LES ÉCHAPPES DE ROSENCLAN
de tout ceci sera notre cher voisin, ce pauvre Bérinville; mais je ne crois pas qu'il fasse partie des natures inconsolables.
— Inconsolable, lui? dit Charlotte en se levant.
— Il s'achètera une nouvelle voiture, dit philosophiquement la comtesse, et il ira faire un tour à Epsom, voilà tout. Yiens-tu avec moi, Charlotte ?
— Non, maman, je vais à la recherche de Marie- Rose, dont personne ne s'occupe sans doute, répondit Charlotte.
Marie-Rose était solitairement assise dans la cuisine et égrenait son chapelet dans un coin.
— Ah çà! et Mademoiselle? demanda-t-elle à Charlotte en la voyant apparaître ; rentrera-t-elle bientôt?
— C'est Marguerite que vous attendez ? répondit Charlotte ; on ne vous a donc pas dit que Marguerite n'habite pas avec nous, ma bonne Marie-Rose?
Marie-Rose se leva vivement.
— Alors pourquoi Monsieur m'amène-t-il ici? ditelle brusquement ; où elle est je veux aller. Où donc est-elle, mademoiselle Charlotte?
— Ma chère Marie-Rose, vous savez quel a été le chagrin de Marguerite? dit doucement Charlotte.
Marie-Rose baissa la tête, et poussa un gros soupir.
— Je le sais, bégaya-t-elle, je le sais bien par moimême.
— Eh bien ! elle ne veut plus quitter le couvent où elle s'est retirée après la mort de M. Blouan.
Marie-Rose releva la tête.
— Mais, enfin, elle en sortira? dit-elle.
— Je né le pense pas; elle porte déjà le costume des postulantes.
Marie-Rose resta un instant tout interdite; et puis remettant son chapelet dans sa poche :
— Où est le couvent? demanda-t-elle résolument.
— Vous n'irez pas au couvent ce soir, Marie-Rose, dit Charlotte; l'heure des parloirs est passée.
— J'irai ce soir, mademoiselle Charlotte ; il faut que je voie mademoiselle Marga ce soir, et je la verrai.
— Attendez au moins que je vous fasse conduire : si vous veniez à vous perdre dans Paris?
— Ne craignez pas, mademoiselle Charlotte; mettezmoi seulement l'adresse en écrit sur du papier.
Charlotte prit une carte, écrivit l'adresse et donna la carte à Marie-Rose.
— Merci, dit Marie-Rose ; bonsoir, mademoiselle! Elle descendit rapidement quelques marches, et, se
retournant tout à coup vivement vers Charlotte qui la regardait descendre :
— Ne m'attendez pas ce soir, mademoiselle, ditelle; si j'entre dans la maison du bon Dieu, je n'en sortirai peut-être pas non plus.
ENTRE EGOÏSTES 27a
Le lendemain de ce jour, vers une heure de l'aprèsmidi, Charles de Prévaneau se promenait mélancoliquement entre les malles alignées dans le grand salon de la rue Tronchet. Il jetait parfois les yeux sur un papier qui pendait à ses doigts, puis il baillait d'un air doublement ennuyé. L'entrée de mademoiselle Eugénie vint l'arracher à sa solitude. Il se sentit positivement heureux de voir entrer quelqu'un, et il serra chaleureusement la petite main inflexible qui lui était aimablement tendue.
Mademoiselle Eugénie et son ouvrage allèrent se blottir dans l'embrasure de la fenêtre, et M. de Prévaneau recommença sa promenade, toujours empreinte de mélancolie, mais beaucoup moins ennuyée, depuis qu'il pouvait voir briller sous le rideau algérien un regard inflexible qui se levait de temps en temps sur lui.
— Avez- vous réussi dans la démarche que vous avez faite près de Marguerite, cher monsieur? demanda d'une voix légèrement ironique mademoiselle Eugénie, qui triait avec soin ses laines multicolores.
Il s'arrêta brusquement.
— Vous saviez donc?... s'écria-t-il.
— Je savais que vous alliez, plein d'espoir, lui faire entendre raison.
— Ah ! bien oui, c'est bien à ces filles entêtées que l'on fait entendre raison? Elle m'a écouté avec une grande déférence, comme toujours ; mais je n'ai pas obtenu la moindre concession.
— Pauvre monsieur Charles !
— Ah! vous pouvez me plaindre, gémit M. de Prévaneau, mes deux enfants m'ont donné assez de fil à retordre. Ma fille aînée, Polyxène, a toujours eu un caractère de chien, et maintenant voilà Marguerite qui me plante là ! Non ! je n'aurais jamais cru qu'un jour viendrait où j'aurais à me plaindre de Marguerite. Sa conduite en tout ceci m'étonne au suprême degré.
En finissant ces mots, il jeta les yeux sur le papier qu'il tenait à la main, et ajouta :
— Au moins si elle m'avait laissé sa fortune?
