‹ Marguerite d'Autriche, duchesse de SavoieChapitre 113 sur 125 · PREUVE XCIX · texte numérisé non relu

PREUVE XCIX

1561. — Extrait des Chroniques de Guillaume Paradin, concernant Brou.

{Chronique de Savoye, revue et nouvellement augmentée par M. Guillaume PARADIN, doyen de Beaujeu. Lyon, 1560, in folio).

Ceste année mille cinq cens et quatre fut, par la permission de Dieu, disposée à grandes afflictions et desastres, et fit une tres male saison, tant pour la disposition des corps humains que pour la production et durée des fruictz de la terre. L’esté fut excessivement et prodigieusement chaut et vindrent les blez en tres petite quantité es païs de Lyonnois, Daulphiné, Savoye, Auvergne, Bourgongne et autres circonvoisins.

Des vins 1l en fut assez competemment, mais ilz aigrissoyent faisant vendenges et n'en pouvoit on boire, et ceux qui en avoyent de pur et net le vendoyent ce qu'ils vouloyent, et de telle intemperie d’air s’engendrerent tant de diverses maladies que c'estoit pitié de la grande multitude de gens qui mouroyent quasi en toutes les parties de la Gaule. Au moyen de quoy le paovre peuple des regions susdites, sentant la pesanteur de la main du Seigneur Dieu estre aggravée sur eux en toute espece de punition, des le moys de mars commencerent a faire penitences publiques, faisant incessamment oraisons et processions tout a blanc, c'est assavoir estans accoustréz seulement de linges blancz, et piedz nudz, avec des croix de bois en leurs mains, avec piteuses et espouvantables clameurs, et n'eussiez veu autre chose parmy les champs que grandes trouppes de gens de tous estats habilléz a blanc, faisans processions et oraisons publiques, avec larmes et grandes et memorables penitences, comme faisans piteuses amandes honnorables de leurs pechéz, et alloyent des processions de cinq ou six lieues d'esglise en esglise criants misericorde, et y avoit tel village qui alloit errant par les champs six ou sept jours sans retourner en leurs maisons, et n’y avoit cœur si dur ny inhumain que ces paovres peuitens ne fissent getter des larmes son saoul, et n'y avoit celui qui ne s'efforçast de leur bailler a vivre les uns du pain, les autres du vin, de maniere que tout le monde estoit esmeu a charité et amitié. Et fut ceste année nommée l’année des processions, auquel temps et an, au mois de septembre, le beau duc Philibert estant allé chasser en un lieu nommé Laigneu, avoit fait apprester son disner aupres d’une fontaine au licu de Saint Bulba qui est du mandement et jurisdiction de Loyettes, et ayant chaut, print trop grande frescheur aupres d’icelle fontaine, qui lui engendra un pleuresis, dont se sentant mal ledit seigneur, se retira incontinent en son chasteau du Pont d’Ains, lieu fort delectable, auquel lieu fut si pressé que bien tost apres vint a rendre l'esprit a Dieu environ le neuvieme jour de septembre, en l’an de son aage vingt cinquieme, dont le païs fut fort desolé : car c'etoit un fort bon et vertucux prince et bien aymé de ses subjets.…

