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CHAPITRE VIII

L'église et les tombeaux de Brou.

Royaume de France, couronne d'Espagne, duché de Savoie, à vingt-cinq ans, Marguerite d'Autriche avait tout perdu. La mort de Philibert le Beau, le prince des années heureuses, fixait à jamais sur le front de sa veuve la sombre coiffe de deuil. Un historien, qui aimait Brou et l'ombre de ses cloîtres, dira même que la douairière « n'aura plus dans le cœur qu'une seule pensée et ne vivra plus que pour bâtir un grand tombeau, qui redeviendra sa couche nuptiale » (!). Edgar Quinet, en immobilisant ainsi une poignante douleur, ensevelissait l'œuvre de la tante de Charles-Quint, celle dont le vrai monument est non en Bresse mais à Lille, dans les Papiers de sa Chancellerie. Plus forte que le malheur, l’héritière du Téméraire saura gouverner sans faiblesse les Etats bourguignons et diriger, d’une main souple, une diplomatie mondiale, dans des temps illustrés par un Jules II, un Henri VIII ou un François I. Du moins reste-t-il vrai que la Régente des Pays-Bas s'intéressera avec passion, jusqu'à ses derniers jours, aux mausolées savoyards, soucieuse de fixer dans le marbre, avec abondance et magnificence, le souvenir de son propre destin : FORTUNE INFORTUNE FORT UNE.

Quand on feuillette les manuscrits de Brou, on découvre un personnage merveilleux qui aurait présidé à la construction des édifices. Les moines aimaient à conter son histoire avec des précisions invraisemblables. L’archiduchesse, disaient-ils, avait fait appel au concours de quatre cents ouvriers, accourus de France, de Flandre, d'Allemagne et d'Italie. Le maître de l'œuvre était un dijonnais, apparaissant sur le chantier à trente-deux ans. On l'appelait André Colomban et l'on pouvait voir ses traits dans diverses sculptures. Les matériaux les plus rares furent choisis pour élever un monument digne de mémoire. On alla même en Italie chercher le plus beau marbre, et l’on dépensa pour les travaux 200.000 écus, en bonne monnaie au coin de France.

Le maître bourguignon était, disait-on, un homme entendu, mais il voyait grand. Aussi, persuadé de l'insuffisance de la somme mise à sa disposition, préféra-t-il quitter le chantier plutôt que de terminer son œuvre sans gloire. 11 serait parti dans le plus grand secret, laissant les plans nécessaires à la continuation des travaux. Les ouvriers se mirent vainement à la recherche du disparu. Il devenait nécessaire de lui trouver un successeur.

Après de nombreux voyages en Forez, en Beaujolais, en Lyonnais et en

(1) QUINET, Introduction au poème de G. de Moyria sur Brou. Bourg, 1835.

Bourgogne, on finit par découvrir un certain Philippe de Chartres, qui voulut bien assumer la direction des ateliers. Pendant plusieurs semaines, le successeur de Colomban put vaquer à ses occupations sans incident, mais un jour, on constata non sans stupeur qu’une main experte corrigeait les dessins d'exécution. Le fait ayant été patent à diverses reprises, grâce à une surveillance rigoureuse, on put surprendre un inconnu, vêtu d'une robe d'ermite, qui profitait du moment où le chantier était désert, à l'heure du repas, pour « detracer les plans et les retracer selon son dessein ». Sous ce vêtement d'emprunt, on reconnut le fugitif, longtemps caché dans une solitude des environs de Salins, revenu clandestinement à Brou, hanté par l'achèvement de son projet. Le maître de l'œuvre avait abandonné son poste faute de 100.000 écus pour atteindre à la perfection. Le Gouverneur de Bresse lui promit ce nouveau subside. Et c'est ainsi que Colomban, réintégré, aurait pu édifier un couvent splendide et la très magnifique église. Cussinet, qui écrivit cette relation au X VIII siècle en copiant les anciens mémoires des augustins, appuyait son récit de dates fantaisistes. Colomban apparaissait puis s'éloignait en 1493, pour revenir sur le chantier l’année suivante, terminant le gros œuvre en dix ans, le jour de la fête de sainte Marguerite, patronne de la créatrice de Brou, le 23 juillet 1503 (*).

On a cru, peut-être au XVI° siècle, mais sûrement à partir du X VII* siècle, à l'existence de Colomban, et la légende fut tenace. A l’époque romantique, en 1832, le constructeur de Brou devenait « aveugle » ainsi qu'Homère, architecte et statuaire, avant que Michel-Ange bâtiît (?). Un conseiller de préfecture, qui célébrait peu après les gloires départementales de la Côte-d'Or, regrettait « que la mémoire de l'artiste, dont le génie créa l’un des plus admirables monuments d'architecture de l'Europe, l'église de Brou, soit restée comme ensevelie avec lui sous la voûte de cet édifice, dépositaire de sa cendre » (?); en 1899 enfin, on enrichissait le pseudo-ermite d’un bagage tout scientifique, lui attribuant la paternité du fameux cadran solaire que le grand astronome Lalande devait réédifier (*). On se passionnait ainsi pour un fantôme, dans un cénacle savant, à l'aube du XX° siècle et cependant, depuis

(1) CUsSsiNET (P.F.), Essai sur l’histoire de Marguerite d'Autriche et sur le monastère de Brou …. tiré d'un ancien manuscrit, qui était dans la bibliothèque du couvent. Dédié à la reine ..…. 1748. Lyon, impr. J. M. Barret, 1837, 79 p. in & ; Voir pages 26 à 32. Le P. SÉBASTIFEN DE STE-CLAIRE donne en 1708 le même récit (édition VILLEFRANCHE dans Revur Société littéraire Ain, t. xvi (1887), p. 6 à 10, mais avec des dates moins fantaisistes : l’église aurait été couverte le 20 juillet 1521. Le Père ROUSSELET dans son Histoire et description .…. de Brou, en 1767, si souvent rééditée, a accrédité la légende dans le grand public. Cf. Noper, La valeur documentaire des manuscrits sur Brou dans Annales Société émulation Ain, t. xxxvi, 1903, page 384.

() Foisser (Théoph.), Plan d'une histoire littéraire de Bourgogne dans Mém. Acad. sciences Dijon, 1832.

(3) AMANTON (C. A.), Notice sur André Colomban, architecte. Bourg, 1840, 32 p. in 8 (ext. Annuaire département Ain), p. 7.

(t) Dumay, dans Mém. Acad. sciences Dijon, 4° série, t. vir, années 1899-1900, p. xrx à xxuri.

Le cadran solaire de Brou, dont on ne trouve pas trace dans les documents du xvr° siècle, est décrit à la fin du xvu* siècle par le P. Raphaël (ALLOING, Un manuscrit sur Brou, dans Annales Soc. émulat. Ain, 1882, p. 183). Il était en si mauvais état, que l’astronome Lalande, qui était de Bourg, le refit à ses frais en 1757, mais en le déplaçant. Il a été reconstruit et remis à sa place primitive en 1902 par M. Chanut.

Une réplique de ce cadran a été installée à Dijon en 1827; refaite en 1854, elle a été placée dans le parc de cette ville.

quelque temps déjà, à Lille, dans le vieux chartrier de la Maison de Bourgogne, les textes décisifs commençaient à sortir de l'ombre ().

Le visiteur de Brou, en fouillant du regard les vitraux héraldiques, remarquera un cartouche commémorant le décès du beau duc de Savoie «+ Drvus PHILIBERTUS », survenu le 10 septembre 1504 (?), et se demandera avec inquiétude ce qu'il faut retenir de ce Cussinet, qui annonce avec tant d'assurance l'achèvement du gros œuvre de l’église une bonne année avant que sa construction ne fût décidée. Et cependant, le récit des augustins n’est point dépourvu d'intérêt pour qui veut dégager les éléments essentiels de la tradition.

