‹ Marguerite Chalis et la légende de Clotilde de SurvilleChapitre 23 sur 25 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

Mon cher compatriote,

Je vous renvoie ci-joints les extraits du Manuale notarum...

Ces documents, dont l'authenticité est indéniable, sont de nature à hâter la fin du procès littéraire soulevé, au commencement de ce siècle, par la publication des poésies de Clotilde. Dès leur apparition, vous le savez, les princes de la critique ne virent en elles qu'un pastiche; ils déclarèrent qu'elles étaient l'œuvre d'un faussaire, et la cause sembla jugée sans appel.

Il en a été autrement : la question, de nouveau soulevée en ces derniers temps, est aujourd'hui, plus que jamais, agitée dans notre Ardèche. Elle se présente sous deux aspects, entre lesquels il existe une grande connexité, et qu'il est difficile de considérer séparément : c'est, d'une part, la personnalité poétique; de l'autre, la personnalité civile et familiale de Clotilde.

Ne croyez pas, mon cher compatriote, que je veuille intervenir dans le débat. J'ai publié, en 1859, un roman sur Clotilde de Surville, et j'ai perdu le

droit de faire de la critique historique à son sujet ; on pourrait me dire avec raison : « Vous avez montré une Clotilde de fantaisie ; gardez votre fiction, elle n'a rien à voir dans ce procès d'histoire. » Je veux seulement constater l'état de la question? avant de vous faire connaître mon opinion sur la portée des énonciations contenues dans le Manuale notarum de mon vénérable confrère du xve siècle.

En 1863, M. le comte de Watré, représentant, par les femmes, du marquis de Surville que plusieurs considèrent comme l'auteur du recueil édité par Ch. Vanderbourg, eut occasion — à propos de mon roman, qui l'intéressait par son titre et son sujet — de soumettre à M. A. Macé, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Grenoble, la question des poésies publiées sous le nom de Clotilde de Surville. M. Macé ne croyait point alors à leur authenticité. Une étude sérieuse de la question modifia son opinion : sans méconnaître les retouches et les corrections qu'une main indiscrète avait fait subir I . il pensa qu'elles n'étaient point

m faussaire.

M. '• r point le premier venu : on ne peut

mettre en Q talent de critique et d'écrivain,

et la position qu'il occupe à la Faculté de* lettres Je Grenoble donne à s .-s jugements une incontestable autorité. Un article de lui sur les poésies de Clotilde parut, bientôt nu i- Journal de l'In-

slruction publique, et produisit assez de sensation parmi les lettrés pour que son auteur fût prié d'en élargir le cadre et d'y faire entrer in extenso toute la correspondance de Vanderbourg et de nouveaux renseignements acquis depuis lors. M. de Watré, obéissant à un sentiment facile à comprendre, s'associa vivement à cette pensée. Il fut convenu entre lui et M. Macé que ce travail fournirait la matière d'un volume dont la publication ne se ferait pas longtemps attendre. Malheureusement les occupations graves et nombreuses du savant professeur retardèrent la composition de Fouvrage. M. de Watré m'annonçait, l'année suivante, qu'il était à peu près terminé, mais qu'il manquait encore à M. Macé des renseignements sur la famille de Surville, et me demandait si je ne pourrais pas en trouver dans les archives des notaires de Vallon. Mes recherches furent inutiles. Je dus me borner à préciser à M. de Watré les traditions locales se rapportant au souvenir de Clotilde. Je lui affirmai qu'un vieillard octogénaire de Vallon, M. Peschaire-Florian, maintenant décédé, m'avait dit maintes fois qu'alors qu'il était tout enfant, une de ses tantes qui datait du xvme siècle lui récitait des vers attribués à une châtelaine du nom de Clotilde de Surville. Ce témoignage oral, que M. Macé rapporte dans son ouvrage, a été confirmé par M. Jules Ollier de Marichard, notre fervent et laborieux archéologue vallonnais, neveu dudit M. Peschaire-Florian.

Même en tenant pour inventés à plaisir les détails biographiques consignés dans la préface du recueil de Vanderbourg, on doit conclure du fait précité qu'il a existé, longtemps avant la publication de ce recueil, une femme poëte, appelée Clotilde de Surville, dont les vers étaient connus dans le Vivarais.

L'honorable M. de Watré n'a pas eu la satisfaction de voir publier le plaidoyer de M. Macé : l'ouvrage n'a paru qu'après sa mort. C'est de cette publication que date le bruit qui s'est fait au sujet des s de Clotilde.

(Après avoir parlé Mes récents opuscules de M. Villedieu et de M. Vaschalde, la lettre continue ainsi : )

Voilà Clotilde en face de la critique. Voyons-la maintenant par-devant notaire.

