II
2tA • MARGOT LA BALAFRÉE.
mon pauvre argent et qui, par-dessus le marché, in*a volé.
— Assez! interrompit Fertugue, qui sentait trembler le bras de Camille appuyé sur le sien.
Ils étaient arrivés à la grille. Le coupé n*avait pas bougé. Auguste, alléché par l'espoir de ren(rerdans ses fonds, s'empressa de leur ouvrir la portière et de grimper sur le siège, dès qu'ils eurent pris place dans la voiture.
On partit. Mademoiselle Gerfaut, accablée, se taisait. Fertugue comprit que ce n'était pas le moment de blâmer son imprudence, qu'il serait peu généreux de lui dire ce qu'il pensait de Philippe de Charny et cruel de lui demander ce qui s'était passé dans le pavillon. . La pauvre Camille en avait assez vu et assez entendu pour savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce gentilhomme.
Fertugue jugea qu'il convenait d'entamer un discours à côté, au lieu d'aborder le sujet principal.
— Mademoiselle, dit-il presque gaiement, il faut que vous sachiez par quel heureux hasard j'ai découvert que vous étiez là. C'est un vrai miracle. Imaginez-vous que, depuis quelques jours, je me promenais beaucoup dans Neuilly... j'avais des raisons pour circuler dans ce quartier... je venais d'y faire ma tournée quotidienne, et je rentrais à Paris, lorsque dans cette rue déserte qui aboutit au boulevard d'Argenson,je me suis trouvé nez à nez avec un valet de chambre du cercle dont je fais partie. Je l'ai reconnu, quoiqu'il ne fût pas en livrée, et j'ai reconnu aussi la voiture où nous sommes. C'est un coupé loué au mois qui est à la disposition des membres du cercle. Auguste — c'est le nom de ce valet — allait y
monter. J'ai eu Fiaspiratioa de lai demander ce qu*il faisait là, et il me Ta dit.
11 m*avait parlé déjà d'une somme avancée par lui à M. de Charny, à la suite d'une partie de baccarat. Auguste prête aux joueurs. Il m'avait même confié que M. de Charny comptait, pour le rembourser, sur un riche mariage dont la conclusion traînait. Aussi n'a-t-il fait aucune difficulté pour me dire la vérité. Vous l'avez devinée sans doute.
— Non, murmura Camille.
— 11 est bon que vous la connaissiez. Auguste m'a raconté que M. de Charny lui avait proposé de l'aider dans rexécution d'un projet qu'il avait conçu. Il s'agissait de s'habiller en bourgeois respectable, de vous faire parvenir une lettre et de vous décider à le suivre dans cette villa où je vous ai trouvée. Auguste espérait être payé de ses quinze mille francs. 11 ne manque pas d'esprit, ni d'usage, et il est beau parleur. Le rôle qu'on lui offrait lui convenait, et je pense qu'il l'a bien joué.
— Trop bien, dit la jeune fille d'une voix étouffée.
— Le reste, mademoiselle, reprit Ferlugue en hésitant un peu, le reste allait de soi. La situation où l'on vous avait mise me semblait périlleuse, et j'ai cru que je ne devais pas vous y laisser. J'ai sommé Auguste de me conduire là où vous étiez. 11 n'y a pas consenti de bonne grâce, mais j'avais un revolver dans ma poche... c'est une précaution que je prends depuis que je fréquente les parages excentriques de la banlieue. .. la simple exhibition de cette arme a décidé Auguste à me servir de guide... et j'ai eu, je crois, le bonheur d'arriver à propos.
Ce fut tout. Fertugue se tut, et Camille lui sut un gré infini de n'en pas dire davanlagc. 11 s'clait abstenu
d*apprécier la conduite de M« de Charny, et cette réserve la toachait profondément.
C'était elle maintenant qui aurait voulu Tinterroger, mais la honte lui fermait la bouche, et pourtant elle sentait qu'elle devait au moins le remercier de la rendre à son père.
La voiture allait très-vite. Surexcité par les quasipromesses de Fertugue, Auguste pressait le cocher pour faire du zèle.
On était déjà à l'entrée du boulevard de Courcelles, et à ce train-là, on devait arriver en moins d'un quart d'heure à la porte de la maison de Gerfaut.
Camille comprenait bien que son sauveur allait la quitter après l'avoir ramenée à son père. 11 lui restait à peine le temps de lui exprimer la reconnaissance qu'elle lui devait, et elle ne savait comment s'y prendre pour éviter, en le remerciant, de parler de l'odieuse conduite de Philippe.
Fertugue avait eu la délicatesse de ne rien lui dire contre l'homme qu'elle avait failli épouser, mais il ne s'était pas privé de traiter cet homme comme un miscrable, alors qu'il pouvait lui reprocher en face ses bassesses et ses crimes.
Le contraste entre sa modération présente et sa violence de tout à l'heure était frappant et prouvait qu'il avait du cœur et du tact.
La jeune fille n'en était que plus embarrassée pour entamer des explications scabreuses. 11 s'en aperçut, et il rompit la glace en lui adressant une question qu'il ne pouvait se dispenser de lui poser :
— Oserai-je vous demander, mademoiselle, dit-il doucement, s'il est vr.ii que vous ayez raconté à M. de
Charoy la malheureuse méprise dont vous avez été la victime?
— Je lui ai affirmé que mon père m'a Frappée involontairement, répondit Camille, et je le croyais... madame de Caronge a affirmé le contraire... elle prétend que le coup d*épée que j'ai reçu lui était destiné, et elle m'a même menacée de dénoncer mon père. ^
— Alors, cette créature élait là, quand ce coquin d'Auguste vous a amenée!... '^
— Non... je me suis évanouie en voyant M. de Charny ô'armer d'un pistolet pour se suicider... et quand je suis revenue à moi, j'ai vu madame de Caronge.
-r- Vous avez pris au sérieux une comédie arrangée d'avance. Ils étaient d'accord, et ils le seront toujours. Maisj*en finirai demain avec ce couple.
— J'espère bien que vous ne vousbaltcz pas avec M. de Charny, s'écria mademoiselle Gerfaut.
Fertugue se demanda si c'était de lui qu'elle s'inquiétait, ou si elle tremblait pour la vie du comte; mais il la rassura.
— Ne craignez rien, mademoiselle, dit-il froidement. 11 n'y aura pas de duel. M. de Charny m'a donné rendezvous au Cercle, mais il n'y viendra pas. Il a voulu, par ce moyen, gagnerdu temps, et je suis persuadé que, cette nuit ou demain matin, au plus tard, il quittera Paris, pour n'y jamais revenir. 11 fera bien. La vie n'y est plus possible pour lui... criblé de dettes, jusqu'à n'avoir plus de domicile... jusqu'à devoir une forte somme à un valet de chambre... et je ne parle pas de son passé, ni de sa liaison avec une drôlesse de la pire espèce.
— C'est donc vrai! murmura la jeune fille. Et les larmes lui vinrent aux yeux.
— Madame Stenay le recevait poartaat! reprit-elle en regardant fixement son défenseur; et elle recevait aussi madame de Garonge.
Fertugue devina ce qui se passait dans la tète exaltée de Camille, et il eut Tintuition qu^elle le soupçonnait d'avoir agi dans un intérêt personnel. H s'était occupé d'elle autrefois, et elle devait s'en souvenir. Il voulut couper court à toute équivoque et établir nettement la situation.
— Mademoiselle, dit-il après un silence, madame Stenay a joué dans ces tristes affaires un r61e inexplicable. J'incline à croire que ce rôle a été celui d'une dupe. Mais, quoi qu'il en soit, elle est très-coupable d'avoir acceuilli si légèrement une femme tarée et un homme qui a déshonoré le nom qu'il porte.
A l'époque où j'avais l'honneur de vous rencontrer chez madame Stenay, j'ignorais ce que j'ai appris pi tard. Si j'avais su ce que je sais maintenant, j'aurais eu le courage de vous avertir du danger que vous couriez.
Peut-être auriez-vous cru que c'était la jalousie qui me faisait parler, et j'avoue qu'en effet j'ai été trèsallligé de voir que vous me préfériez le comte de Charny. Mais permettez-moi d'ajouter que je me suis consolé, et que s'il vous plaisait jamais de me consulter sur la valeur des hommes qui vous entourent et sur les sentiments que vous leur avez inspirés, je vous répondrais que j'ai pour vous une sincère et respectueuse amitié» que ce brave Carnac est dévoué à votre père et à vous comme un caniche l'est à son maître, et enfin que vous voyez tous les jours un garçon qui vous aime passionnément, qui n'ose pas vous le dire, et qui est digne de vous épouser, car il a toutes les qualités, et je
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ne lui connais pas un défaut. Sa sœur est votre amie. Aije besoin de le nommer?
Camille était trop troublée pour répondre, et Fertugue reprit hardiment :
— Marcel Brunier est le mari qui vous convient^ mademoiselle ; Carnac rêve d'être le mari de mademoiselle Annette Brunier qu'il rendrait fort heureuse et qui ferait son bonheur. C'est à lui que vous devez d'avoir échappé aux pièges qu'on vous tendait. Sans lui, je n'aurais jamais su ce que valent madame de Caronge et... son associé; je ne leur aurais pas déclaré la guerre, et je ne serais pas venu vous délivrer. Je livre ces renseignements à vos méditations, et je vous prie d'excuser ma franchise.
Mais nous voici chez vous.
lis étaient arrivés. Le coupé s'arrêta, et Auguste, lestement descendu de son siège, se présenta pour ouvrir la porlière.
— Toi, tu vas me faire le plaisir de filer, lui dit Fertugue d'un ton qui ne souffrait pas la réplique. Je n'ai plus besoin de tes services. Décampe, et gare à toi, si tu parles !
Le valet s'empressa d'obéir. Maintenant que le comte de Charny était un^homme à la mer, son créancier n'avait plus rien à refuser à un personnage qui s'était presque engagé à l'indemniser de la perte des quinze mille francs.
Fertugue et mademoiselle Gerfaut sortirent de la voiture, qui partit au grand trot, emmenant l'usurier des pontes décavés.