Le nom de Colomban rappelle le souvenir de Michel Colombe, le grand sculpteur chargé de modeler les « patrons » du tombeau de Philibert. Les artistes qui collaborèrent à l’œuvre appartenaient bien à quatre pays différents. Après le maitre français, arrivent Van Boghenm, flamand pur sang, Conrad Meyt, d'origine allemande, et des Italiens qui travaillèrent aussi aux sépultures. Il est question, dans notre texte, des voyages qu'il fallut faire pour découvrir celui qui édifierait l'œuvre. C’est dans le Lyonnais qu’on alla en effet chercher Perréal ; son collaborateur Jean Lemaire avait vécu dans le Beaujolais ; Jean de Chartres, travesti en Philippe de Chartres, était au service de la duchesse de Bourbon, comtesse de Forez; Salins même, l'ermitage du personnage légendaire, servait de retraite à un maître imagier, le malchanceux Thibaut Landry. Tous ces noms appartiennent à l’histoire de Brou. Pise enfin fut réellement le marché où l’on acheta le marbre de Carrare nécessaire aux mausolées. Le chiffre de 200.000 écus était quasi-officiel, ayant été proclamé par Agrippa de Nettesheim dans son oraison funèbre de l’archiduchesse. Si toutefois on ne voyait point Colomban dans les sculptures de Brou, on avait du moins la représentation de son patron saint André, protecteur de la Maison de Bourgogne.

I] ne faut point cependant trop médire des légendes. Celle que les pères de Brou ont imaginée n'est point dépourvue de sens. Ce Colomban, qui démolissait et reconstruisait, c’est un symbole. Derrière cette figure imaginaire, il y a la main de Marguerite, celle qui depuis Malines faisait et défaisait. Et c'est ainsi que la tradition vient rejoindre l'histoire. On verra, en effet, si l'on veut bien suivre les vicissitudes du monument, l'archiduchesse modifier ses projets pour les rendre de plus en plus magnifiques et dignes de sa fortune.

Brou, choisi par Marguerite d'Autriche pour la sépulture de Philibert le Beau, était à cette époque une paroisse qui se mourait (?). Bourg, à vrai dire, en dépendait, mais la capitale de la Bresse voulait vivre sa vie propre ; dans son enceinte la chapelle Notre-Dame, enrichie par les fondations d'une généreuse bourgeoisie, cherchait à s'émanciper. Depuis trois siècles, il y avait une hostilité permanente entre le curé de Saint-Pierre de Brou et les « remembranciers » de Notre-Dame. Des arbitrages, l'intervention de l’Ordinaire et des appels en Cour de Rome avaient

(1) Les premiers documents relatifs à Brou ont été publiés en 1838 dans Le GLay, Analectes historiques.

(3) Un vitrail du chœur de Brou porte cette légende : Drvus PuiLIBERTUS Dux SaBAUDIÆ auIus NOMINIS IT. MDIINI IV. IDUS SEPTEMBRIS VITA FUNCTUS.

(8) « Dicta ecclesia [parochialis] dicti loci de Brou quodam modo solitaria seu parum frequentata remansit ». Bulle du 17 août 1506 dans Baux, Hist. église Brou (Bourg 1854), p. 327.

été impuissants à résoudre un confit lié à des questions économiques (‘). Brou était aussi le siège d’un prieuré bénédictin, relevant de l'abbaye d'Ambronay, mais si pauvremeut renté que l’on pouvait à peine y établir deux ou trois religieux, et les bâtiments tombaïent en ruine.

Le choix d'un endroit presque désert pour édifier le mausolée du défunt duc ne manqua point de surprendre les familiers de l’archiduchesse ; ils multiplièrent les objections, car le licu, éloigné de tout secours, pouvait souffrir du passage des gens de guerre. N'était-il pas plus pratique et moins onéreux d'édifier la sépulture en pleine ville, à l'abri de bonnes murailles, en l'église de Notre-Dame, fréquentée par de nombreux fidèles ? L’archiduchesse sentait bien la valeur de ces arguments, mais, « gettant grosses larmes », elle déclarait être liée par le « Vœu de Brou » (à).

Lors d'un accident de chasse, pour sauver la vie de Philippe de Bresse, Marguerite de Bourbon, la belle-mère de l'archiduchesse avait promis en 1480 de reconstruire l’ancien prieuré bénédictin de Brou (*). Pendant vingt-quatre ans le vœu fut inexécuté, et durant ce laps de temps, trois souverains de Savoie furent frappés par la mort, la mère (Margucrite de Bourbon), le père (Philippe de Bresse), le fils (Philibert le Beau). Marguerite, dans la douloureuse épreuve qui lui enlevait sa plus chère affection, résolut d'exécuter enfin la promesse déjà lointaine. Laissant à Pont-d’Ain le cœur de Philibert, l’archiduchesse fit transporter à Brou, dès le 16 septembre 1504 (!), six jours après le décès, le fils à côté de la mère et s’occupa aussitôt de l'érection d’un couvent : six mois plus tard, les premiers terrains étaient achetés (5), les entrepreneurs étaient choisis (f). Mais, pour pouvoir développer l'œuvre sur l'emplacement même de Brou, il fallait supprimer l'église St-Pierre ; c'est ainsi qu'on fut amené à solliciter en cour de Rome le rattachement à Bourg de l’ancienne paroisse. Le projet ne rencontra en Bresse que des sympathies. À Rome, Philibert Naturel, qui était alors en ambassade près du Saint-Siège, plusieurs cardinaux, surtout celui de Sainte-Croix, Ja Congrégation de Lombardie, réussirent enfin à obtenir la bulle du 16 juillet 1506 par laquelle Jules IT autorisait l'érection du couvent de Brou (’). Le 28 du mois suivant, en présence de Gattinara et autres membres du Conseil, au milieu de la foule des fidèles et d'une longue théorie de jeunes filles, « nympharumque numerosa serie decorata », le prieur Raïimond Cartier et cinq autres augustins firent leur entrée dans la vieille église, chantant le Te Deum, plantant devant la grande porte, en signe de possession, une croix symbolique, tandis que les anciens bénédictins,

(1) NopeT, Les cloîtres de Brou dans Annales Société émulation Ain, t. xzur, 1910, p. 115 à 119.

(2) PARADIN, Chronique de Savoie. Lyon 1561.

(3) GuicHEeNoON, Histoire de Bresse, Lyon 1650, 1° partie, p. 93 et 96. Une donation faite au prieur de Brou le 7 mai 1493 par Philippe de Bresse montre qu'à cette date il avait toujours la pensée de réaliser le fameux Vœu (Copie conservée à la Bibl. de l’Arsenal à Paris, ms. 3712 (ancien 115 H.F.), fol 34.

() Compte des obsèques de Philibert, 1504, dans Qurnsonas, Matériaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, tome 1, (Lyon 1860), p. 82.

($) Contrat du 26 avril 1505 (Archives de l'Ain, H 605).

(5) Ordonnance et prix fait du 31 mars 1505. Appendice I, n° 2 et 3.

(7) Bulle du 16 juillet 1506. Appendice I, n° 5.

rangés processionnellement, emportaient à Bourg, en l'église Notre-Dame, leur nouvelle résidence, la statue de saint Pierre, patron de l'antique prieuré (). Marguerite était là, sous une pluie battante, bravant le vent qui soufflait en tempête et, de ses mains, fut posée la première pierre de la nouvelle église, à l’endroit que frapperait le soleil levant, quand le ciel devicndrait plus clément (?).

