‹ Marguerite Chalis et la légende de Clotilde de SurvilleChapitre 24 sur 25 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DE M. JULES BAISSAC

Sur les poésies de Clotilde de Surville.

Mon cher monsieur Mazon,

Vous m'avez exprimé le désir d'avoir mon avis sur l'âge des poésies attribuées à Clotilde de Surville. Cet avis, auquel vous me faites l'honneur d;attacher quelque prix, ne sera pourtant que le mien, quelque chose, par conséquent, de tout à fait personnel et d'entièrement discutable. Je ne vous le donne, du reste, que comme tel, vous laissant, bien entendu, la liberté de le traiter comme bon vous semblera.

Je ne toucherai point, si vous le voulez bien, à la personne de Clotilde, dont je veux même paraître ignorer l'histoire. Ce n'est pas de l'âge de l'auteur, en effet, que vous m'avez demandé de m'occuper, mais de celui du recueil qui porte son nom. Je n'ai donc à examiner la question qu'au point de vue de la forme de la pensée, d'abord, et puis au point de vue de la langue, sous le double rapport littéraire et philologique.

Pour ne pas vous faire attendre mes conclusions,

je vais vous dire tout de suite ce qui demeure à mes yeux très-nettement établi. Le fait que je tiens pour démontré, c'est que les poésies publiées en l'an XI par Ch. Vanderbourg sous le nom de Clotilde de Surville et celles que MM.de Roujoux et Ch. Nodier ont fait paraître sous le même nom en 1827 sont des œuvres relativement modernes, qui ne peuvent guère remonter plus haut que le dernier siècle. Fort belles incontestablement pour la plupart, quoique parfois entachées d'un peu de recherche et d'afféterie sentimentale, ce qui semblerait bien, en effet, trahir une origine féminine, ces poésies ne sauraient, pour le tour de la pensée comme pour la langue, être raisonnablement attribuées à l'époque qu'il a plu aux éditeurs de leur assigner. Ni la pensée ni la parole n'avaient, au xve siècle, la forme que nous voyons est ce dont je vais essayer de vous convaincre. Si j'y réussis, la conséquence à tirer sera tout naturellement celle que je viens d'énoncer.

Avant d'arriver à l'état de précision logique où elles sont parvenues depuis, les langues déformées du latin, que l'on appelle aussi néo-latines, ont toutes débuté par un autre beaucoup moins défini. Il serait même facile de démontrer que cette Indéfinité de la pensée est un des traits qui caractérisent, dans toutes les langues, leur période embryonnaire et aussi, quoique dans des conditions moins vagues, les premiers degrés de leur développement; mais cela m'entraînerait fort au delà des limites de

ÎOO MARGUERITE CHALh.

notre sujet. Je me bornerai donc aux seules indications que je crois nécessaires pour vous faire saisir ce que je viens d'énoncer. De ces indications doit, d'ailleurs, ressortir l'évidence de la thèse posée plus haut.

Vous vous rappelez les exercices de grammaire qu'on appelle des analyses logiques. Ces exercices, ont, comme vous le savez, pour objet de préciser l'ordre dans lequel les idées se succèdent, non point dans l'esprit du sujet, mais comme termes de la proposition et suivant la priorité abstractive des unes relativement aux autres. La proposition est prise comme quelque chose de purement extérieur, indépendamment de l'ordre de conception des idées proprjment dites, et l'on en détache les divers membres, pour les étudier d'abord séparément et puis dans les rapports où ils se trouvent entre eux. Il résulte de ce double travail de décomposition par l'analyse et de recomposition une phrase dite logique, où le sujet est premier, le verbe second et le complément tout à fait dernier. Or, les langues dans lesquelles la proposition suit habituellement cet ordre sont qualifiées d'analytiques. Le français actuel et la plupart des langues modernes, toutes plus ou moins transformées par un travail latent de réaction, sont plus ou moins aussi analytiques. Mais le latin, comme le grec, était loin d'avoir ce caractère. L'ordre de la proposition, dans ces dernières langues, n'est nullement un résultat de l'analyse.

ainsi que vous avez pu vous en convaincre. La réaction de la pensée est, en effet, pour très-peu dans cet ordre. Les termes ne se suivent point ici selon le système de progression dont je viens de parler et qui consiste à énoncer les idées sous forme sérielle, suivant une certaine filiation abstractive. En grec, comme en latin, ce n'est point la priorité de raison d'une idée par rapport à l'autre qui détermine la place que cette idée -doit occuper dans la phrase.' Non : ici tout est plus simple.