Carnac était debout sur le seuil de la porte de la maison du sculpteur, et lorsqu'il aperçut la fille de son
maitre, il exprima sa joie en se livrant aune pantomime cx(rava{;ante. Il alla même jusqu*à esquisser un pas de caractère qui aurait eu du succès à rÉIysée-Montmartre et à la Boule-Noire.
Ce pétrisseur de terre glaise ne faisait rien comme les autres. Fertugue coupa court à ces démonstrations en lui disant :
— Où est M. Gerfaut?
— Dans sa chambre, répondit Garnac. J*ai eu toutes les peines du monde à Fempécher de se jeter par la fenêtre. Maintenant, il est un peu plus calme... mais c'est égal... il était temps que mademoiselle reparût.
— Je vais le voir, dit Gamille. Merci, messieurs, ajouta-t-elle en tendant ses mains aux deux amis pour leur indiquer qu'elle voulait être seule avec son père et qu'elle les congédiait.
Ils comprirent. Fertugue lui demanda la permission de revenir, et, après l'avoir vue rentrer chez elle, il emmena Garnac, qui s'écria :
— Où diable l'avez-vous rencontrée? Je me figurais qu'elle était déjà en route pour Smyrne... avec cette canaille de Gharny.
— Mon cher, dit Fertugue, si j'entreprenais de vous narrer l'aventure en détail, j'en aurais pour une heure. En deux mots, voici les faits. Gharny s'est réfugié chez la GaroDge, à Neuilly. Il a embauché le garçon de jea du cercle, Auguste, qui s'est chargé de lui amener mademoiselle Gerfaut. Elle a eu la naïveté de le suivre, et elle allait passer un vilain quart d'heure, lorsque je suis arrivé tout à point pour interrompre le tête-à-tôtc, au moment où il allait mal tourner pour elle. Heureusement, Thonneur est sauf, et elle sait maintenant à quoi s'en
tenir sur le joli monsieur dont elle s*était affolée. Je vous réponds qu'elle ne recommencera plus.
J'ai même profité de l'occasion pour lui conseiller d'épouser Marcel Brunier, qui est fort amoureux d'elle... aussi amoureux que vous Têtes de mademoiselle Annette Brunier. L'enfant n'a pas dit non, et je la crois disposée à vous appuyer auprès de sa charmante amie.
Seulement, rappelez-vous le proverbe : Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud. A votre place, moi, j'irais voir immédiatement le frère et la sœur, je leur raconterais tout ce qui s'est passé aujourd'hui, et je les inviterais à tenter immédiatement une démarche auprès du père Gerfaut. Je parierais qu'ils seront très-bien reçus... même par sa fille.
— Si j'en étais sûr!
— Essayez toujours. Que risquez-vous?
— Mais... il y a ce Charny, qui est capable de tout.
— Charny est dompté. Il sait que la dot et la femme lui échappent. II a bien essayé de me menacer de dénoncer Gerfaut. Mademoiselle Camille a eu le tort de lui avouer, avant mon arrivée, que son père a failli la tuer, par suite d'une méprise. II m'a même donné rendezvous au cercle, demain, à midi, pour arrêter les conditions d'un duel. Mais je pense qu'il cherche tout bonnement à gagner du temps, et qu'il décampera cette nuit en compagnie de sa Margot.
— Alors, vous n'irez pas au rendez-vous?
— Je n'en sais trop rien. J'avais d'abord songé à consulter Gerfaut, puisque ce gentilhomme de grand chemin en veut. maintenant à son repos; mais il me semble qu'il vaut mieux laisser le père et la fille s'expliquer en tète-à-tôte. Et je crois bien que je me déciderai
à me transporter demain au Cercle, à tout hasard. S , contre mes prévisions, le Gharny voulait se battre, il faut qu'il trouve à qui parler.
— Cest mon avis. Et nous serons deux pour le recevoir. Nous serons même trois, si vous me permettez
- d'amenez Buzançais.
— Amenez-le, mon cher. Un médecin, dans ces cas-là, n*est jamais de trop.
— A midi donc. Vous nous trouverez, le docteur et moi, à la porte du tripot. Et, pour suivre votre conseil, je m*en vais de ce pas chez Marcel Brunier, rue Labat. Je suis sûr de les trouver, lui et sa sœur ; c'est Theure de leur dîner.
— Eh bien, dinez avec eux, el après diner, amenezles chez Gerfaut.
— II ne nous recevrait pas. II vient de passer par de telles émotions qu'il doit éprouver le besoin de se reposer... ou au moins de s'isoler. S'il ne se met pas aa lit, il fermera sa porte à tout le monde.
— Vous avez raison ; en y réfléchissant, je crois qu'il est bon que je le voie sans plus tarder. 11 ne refusera pas de causer avec moi qui lui ai rendu sa fille. Je vous quitte donc pour aller lui annoncer votre visite et le préparer à accueillir Marcel Brunier et sa sœur, ce soir, entre huit et neuf.
Vous, cher ami, courez rue Labat, et tâchez de n'y pas perdre votre temps. Deux mariages à conclure et quatre consentements à enlever d'assaut : voilà le programme. Ce sera fait ce soir... ou jamais.
Carnac avait suivi le conseil de son ami Fertugue. Il était allé tout droit rue Labat, et, comme il le prévoyait, il avait trouvé le frère et la sœur à table. Ils ne s'étaient pas fait prier pour Tinviter, à la fortune du pot, comme on dit bourgeoisement, et il ne s'était pas fait prier non plus pour accepter, quoique ce fût la première fois que pareille fortune lui échût.
Il n'avait pas remis les pieds chez eux depuis la mémorable journée où il avait poursuivi sur le toit l'ignoble Plantin, et ce dramatique incident avait coupé court à un entretien matrimonial qui intéressait fort l'élève de la nature.
11 en était resté à une proposition d'alliance contre M. de Charny et contre Margot la Balafrée, et à la réponse évasive de mademoiselle Annette, qui lui avait dit: Débarrassez mon amie Camille des obsessions de cet homme, et après... nous verrons.
La campagne a été ouverte. Il s'y est jeté avec ardeur et il n'a plus retrouvé l'occasion de reprendre la conversation> interrompue, quoique, pendant la semaine qui vient de s'écouler, il ait revu, tous les jours, dans l'atelier de Gerfaut, Annette et Marcel.
Le moment était venu de leur rappeler ce : Nous ver-
rons, que Marcel avait entendu sans se récrier, et de leur annoncer la victoire remportée sur les deux ennemis de mademoiselle Gerfaut, victoire dont Thonneur lui revenait pour une large part.
Tout Vy conviait. On venait de Taccueillir avec une cordialité parfaite, Annette surtout. Il lisait dans ses yeux qu*elle était disposée à Fécouter favorablement, et Marcel avait Pair moins sombre que de coutume. Fertugue, en quittant Carnac, ne s*était pas gêné pour lui déclarer que s'il manquait cette occasion décisive, il ne la retrouverait plus. Et Fertugue avait certainement tena sa promesse : il avait vu le père et la fille, il avait dû les rallier à son avis, et, à cette heure, ils attendaient la visite annoncée.
Cependant, Carnac n'avait pas encore parlé. Une timidité invincible lui paralysait la langue, et il craignait de ne pas exposer convenablement la nouvelle situation de mademoiselle Gerfaut, situation délicate, s*il en fut, depuis le voyage à Neuilly. Il avait beau se répéter la sage maxime : « Aide-toi, le ciel t'aidera », et se dire que Fertugue en avait assez fait, que c'était son tour, à lui, Carnac, d'entrer en action pour accélérer le dénoûm'ent , les mots ne lui venaient pas ; il ne savait par où commencer.
Et le dîner tirait à sa fin. On en était au dessert. Il avait été gai, ce diner, auquel Annette n'avait pas dédaigné de mettre la main, car la femme de ménage qui servait le frère et la sœur n'était pas très-forte en cuisine. Seulement, Annette semblait prendre un malin plaisir à empêcher la causerie de sortir du cercle des banalités. Elle avait parlé de cette fameuse visite au musée du Louvre si souvent projetée et toujours ajournée; elle avait plai-
^anté Carnac sur ses relations avec ua charcutier, amateur de la sculpture au saindoux, et sur son éléganee de fraîche date ; mais, chaque fois qu'il voulait ahorder le sujet qui lui tenait au cœur, elle s'échappait par la tangente, revenant aux questions indifférentes, s'étendant longuement sur les procédés employés pour la confection des fleurs artificielles et sur ses relations d'affaires avec les fabricants qui lui donnaient de l'ouvrage.
Elle s'y était prise de telle sorte que le nom de Camille Gerfaut n'avait pas encore été prononcé, quoique Carnac l'eût sur les lèvres, et qu'il essayât souvent de le placer.
Il avait bien dit en entrant qu'il venait pour une affaire importante, mais mademoiselle Brunier lui avait coupé la parole en le forçant de se mettre à table, et le pauvre garçon en était réduit à attendre qu'un hasard lui fournit le moyen de se raccrocher à un bout de phrase pour y souder une allusion à ses espérances amoureuses et aux chances de Marcel comme prétendant à la main de Camille.
— Savez-vous, lui demanda tout à coup la jeune fille, que ma réputation d'habile ouvrière commence à s'étendre? Une dame du plus grand monde me cherche pour me faire une commande.
— Une dame? répéta Carnac en fronçant le sourcil. Fertugue lui avait raconté que madame de Caronge,
le jour où elle attendait le comte à la porte du cercle, s'était fait conduire en fiacre rue Labat, et qu'elle était entrée dans la maison où ^demeurait mademoiselle Brunier.
— Oui, monsieur, reprit Annette, cette dame a pris la peine de se déranger deux fois pour prendre desren*-
lia MARGOT LA BALAFRÉE.
seignements sur moi. J*étais sortie lorsqu'elle est venue, mais elle a dit au concierge qu'elle reviendrait très-prochainement, et elle s'est informée des heures auxquelles on me trouvait chez moi.
— Et le concierge les lui a indiquées?