La désignation de religieux étrangers, venant prendre à Brou la place des bénédictins bressans, était contraire au vœu de Marguerite de Bourbon. On ne sait rien des négociations engagées par l'archiduchesse avec la Congrégation de Lombardie, rien de la mission qui a pu être confiée au chancelier de Savoie, Jean Clopet, mêlé aux premières démarches. Brou, sans doute, avait conservé le souvenir des anciens solitaires, dont la tradition était maintenue précisément par les ermites de saint Augustin, qui suivaient, depuis le XII siècle, la règle de l’évêque d'Hippone. Peut-être une simple coïncidence détermina-t-elle la décision de Marguerite. Philibert mourut le jour même de la fête de saint Nicolas de Tolentin (*), l'un des ascètes les plus vénérés de l'Ordre. La dédicace de la nouvelle église, placée précisément sous l’invocation du saint, semble indiquer la préoccupation de faire coïncider l'anniversaire du décès du souverain avec Ja fête solennelle du thaumaturge. Les nouveaux religieux appartenaient d’ailleurs à une Congrégation éminente, dont plusieurs membres avaient honoré les plus hautes dignités (!).

Les premiers augustins, qui arrivèrent à Bourg pour donner leur avis sur l'emplacement du futur couvent, paraissent avoir fait leur apparition vers le mois de mars 1505 (). L'un d’eux, le frère Aurèle Raimond, fin diplomate, sut calmer les appréhensions que l’arrivée des étrangers dans la petite ville bressane avait pu soulever. Il y avait déjà assez et trop de religieux mendiants dans le pays. Aussi fallut-il donner aux édiles l'assurance que l’archiduchesse, par sa munificence, assurerait les ressources nécessaires à l'œuvre (f). Les nouveaux moines se concilièrent bientôt les fidèles en leur ouvrant le trésor spirituel de la Congrégation. D'insignes privilèges, ceux de l'église romaine de Notre - Dame del Popolo, furent appliqués au monastère naissant (”)}. On répandit le culte de

(1) Procès-verbal du 28 août 1506. Appendice I, n° 6.

(2) Procès-verbal du 28 août 1506. Appendice I, n° 7. Un religieux augustin, Raimond Cartier de Cesana, a fait allusion à cette journée pluvieuse lors de la pose de la première pierre dans une lettre adressée à Marguerite le 24 août [1516 ?] « Et si par le present ne pouvez venir veoir non le temple de Salomon comme la royne Saba mais le vostre propre, fondé par voz propres mains le moys d'avril (sir), non obstant la tres grande abundance de pluves, croyés ce que vous dira vostre aumosnier » (Arch. Nord, B 19184, n° 44535, Orig.).

(3) Certains auteurs ont cru que l'église de Brou était dédiée à Notre-Dame. Cette confusion provient de l'installation sur le maître autel d'un tableau de la Vierge envoyé par les exécuteurs testamentaires de l'archiduchesse en 1532, copie faite sur celui de Sainte-Marie Majeure de Rome. Baux, Hist. église Brou (1854), p. 272.

(t) Mariano de Genazzano, l'ami de Pic de La Mirandole, devint général de l'ordre des ermites de St-Augustin et mourut en 1498. Il appartenait à la Congrégation de Lombardie.

(5) Aurele Raimundo à Marguerite, 6 mars [1505]. Appendice I, n° 1.

(6) Délibération du Conseil de Bourg, 28 mai 1505, dans Baux, Histoire église Brou (1854), page 174, note 1.

(7) Instructions de Marguerite à [François de Melun], protonotaire, prévôt de St-Omer, chargé de solliciter à Rome des indulgences pour les visiteurs de Brou [1507], avant mars (Arch. Nord, B 20047, n° 19957, minute latine). Cf. Baux, Hist. égl. Brou (1854), p. 276.

saint Nicolas de Tolentin sous forme de pain miraculeux (‘) distribué le jour de sa fête, (10 septembre). Les religieux, si efficacement protégés par la grâce du Saint-Siège et par la puissance de la douairière, s’implantèrent et se multiplièrent. Les deux moines, venus en éclaireurs dès 1505, furent bientôt suivis par d’autres, presque exclusivement recrutés en Italie ; cinq années plus tard, ils atteignaient le chiffre de douze fixé par la fondatrice, puis le dépassèrent (?). Un prieur était à leur tête, Raimond Cartier de Cesana, qui était piémontais, comme ses successeurs Anselme Cara et Paul de Dronero. Louis de Gleyrens, qui exerça aussi cette charge,

était de même étranger au pays (°).

La Congrégation de Lombardie, en prenant soin d'assurer sa suprématie par de nombreuses recrues italiennes, avait encore d'autres moyens d'action : le prieur et un religieux de Brou étaient tenus d'assister au chapitre général qui se tenait annuellement dans quelque ville de la Péninsule (*). Des visiteurs recevaient mission de contrôler le couvent (*). Les actes importants, notamment le titre de dotation du monastère, devaient, pour être valables, recevoir l'approbation

des supérieurs.

En arrivant à Brou, les moines lombards trouvèrent une église et un couvent.

L'église était encore utilisable, puisqu'elle venait de servir au culte paroissial. Mais le couvent, si lépreux que Marguerite de Bourbon voulait déjà le faire reconstruire, n'était pas habitable. Comment vivre sous de vieux murs, dans l'ombre humide de la Bresse, quand on a connu le ciel et la lumière de l'Italie ? Un logis spacieux et aéré était nécessaire ; ce fut la première préoccupation.

(4) Sur la dévotion au pain de saint Nicolas, voir une lettre de Meillier du 11 juillet 1629, publiée par ALLOING, Un manuscrit sur Brou, dans Annales Société émulation Ain, t. xxxv, 1882, p. 263 à 265. Cf. DEPÉRY, Abrégé de la vie de saint Nicolas de Tolentin, patron de l'église de Brou. Bourg, 1876, 99 p. in-16. Filippo Gior&r, Vita del taumaturgo s. Niccula da Tolentino, 2° édition, Tolentino, 1887, 647 p. in-8° avec planches

(2) Le 4 décembre [1511], il y avait douze religieux à Brou, dont huit prêtres (Arch. Nord, B 19182, n° 44497, publiée dans CocuiN et BRUCHET, Une lettre inédite de Michel Colombe, Paris, 1914, p. 43). Ln 1521, il y avait dix-huit religieux à Brou. Le prieur, le vicaire et dix moines étaient italiens, trois étaient bressans, un était du diocèse de Montpellier. Acceptation faite le 13 avril 1521 de la dotation du couvent détaillée dans les lettres patentes de Marguerite du 28 mars précédent (Original avec signatures des religieux de Brou et celles de dix dignitaires de la Congrégation de Lombardie, Arch. Nord, B 20047, n° 19955).

(5) Les prieurs de Brou étaient en principe élus pour trois ans par le chapitre de l'ordre. Il semble toutefois que le premier ait exercé cette charge pendant six ans. Voici la succession probable de ces prieurs : Raimond Cartier de Cesana (1506, 27 août; [1508], 6 mars ; 1599, 12 novembre ; 1512, 15 avril). — Anselme Cara (élu probablement -en 1512; [1513], 14 mars; [1514], 20 août. — Raimond Cartier (réélu un peu avant le 26 juillet 1515). — Paul de Dronero (probablement élu vers juin 1518 ; 1520, 25 février ; 1521, 14 avril ; 1522, 13 avril. Ce personnage était du diocèse de Saluces et était parfois appelé Paulus de Gosmariis de Dragonero). — Louis de Gleyrens (1522, 30 juillet ; 1525, 24 septembre). — Paul de Dronero (1528, 11 janvier).