Comme le point de vue que je développe est peut-être nouveau et que, d'ailleurs, les explications dans lesquelles je suis obligé d'entrer, quoiqu'un peu abstraites, doivent éclairer ma thèse et en faire ressortir toute la vérité, vous ne trouverez pas mauvais que j'y insiste. Ne croyez pas que je sois hors de la question : j'y suis, au contraire, tout à fait, et même dans ce qu'elle a de plus intime. Vous vr.us en apercevrez plus loin. Continuez donc, je vous prie, à me lire, sans vous préoccuper outre mesure de ce que viennent faire, dans une étude sur les poésies dj Clotilde de SurvilL-, le grec, le latin et tout le matériel dj la linguistique.

Jis donc que, dans lei langliei classiques, la phrase n'est point le résultat ou le fruit d'un travail d'analyse de la | in •. 1 1 l'ordre de la proposition ne repi oralement

a sensation elle-m Ile qu'elle

.t une image, an tableau, Un

exemple vous fera saisir cela, en vous donnant en même temps la clef de l'inversion grecque ou latine. On croit assez communément que cette inversion est tout à fait arbitraire, sans lois, sans principes. Qu'elle n'ait pas de lois précises, rigoureusement définies et d'un caractère absolu, c'est ce que je suis tout disposé à accorder ; mais elle a incontestablement ses principes, ainsi que va vous en convaincre l'exemple que je viens de vous promettre.

Si je vois une femme faire l'aumône à un pauvre, la première chose qui me frappe, c'est évidemment le fait de l'aumône en elle-même, qui constitue le caractère tout particulier du tableau qui a fixé mon attention. L'aumône est donc ici la première impression que je reçois. Je la reproduis par conséquent la première, en la faisant suivre immédiatement du verbe ou terme de l'action, qui tire de sa généralité et complète, en la spécialisant, l'action offerte à mes sens. Puis viennent le sujet ou agent et en dernier lieu ce que nous appelons le régime indirect. J'ai de la sorte, dans cet ordre de choses, la phrase suivante :

Eleemosynam dat millier pauperi.

Un peintre, qui aurait à représenter le même fait sur la toile, éclairerait évidemment d'un jour tout particulier et mettrait sur le premier plan la main qui distribue l'aumône plutôt que celle qui la reçoit.

MAKGUKRJIE CHALIï. lOj

Un autre exemple, dont j'emprunte le sujet, d'ailleurs fort connu, au vme livre de V Enéide, vers 596, complétera ma démonstration.

A la vue d'un cheval au galop, dont le sabot bruyant fait voler la poussière derrière lui, la première chose qui frappe, parce qu'elle constitue ici encore le caractère spécial du tableau, c'est le galop lui-même et la poussière qu'il soulève, puis vient le terme affirmant l'action, qui n'est qu'un complément lexique, et en dernier lieu se placent ceux qui expriment le mode de cette même action et le lieu où elle s'exerce, deux aspects tout à fait secondaires de l'image que j'ai sous les yeux. La reproduction de ce tableau dans l'ordre où mes sens se trouvent affectés doit donner, en conséquence, la phrase suivante, qui est, en effet, le vers mêm. gile :

Quadrupedante putrem sonltu quatit ungula campum.

A l'origine, avant que les flexions grammaticales fussent venues déterminer le caractère propre parties du discours et les rapports des mots entre eux, de manière à relier

tous les membres de la phrase dans un même tableau et a présenter un ensemble qui fût un et ha monique, la p: tait même qu'une série

d'hiéroglyphes qui reproduisaient lasens.ition décom-

! dans l'ordre rigoureux des impressions 1. Mais ici : : me démonsti

| mrrait nous reporter bien avant le déluge.

IO4. MARGUERITE CHALI\

Qu'il me suffise de vous avoir indiqué le principe, et laissez-moi continuer mon exposé.