— Il me semblait avoir entendu dire qu'elle ne vous avait pas oublié, monsieur.
— Penh I Une rente viagère, et servie par Polyxène, encore! Elle en a fait autant, plus même, pour ce petit gueux de Corentin, qu'elle et M. Blouan ont tiré de la misère. Il a ses cinquante mille francs à lui, il pourra en faire ce qu'il voudra. Pour moi, j'aurai de quoi vivre, guère davantage, en me mettant à mon ménage, bien entendu.
— Ce que madame de Saint-Perayne permettra pas, j'en suis sûre. Vous finirez par aller demeurez chez madame de Saint-Peray, n'est-ce pas ?
— Non, mademoiselle, jamais : elle me ferait la vie trop dure. Elle est assez bonne pour son gros mari et pour sa petite fille, mais c'est tout ce qu'elle peut faire. Son beau-père a bien été obligé de décamper. Vous ne connaissez pas Polyxène : elle impatienterait les anges.
— Pauvre monsieur Charles 1 murmura d'un air rêveur mademoiselle Eugénie, en le regardant avec une feinte complaisance qui dérogeait absolument à Tinflexibilité de ses habitudes.
— Oh! plaignez-moi! plaignez-moi ! répondit M. de Prévaneau, qui se sentait heureux sitôt qu'on s'occupait de lui ; je suis véritablement à plaindre; je ne trouve qu'ingratitude autour de moi, jusque dans cette Marie-Rose, que j'ai prise chez moi, gamine, que j'ai élevée, on peut dire, et au service de laquelle j'étais fait. Je l'avoue, je ne m'attristais pas trop encore delà déclaration catégorique de Marguerite, je comptais m petto sur Marie-Rose; mais je me suis senti tout à fait décavé quand j'ai appris qu'elle aussi m'échappait.
— Pour aller où?
— Pour rester avec Marguerite, vraiment.
— En qualité de femme de chambre?
— Vous plaisantez, mademoiselle : Marie-Rose se fait bel et bien religieuse aussi, religieuse d'un ordre inférieur, mais enfin religieuse.
— C'est une épidémie en vérité.
— ■ Absolument. Mon Dieu! voilà ce que c'est que de tomber dans des excès d'affection. Ces deux pauvres filles ne vivaient que pour M. Blouan ; M. Blouan, ce
pauvre vieux, était leur oracle. Lui mort, elles se sont laissé gagner par toutes ces idées de Tautre monde, et je les perds toutes les deux à la fois.
— Fille et cuisinière, c'est bien triste, soupira mademoiselle Eugénie, qui semblait prête à éclater de rire.
— Affreusement triste, affreusement triste !
— Eh bien! monsieur, je ne vois qu'une manière de vous tirer de cette position embarrassante, reprit mademoiselle Eugénie avec une lenteur calculée.
— C'est déjà quelque chose d'en trouver une, répondit en soupirant M. dePrévaneau. Quelle est-elle, je vous prie?
— Je ne sais si je dois... C'est une idée à moi, qui vous paraîtra peut-être singulière.
— Dites toujours, mademoiselle, dit M. de Prévaneau avec une majestueuse condescendance.
— Eh bien, ce serait de vous marier. Vous êtes jeune encore, très-bel homme, sans vous flatter, et très-bien fait vraiment pour rendre une femme heureuse.
M. de Prévaneau avait tressailli, puis s'était redressé et s'était mis à faire onduler son toupet, tout en jetant des regards furtifs tantôt vers le rideau qui voilait à demi la figure inflexible de la conseillère, tantôt vers les hautes glaces qui lui renvoyaient sa propre image.
— Me marier! répondit-il enfin; vraiment, je n'y aurais jamais pensé.
Et il se remit à marcher, tantôt se mirant avec une certaine complaisance, tantôt regardant d'un air profond le bout de ses bottes, en répétant :
— Non, je n*y aurais jamais pensé !
Mademoiselle Eugénie le suivait de son regard inflexible, absolument de l'air d'un chat qui guette une souris.
— Vous pensez si peu à vous-même ! reprit-elle hypocritement.
— Ça, c'est vrai ! s'écria d*un air rayonnant M. de Prévaneau, qui s'était toute sa vie décerné ce compliment, et qui avait attendu toute sa vie qu'on le lui décernât.
— C'est pourquoi je me permets de penser pour vous, reprit mademoiselle Eugénie avec une onction grandissante. Un homme seul, c'est si triste ! Il est toujours condamné à voir sa maison mal tenue, ses repas manques, ses habitudes dérangées. Elles hommes tiennent tant à leurs habitudes : c'est leur vie.
— Toute leur vie, dit avec candeur M. de Prévaneau.
— Aussi, je vous le répète, prenez une femme qui respecte vos habitudes, et s'occupe un peu de vous.
