pas davantage, et, prenant congé, il descendit, guetta le premier fiacre qui passait, et donna comme adresse au cocher :

— Rue de Rennes, en face de l'église.

Arrivé à l'adresse indiquée, il trouva facilement la maison religieuse, et fut introduit dans le parloir décrit dans un précédent chapitre. Il se mit à l'arpenter de long en large, sans se soucier du bruit retentissant que produisait le haut talon de ses bottes sur le parquet ciré. Ce petit exercice forcé ne pouvant calmer son agitation croissante, il s'approcha d'une fenêtre, prit un portefeuille dans sa poche, l'ouvrit, en tira une lettre écrite sur du papier glacé à petit format, et lut entre ses dents ce qui suit :

({ Mon cher Robert,

« Élevez votre esprit et votre cœur avant de lire cette lettre, et prenez votre courage à deux mains, car je vais sans doute vous faire beaucoup souffrir, si

j'en juge par ma propre souffrance. Robert, je viens de prendre devant Dieu une grande et irrévocable résolution. Pendant cette succession d'événements qui ont transformé providentiellement ma vie, vous avez été tout entier à mes souffrances, vous n*avez pas lu ce qui se passait au fond de mon âme, vous vous êtes arrêté à la profonde blessure du cœur, vous ne m'avez pas vue, de désenchantement en désenchantement, de douleur en douleur, m'élever jusqu'à Dieu. Et pourtant, mon ami, la douleur m'a élevée jusque-là. La mort m'a donné la vie, mais une vie qui ne s'alimente pas aux sources terrestres, une vie qui ne permet plus de s'attacher à ce qui passe, une vie céleste, mais ignorée, et puisant toute sa sève dans le sacrifice. Il y a bien longtemps que je sentais en moi un de ces mystérieux attraits qu'il n'est pas toujours donné aux mondains de comprendre. L'amour que je portais à mon cher grand-père a d'abord fait taire la voix secrète, votre amour allait l'étouffer pour plus longtemps encore. Un coup de tonnerre m'a réveillée, le vide que laissait subsister en moi toute affection humaine s'est soudain creusé des profondeurs infinies. Comment vous le dire, Robert? J'ai compris que je ne pouvais aimer ce qui doit mourir. Il m'en coûte cruellement de briser des liens à demi formés : je puis le dire, c'est un holocauste sanglant que j'offre à Dieu. Il a daigné l'accepter, et je viens vous conjurer de faire de bonne grâce le sacrifice que je vous demande. Nos âmes resteront éternellement unies dans les régions immatérielles de la foi, mais je n'aurai

d'autre époux que Jésus-Christ. Vous ne serez pas jaloux de Dieu, n'est-ce pas ?

« Marguerite.

« Ci-joint quelques papiers qui sont en quelque sorte mon testament. »

— Je serai jaloux de Dieu même, murmura Robert en froissant la lettre entre ses mains tremblantes ; je la disputerai à Dieu. Non, je n'accepterai pas cela; non, je ne croirai pas à ces mystiques sacrifices. Mon amour l'emportera sur sa douleur. Ah ! elle a cru que je ne tiendrais pas la poursuivre jusqu'ici ; elle a pensé que j'accepterais sa décision, que je courberais immédiatement la tête sous sa volonté? Non, non, j'empêcherai cette folie; ce n'est qu'un fanatisme passager, pas davantage, un égarement causé par la douleur.

Il finissait ce monologue exalté, quand Marguerite parut. Une robe de cachemire noir tombait sur ses pieds en plis lourds et droits, ce qui la grandissait singulièrement ; une pèlerine de même étoffe et de même couleur lui voilait la taille, un bonnet de tulle noir uni cachait ses beaux cheveux et encadrait l'ovale pur de son visage.

Robert, frappé au cœur par son seul aspect, s'élança vers elle :

— Marguerite ! dit-il avec passion, votre douleur vous égare et... vous... je...

Il s'interrompit lui-même. Le regard de Marguerite,

ce beau regard si profondément aimant, si admirablement limpide, s'était arrêté sur lui, et il y avait lu, dans un rayon , la condamnation de toutes ses espérances. Il le pressentit : Marguerite n'était plus qu'à Dieu.

Qui expliquera ces mystères? En touchant à la mort, la jeune fille, pareille à ces pauvres alcyons que la tempête lance aux plus hautes régions de Tair, s'était sentie subitement éloignée de la terre. Et plus haut, beaucoup plus haut que la terre, elle avait trouvé sa région : la région pure, vivante, et tant cherchée des âmes ; et comme elle y avait respiré l'air natal, elle ne voulait plus descendre. Un seul coup d'aile avait brisé le dernier fil terrestre, elle s'était élancée d'un bond jusqu'au divin, et désormais elle se sentait appelée à planer au-dessus de tous les amours et de toutes les félicités éphémères. L'ange chez elle se surajoutait définitivement à la femme, et, s'enveloppant de ses ailes, c'est-à-dire du triple voile de la pauvreté, de la chasteté et de l'humilité, il se dérobait à l'amour humain.