(. urne l'indique son titre, le Monnaie notarum

d'Antoine de Brioo est écrit en latin. C'était, à cette

époque, la langue des actes civils aussi bien que des

canoniques ; il avait sur l'idiome national, en

ition, l'avantage d'être une langue

• les Je Me de Brion, il est

loin de re\êtir une forme cicéronienne : ce plus que du latin de notaire, mais un latin si complaisant qu'il se plie a tra : DOOM Je personnes, même Jes noiiiK Je choses, par dei vocable* impossibles et absolument Inédits.

1 et m'émeut dans ces protocoles,

la manifestati itiment religieux dont ils

92 MARGUERITE CHAHS.

portent l'empreinte. On n'y trouve pas un seul acte important qui ne soit fait au nom du Seigneur et précédé d'une invocation à la sainte Trinité. Nos ancêtres n'avaient pas comme nous l'habitude de se passer de Dieu; ils ne craignaient pas d'affirmer leur foi. Or je remarque qu'à cette date les Anglais, devenus maîtres de nos plus belles provinces, furent chassés par une jeune fille qui disait avoir mission de Dieu. Aujourd'hui, pareillement, l'étranger détient et foule notre sol, mais je cherche en vain Jeanne d'Arc...

Le testament de Florence Chalis nous transporte en plein moyen âge, bien qu'à cette date le moyen âge approchât de sa fin. Il ne contient pas moins de seize legs pour des œuvres pies, faits au profit d'églises, de couvents, de chapelles, de confréries, d'hospices, de maladreries, etc., les uns en argent, monnaie de Tours, denarii Turonenses ; les autres en pain, vin, sel, huile, cire et en effets de literie.

Après une interminable kyrielle de legs particuliers, Me de Brion formule, avec une satisfaction visible, l'institution d'héritier, faite par la testatrice au profit de sa bien -aimée et très -chère nièce, Marguerite, dilectam et carissimam nepotem Margaritam.

Vous remarquerez que, dans la copie de ce testament, les noms des témoins sont placés par échelons et par rang de prééminence. Il en est de même dans la copie du contrat de mariage. De nos jours

encore, bien que le niveau soit l'emblème du droit moderne, si vous compulsez les signatures apposées sur un acte public, vous constaterez des préséances de plume contre lesquelles il serait parfaitement inepte de réclamer, parce que, si l'égalité civile est un principe, les inégalités sociales sont un fait.

Le contrat de mariage de Marguerite est la pièce importante, décisive; elle me fait l'effet d'un obus tombant sur la préface de Vanderbourg. Chaque partie y a son notaire. Me Antoine de Brion tient pour Marguerite et Ma Louis RirTard pour Bérenger. On voit tout d'abord que, dans cette lutte à main plate, l'avantage est du côté du notaire de la future : il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur les conventions du contrat. Mais procédons par ordre.

Quelleénigme pour les commentateurs qucl'emploi du mot mulier, appliqué à la future, si le texte de

Jition de legs ne leur apprenait que Marguerite était veuve d'un premier mari ! Bien que l'expression mulier, considérée par opposition au mot vir, s'applique à toute personne du sexe féminin, il est certain qu'au : irtout on ne s'en ser-

vait que pour désigner une femme ma -euve.

On peut citer, à l'appui de cette règle, le Dfl suivant de saint Thomas d'Aquin, tiré Je soi,

(et quatre Évangiles (M., ch. u «< mulieres enim proprie cor untur. >» Voici

ent le traducteur de saint Thomas interprète

9+ MARGUKRI T E CHALIs.

ce passage : ((femme (millier) signifie dans son sens propre celle qui a été... » Vous devinez le mot, n'est-ce pas? tant mieux, cela me dispense de l'écrire.

C'est donc à bon escient que Me de Brion s'est servi de l'expression honestam mulierem pour désigner Marguerite Chalis. Il ne pouvait en dire moins, mais il eût pu en dire davantage en mentionnant son état de viduité et le nom de son premier mari. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait? Sans être dans le secret des inspirations de mon confrère du temps jadis, je le tiens pour un maître homme et des plus avisés. Si dans cet acte, où l'individualité de la future se trouve suffisamment établie d'ailleurs, et où il eût été heureux de pouvoir qualifier Marguerite de virgo ou de puella, il a évité d'écrire le nom et d'évoquer le fantôme de Raymond du Bois de Barrés, c'est par un sentiment de délicatesse qui lui fait le plus grand honneur : peut-être se rappelait-il que le philosophe Athénagore a défini le convoi : un honnête adultère.