— Sans doute. Elle a dit qu'il s'agissait d'un travail qui me ferait gagner beaucoup d'argent. 11 est fort intelligent, notre concierge, et il s'est empressé de lui répondre que je ne m'absentais que l'aprës-midi, vers trois heures, que je rentrais pour diner, et que je sortais à peu près tous les soirs, à huit heures, pour aller chercher de l'ouvrage au magasin. Je l'attendais aujourd'hui, et je ne Tai pas vue, mais je suis persuadée que je la verrai demain matin.
— Et moi, j'espère que vous ne la recevrez pas, dit vivement Garnac, car je suis sûr que cette femme, c'est Margot la Balafrée.
— Qu'est-ce que c'est que Margot la Balafrée? demanda mademoiselle Bruoier. Il me semble vous avoir déjà entendu prononcer ce nom bizarre.
— C'est la drôlesse qui se fait appeler madame de Caronge, répondit Garnac. Est-il possible que vous ayez oublié ce que je vous ai raconté le jour où son complice est entré ici par la fenêtre?
— Bon ! je me souviens maintenant, mais assurément vous vous trompez. Madame de Caronge me connaît, et si elle voulait me voir, elle n'aurait pas besoin de prendre le prétexte de me commander des fleurs. Elle se présenterait tout simplement.
— Non, car elle se cache, et pour cause... vous ne savez pas ce qui se passe... je suis venu pour vous l'apprendre, et il est temps que je m'explique... il m'en
coûte de parler, mais il le faut... vous ne me pardonneriez pas de me taire.
— Et que se passe-t-il donc, bon Dieu? demanda la jeune fille avec un sourire moqueur. Quels forfaits allezvous nous révéler?
— Vous riez, mademoiselle. Vous croyez que j'exagère. Ëh bien, accordez-moi seulement un moment d'attention, et quand vous m'aurez entendu, vous reconnaîtrez qu'en affirmant que la situation est très-grave, je ne dis rien de trop, car...
— Parlez, mon cher ami, interrompit Marcel, qui prenait ce début beaucoup plus au sérieux que ne le prenait sa sœur.
— En deux mots, la voici, reprit Garnac. Tous mes soupçons n'étaient que trop fondés. Madame de Garonge avait payé l'homme qui s'est tué en tombant du haut du toit de votre maison. Elle l'avait payé pour assassiner une femme qui gênait M. de Gharny. Madame de Garonge a vécu longtemps dans les bas-fonds parisieos, et les gredins qu'elle fréquentait alors l'avaient surnommée Margot la Balafrée. G' est madame de Garonge qui a aveuglé M. Gerfaut en lui jetant du vitriol.
— La preuve de cela? demanda mademoiselle Brunier.
— En voici une... il y en a beaucoup d'autres. Gette femme a disparu, aussitôt qu*elle a vu que je savais à quoi m'en tenir sur son compte. Elle se cache à Neuilly dans une maison isolée, en attendant qu'elle quitte la France pour tocyours, et si elle n'a pas déjà passé la frontière, c'est qu'elle veut se venger avant de partir.
— Se venger... de qui?
— De moi qui l'ai démasquée, de Fertugue et du docteur Buzançais qui m'ont aidé, de vous peut-être, made-
tnoiselle, qui êtes rainie de Camille Gerfaut, et surtout de votre frère, qui est le principjal obstacle à la réalisation du plau qu'elle a conçu.
Elle voulait que M. de Charny épousât mademoiselle Gerfaut. Us se seraient partagé sa dot , et ils Faaraient assassinée après.
— Je les en crois très-capables, dit Marcel, mais je ne vois pas comment j'étais un obstacle.
— Ils se sont aperçus que vous aimiez Camille et qu'elle pourrait bien vous aimer.
— Ils se trompaient à moitié. Je l'aime, mais elle ne m'aime pas.
— C'est vous qui vous trompez, mon cher Marcel. Mademoiselle Gerfaut a vu aujourd'hui même ce que vaut ce gentilhomme qui l'avait éblouie un instant par ses belles manières et abusée par ses mensonges. 11 ne m'appartient pas de préciser le danger qu'elle a couru, mais je vous jure sur Tbonneur qu'à celte heure elle méprise profondément M. de Charny, qu'elle le hait, et qu'elle ne le reverra jamais.
— Tant mieux pour elle et pour son père!
— Tant mieux pour vous aussi, car vous lui plaisiez beaucoup, avant qu'elle fût guérie, et maintenant qu'elle l'est, il ne tient qu'à vous d'être son mari.
— Moi ! vous êtes fou !
— Pas le moins du monde. Fertugue pense comme moi, et il vient de préparer Gerfaut et sa fille à vous recevoir. Ils vous attendent.
— Quand?
— Ce soir. Et ils attendent aussi mademoiselle Annette. C'est pour vous annoncer cette bonne nouvelle que je suis venu.
MARGOT LA fiALAFRÉË. 22Î
— Et VOUS ne le disiez pas! s'écria la jeune filie.
— Hélas! mademoiselle, vous avez pris h tâche de m*empécher de parler. Et puis... je n'osais pas.
— Vous n'êtes donc pas venu seulement pour cela? reprit Annette en lançant à Garnac un regard qui lui donna du courage.
— Non, je l'avoue, dit-il avec émotion. Je suis venu aussi pour chercher la réponse à une demande que je me suis permis de vous adresser... il y a trois semaines... une réponse que vous avez ajournée.
— C'est singulier... je ne m'en souviens pas, répliqua malicieusement la jeune fille. De quoi donc était-il question?
— De l'amour que vous m'avez inspiré, dit sans hésiter rélève de la nature.
Une fois lancés, les timides ne s'arrêtent plus, et Carnac se jeta à corps perdu dans une déclaration chaleureuse et éloquente. 11 rappela le fameux : u Nous verrons après Ty, que mademoiselle Annette avait laissé échapper naguère, et il conclut en ces termes :
— Après, c'est maintenant, mademoiselle. Votre amie est délivrée, et j'ai la certitude qu'elle épousera votre frère. J'ai fait deux heureux. Faites-en un troisième, si vous trouvez que je mérite une récompense.
— Prenez garde ! dit gaiement Annette. Vous avez Tair de me présenter la carte à payer. Je ne refuse pas d'acquitter ma dette, mais c'est vraiment trop tôt. J'attendrai que Marcel ait vu Camille.
— Tu veux donc que je la voie? s'écria Marcel.
— Oui, certes, dit Annette, et le plus tôt sera le mieux, puisqu'elle t'attend... c'est M. Carnac qui l'affirme, et M. Carnac ne voudrait pas nous tromper, dans
one occasioQ comme celle-ci. Il lui en coûterait trop cher, si les sentiments qu'il vient de m'exprimer sont sincères.
— Pouvez -vous en douter! demanda l'élève de Oerfaut.
— - Je n'en doute pas précisément, répliqua en riant la jeune fille. Seulement, je ne suis pas tout à fait comme vous, qui ne doutez de rien. D'ailleurs, il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. Commencez donc par assurer le bonheur de Marcel. Le nôtre nous regarde, et nous nous en occuperons ensuite... demain, si vous voulez.
Garnac, qui était assis à côté de mademoiselle Brunier, fit mine de vouloir lui baiser la main, mais elle farréta en lui disant gaiement :
— Trop tôt! toujours trop tôt ! Et puis, les façons de l'ancien régime ne vous iraient pas du tout... ni à moi non plus. Nousne sommes pas assez dix-huitième siècle... vous m'embrasserez tout bonnement sur les deux joues... Oh! pas maintenant... lorsque notre mariage sera décidé.
Garnac pleurait de joie. Marcel, profondément remué, s'efforçait de cacher son émotion, et ne se pressait pas de répondre.
— Il est indispensable que tu ailles ce soir chez M. Gerfaut, puisque M. Garnac veut bien t'y conduire, reprit Annette.
— Eh bien! j'irai, si tu y viens avec moi, murmura Marcel.
— A quoi bon? Je ne ferais que te gêner. Gette chère Gamille serait beaucoup plus embarrassée, s'il lui fallait expliquer devant moi ses sentiments... et ses mésaventures.
MARGOT LA BAIAPRÉE. 223
— Mais Carnac vient de nous dire que M. Fertugue avait annoncfé aussi ta visite.
— M. Fertugue ne pouvait pas prévoir que son ami, en dînant avec nous, me ferait au dessert une proposition catégorique. Je ne le connais pas, cet aimable peintre... je ne connais que ses tableaux... mais je le soupçonne d'avoir deviné que M. Carnac, ici présent, m*a fait Thonneur de se prendre d'une belle passion pour mon humble personne... et je crois qu'en me con* viant à t'accompagner, il espérait faire, comme on dir, d'une pierre deux coups... En d'autres termes, nous marier tous les deux... toi d*abord, et moi par-dessus le marché.
— Trouvez-vous donc qu'il a tort? balbutia Carnac.
— Pas du tout. L'exemple est contagieux, et l'on a remarqué qu'un mariage en amène un autre. Mais j'ai sur le mien des idées arrêtées, et ma visite à Camille Gerfaut n'y changerait rien. Vous irez donc sans moi, et vous reviendrez m' apprendre le résultat de l'entrevue;
Du reste, Marcel sait fort bien que je suis obligée de ne pas bouger de la maison ce soir. J*attends quelqu'un.
— La femme qui doit revenir pour une commande? demanda vivement Carnac.
— Non, monsieur. Je vous ai déjà dit que le concierge a renseigné cette dame sur mes habitudes. Si elle revient, elle reviendra le matin, car on lui a appris que je n'y suis presque jamais entre midi et six heures, et qu'après mon diner, je sors régulièrement à huit heures avec mon frère. Or, il est huit heures et demie.
— Alors qui donc atteadez-vous, mademoiselle?
— Vous êtes bien curieux, monsieur. Et vous mériteriez que je uc vous répondisse pas, car enfin vous n'étçs
pas encore mon mari. Mais je veux bien vous apprendre que Jeanne Plan tin doit venir.
— Jeanne Plantin! la veuve de ce misérable qui...
— Elle-même. J*ai bien le droit de la protéger, moi aussi. Je ne suis pas riche comme ma bonne amie Camille, mais je suis plus répandue qu'elle dans le monde des marchands de tapisseries, et j'ai mis cette pauvre femme en relation avec une maison où elle pourra gagner largement sa vie. Elle a déjà commencé, et comme elle travaille très-vite, elle va me rapporter ce soir Touvrage qu'on lui a confié, à ma recommandation, et je suis chargée de le lui payer.