Mademoiselle Eugénie accompagna cette phrase d'un coup d'oeil inflexible, qui voulait dire : « Est-ce assez clair? »
— Mais s'il lui plaisait de les bouleverser et de ne pas s'occuper de moi ? repartit M. de Prévaneau avec la finesse particulière à l'égoïsme.
— Ceci regarde le choix que vous ferez, monsieur, c'est à vous à bien choisir. En cela je suis incompétente.
— Du tout, du tout, continua M. de Prévaneau. en
IG
donnant de nouvelles impulsions à son toupet et en souriant d'un air tout à fait machiavélique ; je ne vous trouve pas du tout incompétente. Puisque vous êtes assez bonne pour vous intéresser à ma triste position, il vous reste à m'indiquer une femme que..., une femme à laquelle..., une femme dont..., une femme qui, selon vos idées et la connaissance que vous avez de mon caractère, de mes habitudes, pourrait me convenir.
— Monsieur, vous vous moquez de moi, cela n*est pas bien, dit mademoiselle Eugénie avec une mansuétude qui n'était vraiment pas dans ses habitudes, à elle.
— Me moquer de vous, moi ! s'écria d'un air fat M. de Prévaneau, qui marchait toujours en cherchant involontairement à rattraper la tournure conquérante de ses beaux jours ; j'ai trop bonne mémoire pour cela, mademoiselle. De quelles attentions ne m'avez-vous pas comblé à Vichy et à Nédonville I Je n'ai rien oublié, croyez-le bien, rien! votre bonté est restée gravée au fond de mon cœur.
La figure inflexible de mademoiselle Eugénie s'était dissimulée derrière le rideau. La reconnaissance chevaleresque de M. de Prévaneau donnait à l'habile comédienne une envie de rire aussi folle qu'intempestive.
— Et, s'il faut le dire, continua M. de Prévaneau en s'échauffant, j'avais conservé de vous le plus agréable souvenir; j'aimais à parler de vous avec Marguerite, à lui énumérer une à une toutes vos amabilités.
Il se tut, se sourit à lui-même dans la glace, éleva son toupet de deux pouces, et, pirouettant sur ses talons, il se précipita vers mademoiselle Eugénie, et lui dit, en ouvrant démesurément les yeux:
— Je vais bien vous étonner.
— Encore une énigme? dit mademoiselle Eugénie sentimentalement ; vous ne faites que me poser des énigmes.
— Oui, mais je vais vous donner tout de suite le mot de celle-ci. Si je vous épousais, vous, mademoiselle?
Et il demeura devant elle, les yeux écarquillés, les deux mains dans les entournures de son gilet, heureux, ravi de la stupéfier ainsi.
Mademoiselle Eugénie jouait en effet la stupéfaction avec l'habileté d'une comédienne, et elle en était encore à la pantomime muette, quand la comtesse Henriette entra.
— Vite, Eugénie ! l'adresse sur nos caisses, dit-elle; on va venir les chercher.
Mademoiselle Eugénie se leva.
— Eh bien? lui demanda M. de Prévaneau, dans les pieds duquel elle avait embarrassé, on ne sait comment, ses longs écheveaux de laine.
— Nous en reparlerons, répondit-elle gravement. Il sourit, salua et sortit triomphant.
Mademoiselle Eugénie s'était rassise et riait aux
larmes.
— Eh bien! dit la comtesse, que signifie cet accès de gaieté en ce moment ?
— Ah ! Henriette, Prévaneau vient... ah ! ah ! vient de... ah 1 ah! vient de me demander en mariage.
— Bon! comment Favez-vous amené à cette extrémité? demanda sans s'émouvoir la comtesse agenouillée devant une de ses caisses, sur laquelle elle collait une adresse.
— Comment! amené? il y est fort bien arrivé tout seul.
— Eugénie, pourquoi ruser avec moi? A son âge, dans sa position, jamais Prévaneau n'aurait eu l'idée de se remarier une troisième fois si vous ne l'y aviez poussé.
— Je lui en ai simplement donné le conseil, Henriette.
— Là, voyez- vous! Enfin, quel est votre but? Avezvous vraiment l'intention de l'épouser?
— J'y réfléchirai, répondit mademoiselle Eugénie d'un air concentré ; la vie d'une vieille fille a ses désagréments. Le voilà, quoiqu'il grogne, dans une jolie position. Ce n'est point un méchant homme, je suis presque faite à son genre d'ennui, et je connais à fond ses endroits faibles, ce qui fera ma force. Je n'ai jamais si bien rencontré d'ailleurs.
— Je crois simplement que vous vous ferez beaucoup enrager, tous les deux, répondit froidement la comtesse Henriette ; mais vous avez l'un et l'autre l'âge ■de raison. Faut-il annoncer votre mariage au général, qui nous arrive avec Charlotte?
— Non, non, dit précipitamment mademoiselle Eugénie, ce secret est pour vous seule, ne l'ébruitez pas