Disons un mot de Bérenger de Surville : nous voyons qu'il appartenait au diocèse de Nîmes. Je mentionne pour mémoire qu'il existe présentement, à Nîmes, une famille de Surville, qui est une des plus notables et des plus considérées du Gard.

Examinons maintenant les clauses du contrat. Les futurs adoptent le régime dotai, cela va de soi. Seulement la prudente Marguerite se réserve la libre

disposition des biens qu'elle possède dans les localités de Rochemaure et de Sceautres. Il est convenu, en outre, qu'aussitôt le mariage accompli, « copulato matrimonio, » l'époux viendra dans les biens et le patrimoine de l'épouse, soit à Privas, soit à Vessaux, et qu'il sera tenu d'y fixer son domicile personnel et d'y entretenir son foyer, « larem fovere » ; quant aux biens dotaux et au patrimoine de ladite épouse, il sera tenu de les régir, gouverner, cultiver bien et honnêtement, « probe », et de ne pas les détériorer, etc.

Peste! quel luxe de précautions, et comme toutes ces r sont obligeantes pour Bérenger de

Surville!

Suit la stipulation d'un gain de survie de cent écus d'or au profit de celui des époux qui mourra rnier, au cas où il n'existerait pas d'enfants légitima (?) issus dudit maria:: propos de

cette donation, la future, qui, d'après la loi romaine, n'est majeure qu'imparfaitement, attendu qu'elle flotte entre la vingtième et la vingt-cinquième année, déclare renoncer au bénéfice de minorité.

Ah! la bonne ga ger de Surville,

M Marguerite pou. .une lés^Je

. le contrat !

Il est convenu ensuite que la future sera tenue

lui-ci aura

appo: , propre avoir dans lus biens et patri-

ladite future \ Évident et l'uti-

ÇÔ MARGUERITE CHALIS.

lité desdits biens, et pas autrement : c'est-à-dire que les dépenses d'agrément ne sont pas comprises dans cette reconnaissance et dans la restitution qui doit s'ensuivre. En outre, Bérenger s'obligea affecter vingt-cinq moutons d'or à l'achat de bijoux pour la future, desquels celle-ci disposera suivant son bon plaisir, dès à présent et à jamais; il devra lui fournir aussi des vêtements de noces bons et en rapport avec la condition personnelle des futurs époux.

Elle n'oublie rien, la jeune veuve ! Et qu'on ne dise pas qu'Antoine de Brion en a fait à sa guise ; Marguerite a dû bien comprendre l'économie de ces diverses dispositions; il n'était pas besoin p)ur cela qu'elle eût beaucoup d'intelligence et de culture.

Voici venir en dernier lieu un personnage qui ne fait pas grand bruit, mais qu'on peut considérer à bon droit comme l'inspirateur et le négociateur du mariage. C'est le révérend Antoine Jourdan, prieur de Vessaux, oncle du futur, auquel il fait donation entre-vifs de cent moutons d'or payables à réquisition, avec intérêt.

Et maintenant, mon cher compatriote, que conclure à l'égard de Marguerite Chalis ? Honorable dame, « honesta mulier », suivant l'expression de mon confrère, je n'y contredis point; mais pratique et réaliste à l'égal d'un homme d'affaires, je le maintiens. Ce n'est pas elle qui, par excès de tendresse, avalera, comme fît Artémise, les cendres de son conjoint prédécédé. Il importe peu qu'elle fût posi-

tive par nature ou par tradition de famille, à l'exemple de sa tante Florence, laquelle avait enterré deux maris et avait dû s'en bien trouver au point de vue des héritages. Rien, chez elle, ni les goûts, ni les sentiments, ni le caractère, n'appartient à l'épouse-mère, à la touchante et sublime trouveresse qui a fait jaillir du fond de son cœur YHéroïde à Bérenger, les Verselets à mon premier-né. et le Chant royal à Charles VIII. Sans parler des contradictions biographiques, maintenant avérées, je ne puis voir dans la Marguerite Chalis du Manuale notarum, l'incarnation de notre idéale Clotilde de Surville.

N'êtes-vous pas du même sentiment?

Mais qui donc alors bénéficiera de cette gloire en Je n'en sais rien. Je me borne à faire des vœux pour que ce soit une muse ardéchoise; le ciel poétique de notre cher Vivarais n'est point assez resplendissant pour qu'il puisse, sans un irréparable don. :drc sa plus brillante étoile. Jusqu'elle ne lui sera point ravie.

Je ne terminerai pis cette lettre sans vous féliciter de prendre, malgré vos occupations incess une part active à l'examen d'une foule de questions qui intéressent notre province natale...

Recevez, etc.

Villàrd, ancien notaire.

Vallo i | ni 1873 .

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