Toutes les constructions grecques ou latines ne reproduisent pas d'une manière aussi rigoureuse l'ordre que je viens de dire; mais cela tient à ce que, devant un tableau un peu général, il est rare que la nature des impressions produites soit la même pour tous. Tel détail ou tel aspect, qui affecte l'un d'une manière, suivant le jour où il est placé, la situation présente de son esprit, le degré de sa sensibilité ou la prépondérance de tels de ses sens, ne paraîtra aux yeux d'un autre qu'au second plan ou même comme accessoire.

Eh bien ! mon cher ami, l'ordre que je viens de vous indiquer ne s'est point transformé aussi brusquement que l'on paraît le croire, en passant du latin classique à la basse latinité et de celle-ci aux langues déformées du latin. Non : l'état synthétique, ainsi qu'on appelle, quoique improprement, à mon avis, le système de construction phraséologique qui a précédé l'analyse, s'est perpétué longtemps, chez nous surtout, après l'extinction totale du latin comme langue parlée. Durant tout le moyen âge, la pensée est restée assez fortement agglutinée encore à la sensation, dont elle ne s'est bien dégagée qu'au xvne siècle, quand la phrase, devenue périodique, n'a plus reproduit que l'ordre de filiation logique des idées. C'est un fait qui me semble incontestable : prenez les premiers poètes venus, depuis Jean de Meung

MARGULRIIt CHALIs. IO5

jusqu'à Clément Marot, et vous vous convaincrez, je ne dirai point à chaque ligne, mais du moins à chaque page, que vous avez devant vous une pensée elliptique, quelque chose d'agglutiné, — ■ comme je m'exprimais plus haut, — que vous ne pouvez faire passer intégralement dans votre parole d'aujourd'hui qu'en le désagrégeant. Et à ces époques, au temps aussi, par conséquent, où l'on voudrait qu'eussent été écrites les poésies de Clotilde de Surville, l'ellipse du discours n'était pas une simple figure de rhétorique, une recherche, une affectation préméditée de concision : c'était le tour même de la pensée. Jusqu'au xvne siècle, la pensée, en effet, est restée telle, que, pour la bien saisir dans toutes ses parties et lui faire dire dans notre langage actuel tout ce qu'elle contient, un commentaire est généralement indispensable. Cela est si vrai, que, à peu près comme pour le latin, la traduction du français archaïque en français moderne donne presque toujours dix lignes de ce dernier français pour huit de l'autre. Citons un premier exemple venu, pris entre mille autres:

Amyot, dans sa traducti >n J morales

utarque sur la manière de lire les poètes, ch. i'r, a cette phrt

1 Les portes closes d'une ville ne la garderont

pas d'être prise, si elle reçoit l'ennemi par un

seule restée ouverte; ni la C mtinence des autres

sentiments ne préservera un jeune homme, si par

il se laisse aller aux plaisirs de l'ouïe,

M A lUi D I. R I I E CHALIv

ains d'autant qu'elle approche plus près du propre siège de l'entendement, qui est le cerveau : d'autant gaste elle plus celui qui la reçoit, si on n'en fait soigneuse garde. Pourquoi n'estant à l'avantage pas possible ni profitable, avec interdire de tout point la lecture des poètes à ceux qui sont jà de l'aage de ton fils Cleander et du mien Soclarus, gardons-les bien diligemment comme ceux qui ont plus grand besoin de guide en leurs lectures qu'ils n'ont pas eu en leurs alleures. »

Amyot, qui a vécu de 1513 à 1593, écrivait comme vous venez de voir, en commentant luimême son texte, plus de cent ans après Clotilde de Surville. Dès cette époque, en pleine Renaissance, la pensée commençait à prendre une tournure plus définie, la langue une forme plus analytique. Ce français-là, qui, encore, est de la prose, c'est-àdire une langue plus dégagée de la sensation que ne l'est la poésie, a pourtant toujours une allure un peu elliptique et exige, pour être tout à fait compris, une certaine tension, un petit effort : pour bien en suivre la lecture, il faut appuyer sur les mots, du moins dans bien des endroits.