Je m*étonne même qu'elle ne soit pas déjà ici. Elle sait bien à quel étage je demeure, et elle a dû voir de la lumière aux fenêtres. Il est vrai qu'elle est très-timide, et que, l'autre jour, le concierge Ta mal reçue, parce qu'elle n'est pas bien mise... Ce que je l'ai grondé! Mais elle n'y était pas quand j'ai reproché à ce cerbère d'avoir été malhonnête, et elle n'ose peut-être pas monter.
Envoyez-la-moi donc si vous la rencontrez en bas.
— Alors, décidément, tu veux que j'aille sans toi chez M. Gerfaut, murmura Marcel.
— Comment! si je lei veux?... mais je l'exige. Tu devrais déjà être parti. Tu ne vois donc pas que M. Carnac s'impatiente.
— Moi, mademoiselle!... mais je vous jure que non, s'écria l'élève de la nature. Quand je suis près de vous...
— Vous tenez à y rester. C'est très-aimable de votre part. Mais j'espère que vous tenez aussi à me plaire, et je vous serai très-obligée d'emmener monsieur mon frère, sans plus tarder. Il ne faut pas faire attendre Mr Gerfaut.
MARGOT LA BÂLAFUt£. 22^
Et Annette ajouta en se levant :
— Je ne vous défends pas de me ramener Marcel... à moins qu*il ne soit par trop tard quand il rentrera. Je veillerai jusqu'à minuit.
Carnac n'avait plus qu'à obéir, d'autant que Marcel lui dit brusquement :
— Venez, mon cher.
~ A la bonne heure! dit mademoiselle B^unier. J'ai cru un instant que tu allais te dérober. C'est moi qui t'ai décidé. M. Carnac a été mou. Vous autres hommes, vous manquez de résolution. Heureusement, j'en ai pour deux.
Son frère ne releva point celte apostrophe, et Carnac se contenta de protester d'un geste.
Annette ne leur laissa pas le temps de se dédire. Elle les poussa dans l'antichambre et leur présenta leurs chapeaux. Peu s'en fallut qu'elle ne les aidât à endosser leurs pardessus.
— Allez! reprit-elle en leur ouvrant la porte, allez et n'oubliez pas qu'il me tarde de connaître mon sort.
Ces derniers mots firent battre le cœur de l'élève de la nature.
— Elle a dit : Mon sort, pensait-il. Donc elle espère que son mariage avec moi suivra celui de son frère avec Camille. Donc, elle m'aime. Pourvu que Fertugue ne s'illusionne pas sur le résultat de notre visite! Pourvu que la fille soit guérie de sa sotte passion, et pourvu que le père ne se fasse pas tirer l'oreille! J'ai peur que Marcel ne plaide fort mal sa cause. Enfin, je serai là pour la soutenir... et c'est déjà beaucoup, qu'il ait consenti à tenter une démarche qui lui coûte, on ne le voit que trop.
i22d MARGOT LA BALAFRÉE.
Marcel a*avait pas du tout Tair d*ua amoureux qui va paraître devant son adorée. 11 était pâle comme un accusé qu*on ramène sur le banc pour entendre la lecture du verdict, et qui n'attend rien de bon de la décision des jurés.
— - Courage! lui souffla Garnac au moment où ils com^ mençaient à descendre les premières marches. Fertugue répond du succès.
Marcel se renferma dans un silence farouche, et Oarnac n*osa pas recommencer. Il se demandait si ce garçon avait sérieusement le désir de reprendre la suite des amours de Philippe de Gharny, et s'il ne méditait pas quelque dessein fâcheux.
En arrivant sur le pallier du troisième, ils entendirent Je pas d'uoe personne qui montait, et comme Tescalier n'était pas large, ils s^arrétèrent pour la laisser passer.
Cette personne était une femme que Carnac reconnut tout de suite.
— C'est vous, Jeanne, lui dit-il. Vous arrivez bien. Mademoiselle Brunîer s'impatiente de ne pas vous voir. 11 paraît que vous êtes en retard.
— Ah ! monsieur, s'écria la veuve d'Adrien, je suis bien contente de vous rencontrer... pour vous dire...
— Quoi donc? Vous paraissez tout effarée... après ^a, vous n'êtes peut-être qu'essoufflée... la montée est roide...
— Non, ce n'est pas ça... mais j'ai vu...
Jeanne n'acheva point. Elle regardait Marcel , qui la regardait aussi.
— Vous pouvez parler, ma chère, dit Carnac. Monsieur est le frère de mademoiselle Brunier. Qu'avez-vous vu qui vous effraye?
— Je De suis pas effrayée, mais je suis iaquiëte. Au momeat où j'arrivais devant la maison, une dame y entrait... je suis entrée après elle sans qu'elle se retour-i nât, çt j'étais presque sur ses talons, quand elle a ouvei't la porte de la loge du concierge... J'ai entendu qu'elle lu? demandait si M. et mademoiselle Brunier étaient encore chez eux, et le concierge lui a répondu : Oui, ils y sont, mais dépéchez- vous, car je crois bien qu'ils vont sortir... la demie de huit heures vient de soaner.
— Si c'est là ce qui vous inquiète, grommela Carnac en haussant les épaules, il n'y a vraiment pas de quoi.
— Non... mais... la dame a repris : Alors, je ne veux pas les déranger, et je m'en vais. Je reviendrai demain soir, et un peu plus tôt.
— Eh bien!... après?
— Après, j*ai passé sans parler au portier, mais je ne sais pas pourquoi, j'ai eu l'idée de me retourner avant de monter, et j'ai vu qu*au lieu de sortir dans la rue, la dame s'arrêtait au bout du corridor, et il m'a bien semblé qu'elle se cachait entre la porte et la muraille. Je n'en suis pas tout à fait sûre, parce que l'allée est mal éclairée.
— Si vous n'en êtes pas sûre, c'est que vous vous êtes trompée.
— Je ne crois pas, monsieur, et je me suis figuré que cette femme guettait mademoiselle... ou monsieur... car enfin ce n'est pas naturel qu'elle ne soit pas montée... et quand on se cache derrière une porte, c'est qu'on a de mauvaises intentions...
— Au fait, murmura Carnac, si c'était...? vous n'avez pas vu sa figure?
— Non... elle me tournait le dos... j'ai remxirqué seu-
lement qu*elle était trës-biea mise. Elle a un maûteau de fournires et ua maachon.
— Ça pourrait bien être ça. Et vous avez bien fait de m*avertir.
— Je vais faire mieux. Si elle en veut à quelqu'un, ce n*est pas à moi, pour sûr. Je peux donc redescendre, passer avant vous dans Tallée ; si elle y est, je m'en apercevrai bien, je ferai semblant de sortir, et je me tiendrai dans la rue, devant rentrée du corridor. Quand vous paraîtrez au fond, je lèverai la main en l'air pour vous prévenir qu'elle est là... je crierai même, et quand elle entendra qu'il y a quelqu'un tout près de la porte, elle n'osera pas bouger.
— Et nous lui demanderons pourquoi elle joue à cache-cache dans le vestibule d'une maison honnête.
— Pas bête, votre idée, ma brave Jeanne, et j'y coupe en plein. Vous portez un paquet. 11 vous gênerait... Laissez-le ici ; descendez les marches quatre à quatre, pendant que nous les descendrons une à une, et faites comme vous avez dit. Mais pas d'imprudences. N'allez pas la regarder sous le nez. Elle se défierait, et il pourrait vous en cuire.
— Oh! dit Jeanne, je ne m'approcherai pas d'elle. La porte n'est pas collée contre le mur. J'ai de bons yeux, et je verrai bien s'il y a quelqu'un dans le coin. Mais je ne ferai pas semblant d'y regarder, et je passerai mon chemin tout droit. N'oubliez pas ce signe pour vous avertir. . . un bras en l'air... et fiez-vous-en à moi pour le reste. Je suis si contente de vous être bonne à quelque chose !
Et, sans plus tarder, elle posa son paquet sur le palier, saisit la rampe et se mit à descendre à pas de loup, mais rapidement.
MâR<;CT I^A fiALÀFRÉfi* 22»
Marcel Brunier avait écoulé ce dialogue avec indifférence.
— Cette femme est folle, murmura-t-il.
— Pas si folie, peut-être, dit Garnac. Ou je me trompe fort, ou nous allons avoir affaire à Margot la Balafrée. C*est elle, n*en doutez pas, qui est déjà venue demander à quelle heure mademoiselle Annette sortait le soir. Si elle est revenue aujourd'hui à Theure qu*on lui a indiquée, c'est qu'elle prépare un mauvais coup.
— Contre ma sœur?
— Contre elle, contre vous, contre tous ceux qui ont contribué à faire manquer le mariage de son Philippe. Elle ne se doute pas que je suis là, mais elle ne serait pas fâchée de se venger sur moi aussi, car elle sait que je n'ai pas nui à Tavortement de ses combinaisons.
— Nous sommes deux... Je ne vois pas trop ce qu'elle pourrait tenter contre nous... c'est une femme, après tout.
— Oui, mais une femme qui a bec et ongles. Tous les moyens lui sont bons. Elle l'a déjà prouvé. Défions-nous.
— Enfin!... nous verrons bien, dit Marcel sans s'émouvoir de sinistres prévisions auxquelles il ne croyait guère.
Il se remit à descendre, et Carnac eut soin de ne pas rester en arrière, car il tenait à avoir sa part du danger et aussi de la répression, si l'attaque se produisait.
Fertugue ne l'avait que très-incomplétement renseigné sur le rôle que Margot venait de jouer à Neuilly, mais il connaissait la drôlesse, et il avait le pressentiment qu'elle ne se tiendrait pas pour battue, parce que mademoiselle Gerfaut lui échappait, et qu'avant de disparaître, elle essayerait de jouer aux défenseurs de Camille un tour de son métier.