(+) Anselme Cara, prieur, à Marguerite, 20 août [1514], Brou. « Tous les ans nous sommes tenus d'aler fere l'obedience a nostre chappitre dela les monts, qui est grande despense, car a tout le moins y fault aller deux freres... Ceste année passée, je ne suis point alé a nostre chappitre pour obvier a la despense et pour non charger le couvent, de quoy aucuns de nos beaux peres mes majeurs n'ont pas esté contents. L'année qui vient se tiendra nostre chappitre a Florence ». À la prochaine fête de Pâques, Cara aura terminé la troisième année de sa charge et devra s'en aller. [1 est « savoisien » (Arch.-Nord, B 19184, n° 44566, original).

(5) Jacques-Philippe, de Turin, et Samuel, de Verceil, visiteurs de la Congrégation de Lonbardie, écrivent à l’archiduchesse, de Bourg, le 21 septembre 1517, au sujet du procès de Montellier (Arch. Nord, B 191384, n° 44465, autographe).

Dans l'œuvre de Brou, l'influence des augustins est indiscutable, attestée par des modifications de projets. Elle est non moins certaine, mais occulte, dans les questions de personnes. Il y avait danger à se débattre de la « chape du moine », et plusieurs collaborateurs de l’archiduchesse devaient l’apprendre à leurs dépens.

En 1505, un premier contrat, passé avec des maîtres maçons de Bourg, prévoyait un monastère, une église et deux tombeaux ('). Toute l’activité se porta d’abord sur le couvent ; il était sage, si l’on voulait loger les religieux, de ne pas multiplier les dépenses, car on disposait à ce moment de ressources très limitées. L'accumulation des matériaux sur le chantier, pour les seuls moines, soulevait quelque étonnement et le bruit en arrivait jusqu’à l’archiduchesse. « Par la voix et le désir d’un chascun, il seroit désormais temps de commencer vostre église, lui disait-on, ce que les religieux reculeroient voulontiers de toute leur puissance (À) ».

Les beaux pères laissaient dire, restaient fermes en leurs desseins et suivaient soigneusement les progrès de leur construction, solide, resplendissante, toute baignée de lumière. Prudents avec tous ceux qui détenaient quelque parcelle d'autorité, habiles avec les gens des Pays-Bas qui approchaient l’archiduchesse, les augustins avec patience parvenaient à leurs fins et bientôt leur monastère, prenant une belle ampleur, devenait « une grosse montagne » (*). Mais l’église était toujours en souffrance. Quand, un beau jour, on décida de s’en occuper, les ermites n'eurent qu'une peur, celle de voir le monument de trop près, et ils tenaient à contempler, de leur dortoir, les horizons verdoyants du gras pays. Une fois rassurés, bien installés dans leur couvent neuf, les moines continuérent à s’accommoder de la vieille église Saint-Pierre, s’occupant de leur temporel sans trop se soucier des autres travaux. Et si l’archiduchesse venait les tirer de leur quiétude par une question précise, leur demandant par exemple s'il fallait exhausser le sol de la future église, ils répondaient évasivement, comme étrangers à une pareille préoccupation : « Puysque vostre bon plaisir a esté demander nostre advis si vostre église sera plus belle de la hausser de quatre ou six degretz, il nous semble que, d'autant que elle sera plus élevée, elle sera plus belle, vous priant que la faictes faire selon vostre bon plaisir, sans avoir aucun regard a nous (f) ».

Les travaux de Brou commencèrent six mois après la mort de Philibert le Beau. Cette rapidité montre bien l'esprit de décision de l’archiduchesse. Les projets s’amplifièrent à mesure que les moyens financiers devinrent plus puissants. La subvention annuelle passera de 4.000 à 12.000 florins, et les tombeaux évalués d'abord à 300 livres représenteront plus tard 2.500 écus. Il y eut trois phases bien caractéristiques dans la gestation de l'œuvre : les projets bressans (1505-1509), les plans avortés des maîtres français (1509-1512), enfin le triomphe de l'école flamande avec Van Boghem et ses collaborateurs (1512-1532).

Les projets bressans sont inspirés par un sentiment d’évidente économie : plans modestes, collaborateurs locaux, travail à forfait, le seul qui permettait de voir clair. L'église avait les proportions d’une chapelle à trois petites nefs, abritant deux

(1) Prix fait du [31 mars 1505]. Appendice I, n° 3.

(2) Lemaire à Marguerite, 2) novembre 1510. Appendice I, n° 35.

(3) Les religieux de Brou à Marguerite, 20 mars [15101 (Arch. Nord, B 19182, n° 44498, Original). (t) Le prieur de Brou à Marguerite, 26 juillet [1511]. Appendice I, n° 50.

tombeaux, d’un prix assez mesquin, celui de Philibert ct celui de sa mère. Le couvent et l'habitation destinée à l’archiduchesse devaient être non en pierre, comme l'église, mais en simples briques, avec carrelages en « plates de terre cuite » et escaliers en colimaçon. Des fenêtres « croisées » et « demi-croisées », avec de sobres moulures et l’écusson armorié de la bienfaitrice, telle était la seule décoration prévue (1).

Les premiers travaux, confiés à l'entreprise dès le 31 mars 1505, furent presque aussitôt modifiés, car les moines trouvèrent le projet trop médiocre. On fit de nouvelles fondations pour les agrandissements jugés nécessaires, et on améliora les parties conservées du devis primitif en transformant les fenêtres, en prévoyant des voûtes pour le cloître, le réfectoire, la salle capitulaire et la sacristie. La cave même prit des proportions plus impesantes (?).

En principe, la maçonnerie devait être terminée en 1507, mais deux ans après, quand Gattinara vint faire ses Pâques à Brou avec Barangier, il constata qu'il faudrait au moins autant de temps pour l'achever. L'œuvre avait, il est vrai, déjà grande allure et le fidèle conseiller de Marguerite l’'engagcait à donner sans lésimer pour la parfaire. « Et vous asseure, lui écrivait-il, que si vous eussiez une foys vehu ce qui est faict, vous vendriés plustost la meilleure robe que haiës que vous ne trovissiés les mille escuz pour emploier ce qu'est preparé » (*). En 1510, la maçonnerie du dortoir était terminée; en avril 1511, trois travées du grand cloitre étaient voûtées (!); en septembre 1512 enfin, on posait les armoiries de l’archiduchesse (°) et les moines allaient s'installer avant l'hiver dans le nouveau couvent (f). L'impression générale était un sentiment d’admiration : « Le logis jà fait est sy grant et sy magaifique, disait un connaisseur, que je ne sçaey que l'on dira, sinon que religieux sont plus dignes que Dieu d'estre sumptueusement logés » (7). Et le prieur trouvera, dans la magnificence du verbe italien, des mots enthousiastes pour célébrer l'œuvre de l’archiduchesse : « Il convento vestro si dimostra ora may non diro convento mha uno capitolo de’antiqui romani, tanto he splendido e glorioso » (f). Il avait fallu près de sept ans pour construire le monastère, et encore n'était-il pas complètement terminé. |

Le « très magnifique couvent », malgré les inévitables blessures du temps, garde encore une certaine beauté de ligne, car son constructeur anonyme avait le sens des

(1) Prix fait du [31 mars 1505]. Appendice I, n° 3.

(2) Conventions du 7 avril 1506. Appendice I, n° 4.

(3) Gattinara à Marguerite, 24 avril 1509. Genève (Arch. Nord, B 18830, n° 25672, publ. dans LE GLay, Négoc. diplomatiques entre la France et l'Autriche (Paris, 1845), tome I, p. 248.

(4) Chivilliard à Marguerite, {°° avril [1511]. Appendice I, n° 45.

(5) Chivilliard à Marguerite, 9 Septembre 1512. Appendice I, n° 81.