Or, voici comment un moderne, M. Victor Bétolaud, a dû traduire, à son tour, pour être entendu du commun des lecteurs d'aujourd'hui :

« Ce ne sont pas les portes fermées qui garantissent une ville et l'empêchent d'être prise, s'il y en a une seule qui reçoive les ennemis. De même

MARGUERIIE CHAL1S. 107

la modération apportée aux autres plaisirs ne garantit point un jeune homme, si à son insu il se laisse prendre par l'ouïe. Mais plus cette faculté touche de près dans notre être au siège de la pensée et de la raison, plus, si l;on met de la négligence, elle est funeste et corruptrice pour qui donne prise à la séduction. Ainsi donc, puisqu'il est peut-être impossible et qu'en même temps il est inutile d'interdire la poésie à des auditeurs de l'âge de mon Soclarus ou de votre Cléandre, redoublons de sollicitude à leur égard. Ils ont besoin, soyons-en convaincus, de plus de surveillance dans la direction de leurs lectures qu'il n'en a fallu pour leur apprendre à marcher. »

Vous voyez par la langue d'Amyot que, près d'un siècle et demi après l'époque où l'on fait remonter le recueil qui porte le nom de Clotilde de Surville, la pensée était loin d'avoir encore le carac tère de précision analytique qu'on remarque dans toutes les pièces de ce recueil sans exception. Oui, mon cher ami, un siècle et demi après, cent cinquante ans bien comptés, la pensée, du moins en poésie, était toujours prise par quelque bout Ju:is l'agglutination dont je vous parlais plus haut.

Puisque c'est de poésie qu'il s'agit, c'est à la

: que je vais maintenant emprunter mes derniers exemples, et je les pr.nJs dans deux auteurs qui écrivaient, l'un à peu préi au moment OÙ

monde et l'autre en un temps où elle

I O'i M A R G U E RITE C H A L I S.

ne devait guère plus avoir de voix pour chanter ses amours.

Mon premier exemple est tiré de Froissard : ce sont les premiers vers de la Dittie de lajlourde Marguerite.

Voici ces vers :

Je ne me doi retraire de loer

La flour des fîours, prisier et honourer,

Car elle fait moult à recommender.

C'est la Consaude, ensi le voeil nommer.

Et qui li voelt son propre nom donner,

On ne li poet ne tollir ne embler,

Car en françois a à nom, c'est tout cler,

La Margherite, De qui on poet en tous temps recouvrer. Tant est plaisans et belle au regarder, Que dou véoir ne me puis soëler.

Toujours vodroie avec li demorer, Pour ses vertus justement aviser.

Il m'est avis qu'elle n'a point de per. A son plaisir le volt nature ouvrer.

Ces vers ont été écrits à la fin du xive siècle, peut-être même au commencement du xve, peu de temps avant la naissance de Clotilde.

Quant à l'autre exemple, je le prends dans Villon, et tout à fait au hasard, comme pour celui que j'ai tiré de Froissard. Ce sont les premiers vers de la Requête présentée par le poète à la Cour du Parlement.

MARGUERITE CHALI3. IO9

Tous mes cinq sens, yeulx, oreilles, et bouche,

Le nez, et vous, le sensitif aussi ;

Tous mes membres, où il y a reprouche

En son endroit, ung chascun die ainsi :

Court souverain, par qui sommes icy,

Vous nous avez gardé de desconfire ;

Or la langue seule ne peut suffire,

A vous rendre suffisantes louenges.

Si parlons tous, fille au souverain sire,

Mère des bons, et seur des benoistz anges.

Cueur, fendez-vous, ou percez d'une broche,

Ht ne soyez, au moins, plus endurcy,

Qu'au désert fut la forte bise roche,

Dont le peuple des Juifs fut adoulcy ;

Fondez larmes, et venez à mercy,

Comme humble cueur qui tendrement souspire,

Louez la court, conjoincte au sainct empire,

L'heur des Françoys, le confort des étranges

Procréé la sus, au ciel empire ;

t* des bons, et seur des benoistz anges.

Comparez à cela maintenant la forme ae la pensée

dans les poésies attribuées a Clotilde de Surville. Pour cela, ouvrez k livre au premier endroit venu, comme je va. s le faire; lise/ la pLce dj \ers que t dites-moi ensuite s'il y a le moindre rapport possible a établir entre cette esthétique et celie du x. •, par exemple, l'Elégie sur

la mort d'Heloysa :

n'ez donc plus, hélas! doulce et tendre colombe, D . . | oir !