S80 MARGOT LA BALAFtlÉK^
— Quelle chance que mademoiselle Aanette ii*ail pas voulu venir! pensait-il. En restant chez elle ce soir, elle ne risque rien, et si nous avons maille à partir avec la Caronge, elle nous aurait gênés. Pourvu qu*elle n'ouvre pas sa porte si cette coquine venait y sonner! Nous aurions dû remonter pour Tavertir, car Jeanne Plantin a pu se tromper... Margot est peut-être sortie de la maison pour y rentrer quand elle nous aura vus passer... au lieu de se cacher derrière la porte, elle a pu se cacher dans la rue. Il s'agit d'ouvrir Tœil non -seulement dans Tallée, mais dehors.
Garnac jugea inutile de faire part de ses réflexions à Marcel, qui ne paraissait pas disposé à écouter les conseils de son futur beau-frère.
Marcel avait d'autres soucis. Il se préparait à l'entrevue qui allait décider de sa vie.
Les deux alliés arrivèrent au bas de Tescalier sans échanger un mot de plus.
Le corridor s'ouvrait à droite. La loge était à gauche, et l'on y voyait le concierge, entouré des siens, goûter en famille les joies paisibles d'une partie de loto.
Garnac avait songé un instant à l'interroger sur la dame qui venait de demander mademoiselle Brunier, mais le moment eût été mal choisi pour déranger ce respectable fonctionnaire, qui n^aurait pu, d'ailleurs, Lui être d'aucun secours, en cas d'événement.
Le corridor n'était pas très-large, trois personnes auraient eu de la peine à y passer de front; mais il était assez long.
Éclairé au fond par le gaz de la loge, et à l'entrée par les reHets d'un candélabre municipal planté de l'autre côté de la rue, il Tétait beaucoup moins au milieu.
MARGOT LA BALÂFRÉB. 281
Marcel et Caroac s'y engag^ërent côte' à côte, et comme ils masquaient la lumière de la loge, il y eut un moment où, de la porte, on ne pouvait plus distinguer que deux formes noires.
Caroac, en revanche, distingua très-bien Jeanne Plantin, debout sur le seuil, un bras en Tair.
C'était le signal convenu. La femme suspecte était là, invisible, entre la porte et le mur. Mais elle ne bougeait pas. Elle attendait sans doute que ceux qu'elle guettait fussent assez près d'elle pour qu'elle pût les reconnaître. Elle craignait de se tromper.
Garnac donna un coup de coude à Marcel, afin de le mettre en garde contre une agression soudaine, et il continua d'avancer.
H lui sembla alors que la porte s'écartait lentement de la muraille, et, au même instant, il vit Jeanne se glisser dans l'allée, en rasant le battant qui s'ouvrait peu à peu.
Évidemment, elle se proposait d'intervenir, et sa coopération n'était pas à dédaigner.
Carnac essaya de passer le premier, mais son ami le devança et n'eut que trois pas à faire pour que la lumière du dehors éclairât son visage.
Aussitôt, de la cachette où elle s'était embusquée, sortit brusquement une femme de haute taille qui se jeta, les deux mains en avant, sur le passage de Marcel Brunier.
— A toi d'abord, dit-elle entre ses dents.
En même temps, par un geste plus prompt que la pensée, elle abaissa un peu sa main droite, comme on fait quand on veut lancer un objet de bas en haut.
Jeanne, qui la suivait de près, lui saisit le bras, et en
le relevant brusquemeat, elle détourna le coup destiné à Marcel Brunier.
Un cri déchirant domina un bruit de verre brisé.
La femme qui venait de laisser tomber une iîole, porta ses deux mains à son visage et recula vers la porte.
Jeanne, placée derrière elle, lui barra le passage, et Carnac essaya de la prendre par les poignets.
— Laissez-moi! dit-elle en se débattant.
11 reconnut la voix de Margot, et alors seulement il comprit ce qui venait de se passer.
Margot avait eu recours encore une fois à Turme qui lui était familière, et le vitriol qu*el!e allait jeter aux yeux du rival de Philippe Tavait atteinte en plein visage.
Jeanne Plantin, en sauvant Marcel, frère d'Annelte et amoureux de Camille, venait de payer sa dette de reconnaissance à ses deux bicLfaitrices.
Mais il fallait aviser, et Carnac ne savait trop que faire, après cette catastrophe imprévue.
Margot ne méritait certes pas de pitié, mais elle avait peut-être subi la peine du talion, elle était peut-être aveugle, et qu'elle le fût ou non, elle souffrait horriblement.
Il ne se sentait pas le courage de Tarrêter, et il avait presque envie de la laisser partir.
— Lâches! criait-elle. Oh! que je souffre!
£t comme Marcel, ému par ses plaintes, s'approchait, elle fît de la main gauche le mouvement qu'elle avait déjà fait de la main droite, et que Jeanne avait arrêté si à propos.
Puis, tout à coup, changeant de résolution :
— Ne me touchez pas, dit-elle d'une voix rauque.
£t au lieu de chercher à sortir, elle marcha vers le
, - MARGOT r.A BALAFREE. 233
fond du corridor, easVi.j» y nt au mur pour nq pas tomber.
Caraac et Marcel, .slu;j * • 3. s'ôcarlèrent, et la virent re traîner ainsi jusqu'à 1 1 .0 ; : .
Le concierge avai"; daijnv; laierrompre sa partie de loto et accourait au bruii.
— Place ! lui dit-elle eu le repoussant du poing.
La portière et ses petits reculèrent d'horreur devant cette apparition sinistre, et se réfugièrent dans la pièce où ils couchaient.
Carnac avait suivi Margot.
— Une glace! s'écriait-elle; où y a-t-il une glace?
11 y en avait une, majestueusement placée au-dessus d'une commode en acajou» Elle y courut , et elle se regarda.
Le vitriol n'avait brûlé qu'un de ses yeux, mais il avait atteint la joue gauche, le nez et tout le bas du visage. Les chairs affreusement boursouflées semblaient avoir subi le contact d'un fer rouge.
La belle Marguerite était hideuse.
Elle se retourna contre Carnac qui s'avançait, et il put voir alors ce qu'elle serrait dans sa main gauche.
C'était un flacon à large ouverture, le pendant de celui qu'elle avait laissé tomber, et il n'était pas difficile de deviner ce qu'il contenait.
L'élève de la nature fut prompt à se garer, mais c'était une précaution inutile.
— Tu as peur, dit-elle en grinçant des dents. Ne crains rien. Si je te traitais comme je voulais traiter ta bonne amie et son frère, il ne me resterait plus de poison pour mourir, et je ne veux pas vivre défigurée. Épouse ton Annette, canaille, et marie ta Camille à ton imbécile
d*aixii. Philippe de Charny me veng^era... il in*a déjà vengée tantôt, dans le pavillon... là-bas, à Neuilly... Fertngne est arrivé trop tard, entends-tu?... la belle était déjà...
Garnac, furieux, se précipita pour lui fermer la bouche, au risque de recevoir le vitriol en pleine figure, mais elle porta le flacon à ses lèvres, et elle but.
La douleur fut si atroce quelle n*eut pas la force de vider toute la fiole. Margot tomba à la renverse en jetant à Garnac ce qui restait du liquide. Mais elle n'était plus en état de viser juste, et Télève de Gerfaut en fut quitte pour des brûlures aux mains.
La malheureuse se tordait sur le plancher.
— Un médecin! vite! dit Garnac en poussant le concierge par les épaules.
Marcel était resté dans le corridor avec Jeanne ; Garnac vint à eux.
— Vous, mon cher ami, dit -il, vous allez remonter chez vous. Mademoiselle Brunier nous attendrait, et je ne me sens plus d'humeur à aller chez Gerfaut. H faut d'ailleurs que je reste ici pour expliquer Tévénement au commissaire de police... et je Texpliquerai de façon à nous mettre tous hors de cause.
Vous, Jeanne, partez. Je ferai en sorte qu*il ne soit pas question de vous.
Et Garnac rentra dans la loge où Margot râlait.
— Pourvu que le pauvre garçon n*ait pas entendu ses dernières paroles, pensait-il. On ne pourrait plus dire : Morte la béte, mort le venin, car la calomnie qu^elle a lancée avant de mourir tuerait Marcel
Midi venait de sonner au elocher de Téglise de la Trinité, lorsque Jean Carnac, flanqué de son inséparable Buzançais, rencontra Fertugue, battant la semelle sur le trottoir, à la porte du cercle de la Concorde.
Il faisait froid, et Fertugue, aigri sans doute par la température, les accueillit assez mal.
— J*allais m'en aller, leur dit-il brusquement; voilà . vingt minutes que vous me faites poser dehors par une
belle gelée, et je n'ai pas déjeuné.
— Excusez-nous, mon cher, commença Télëve de la nature. Si vous saviez...
— Je ne tiens pas à savoir, et je vous ferai observer que vous, personnellement, vous êtes coutumier du fait. Hier soir, je vous ai attendu jusqu'à onze heures chez Gerfaut, et je suis parti sans avoir vu ni vous, ni M. Brunier. Si c'est en se cachant que votre jeune ami croit avancer ses affaires, il se trompe fort.
— Si nous ne sommes pas venus, ce n'est pas notre faute, je vous le jure, et nous n'avons pas tout à fait perdu notre temps. Nous sommes débarrassés de la plus venimeuse des deux bétes.
Margot la Balafrée a rendu sa belle àme au diable.
— Ah! bah!
— Oui, mon cher, et c'est une drôle d'histoire que je
VOUS racoDterai dans tous ses détails, quand nous en aurons fini avec le Charny. La voici en deux mots. Madame de Caronge avait imag^iné de traiter Marcel et sa sœur comme elle avait traité le pauvre Gerfaut»
Elle s'est renseig^née sur leurs habitudes, et elle a su qu'ils sortaient ensemble tous les soirs, après leur diner. Alors, elle a mis dans ses poches deux jolis flacons pleins de vitriol, et elle est venue les attendre dans le corridor de leur maison.
— Ah I la gueuse ! Et elle a fait le coup?
— Elle Ta manqué. Mais c'est un miracle que j*aie encore mes yeux.
— Vous y étiez donc?