(6) Anselme Cara à [Louis (cquin], aumônier de l'archiduchesse, 2 août 1512, Bourg. « … Adhuc manemus in illo incomodo in quo eranus quando Vestra Humauitas apud nos fuit; . Sunt jam tres ex religiosis infirmi propter intensos calores qui modo hic regnant, in quorum servicio vix reperitur frater adeo fortis quod possit perseverare ob incomodum maximum habitationis nostre...; magister operum solicitetur taliter quod ad minus in hyeme futura possimus nova edificia habitare... Placeat caritati vestre exponere ipsi illustrissime domine nostre ; exCuSamus n10S apud eam quia ei non scribamus, quod evenit ob ab<entiam cujusdam fratris nostri qui habet linguam et manum galicam... » (Arch. Nord, B 18840, n° 29076, autogr.).

(7) Perréal à Marguerite, 4 janvier [1511]. Appendice I, n° 40.

(8) Anselme Cara à Marguerite, 21 mai [1513] (Arch. Nord, B 19184, n° 44563).

proportions. Un érudit, dont il convient de rappeler l'effort archéologique --- à côté de celui des Baux, des Didron, des Dupasquier et des Charvet —-, le docteur Victor Nodet, a trouvé des expressions justes pour caractériser l'œuvre des « maîtres ouvriers bressans, sans apport étranger, en pleine tradition gothique locale. Ce qui donne au couvent de Brou son charme et sa beauté, ce sont sans contredit ses cloîtres, où la promenade se fait si douce, sur ces briques qui s'usent et dont la fine poussière va poudrer la belle pierre blanche de Ramasse et la colorer de ce ton chaud si particulier, commun aux cloitres, aux tombeaux et à toute l'église de Brou () ».

Il ne suffisait point toutefois d’être logé superbement, il fallait encore vivre, et comme l'on avait pris l'engagement vis-à-vis des édiles de Bourg, de ne pas faire appel à la générosité publique, besoin était d’être bien renté. D'ailleurs l’archiduchesse n'était pas éternelle ct il faudrait dans l’avenir subvenir à l'entretien de constructions onéreuses. La question du temporel était primordiale pour les moines et c'était le sujet de la plupart des lettres qu'ils adressaient à Malines, non sans quelque exorde insinuant : « Vous avez planté ung tres bon arbre. Les fruictz sont vostres et nous seront vostres jardiniers » (?), lui disait-on, tandis qu’une plume épaisse écrivait lourdement : « Vous estes riche et qui plus est d’Auteriche : vous pouvès donner » (°). Une allusion heureuse à l’activité de la Régente dans les affaires des Pays-Bas ne pouvait manquer d’exciter son intérêt : « Nous sommes huit prebstres, deux novices et frere Juste et le Barbeta, que sont douze : c’est assez pour fere la guerre au duc de Gueld{rJes. Mais que argent ne faille. Moy indigne, le capitaine, pense et compte combien me fault pour entretenir mes gens d'armes. S’il vous plaist, m'envoierés secours. Nos armes sont prieres et oraisons que pour vous fourgions nuyct et jour, et soyés asseurée que pour vous combatrons jusques à la mort » (#).

Mais tous ces beaux discours n'étaient que préludes. Les religieux arrivaient ensuite au solide, leurs vignes, leurs rentes, leurs procès, ct là, nul verbiage mais des précisions: « Vous nous avez donné du pain au copon de Bourg, de l'eau en l'estang de Chyvricu, de la cire en la rente de Montillier : reste avoir du vin sans lequel ne se peut accomplir le divin sacrifice. Pour ce prions tres humblement Vostre Benigne Grace qu'il vous sovieyne de la vigne de Jaceron » (*). Et avec ténacité les religieux reviendront sur cette fameuse vigne, invoquant les textes sacrés : « La Sainte Ecripture dit que les desirs differés croissent. Quant plus differés la vigne de Jaceron appellé le cloz de Vachier, tant plus grand desir avons de l'avoir » (f). Et les moines finirent en effet par avoir deux bons vignobles, en cet

(1) Noper, Les cloîtres de Brou dans Annales Société émulation Ain, t. xuitr, 1910, p. 113, 131. Voir la description du couvent faite par le P. Raphaël à la fin du xvrr siècle dans ALLOING, 0. c., p. 247.

(2) Raymond de Dauphiné, religieux de Brou, à Marguerite. 20 octobre sans millésime (Arch. Nord, B 19184, n° 44584, orig.).

(8) Raimond [Cartier] de Cesana à Marguerite, 23 octobre [1515 ?] (Arch. Nord, B 19184, n° 44574. original).

(#) Les religieux de Brou à Marguerite, 4 décembre [1511] (Arch. Nord, B 19182, n° 44497 ; publ. dans Cocuin et BRUCHET, 0. c., p. 43).

(S) Raimond Cartier de Cesana à Marguerite, 2% octobre [1515] (Arch. Nord, B 19184, n° 44582, original).

(6) Raimond Cartier de Cesana à Marguerite, 13 décembre [1515] (Arch. Nord, B 19184, n° 44973, orig.).

endroit, à flanc de coteau, avec une maison et un bout de pré. Ce petit domaine avec les étangs de Chevroux et de Montellier, quelques rentes et le produit de la taxe des marchandises à Bourg, appelée « leyde ou copponage » (*), c'est le meilleur des biens octroyés par l’archiduchesse. Des fondations particulières dues à la munificence de personnages vivant dans l'entourage de Marguerite, Laurent de Gorrevod, Antoine de Montcut, Jean de Gramont, Constance-Marie Sforza, venaient encore accroître ces revenus (?). |

Grâce à toutes ces générosités, les religieux avaient la vie facile eten convenaient volontiers : « Moy et tous les beaux pères et frères de Brou, disait l’un des prieurs, la Grâce Nostre Seigneur, faisons bonne chiere, servientes Domino in lelicia » (?). Mais il fallait parfois défendre son bien contre les méchants et la chose n'était pas toujours facile. Le procès de Montellier le prouva bien. Les moines surveillaient de très près leurs intérêts, espérant faire « mieulx valoir les piesses que ne font les censiers » (*). Des difficultés étaient inévitables et d'autant plus irritantes que les Bressans supportaient mal l'obligation de discuter avec des étrangers dont ils ne comprenaient pas la langue. L'affaire de Montellier, objet d'un long procès, passa d’abord au Conseil de Bresse. Mais les religieux qu’on voulait obliger à subir le rachat des droits constituant leur dotation, parlèrent d'en référer au Saint-Siège (°). D y eut des incidents violents. Les gens du seigneur de Montellier, lequel était de Ja puissante famille des Montbel, se livrèrent à des voies de fait; les esprits étaient tellement montés, que les moiues n'osaient plus se rendre dans ce domaine hostile, « doubtans qu’on ne leur donne du taillant ou de la pointe » (‘). Le litige finit par s'arranger à Chambéry, devant le Conseil résidant (?).

Les augustins virent même, par la suite, s’arrondir leurs domaines, mais leurs revenus ne devaient jamais être suffisants pour subvenir à l'entretien de la « Belle Gueuse » ainsi qu'ils appelaient irrévérencieusement l'église, quand Marguerite ne fut plus là pour allouer les subventions nécessaires.

Au début, pendant la période bressane, il y avait à Brou un logis et deux

(1) La cession des droits de « leyda » et de « campenage » perçus à Bourg, qui avaient été aliénés par le domaine ducal au profit d’'Humbert Grillet, fut faite par ce dernier au couvent de Brou le 15 avril 1512 (Arch. Nord, B 353, n° 16000). Marguerite avait affecté, par patentes du 28 mars 1511, à la dotation de Brou l'étang de Chevroux (Ain, arr’ de Bourg, canton de Pont de Vaux), rapportant 174 florins 6 gros de Savoie ; la levde de Bourg, évaluée à 150 florins de rente ; des étangs et des rentes à Montellier (Ain, arrt de Trévoux, canton de Meximieux), par acquisition de la famille de Montbel, soit 458 florins 4 gros de rente: deux vignes à Jasseron (Ain, arr! de Bourg, canton de Ceyzériat), soit 86 florins 6 gros de rente. Le tout formait un revenu de 36! florins 4 gros. Il restait encore à constituer 330 florins 8 gros pour compléter la dotation de 1200 florins fixée par les lettres de fondation (Arch. Nord, B 20047, n° 195 ; cf. JoURNOUD dans Annales Suciété académique architecture Lyon, tome vi (1881 1882), p. 79.