Devant cette métamorphose, ou plutôt cette ascension, il n'y avait qu'à tomber à genoux. Robert le comprit, et une immense douleur envahit tout son être. La tête basse, il obéit à Marguerite, qui lui faisait signe de la suivre, et il passa avec elle dans un parloir moins exposé que les autres au regard du premier venu. Et, quand elle lui fit signe de s'asseoir, il s'assit et resta en face d'elle, morne, muet, accablé.

— Robert, ne prolongeons pas une situation dou-

loureuse, dit Marguerite avec son calme plein de suavité, j'aurais mieux aimé une lettre qu'une visite ; mais, puisque Dieu permet une visite, j'espère qu'elle nous sera également profitable. Quelque impénétrables que soient les desseins de la Providence, nous devons nous y soumettre. Je le comprends, la soumission vous est plus pénible qu'à moi, vous n'avez pas, comme moi, senti la mort.

— Je sais que le glaive de la séparation a touché aux fibres les plus aimantes de votre cœur, Marguerite, dit Robert avec amertume ; mais, qu'il me soit permis de vous le dire, vous ne repousserez pas longtemps le don de la vie. L'impression qui vous porte à briser votre avenir s'effacera.

— Croyez-le, Robert, ce n'est pas sous l'empire d'une impression que je prends une aussi solennelle résolution, répondit Marguerite : il me semble, il est vrai, que l'àme de bon-papa m'attire doucement et fortement en haut ; mais il y a longtemps que, réfléchissant sur la vie dans le monde, je me demandais avec angoisse si nous étions faits Tun pour l'autre. Par le fait de ma propre nature, par celui des circonstances exceptionnelles de ma vie, fondue dans celle d'un être sans défaut, je sentais grandir chaque jour en moi cette soif d'idéal dont toute créature inteUigenle connaît, mais n'accepte pas le tourment. Peu à peu je me détachais de ce monde créé, dont les jouissances ne sont ni durables ni pures. Un instant, je me suis réfugiée dans votre amour, Robert; mais n'avez-vous pas senti plus d'une fois que je vous

échappais, et que nos âmes ne s'harmonisaient pas toujours?

— Pourquoi votre regard est-il un scalpel , Marguerite ? dit Robert amèrement, et dans quel cœur d'homme le plongerez-vous sans rencontrer la désillusion ?

— Elle est partout, je le sais, Robert; mais me suis-je donné ce cœur craintif, qui se trouble et s'afflige devant des choses qui sont à peine des imperfections pour d'autres cœurs ? Hélas ! je suis ainsi, et il ne m'a pas fallu une longue étude de moi-même pour reconnaître que je n'avais ni l'attrait, ni les forces, ni les aveuglements nécessaires pour mener une vie heureuse selon le monde. Voyant en tout la fin de tout, j'en suis naturellement arrivée à remettre mon être sous le rayonnement direct du seul être immuable et parfait. Il a dilaté mon cœur, et maintenant je sens que je vais pouvoir aimer, à travers lui, toute créature d'un amour désintéressé et sans bornes. Pour cela je passerai dans la vie, je ne m'y bâtirai pas une demeure stable, c'est mon irrévocable résolution. Robert, pensez-y, que vous reste-t-il de séduisant à placer devant des yeux qui se sont ouverts sur l'éternité?

Il y avait dans le regard, dans la voix, dans toute la personne de Marguerite une énergie si calme, que Robert, complètement découragé, laissa tomber son front dans ses mains en poussant un gémissement.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et le visage aimable et paisible de la sœur tourière s'encadra dans l'entre-bàillure.

— Mademoiselle de Prévaneau est là, ma sœur, ditelle; c*est la seconde fois qu'elle vient d'aujourd'hui, et la quatrième de cette semaine.

Robert fit un mouvement pour se lever; Marguerite, par un geste tout rempli d'une douce autorité, le fit se rasseoir et dit tranquillement :

— Ma sœur, veuillez faire entrer mademoiselle de Prévaneau.

Presque aussitôt la figure rayonnante et pourtant inquiète de Charlotte apparut sur le seuil du parloir sombre. La jeune fille descendit les marches en bondissant, et courut vers Marguerite, qui s'était levée, mais qui se trouvait dans un faux jour. A la vue du costume qu'elle portait, Charlotte tressaillit et recula.