— Parbleu! j'avais diné avec Brunier, et je l'amenais chez Gerfaut. Mademoiselle Brunier n'était pas avec nous. Dans l'escalier, nous avons rencontré une brave ouvrière que mademoiselle Brunier fait travailler. Elle nous a prévenus qu'elle venait de voir une femme se cacher derrière la porte de la rue. J'ai eu tout de suite ridée que c'était Margot qui nous guettait. Je ne me trompais pas. Au moment où nous allions sortir du corridor, elle s'est avancée, une fiole dans chaque main, et elle allait commencer par aveugler Marcel, qui marchait le premier, mais Jeanne nous avait devancés; Jeanne, c'est l'ouvrière en question ; Margot, ne la connaissant pas, l'avait laissée passer, et pensait qu'elle était déjà loin, tandis qu'elle se tenait tout près de la porte qui abritait la Vénus au vilriol. Jeanne lui a relevé le bras, et la coquine a reçu par la figure le liquide dont elle voulait nous arroser.
— C'est bien fait. Mais si vous croyez en être débarrassés parce qu'elle n'y voit plus, vous vous flattez, mon cher.
. — Écoutez donc la 6a. Margot n'avait perdu qu^un œil, et elle n'avait pas perdu la tête, car elle s'est précipitée dans la loge du concierge pour voir comment Tacide Tavait arrangée. H y avait là une glace. Elle s'y est regardée, et elle a pu constater qu'elle était affreusement défigurée. Alors, elle a pris bravement son parti. 11 lui restait une bouteille dont il ne tenait qu'à elle de me lancer le contenu au visage , car j'étais entré sur ses talons, et j'avais inutilement essayé de la lui arracher... je me suis même, à ce jeu, fort brâlé les mains. Elle a préféré mourir, et je n'ai pas pu l'empêcher d'avaler le poison.
— Diable! c'est trës-malsain, le vitriol.
— Si jamais j'avais envie de me suicider, je ne choisirais pas ce produit chimique. Ce que cette créature a souffert, vous ne pouvez pas vous le figurer. J'ai fini par avoir pitié d'elle, quoiqu'elle ne le méritât guère.
— Bon! mais la suite? Est-elle morte?
— Oui; au bout d'une heure, pendant le trajet de la rue Labat à l'hôpital Lariboisiëre, où on la portait sur une civière... la peine du talion, mon cher; la revanche de Gerfaut et de Marie Bracieux... le vitriol et le brancard...
— Mais les sergents de ville et le commissaire de police ont dû intervenir.
— C'est moi qui ai été les chercher. Et j'ose dire que j'ai manœuvré dans cette conjoncture difficile avec une prudence et une habileté consommées. Il fallait, avant tout, éviter de nous mettre sur les bras une nouvelle affaire. J'ai commencé par renvoyer l'ouvrière qui nous avait sauvés; puis j'ai décidé Marcel Brunier à remonter près de sa sœur. Le concierge n'avait pas vu ce qui
s'était passé dans le corridor, el ne comprenait rien à révénement. Je ne tenais pas du tout à le lut expliquer.
— Mais Margot a dû parler avant de mourir.
— Oui... elle a dit que Philippe la vengerait... qu'il Pavait déjà vengée là-bas, à Neuilly... que vous étiez arrivé trop tard pour sauver Tlionneur de Camille...
— Elle a menti. J'ai trouvé mademoiselle Gerfeut debout, un revolver à la main...
— Je ne doute pas que Margot n'ait menti. Et d'ailleurs, quand les agents sont arrivés, elle ne pouvait plus parler. Elle râlait.
— J*espère, reprit Carnac, que Marcel Bruniern*a pas entendu la dernière calomnie lancée par Margot, et je suis certain que le portier, la portière et leurs petits n'ont pas deviné ce qu'elle voulait dire. Et comme le commissaire n'était pas là...
— Mais, après, il vous a interrogé ?^demanda Fertugue.
— Oui, pour la forme, et je lui ai raconté la scène sans aucun commentaire et sans me mettre en peine de l'expliquer. C'est à lui de chercher pourquoi cette femme s*est suicidée, après avoir essayé de me jeter du vitriol à la figure... J'ai dit que c'était moi qu'elle visait, et que c'était moi qui lui avais relevé le bras... J'ai imaginé cette variante pour éviter de mettre en cause les Bruoier et l'ouvrière que le concierge n'a pas remarquée.
C'est aussi l'affaire du commissaire de découvrir qui était la morte, et j'ai préféré ne pas le lui apprendre.
— On n'a donc rien trouvé sur elle... pas de cartes... pas de lettres.
— On n'a trouvé qu'une liasse d'obligations auporteur et quelques billets de banque, placés comme une cuirasse sur sa poitrine entre sa robe et son corset. Il y en a pour
MA.RGOT LA BALAFREE. ' 23f>
une centaine de mille Francs. C*6st probablement tout ce qui restait de la somme qn'on a montrée, le mois passé, au notaire de Gerfaut. La différence a été perdue au jeu par Charny. Voilà pourquoi ils étaient si pressés d'en finir. Il leur fallait la dot pour réparer les brèches, et pour avoir la dot, ils avaient comploté de déshonorer Camille.
S'ils avaient réussi, c'eût été le mariage forcé, car après sa chute, elle n'aurait pu épouser que son séduc-, teur.
— C'est le plan que je vous signalais hier. Mais je reviens à Margot. On exposera le corps à la Morgue, et il y sera reconnu.
— J'en doute. Les brûlures qu'elle a reçues au visage l'ont complètement défigurée. Et d'ailleurs les gens qu'elle fréquentait ne se soucieront pas beaucoup de la réclamer. Les chenapans qui lui faisaient cortège dans les bals publics s'en garderont bien.
— Ce n'est pas sûr. Et il y a madame Stenay, les habitués de ses mercredis, et bien d'autres qui ont rencontré madame de Caronge dans le vrai monde.
— Ces gens-là n'entrent jamais à la Morgue.
— Mais madame de Caronge avait au moins une femme de chambre.
— Celle-là a dû être mêlée plus ou moins aux canailleries de sa maîtresse, et elle se tiendra tranquille, de peur d'être inquiétée. II y a bien aussi une marchande à la toilette, la mère Langoumois, mais je me charge de lui faire la leçon. Elle ne dira que ce que je voudrai qu'elle dise.
Quant à M. de Charny, je suppose qu'il a déguerpi cette nuit, cornue vous l'aviez prévu, et si je suis
venu au rendez-vous que vous m^avez donné hier, c'est pour Tacquit de ma conscience, et aussi parce que je tenais à vous voir pour vous mettre au courant des événements de cette nuit.
— Vous vous trompez, mon cher. M. de Charny n*a pas quitté Paris, et il nous attend là-haut.
— Allons donc!
— C'est comme je vous le dis. Je viens de m*informer au Cercle. Il y est arrivé à dix heures, et il n'en est pas sorti. Je ne voulais pas l*aborder avant de m'étre abouché avec vous, et je ne voulais pas non plus quMl m'échappât. Je me suis donc mis en faction sur le trottoir, où je me morfonds depuis vingt minutes.
— Votre supplice va finir. Entrons. Âpprenez-moi seulement comment s'est passée votre soirée chez Gerfaut.
— Le mieux du monde. La fille a tout raconté à son père, et le père est entré dans une sainte colère contre le drôle qu'il avait accepté pour gendre. Il regrette de ne pas pouvoir le tuer de sa propre main, et il bénira ceux qui le tueront. Mademoiselle Gerfaut est plus calme, mais je vous réponds qu'elle est guérie à tout jamais da beau Philippe.
— Lui avez-vous parlé de Marcel Brunier?
— Oui. Et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'il sera bien reçu quand il se présentera. Son absence, hier soir, n'a pas été prise en mauvaise part. Je crois même qu'il a bien fait de ne pas venir. Mais je crois aussi qu'il fera bien de ne pas tarder.
— Je Fai vu ce matin. 11 n'attend qu'un mot de moi pour amener sa sœur chez Gerfaut. Mais parlons de M. de Charny. Comment ose-t-il se montrer au cercle
MArlGOT LA BALAFRÉE. 211
après ce qui s*est passé hier? Et quelle explication allonsnous avoir avec lui?
— Au point où en sont les choses, commença Buzançais, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, j*esp^re bien que nous n'allons pas lui faire Thonneur de le suivre sur le terrain.
— Je n'en ai pas la moindre envie, mais je suis d'avis qu'il nous faut le voir, à seule fin de renouveler l'ultimatum que nous lui avons posé. Cet homme ne doit pas rester à Paris. Et s'il est venu au rendez-vous, c'est qu'il n'a pas l'intention de partir.
— Tiens ! s'écria tout à coup Fertugue, voilà Auguste qui sort. Il sait peut-être quelque chose. Je vais l'interroger.
Et il appela d'un signe impérieux le valet de chambre, qui s'empressa d'accourir.
— Est-il vrai que le comte soit au cercle en ce moment? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit Auguste. Il est à la salle d'armes.
— Comment! à la salle d'armes! s'écria Fertugue.
— Oui, monsieur, répondit Auguste; il y prend une leçon. Un maître, attaché au cercle, vient tous les matins tirer contre qui veut. Il a peu de pratiques, car ces messieurs préfèrent le baccarat à l'escrime; mais aujourd'hui, par extraordinaire, il a eu de la besogne. Voilà deux heures qu'il ferraille avec M. le comte. Du reste, je crois que c'est fini, et qu'ils vont s'en aller déjeuner... chacun de son côté.
— Le comte ne t'a rien dit en arrivant?... Tu peux parler devant ces messieurs. Us savent ce qui s^est passé à Mcuilly.
— Ah! du moment que ces messieurs sont vos amis, je puis vous avouer que je viens de passer avec M. de Charny un mauvais quart d*henre. Il m'a traité comme le dernier des derniers. II m*a reproché de ravoir vendu... Vous savez bien que ça n'est pas vrai, car je n'ai pas touché un sou, et je n'ai cédé qu'à la force. Vous m'avez mis un pistolet sous le nez.
— II le fallait bien, et tu toucheras peut-être. Ça dépendra de toi. Si tu nous sers bien, et si tu es discret, on t'indemnisera.