() Sur les fondations particulières faites à Brou, cf. Baux, Hsf. église Brou, p. 223. Sur le domaine du couvent, voir Arch. Ain, H 605 à 668.

(3) Raimond Cartier à Barangier, 19 février 1519 (Arch. Nord, B 19184, n° 44581, original).

(4) Paul de Dronero à Marguerite, 3 décembre sans millésime, au sujet du projet d'achat de la maison forte de la Pie, près de Loves (arrt de Trévoux, canton de Meximieux) (Arch. Nord, B 19184, n° 44590, original).

(5) Anselme Cara à Marguerite, 7 octobre [1515] (Arch. Nord, B 19184, n° 44507, original).

(6) Raimond Cartier de Cesana à Marguerite, 1° août [151%] (Arch. Nord, B 19184, n° 44578).

(f) Marguerite à Charles III, duc de Savoie, 5 novembre 1518 (Archives de Cour à Turin, Lettere principi Savoia, duchi, mazzo 2).

cercueils, logis spacieux pour les moines, miuce projet d'église pour les princes. Une décision inattendue allait transformer l’œuvre. La veuve de Philibert voudra à son tour reposer sur la terre de Bresse. Ce désir se manifeste pour la première fois dans le testament du 5 février 1509 (‘), alors que Marguerite dirigeait depuis deux ans les Pays-Bas, comme si, meurtrie par sa tâche ardue, l'ancienne duchesse de Savoie tournait sa pensée vers le pays des années heureuses. Brou alors va s’exalter, rejetant son humble parure. Pour abriter la gloire d’une Régente des Pays-Bas, pour magnifier les Maisons de Bourgogne et d'Autriche, ïl fallait une œuvre grandiose, et un nom pour la signer. L’archiduchesse, comme si elle avait voulu, dans un mouvement de rivalité féminine, opposer son monument à celui du père d'Anne de Bretagne, celle qui lui avait ravi la couronne de France, va demander le concours des meilleurs artistes de la cour de son adversaire. Perréal parut à ce moment l'homme de la situation.

Perréal était le peintre de Louis XII et son intervention marque une nouvelle étape dans l’histoire de Brou. Une conception plus riche allait susciter aussi le concours d’un grand sculpteur, chargé d’ans et de gloire, le maître de l'Ecole de la Loire. On verra, dans l'ombre des morts, s'agiter les passions, la suffisance d’un artiste célèbre, l'inquiétude d'un besogneux, la détresse d’un cœur simple et, à côté d'un Perréal, d’un Lemaire de Belges ou d'un Thibaut, bien au-dessus de ces misères humaines, dans la sérénité d'une admirable vie de labeur, le grand Michel Colombe, vivant avec Vieillesse qui lui tient compagnie, encore enthousiaste, prêt à modeler un dernier chef-d'œuvre dans un suprême effort. C'est la période des plans avortés dont il ne reste rien sinon quelques papiers, mais singulièrement précieux : où verra à l’œuvre le peintre qui conçoit et établit le « pourtraict », le tailleur d'images qui modèle le « patron en terre cuite », enfin le praticien qui réalise l’œuvre en grandeur d’exécution.

Jean Perréal, appelé aussi Jean de Paris (né en 1463, mort en 1529), peintre et valet de chambre du roi de France, occupait une situation très en vue non seulement à la cour de Louis XII, mais aussi dans la ville de Lyon, où l'on appréciait depuis longtemps ses nombreuses aptitudes, car il était non seulement peintre, mais ingénieur, et doué d’un vrai talent d'organisation. Le tombeau édifié à Nantes pour le père d'Anne de Bretagne avait mis récemment le sceau à sa réputation. Marguerite le connaissait d’ailleurs de longue date, car, jeune encore, il était déjà attaché à son hôtel en 1484, quand elle était reine de France (?); il lui donna vraisemblablement les premières notions de peinture (*). Elle le retrouva en Bresse et le pensionna en 1504 ou 1505 (*). Puis, de Malines, l’ayant perdu de vue, Marguerite oubliera de payer les 20 philippus qu'elle lui avait promis chaque année. Perréal avait heureusement à la cour de la Régente un ami, véritable thuriféraire, Lemaire de Belges, dont l’encens était gros lorsqu'il faisait l’éloge de son « singulier patron et

(1) Testament du 20 février 1509 n. st. Appendice I, n° 10.

(2) « Jehan de Paris » figure sur les « escroes » de l'Hôtel de Marguerite d'Autriche, reine de France, du 1° octobre 1484 au 30 septembre 1485, à raison de 80 livres tournois de gages annuels (Archives Nationales, KK 80, fol. 58). Il s'agit vraisemblablement de Jean Perréal.

(8) CHaravay, J. Lernaire de Belges... et J. Perréal dans Revue des documents historiques, tome 111 (1876), p. 109.

(#) Mandement du 14 juillet 1510 (Arch. Nord, B 2215, n° 75675, minute).

bienfaiteur, notre second Zeuxis ou Apelle en peinture » (!). I1 le célébrait, par habitude, en toutes circonstances, comme l'homme indispensable, celui dont le concours s'imposait partout, à la Saunerie de Tourmont dans le comté de Bourgogne, par exemple, où l'on avait besoin de gens « fondez et praticyens en l’art mathematique et geométrie pour sçavoir faire engins. Vous avez entre les mains homme a ce propice, écrivait-il en novembre 1510 à l’archiduchesse, riche de science, d'amys, d'entendement, d'ingeniosité, d'audace, d'honneur, d’avoir et d’auctorité, et qui desireroit de tout son cueur y faire son chief d'œuvre... ; et pour nommer le personnaige. Madame, c’est vostre painctre et varlet de chambre, maistre Jehan de Perreal de Paris » (?).

Perréal s'imposait, en effet, par une variété de connaissances qui étonnait même un esprit aussi encyclopédique que celui de Cornélius Agrippa de Nettesheim, son illustre contemporain (*). Il avait des lettres, écrivait volontiers, citant Horace sans imiter sa concision. Ses correspondances sur Brou, vivantes et savoureuses, révèlent une personnalité brillante certes, mais égoïste et, par certains côtés, bien peu sympathique. On pourrait sans doute louer, comme une preuve de caractère, son dédain pour l'opinion des gens en place, car il y avait quelque courage à heurter de front les puissants. Il ne pouvait, disait-il, supporter ni « commentateurs, ni gloseurs », ni « telles gens autour des princes qui veulent, cuydant complaire, de trop de choses deviser et gastent le drap » (*). Peut-être était-ce là simple verbiage, car on le voit par ailleurs assez bon courtisan ; mais, vis-à-vis des humbles, il affichait un mépris insensé, déniant à des gens de métier, maçons ou tailleurs d'images, toute qualité pour juger la valeur d’un marbre (f). C'était un orgucilleux doublé d’un autoritaire, sacrifiant sans pitié, sous l'impulsion du moment, de bons collaborateurs. Perréal n'eut que de mauvais procédés envers un inoffensif sculpteur, Thibaut Landry, dont le grand crime était d’avoir voulu travailler aux sépultures avec un marché antérieur qui lui était personnel. Lemaire de Belges, cet ami qui lui avait été si secourable, prônant partout son éloge et prenant à cœur les intérêts du peintre et ceux de son fils, sera lui aussi victime de ce tempéramment violent, quand viendra l'heure de l'adversité. Le Lyonnais, qui avait pignon sur rue, rentes et pensions de tous côtés, calomniera bassement l’indiciaire des Pays-Bas quand le malheureux bohème, errant de cour en cour, sera tombé à terre. Il le traitera de « parleur et inventeur de menteries », rappelant sa « pouillerie et pauvreté » (f).