Tu n'ez donc plus!... Le ciel de plorer sur ta tombe

Me réservoit le funèbre debvoir.

Que reste-t-il encore à ceulx qu'ainsy deslaysses?

Que reste encore à mon filz esperdu ?

De ta cendre, ô Phcenix ! n'attend que tu renaysses ;

Et, te perdant, scait trop qu'a tout perdu !

Vous connaissez trop bien le recueil de Clotilde de Surville pour ne pas convenir que, d'un bout à l'autre, dans ce recueil, tout est à l'avenant de ce que je viens de citer.

Eh bien ! je crois que ce qui doit frapper tout le monde, parce que la chose me paraît sauter aux yeux, c'est, indépendamment du fond, qu'une forme si remarquablement pleine, des contours si bien arrondis, une allure si vive, si dégagée, des mouvements si larges ne peuvent être d'une époque où tout, dans les arts, avait encore cette maigreur un peu étriquée, cette raideur d'expression et cette légère atonie de regard, qui ne commencent bien à se modifier qu'en pleine Renaissance, près d'un siècle plus tard. Il y a, dans les manifestations de la vie, au moyen âge, que ce soit dans la poésie ou dans la plastique, quelque chose de beaucoup moins développé que tout ce que nous voyons ici. Si vous y avez pris garde, vous aurez remarqué que les mouvements de estte vie, au lieu de la régularité continue et si fermement assurée du style de Clotilde, sont généralement encore un peu désordonnés, ou contraints ou violents. La mesure, en effet, n'est

MARGUERITE CHALIS, III

pas de cette époque. Il faut descendre même jusqu'au xvne siècle, pour trouver les premiers exemples de cette grave forme périodique, dont les airs solennels étaient, du reste, si bien dans le ton général de l'époque, exemples qui fourmillent dans le recueil de Vanderbourg. Abstraction faite de la langue, dont il sera question tout à l'heure et qui n'est d'aucun temps, comment voulez-vous que je reporte au xve siècle des phrases comme celle-ci, que je prends dans YHcroïde, entre cent autres de même genre :

Soubvent aussi le soir, lorsque la nuict my-sorabre

Me laisse errer au long des prez penchants, 1). telfl soirs me soubvient, OÙ, libres, grâce à l'ombre,

L'ung prez de l'autre assiz en mesmes champs, Doucement s'e->garer layssoiz mes mains folastres

Sur le contour de tes aymables traicts, Tandisque de mon sevn tes lèvres idolastres

Kn meyssonnoient les pudiques attraicts.

Il fait, à mou avis, — avis que je voudrais exprimer un peu moins brutalement, si c'était possible, pour oe pai Irop bleuir 11 foi de quelques naïfs compatriotes^ — n'avoir aucune notion d'hisraire ou manquer en l de sens

tique, pour accepter comme Je provenance quatre fois séculaire une facture qui sent a ce pont le frais émoulu et ne date évidemment que d'hier.

ICtement, chaque époque

112 MAKCUKRITE C H A L I -

a un cachet sur lequel il est difficile de se méprendre longtemps. On peut imiter une manière de faire, mais, à moins de copier, comme on copie un tableau ou une statue, on ne reproduit jamais par l'imitation le tour de la pensée. Ce tour particulier résulte, en effet, de tant de circonstances combinées ensemble, qu'on ne Ta intégralement que dans le milieu où ces circonstances se trouvent réunies. Avec trente ans d'études de latin on arrivera peutêtre à faire des vers aussi élégants, aussi beaux que ceux de Virgile ou d'Horace, mais on ne fera point un Horace ni un Virgile, et si purement que les Vanière, les Santeuil, les Rapins, les La Rue aient parlé la langue du siècle d'Auguste, on ne tarde pas à reconnaître, en les lisant, abstraction faite des sujets qu'ils traitent, que la forme de leur pensée n'est pas du tout de ce siècle. L'écrivain, de même que l'artiste, même dans ces imitations, quand ce ne sont pas de simples copies, sent toujours son époque, comme la caque sent toujours le hareng.