— Je ne toucherai toujours pas les quinze mille francs que j'ai prêtés à ce farceur-là ; car il me fait Teffet d'être sur ses fins et de préparer un mauvais coup. Tant qu'il était avec sa bonne amie , je pouvais espérer. 11 lui a mangé des centaines de mille francs, et pourtant elle a encore de quoi le soutenir; mais elle l'a lâché.
— Qu'ea sais-tu?
— II ne s'est pas gêné pour me le dire, et il prétend que c'est moi qui en suis la cause, parce que je l'ai trahi. Canaille! va! Ha trop plumé la poule, et la poule s'est envolée. C'est pour ça qu'il est furieux. II parait que, hier soir, quand nous avons été partis, elle est sortie en le priant de l'attendre, et elle n a plus reparu. Il a posé toute la nuit.
— Alors, il ignore ce qu'elle est dsvenue?
— Oui, à moins qu'il ne mente, et c'est encore bien possible. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a emporté le magot, et qu'il n'espère pas remettre la main dessus, car le sommelier lui a présenté ce matin une note de deux cent cinquante francs, pour des vins fins envoyés à madame de Caronge, et il l'a envoyé paître, en lui disant d'aller se faire payer à Neuilly.
MAAGOT LA BALAFRÉE. 24^
— Qu'est-ce que ça prouve? 11 y demeure, à Neuilly.
— Il û'y demeure plus. Le sommelier y est allé, et il a trouvé la maison vide. La Caronge avait loué la baraque toute meublée ; elle Tavait louée pour un mois, et elle n'y est pas restée huit jours. La femme de chambre qui la servait a été renvoyée avant-hier. Quant à M. le comte, il n'avait là que son bonnet de nuit. Le déménagement n'a pas été long. Gharny est aux abois ; il va filer, et j'ai dans l'idée que, si vous tenez à le voir, vous ferez bien de vous dépécher.
— Tu es sûr qu'il n'est pas sorti?
— S'il était sorti, vous l'auriez vu. Le cercle n'a qu'une porte. Vous le trouverez à la salle d'armes, vous dis-je... vous savez qu'elle est à l'enlre-sol... du reste, les valets de pied vous y conduiront.
Mais, je vous le répète, monsieur, il n'y a rien à attendre de cet homme-là... il n'y a que des coups à gagner. Savez-vous ce qu'il est venu faire au cercle? 11 est venu pour essayer d'emprunter cinquante louis au gérant. Le père Cambron lui a ri au nez et se propose de le rayer aujourd'hui même de la liste des membres titulaires. Et il connaît son monde, le père Cambron. S'il croyait que le comte pût se relever, comme c'est arrivé tant de fois, il ne le renverrait pas.
— J'en suis persuadé, mais ce n'est pas à l'argent de M. de Charny que j'en veux. Il ne me doit que des explications, et je vais les lui demander, en présence de ces messieurs.
— Des explications sur ce qu'il a fait hier? C'est bien inutile, allez ! Il voulait épouser la petite, et il se vante de ne pas avoir perdu son temps pendant qu'il était seul avec elle.
244 MARGOT LA BALAFBÉE.
— Commenl! U ose...
— Il vient de me le dire, à moi, elil le dira à d'autres.
— Je Ten empêcherai bien.
— En vous battant avec lui?... mauvais moyen, monsieur. 11 est très-fort à Tépée. Je sais ça par le mattre d'armes qui a déjà tiré contre lui plus d'une Fois, et qu'il a boutonné souvent.
— On se battra au pistolet, grommela Buzançaîs.
— Ça ne me regarde pas, répliqua maître Auguste, mais mDi, messieurs, si j'étais à votre place, je ne risquerais pas ma peau contre celle de ce monsieur, et au lieu de m' aligner, je le dénoncerais tout simplement au commissaire de police.
— C'est bon, dit Ferlugue, je sais ce que j'ai à faire. Laisse-nous.
— Je m'en vais, monsieur. Mais permettez-moi de vous rappeler que vous m'avez promis une indemnité, et que si, par malheur, le comte vous tuait en duel...
— Il ne nous tuera pas tous les trois , interrompit Garnac, et je lui ai gagné dix mille francs qui me gênent. J'en ai dépensé une partie, mais il m'en reste assez pour vous allouer une récompense honnête. Vous viendrez demander, boulevard des Batignolles, Jean Carnac, élève de Gerfaut. Je ne me ferai pas tirer l'oreille. Mais, filez !
— Oui, reprit Fertugue, file et tiens ta langue. Nous n'avons que trop bavardé. Et je ne veux pas manquer notre homme.
Auguste se le tint pour dit et s'éloigna.
— Entrons! dit Fertugue, et jouons serré. Cette fois, si vous le voulez bien, c'est moi qui porterai la parole. Je ne sais pas encore ce que je fcrui. Cela dc^pendra de
MARGOT LA BALAFRÉ£. 2i5
TatUtuck de Charny; mais, quoi que je fasse, je compte que vous ne me contrecarrerez pas.
— C'est enteadu! s*écria Biizançais. On se battra ou Ton ne se battra pas, suivant ce que vous déciderez.
— Approuvé! ajouta Carnac. Seulement, je préfèrerais qu'on se battit.
— Moi pas, grommela Fertugue. La vie de Charny ne vaut pas celle d*un de nous trois.
— D'accord, mais ce serait si commode de liquider la situation en l'expédiant aujourd'hui dans l'autre monde ! Margot y est déjà. Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas et qui ne parlent pas.
— Vous oubliez, mon cher, qu'un duel ferait du bruit, quel qu'en fût le résultat. Les témoins du comte ne se croiraient pas, comme nous, obligés de se taire sur les <;auses de la rencontre.
— Je me demande où il en trouverait, des témoins.
— Oh! il saurait bien dénicher, pour lui en servir, deux coquins de son espèce. A Paris, les gens tarés se soutiennent entre eux.
— 11 y aurait peut-être un moyen de se passer de témoins.
— Pour ma part, je ne le vois pas.
— En ce moment, je ne le vois pas non plus, mais en cherchant bien... allons toujours... nous nous inspirerons des circonstances.
Ils causaient ainsi en montaut Tescalier du Cercle. A Ventre-sol, ils rencontrèrent le maître d'armes qui s'en allait. Fertugue, qui le connaissait de vue, lui demanda si M. de Charny était encore là, et sur sa réponse affirmative, il ouvrit la porte de la salle, et il entra, suivi de près par Carnac et par le docteur Buzançais.
Le beau Philippe avait ôlé son masque, mais il était encore en veste d'armes, et il esquissait des dégagements et des parades avec le fleuret qu'il tenait à la main.
En voyant apparaître le triumvirat qui lui avait déclaré la guerre, il fit assez bonne contenance.
— Ah! vous voilà, monsieur, dit-il en s'adressant à Fertugue. Je m'habillais pour aller vous attendre au parloir du Cercle. Mais j*avais le droit de compter que vous viendriez seul.
— Mes deux amis ne seront pas de trop, répondit froidement le peintre. Ils ont assisté à notre premier entretien. Ils doivent assister au dernier.
— Si c'est en qualité de témoins, je ne m'y oppose pas, quoique cette façon de procéder soit tout à Fait inusitée. Je constituerai les miens dans la journée, et, ce soir, ils s'aboucheront avec ces messieurs. Nous pourrons en finir demain matin.
— Pardon, monsieur... vous semblez croire qu'il s'agit d'arrêter les conditions d*un duel entre vous et moi. Je vois même que vous venez de vous préparer à une rencontre à l'épée. Mais je ne suis pas décidé à vous faire l'honneur de croiser le fer avec vous.
— Oh! pas d'insolences, s'il vous plaît. Je vous ai dit hier tout ce que j'avais à vous dire. Mes résolutions n'ont pas changé. Si vous vous avisiez de répandre les calomnies dont vous m'avez menacé, je parlerai, et je ne ménagerai ni votre protégée ni son père.
— Qu'osez- vous dire? demanda Carnac en marchant vers M. de Charny.
— Ce n'est pas à vous que j'ai affaire, répliqua dédai* gneusement Philippe. Je m'adresse à M. Fertugue, et je lui déclare que je ne crains pas plus les accusations men-
soDgères qu'il porterait contre moi que je ne le crains lui-même sur le terrain. S'il m'attaque, je lui rendrai coup pour coup, et ce ne sera pas ma réputation qui souffrira le plus dans ce combat.
— En effet, elle n'a rien à perdre, dit Fertugue sans s'émouvoir, et celle de mademoiselle Gerfaut est intacte. Mais je ne vous conseille pas d'engager la lutte. Vos pro« pos n'entameront pas l'honneur d'une jeune fille qui n'a eu à se reprocher qu'une imprudence, et nous avons lc<i mains pleines de preuves qui vous feront condamner en cour d'assises. Je veux bien vous épargner encore... à certaines conditions... mais si vous] ne les acceptez pas...
— Ah çà, est-ce que vous allez recommencer la scène que vous m'avez faite l'autre jour, dans la salle de billard?
— Non. Ce jour-là, je vous al accordé un délai. Ce. délai est expiré, et maintenant j'exige des garanties. J'exige que vous signiez un engagement de disparaître et un aveu complet de vos crimes. Je ne produirai pas cet écrit, si je n'eutends plus parler de vous, mais je le garderai pour m'en servir, si vous manquez à nos conventions.
— Alors, dit ironiquement le comte, je n'ai qu'à me déclarer coupable de vol, d'assassinat... de quoi encore?... Ah! de rapt... Faut-il aussi que je certifie que madame de Caronge, ma complice, a aveuglé votre ami Gerfaut?
— C'est inutile, répliqua l'élève de la nature. Celle-là s'est Fait justice en avalant du vitriol.
— Que signifie cette plaisanterie? demanda M. de Charny d'un ton qui ne s'accordait guère avec la pâleur de son visage.
— Je ne plaisante pas, répliqua froidement Carnac. Margot a terminé sa carrière. Vous Tavez, parait-il, attendue toute la nuit. Ne {^attendez plus. Elle ne reviendra jamais. Et si vous tenez à savoir ce qu'elle est devenue, transportez-vous à la Morgue. Elle y est. Vous pourrez la reconnaître, si le cœur vous en dit, et même réclamer les valeurs qu^on a trouvées sur elle. Mais je doute qn*on vous les rende.