— Ah! je m'en doutais! s'écria-t-elle.

Et, se laissant tomber sur une chaise, elle éclata en sanglots.

Marguerite lui prit les deux mains, ses beaux yeux se levèrent humbles et supphants vers le ciel.

— Oh 1 mon Dieul murmura-t-elle, vous seul savez combien je suis indigne de tant d'amour.

Robert, violemment ému, regardait le groupe que formaient devant lui les deux jeunes filles.

— Charlotte, remets-toi, reprit Marguerite en se rasseyant entre Charlotte et Robert; mais remets-toi donc, ma Charlotte 1 c'est une vivante que tu pleures ainsi.

— Morte pour nous, tu seras morte pour nous ! murmura Charlotte.

— Morte pour le monde, oui, mais pas pour vous,

reprit Marguerite avec effusion; oh! comme je serai vivante pour vous, vivante pour vous consoler, pour vous aimer, pour prier I Nous avons les mêmes aspirations et les mêmes espérances; nos âmes vivent de la même foi, de la même charité, de la même vie. Qui nous séparera? Plus haut, Charlotte, plus haut ! C*est là qu'on se retrouve, et, vois-tu, c'est là qu'on ne se sépare plus.

Charlotte et Robert regardaient Marguerite qui parlait avec feu.

— Laisse-toi convaincre, reprit doucement Marguerite, et vous aussi, Robert. Que l'amour qui existe entre vos cœurs s'affermisse et s'éternise par cette résolution qui vous afflige momentanément. Nous nous entendons différemment sur le chemin à prendre pour arriver au ciel, voilà tout. Plus ambitieuse que vous, laissant là tous mes bagages mondains, je choisis de partir en ballon. Mais nous nous rejoindrons, vous arriverez l'un et l'autre par des chemins plus longs, mais plus commodes, en wagon de premières, selon toute apparence, et à ce sujet, j'ai un désir, un ardent désir. Me permettez- vous de l'exprimer?

— Parlez. — Parle, dirent en même temps Robert et Charlotte.

Marguerite se recueillit.

— Je voudrais que, pour ce long, et fatigant, et parfois douloureux voyage de la vie, vous prissiez le même train, non, le même wagon, dit-elle à demi-voix.

Robert reprit son air le plus accablé, Charlotte rougit et baissa la tête.

— Je VOUS en supplie, continua Marguerite d'une voix pénétrante, dans une aussi grave et aussi délicate question, n'écoutez ni la fausse honte, ni les susceptibilités que vous suggérerait le passé. Vous pouvez être très-heureux l'un par l'autre : ma dernière consolation, ma consolation suprême, serait de vous réunir dans un même sentiment d'affection. J'ai pu aplanir bien des difficultés en léguant à Charlotte une partie de ma fortune. Laissez-moi espérer que les liens brisés se renoueront entre vous. Je vous ai séparés un instant, je disparais : que j'aie le bonheur de vous réunir !

En disant ces derniers mots, Marguerite avait pris entre ses mains une des mains de Robert et l'avait approchée de la main de Charlotte; mais Robert dégagea sa main.

— Pas encore, Marguerite ! dit-il d'un air sombre ; Charlotte vous dira comme moi : Pas encore !

Et il leva les yeux sur Charlotte, qui répondit à sa muette interrogation par un geste d'assentiment.

— Attendons, je le veux bien, répondit Marguerite, qui sentit que le coup était heureusement porté, et maintenant séparons-nous, car voici l'heure de l'office. Charlotte, je te prie d'emporter ce papier très-important, dont Robert a une copie. Il me plaît de mourir, au moins civilement; de sorte que j'ai fait mon testament. Robert, voici deux lettres, que vous voudrez bien jeter à la poste.

Ils se levèrent tous trois, et repassèrent dans le premier parloir.

Là s*échangèrent des adieux émus.

Puis Charlotte sortit la première avec sa femme de chambre ; mais elle se retourna sur le seuil de la porte :

— Robert , si vous revenez rue Tronchet, dit-elle timidement, j*ai une place à vous offrir dans ma voiture.

Robert s'inclina en signe d'assentiment, et alla ouvrir devant elle la porte d'entrée.

Marguerite, debout derrière les vitres de la dernière porte, avait tout deviné à la pantomime des deux interlocuteurs. Un sourire d'ineffable douceur passa sur ses lèvres.

— Mon Dieu! murmura-t-elle, vous dissipez la dernière amertume de mon cœur en rattachant ces deux êtres l'un à l'autre ; soyez béni de tout 1

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