Ladite princesse [Marguerite] fit mettre le corps de son mari en la chapelle du chasteau dudit Pont d’Ains ou il fut environ huit jours, pendant lequel temps l’on chantoit messes incessamment et autres suffrages et oraisons nuict et jour, auquel lieu se trouvoit pour lors messira Laurens, seigneur de Gorrevod, grand escuyer de Savoye et depuis grand maistre d’hostel de l'empereur Charles cinquieme, personnage de vertu incomparable qui donnoit ordre a toutes choses concernans l’obseque dudit seigneur duc defunct, a ce que toutes funebres ceremonies fussent faites et observées, comme est la coustume de faire aux grans princes. Auquel temps envoya Madame de Varax, (belle mere dudit seigneur de Gorrevod, grand escuyer) au Pont d’Ain un son maistre d’hostel pour savoir dudit seigneur Grand escuyer, son gendre, ou l’on avoit deliberé d'ensepulturer le corps dudit seigneur Duc. Auquel fut fait response en ces mots par le Grand escuyer susdit : « Madame veut qu'il soit enterré en l’esglise de Brouz, avec feu sa mere, madame Marguerite de Bourbon ». À quoy repliquant le Maistre d’hostel: « Ne lui plait-il pas (dit-il) qu'il soit porté en l’abbaye de Haute Combe avec les autres ducs de Savoye ses predecesseurs », « Monsieur le Maistre (dit le Grand escuyer), sachez pour vray qu’on ha fait a Madame toutes bonnes remonstrances sur ce fait, mais elle ha dit et respondu qu'elle ha esté informée bien a plain du vœu qui fut fait par feu Messieurs et dame, pere et mere de son feu seigneur et mary, de faire fonder un couvent de l'ordre S. Augustin au lieu de Brouz, mais que feu Monsicur le pere, apres qu'il fut venu a plus grande autorité, l’oublia et ne fit pas son devoir de faire mettre a effect son vœu, et qu'il avoit pleu a Dieu de prendre mondit seigneur son mary en son jeune aage de maniere qu'il n’avoit eu loisir ny le temps de faire mettre a execution ledit vœu de ses pere et mere, mais

qu'elle, a l’ayde de Dieu, le feroit faire; et ainsi l’a conclud et arresté ». Encores que plusieurs grans personnages lui remonstroyent ce qui s'ensuit : Premierement, que d'autant qu’elle estloit fille d’un grand empereur et qu’elle avoit esté royne de France et depuis espousé un si grand et renommé prince, il lui conviendroit faire de grans et insupportables fraiz pour faire chose digne de sa grandeur, a quoy elle ha respondu que Dieu pourvoyeroit a la despence. On lui ha dit davantage : « Madame, vous avez possible regret que le corps de Madame sa mere est enterré en ce petit lieu de Brouz, l’on aura bien dispense du pape de la transporter ailleurs ». A quoy elle dit qu'il ne faut dispense d’une chose que l'on peult faire de soy. Davantage l'on lui remonstra que apres qu'elle aura fait ce qu'elle pretend, que advenant une guerre en ce pais, gens de guerre des ennemis se pourroyent retirer lcans et s’y loger pour battre la ville, qui seroit a la longue cause de la destruction dudit couvent. Ha repliqué madite dame ces mots: « Les puissances des princes sont aujourd'huy si grandes a raison de l'artillerie que s’il venoit un siege devant Bourg, il ne seroit nul besoing d'attendre la batterie ». Et encoires lui ha l'on fait remonstrer qu’en l'esglise Nostre Dame, qui est en la ville de Bourg, y ha fort beau commencement, et que s’il lui plaisoit employer ce qu'elle veult mettre a ce couvent, que des millions de personnes prieront pour elle, car il n’y ha personne a Bourg qui une fois le jour n’aille faire son oraison et devotion en ladite esglise Nostre Dame. Et a cela ha respondu madite dame, gettant grosses larmes: « Vous dites vray, et est le plus grand regret que je puisse avoir. Mais quand ainsi se feroit que vous dites, le vœu ne seroit accomply, ce que a l’ayde de Dieu je feray faire ». Ce sont les remonstrances de mot a mot qui furent faites et les responses qu'elle y faisoit quand l'on s’eflorçoit de la divertir d’edifier ce beau couvent de Brouz, et furent icelles remoustrances et responses escrites sans y rien oster ny adjouster par un fidele serviteur de la maison qui se trouva present quand l’on s’efforçoit de la desmouvoir de ceste entreprinse. Depuis, fut le corps du Duc Philibert susdit mis en sepulture en ladite esglise de Brouz aupres de celui de sa mere avec tel obseque et service qu'il appartient a tel prince. Et certain temps apres, commit madite dame Marguerite architectes et autres personnes a ce entendans pour donner commencement a l'œuvre de ce couvent, entre lesquelz fut commis maistre Piorre Anchemant, secretaire de l'empereur Maximilian et de Monseigneur l'archeduc, oncle maternel de l'auteur de ceste histoire, pour conduire l'œuvre et avoir superintendence de faire avancer et diligenter les maistres ouvriers. En laquelle commission mourut quelques années apres ledit Anchemant, et fut inhumé audit couvent. Finablement fut fait et parfait cestuy couvent ou furent mis religieux de l'ordre saint Augustin, selon l'institution de saint Nicolas de Tolentin. Lesquelz messire Jean Clopet, chancellier de Savoye et president de Bresse, avoit des longtemps pratiqué en Italie, et avoit fait promettre aux superieurs dudit ordre de les envoyer en Bresse, estant le convent construit. Ainsi fit ceste bonne princesse fonder, bastir et parachever ce somptueux edifice en l'honneur de son mary, et pour la descharge de la conscience de ceux qui l’avoyent voué, qui est le plus superbe et trionfant bastiment et la plus plaisante structure (pour une œuvre a la moderne) qui soit en Europe. Et peult estre conté cest edifice entre les miracles de beauté d'esglises que l’on puisse aujourd'huy choisir de l’œil non pour estre un grand amas ou monceau de pierres, ny trop grosse mole d'ouvrage, comme sont plusieurs en France et Italie, ains pour l’ingénieux artifice pour la riche, plaisante et riante assiette, pour la moderée et bien proportionnée d'invention, pour la blancheur et politure de la pierre, pour la vivacité des statues sepulchrales du duc Philibert et celles des deux Marguerites, l’une sa mere de Bourbon, l’autre sa