— L'auriez-vous assassinée? balbutia Philippe, visiblement décontenancé.
— Pour qui me prenez-vous? Cest bon pour vous d'assassiner... et encore vous n*opérez pas vous-même... Marie Bracieux a été pendue par un scélérat que vous avez payé pour faire cette besogne, qui aurait sali vos mains de gentilhomme. Madame de Caronge, votre digne associée, avait plus de courage que vous. Elle est venue, hier soir, rue Labat, dans la louable intention de brûler les yeux à mon ami Marcel Brunier et à sa sœur. C'est vous peut-être qui Ty aviez envoyée... Non?... tant mieux, car mal lui en a pris. Elle les a manques ; elle a reçu de fortes éclaboussures de vitriol, et comme elle tenait beaucoup à sa figure qui était son gagne-pain et le vôtre, monsieur le comte... elle n'a pas voulu survivre à la perte de sa beauté. Elle a vidé bravement une pleine fiole d'acide sulfurique, et elle est morte pendant qu'on la portait à rhôpital, morte sans avoir le temps de se confesser au commissaire de police, qui ne sait même pas son nom, car en fait de papiers, elle n'avait sur elle que des obligations de la ville de Paris et des billets de banque.
Donc, on ne vous inquiétera pas à cause d'elle. A quelque chose malheur est bon, conclut ironiquement Carnac.
L^attilude du comte de Churny.peadant que l'élève de Gerfaut lui tenait ce discours, était curieuse à observer.
Evidemment, il ignorait la fin tragique de Margot la Balafrée, et il ne doutait pas de Texactitude du récit de Carnac. Cette mort lui portait le dernier coup. H n'avait plus rien à espérer ni à craindre de sa complice. Elle ne pouvait plus le trahir, mais il restait sans ressource, seul contre trois hommes déterminés qui avaient juré de le forcer à disparaître. Et il se demandait s'il fallait céder, renoncer à la lutte, partir, s'en aller dans un de ces pays lointains où vont échouer les viveurs ruinés et deshonorés, ou bien s'il valait mieux tenir jusqu'au bout et se venger avant de tomber.
11 avait soif du sang de ceux qui venaient de le réduire aux dernières extrémités, et il était résigné à mourir, pourvu qu'il pût en tuer un -, mais consentiraient-ils à se battre? Il ne l'espérait guère, et il cherchait un moyen de les y contraindre.
Acculé à la muraille de la salle d'armes, il les regardait comme un loup forcé regarde les chasseurs avant de se jeter sur celui qui le serre de plus près.
— Vous voyez bien, monsieur, qu'il faut signer cet écrit, reprit Fertugue en tirant de sa poche un papier qu'il lui présenta. Vous pouvez le lire avant d'y mettre votre nom. C'est dur d'en venir là, mais c'est encore moins dur que d'être condamné aux travaux forcés à perpétuité. Et vous le serez si vous ne signez pas, car je n'aurai pas pitié de vous.
Philippe de Charny prit l'écrit que Fertugue avait rédigé à loisir, et dans des termes d'une précision désespérante, le lut rapidement et le déchira en quatre morceaux, qu'il jeta aux pieds de C:irnac, d'un air de défi.
— Je regrette que vous ii*ayez pas amené aussi M. Bru- Dier, dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine.
— Pourquoi? demanda sèchement Fertugne, M. Brunier n*est pas en cause.
— Parce que je veux vous tuer tous, et qu*il m'eût été agréable de commencer par lui.
— Nous tuer, c^est facile à dire, ricana Télëve de Ger- Faut. Je sais bien que vous venez de prendre une longue leçon d^escrime, et que vous devez avoir étudié de jolies bottes secrètes. L'assaut a été si chaud que vous avez cassé trois fleurets, en comptant celui que vous tenez encore à la main. Mais vous oubliez qu'un honnête homme ne se bat pas contre un coquin.
En cassant ainsi les vitres, Carnac avait son plan : un plan que lui avaient suggéré le hasard qui les rassemblait dans une salle d'armes isolée, et la vue de deux fleurets brisés que le maitre, pendant la séance, avait jetés sur le plancher.
Carnac les poussait du pied, sans cesser de regarder en face M. de Charny, qu'il venait de provoquer grossièrement.
Le comte devint livide, mais il ne bougea pas.
^ Monsieur, dit Fertugue, vous ne sortirez pas d'ici. Mes amis vont veiller sur vous, pendant que j'irai prévenir le commissaire de police que nous tenons le complice de la misérable femme qui a tué Marie Bracieux.
C'est vous qui l'aurez voulu.
— Allez! répliqua Philippe de Charny. Je l'attends pour lui dire que j'ai été, hier soir, pendant un quart d'heure, Tamant de mademoiselle Gerfaut.
— Vous en avez menli! s'écria Carnac.
La riposte ne se fit pas attendre! Le comte se jeta sur rélève delà nature et le souffleta.
Carnac l'avait cherché, ce soufflet. C'était le prétexte sur lequel il comptait pour en venir à ses fins. Mais il ne Teût pas plutôt reçu qu'il se laissa emporter par la colère. il sauta à la gorge du comte, et peu s'en fallut qu'il ne l'étranglât.
Quand on a du sang dans les veines, on ne supporte pas tranquillement qu'on vous frappe au visage, et il n'y a pas de flegme qui tienne dans ce cas-là.
M. de Charny avait compté là -dessus. Comme Carnac^ il voulait à tout prix se battre, mais il n'avait pas prévu que son adversaire commencerait par se ruer sur lui.
Et puis, il voulait un combat en règle, sur un terrain choisi, en présence de quatre témoins, tandis que Carnac avait un autre dessein.
Fertugue, qui ne voulait de duel d'aucune sorte, s'empressa d'arracher le beau Philippe aux robustes mains de l'élève de la nature.
Ce ne fut pas sans peine. Carnac, furieux, ne>aisonnait plus et oubliait complètement le plan qu'il avait co
11 céda pourtant, et lâchant M. de Charny, jl le colla d'une vigoureuse poussée contre le mur de la salle.
— Ah! tu veux te battre, gredin! cria-t-il, en lui montrant le poing. Eh bien! tu te battras, et plus tôt que tu ne penses.
— Dans une heure... au Vésinet! balbutia le comte, qui n'avait pas encore repris sa respiration, après la terrible étreinte qu'il venait de subir.
— Allons donc ! vous décamperiez si je vous laissais sortir, et je tiens à vous crever la peau. C'est ici qu'il faut en découdre.
— Y penscz-voas, mon cher? demanda Fertugue.
— Un peu, que j*y pense. Je viens de recevoir une gifle... je ne veux pas l^emporter. Une joue souffletée, ça se lave avec du sang, séance tenante. Et je vais vous montrer que rien n'est plus facile.
Carnac se baissa, ramassa un des fleurets brisés qui étaient restés sur le plancher après Tassant, et dit àPiiilippe de Charny :
— Celui que vous tenez est cassé aussi. Les armes sont égales. En garde, monsieur le comte.
— Ici! vous êtes fou! dit le gentilhomme.
— Et vous, si vous refusez, c'est que vous êtes un lâche. Il y a cent ans, vos nobles ancêtres, quand ils se prenaient de querelle dans la rue, dégainaient sous un réverbère-, vous pouvez bien vous aligner dans une salle d'armes. En garde, vous dis-je.
M. de Charny n'obéit pas à cette injonction, mais il ne jeta pas son fleuret. 11 hésitait.
— Qui vous retient? reprit Carnac d'une voix vibrante. Votre fleuret est d'un pouce plus long que le mien, et la cassure est plus en pointe. Vous êtes en gilet d'armes, et moi, je suis en veston. Ça m'est égal. Je vous permets de garder votre pelure de cuir. Je suis habillé de gros drap, et je resterai comme je suis. Vous aurez donc tous les avantages, puisque vous venez de prendre une leçon.
— Raison de plus pour que je n'accepte pas une proposition extravagante. Vous oubliez d'ailleurs que je n'ai pas de témoin.
— Mon ami Buzançais vous en servira. Et comme il est médecin, il vous pausera, si vous êtes blessé.
— J'ai déjà eu Thonncur de soigner monsieur le comte, dit d'un ton railleur le docteur chevelu.
MARGOT LA BALAFRÉï:. 2û3
L'ancien amant de Marie Bracieux tressaillit à cette allusion, qui lui rappelait que son passé le mettait à la discrétion de ses adversaires. Il n'apercevait plus de moyen de leur échapper, et, confiant dans sa supériorité à r escrime, il se croyait sûr de tuer celui qui croiserait le fer avec lui. Il se disait :
— Après un duel dans de pareilles conditions, les autres n'oseront pas me faire arrêter. Mais ce n'est pas à ce sculpteur que j'en veux le plus.
Fertugue intervint en disant :
— Mon cher Carnac, votre idée n'a pas le sens commun. M. de Ciiarny vient de rompre la trêve que nous lui avions accordée. Il ne nous reste plus qu'à le livrer à la justice. Vous ne devez pas vous battre.
— Vous en parlez bien à votre aise, mon cher; vous n'avez pas reçu de soufflet, vous... et ma joue est encore chaude. Je veux me venger moi-même.
— Ici!... ce serait absurde. Songez donc que nous sommes dans la salle d'armes d'un cercle dont tous les membres et même tous les domestiques peuvent entrer.
— C'est juste. Buzançais, fais-moi le plaisir d'aller fermer la porte à clef et au verrou. Comme ça, nous ne serons pas dérangés.
Le docteur s'empressa de faire ce que son camarade lui demandait.
— Vous voyez, mon cher Fertugue, reprit Carnac, que Buzançais m'approuve... et je vais vous rassurer sur les suites de l'affaire. Nous allons convenir que si l'un des combattants est ta^ ou blessé, nous dirons que c'est un simple accident... que nous avons commis l'imprudence de ferrailler avec des fleurets démouchetés, et que ce jeu a mal fini. On nous croira d'autant mieux que