Je vous ai dit que ce qui caractérise le tour de la pensée pendant tout le moyen âge et jusque bien avant dans la Renaissance, c'est qu'elle est beaucoup plus elliptique que la nôtre, moins dégagée de la sensation, en un mot plus agglutinée. Ce n'est qu'au xvne siècle que l'impression et la pensée se désagrègent sensiblement et que la forme devient tout à fait analytique, se développe et s'arrondit : les aspérités du trait final s'émoussent, la

MARGUERITE CHALIS. I 1 3

pointe aiguë se contourne, le plein-cintre, permettez-moi cette figure, — fait place à l'ogive à arrête sèche.

S'il faut vous dire toute ma pensée, les poésies de Clotilde de Surville ne remontent pas au delà du xvme siècle. Vous êtes parfaitement convaincu qu'elles ne sont ni du xve ni du xvie. Elles pourraient, à la rigueur , avoir été pastichées sous le règne de Louis XIV, quoique, à cette époque, le goût de l'archaïsme ne fût guère en honneur; mais si l'ampleur et la forme arrondie de la phrase, le tour généralement périodique et suivi de la pensée sont aussi de ce temps-là, il y a d'autres considérations qui me font pencher pour une époque moins éloignée encore.

Je vous ai dit qu'un des caractères des langues analytiques, c'était le développement de la pensée. Or, ce développement, une fois la dernière évolution effectuée, se continue par la recherche et l'affectation de la nuance, c'est-à-dire par un emploi plus fréquent de l'épithète. Au xvn': siècle, le travail de l'analyse est aussi complet que possible ; au xvmr, n commence à accentuer davantage la nuance proprement dite. Eh bien! ce qui m'a toujours frappé dans les poésies de Clotilde, ce qui m'a même été suspect des le premier abord, c'est la fréquence des adjec' .eulemeiit de ceux que pourrait exiger

té de compléter ou de préciser le sens des subst.i irtoul qui u'um d'autre

I I 4 MARGUERITE CHALIS.

objet que de leur donner un ton ou plus chaud ou plus tendre. Le xvne siècle est plus avare de ces derniers, qui affluent davantage, au contraire, vers le milieu et la fin du xvine, et c'est ce qui explique pourquoi, sous Louis XIV, l'exagération, quand elle existe, affecte plus particulièrement le substantif et devient de l'enflure, tandis que, au siècle suivant, elle affecte de préférence l'adjectif et dégénère en minauderie. Or, dans les poésies de Clotilde, c'est cette dernière forme que tend à prendre quelquefois l'exagération du sentiment.

Croyez-vous qu'une richesse d'épithètes comme celle des vers suivants date de bien haut?

Quels doulx accords emplissent nos bocages? Quel feu secret de fécondes chasleurs Va pénétrant sillons, arbres, pascages, Et même, entour des tristes marécages, Quel charme espand ces vivaces couleurs!

Quant à la langue que l'inhabile quoique charmant pasticheur fait parler à son poëte, ni grammaire ni lexique ne sont ensemble d'aucun siècle.

Je ne relèverai que quelques faits, qui suffiront amplement, du reste, pour montrer que l'auteur du pastiche ne se doutait pas qu'il y eût une grammaire à règles fixes dé la langue du xve siècle.

A cette époque, il est vrai, les formes grammaticales s'étaient déjà singulièrement modifiées, mais l'emploi n'en était pas arbitraire, comme paraît l'a-

voir cru l' imprésario deClotilde. Ainsi, par exemple, l'article qui avait été jusque-là :

Singulier :

Li, masc. sujet; — li et la, fém. sujet; Le, masc. régime: — la, fém. rég.;

Pluriel :

Li, masc. sujet ; — les, fém. sujet.

Les, masc. rég.; — les, fém. rég.

Cet article, dis-je, par suite d'une loi d'accentuation qui depuis longtemps déjà tendait à faire prévaloir dans le français l'accusatif sur le nominatif, devient au xve siècle le et la au singulier et les pour les deux genres au pluriel. Or, non-seulement le pasticheur ne l'a pas su, mais, en affectant de conserver l'article des siècles précédents, il l'a employé à tort et à travers, sans tenir aucun compte de la énoncée, que, du reste, il ne connaissait évidemment pas.

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