Perréal avait-il du moins, pour parler si haut, l’excuse d’un complet désintéressement ? Sans doute, à l'en croire, il ne travaillait que pour la gloire, aux ordres de

(1) Lemaire à Thomassin, 12 août 1509, Lvon, dans LEMAIRE de BELGES, Œuvres, édit. STECHER, t. 11 (Louvain 1855), p. 406.

(3) Lemaire à Marguerite, 20 novembre 1510. Appendice I, n° 35.

(3) « Quantum enim ex literis magnifici illius cubicularii [Perreal] videre licet, et quantum ex tua fideli relationi accepi, vir est a quo potius doctrinam exigere debeamus quam ut ipse nos de aliqua interroget ». Cornelius Agrippa à un ami inconnu, 1509. Dôle, dans P. A. BECKER, Jean Lemaire. Der erste humanistische Dichter Frankreichs (Strasbourg, 1893), p. 367.

(*) Perréal à Barangier, 4 janvier [1511] dans E.-L.-G. CHarveT, Jehan Perréal, Clément Trie et Edouard Grand (Lyon, 1834), p. 65 et G2.

(5) Même lettre, ibidem, p. 59.

($) Perréal à Marguerite, 17 octobre [1512]. Appendice I, n° 92.

l’archiduchesse « à gaiges et sans gaiges » (!), lui appartenant « aussy bien et myeulx pour deux sols le jour que les aucuns pour cent sols » (?), et il voulait si bien qu'on le sût qu'il revient sur ce thème à satiété: « j'ai faict, fais et feray le mieulx que pourray, déclarait-il en parlant de la Régente, tant que ma pauvre peau se pourra estandre.. Son bon plaisir soit fait, car je luy ay esté entier et ay prins autant de peire comme si j'avoye mille escus d'or de pension : mais amour me maine, et vous le povez congnoistre » (*). Déjà auparavant, quand il travaillait pour la ville de Lyon, il clamait son désintéressement, besognant pour l'honneur de la ville ct non pour son particulier profit. À l'occasion d'une réception royale, on lui avait demandé d'exécuter le modèle d’une pièce d’orféèvrerie destinée à la reine Anne de Bretagne, « ung beau lyon d'or bien fait et bien tiré, assis sur ses fesses, et de ses deux plotes devant tenant une belle coppe d'or à la façon ancienne... et cent belles pièces d’or dedans la coppe ». Perréal fut payé de sa peine, mais fit la grimace car la somme n'était pas assez ronde, et l’on a conservé le texte révélateur, celui qui enfin démasque l'homme, quand le Lyonnais qui paraissait si détaché des questions matérielles remontre à de trop parcimonieux édiles qu’on lui avait donné pour sa peine « autant ou moins que à ceux qui besongnaient à journées. Et tout le monde crioit et disoit : À, A! Jehan de Paris sera riche à cesle fois. Et luy mesme pensoit que sa scicnce Juy donneroit sa vie... Et quand il s’en plaint, les gens sont tous esbahis » Et c'est ainsi que, protestant encore de son mépris de l’argent, « car là où est volenté lucrative, desir d'honneur n’a lieu » (#), le grandiloquent Perréal tendit la main pour avoir soixante francs ; du moins le fit-il avec esprit.

Perréal, avec un pareil caractère, était un collaborateur plutôt fâchcux, et encore avait-il d’autres défauts, car il manquait de franchise. Il dissimulera le prix élevé de ses projets, « ne voulant pas estonner Madame afin de ne reculer l'œuvre » (P). Son factotum, Lemaire de Belges, subissait l’ascendant de l'impérieux artiste, et tout au plus se faisait-il écouter quand il parlait chroniques ou blasons. Lui aussi clamait son désintéressement et illustrait ses livres de la devise : DE PEU ASsEz (f). A l'en croire, il vivait de la substantifique moelle des Anciens, répétant avec Cicéron « Honneur nourrit les sciences et sont les hommes espris de bien faire pour avoir renommée » (7). Quand il avait trop faim, il criait, mais n'obtenait rien et se croyait persécuté : « Ma fortune est telle que je bas toujours les buissons et ung autre prend

(1) Perréal à Marguerite, 15 novembre [1509], dans CHARVET, o. c., p. 52.

(*) Perréal à Marguerite, 4 janvier [1511], ébid., p. 69.

(3) Perréal à [Barangier], 30 mars [1512], dans LkMaRE, ŒUVRES, édit. STECHER, t. 1V, p. 379.

(#) Requête de Perréal aux conseillers de la ville de Lyon, peu après le 15 mai 1494, dans CHARVET, 0. c., p. 17 et 18.

(5) Perréal à Barangier, 4 janvier [1511], dans CuaARvET, 0. c., p. 61.

(6) Cette devise termine quelques-unes des œuvres de Lemaire (notamment les [lustrations de Gaule publiées en 1511) et se trouve dans son ex-libris, récemment publié dans P. CHAMPION, Le canonicat pour Jean Lemaire de Belyes à Lyon. Lyon, 1926. I en avait aussi d’autres : Se non utile est quod faciemus, stulta est gloria; et encore Penser, penser, penser, dire. cf. BECKER, 0. r., p. 339.

(7) Lemaire à Marguerite [1509], dans Œuvres, éd. STECHER, t. 1V, p. 394. Le texte de Cicéron (Tusculanes I, 2, 4) porte : « Honos alit artes omnesque incenduntur ad studia gloria ». Voici une traduction plus libre donnée par le même Lemaire dans sa Couronne margaritique (édition

STECHER, t. IV, p. 60). « Car vertu tant plus est prisée et guerdonnée, taut mieux s'estudie de croitre ».

les oisillons » (‘), répétait-il souvent, et cependant le « povre Jan Lemaire » se donnait du mal. Qui croirait que l’auteur déjà célèbre des Jllustralions de Gaule el Singulariléz de Troye, celui que Clément Marot appelle.

.... Jean Le Maire, Belgeois (?)

Que l'ame avoit d'Homere le Gregeois abandonnait ses livres pour aller dans la carrière de Saint-Lothain « au travail, en l'eaue vifve jusques au genouil », risquant d'être écrasé sous un éboulement, car il avait fait « creuser, plus de LxxI piedz de parfond, et autant de large et cinquante en travers, qu'est une chose horrible a veoir » (*). L’intellectuel mettait pour ainsi dire Ja main à la pâte, car il fallait vivre, et l'affaire de Saint-Lothain semblait une bonne spéculation; vains efforts et l’indiciaire de Madame, songeant à toutes ses misères, répétait sans résignation : « À povres gens, menue monnoye » (!).

Lemaire apparaît dans l’histoire de Brou en 1506, quand on l'envoie à Rome pour assister les princes de l'Église chargés de négocier l'érection du couvent (f). Il était depuis deux ans au service de Marguerite et allait succéder à Molinet, dont il était le neveu, en la charge d’ « indiciaire » le 11 septembre 1507, date de sa prestation de serment (*). Il réapparait en 1509 comme « soliciteur » des édifices de Brou, fonction assez mal définie. Dès lors, on le verra servir d’agent de liaison entre l’archiduchesse et ses collaborateurs, se procurer du marbre à Liége, en extraire à Saint- Lothain, négocier un marché. Ses connaissances héraldiques et historiques en faisaient le collaborateur nécessaire de celui qui concevait les projets de sépultures. Il fallait des précisions pour les devises, les blasons, les emblèmes bourguignons et savoyards. L'indiciaire des Pays-Bas intervenait alors et collaborait avec Perréal.