femme d'Austriche, et outre il y ha pour la decoration des verrieres, toutes enrichies par bel ordre, des armoiries de toutes les alliances qu'oncques furent contractées en la maison de Savoye, depuis la venue du prince Beral de Saxonne jusques audit duc Philibert, chose la mieux et plus richement digerée et recreative, a homme de bon esprit, qui se puisse trouver. Je ne dis rien des beaux cloistres doubles, des lieux reguliers, dortoirs, refectoirs et autres, si beaux qu'ils semblent estre bien heureux ceux qui habitent en lieu si orné et delectable. Quant au pavement, mesmes celui qui est tant au chœur qu'en la chapelle exquise de madite dame Marguerite d’Austriche, c'est bien la chose autant plaisante et delicieuse a voir qu'il est possible de trouver pour estre le tout de joyeuse et singuliere plomberie, entremeslée d'imagerie fort diverse, representant en plusieurs medailles et faces les pourtrais de plusieurs personnages antiques, et avec iccux se voyent les figures et faces au naturel du beau duc Philibert et de ces deux excellentes Marguerites, mere et femme, comprises chacune en un petit carreau, d'environ trois doigtz de carreau, portant chacune figure, tant antique que moderne, son ültre et escriteau de tres belle lettre latine versale, bien apparente et lisable, dont plait et rid se pavé si fort aux regardans que l'on ha quasi regret de marcher dessus. Je me souvien que y estant, y avoit un gentilhomme qui, faisant conscience de cracher sur ce pavé, cracha au visage d'un gros villain patissier, ayant le nez tout fleury de groz boutons, taints en escarlate, disant qu'il n’y avoit lieu en toute l’eglise plus sale pour cracher que cestuy là. Apres tout, estant leans, semble que voyez un songe et ne savez a quoy premierement addresser voz yeux pour les repaistre parce qu'une chacune chose se convie a regarder comme un nouveau spectacle. Je me souvien aussi avoir veu descendre le feu roy François, quand il vint a Bourg, qui apres avoir veu ceste esglise restoit ravy en admiration, disant n'avoir veu ny savoir temple de telle excellence par ce qu'il contenoit. Vray est qu'il se print garde (comme il estoit prince excedant en bon esprit tous les rois de son temps) que ceste pierre blanche, dont est l’eglise bastie, ne seroit de durée a la gelée, pour estre trop rare et trop tendre. Et s’est trouvé depuis qu'il disoit vray, car longtemps apres, tomberent du quarré du clocher aucuns de ses grans bastions ou gargoles qui conduisent les eaucs sur le couvert de l’eglise, du costé des cloistres, chose qui fit grand dommage au bastiment. Toutefois depuis fut envoyé un gentilhomme de par l'Empereur Charles cinquieme qui fit faire de grandes reparations audit couvent. Au surplus, si le lieu est beau par admiration, les religieux qui y sont y adjoustent grand ornement, car j'y en ay veu de tres doctes et tres modestes, et sentans je ne say quoy de l’antique anachorisme tant en vie qu'en doctrine.

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