Ce fut Lemaire qui, au mois d'août 1509, mit l'artiste lyonnais au courant des projets de Brou, lui faisant connaître le dessein de l’archiduchesse d'édifier trois tombeaux dont elle avait déjà quelques patrons, mais elle en voulait encore « ung de quelque mode digne de memoire » (”). Perréal revenait de Vénétie, la tête pleine de réminiscences antiques, ses cartons bourrés de croquis (#). Il trouvait en Lemaire,

(1) Lemaire à Marguerite, 20 novembre 1510, dans Œuvres, édit. STECHER, t. 1V, p. 402.

(3) Clément Manor. Epitre à Madame de Soubise (1536) dans ses Œuvres, édition JANNET, t. 1, p. 258.

(3) LEMAIRE, Œuvres, t. 1, p. 403.

(#) Lemaire à Marguerite, 20 novembre 1510, dans Œuvres, édit. STECHER, t. 1v, p. 406.

(5) Lettres de créance délivrées par l'archiduchesse à Jean Lemaire auprès de l’évêque de Maurienne et de l'abbé d'Ainay pour solliciter en cour de Rome l'érection du prieuré de Brou et la concession de « pardons ». La pièce porte au verso « Expeditio Marii apud Urbem » (Arch. Nord, B 18826, n° 24459, fol. 2). Lemaire se rendit, en effet, à Rome où il était en juillet 1506 (Œuvres, édit. STECHER, t. 111, p. 397) après avoir séjourné à Venise le 31 mai précédent (1b:@., t. 111, p. 302).

(6) P. Spaak, Jean Lemaire de Belges (Paris 1926), p. 60.

(*) Perréal à Marguerite, 15 novembre [1509]. Appendice I, n° 11.

(8) Perréal, d'après Lemaire, aurait, pendant l'expédition de Louis XII, accumulé les dessins, peignant les « citéz, villes, chasteaux de la conqueste et l'assiette d'iceux, la volubilité des fleuves, l'inéqualité des montaignes, la planure du territoire, l'ordre et le desordre de la bataille, l'horreur des gisans en occision sanguinolente, la miserableté des mutiléz nageans entre mort et vie, l'effroy des fuyans, l’ardeur et impetuosité des vainqueurs et l’exaltation et hilarité des triomphans ». Perréal fut malade au cours de la campagne et soigné par un humaniste, « noble docteur physicien lyonnais tres scientifique messire Symphorien Champier, qui l'ha tiré hors des maschoires de la mort, esquelles il s'estoit engouffré par trop grand labeur, abstinence et vigilance ». Lemaire à Thomassin, 1509, 12 août dans la Légende des Vénitiens, Œuvres, édit. STECHER, t. Ii, p. 406.

qui était déjà allé deux fois dans la Péninsule, unitalianisant (‘) épris de conceptions originales. La lettre que le peintre lyonnais écrivit à Marguerite, pour lui annoncer qu'il s'occuperait de ses patrons, est significative, montrant bien l'influence des expéditions d'Italie sur les nouvelles orientations de l'art ; « Sy me suis mis apres, écrivaitil le 15 novembre 1509, tant pour mon devoir envers Vostre Majesté que pour l'amour que je vous doy, et ay revyré mes pourtraitures, au moien des choses antiques que j'ay veu es parties d'Italie, pour faire de touttes belles fleures ung troussé bouquet dont j'ay monstré le jet audit Le Maire, et maintenant fais les patrons que j'espere arez en bref » (?).

Perréal tint parole et envoya les « patrons » qui furent approuvés par l’archiduchesse en juillet 1510 (*. Marguerite, pour s'attacher plus étroitement ses collaborateurs, régla les émoluments de l’« indiciaire », le chargea d'extraire, à Saint-Lothain, l'albâtre des sépultures (*), paya à Perréal sa pension arriérée et lui délivra une commission de « peintre et valet de chambre de Madame » (‘). Tout paraissait aller pour le mieux.

Le second semestre de l’année 1510 se passa sans grandes réalisations. Perréal, sollicité de dresser un projet pour l'église, se désintéressait de cette besogne, car il lui fallait tenir compte des constructions déjà établies, nécessité qui lui était désagréable. « C'est chose, disait-il, qui ne so fait pas sans y penser, tant au lieu que à la convenance... ; mais quand j'aroye fait tout au mieulx que je pouroye, je doubte que le drap se soyt gasté et que les chausses ne soient courtes » (f)}. On aurait dû commencer l’église, au gré de l’archiduchesse, dès le carême de l’année 1511 (”), et au mois de juillet suivant, on en était encore à discuter son emplacement, se demandant s'il fallait exhausser le terrain (#). Enfin, en septembre, une grande conférence eut lieu sur place. Perréal, assisté de deux maitres lyonnais, Henriet Bertrand et Jean de Lorraine, mesura sur le terrain, « par cordeaulx, pour mieulx juger du tout », le plan de l'édifice, « considérant plus faire ouvrage de fille d'empereur que pour aultre regard ». Il dressa ensuite sur un parchemin le « patron de la platteforme de l’église » en se servant d’une échelle dont il donnait le « compas », de façon à ce que l'on pût « cognoistre toutes les largeurs, haulteurs et longueurs, tant du tout que des parties » (°).

Le « patron de la platteforme de l'église », d'autres encore intéressant l'élévation de ce monument et les arcs boutants extérieurs, exécutés par Perréal dans ce même

(!) Lemaire, dans une lettre adressée 4 Jean de Marnix le 17 novembre [1:07], écrite dans un latin élégant, s'intéresse à un cahier appartenant à Gilles de Busleyden contenant la description d’antiquités trouvées récemment en Hainaut et l'envoie à son correspondant. Témoignage à joindre avec d'autres au dossier des Humanistes des Pays-Bas. Cette lettre est signée de son anagramme « ERIAMEL, belga, indiciarius regius et canonicus Vallencenensis ». STECHER, t. IV, p. 372.

(2) Perréal à Marguerite, 15 novembre 1509, Appendice I. n° 11.

(8) Mandement du 14 juillet 1510. Appendice I, n° 23; cf. n° 2.

(t) Mandements du [30 juin 1510]. Appendice I, n°* 18 à 20 ; cf. n° 21 et 22.

(5) Mandements des 14 et 15 juillet 1510. Appendice I, n°* 23, 26 ; cf. n°5 24 et 25.

(6) Perréal à Barangier, 4 janvier [1511]. Appendice I, n° 41 ;

(7) Marguerite à Perréal [15 juillet 1510]. Appendice I, n° 25.

(8) Marguerite au Conseil de Bresse, 6 juillet 1511. Appendice I, n° 48.

(@®) Perréal À Barangier, Y octobre [1511]. Appendice I, n° 58.

mois de septembre 1511, furent, dès leur achèvement, remis à Jean Lemaire pour être portés à Michel Colombe (‘). Mais la question la plus importante était, à ce moment, celle des sépultures.

Et tout d'abord, adopterait-on le marbre ou le métal ? L'archiduchesse avait peut-être été impressionnée par la magnificence des cuivres de certains tombeaux des Pays-Bas. Tout récemment n'avait-on pas érigé à Bruges (1495 à 1502), sous la direction de Pierre de Beckere, le monument de Marie de Bourgogne, en rehaussant l'éclat du métal par d’admirables émaux généalogiques (?)? Perréal, qui tenait avant tout à la collaboration du grand artiste qui avait taillé dans des blocs de Carrare les «images » du tombeau de Nantes, ne manqua point de raisons pour justifier le choix du marbre. Le cuivre doré, disait-il, « sera plus riche maiz non pas sy bien fait, quelque bon patron qu'on face au fondeurs qui la fonderont ; car la matiere, qui coule espesse, bave et enfle choses subtiles, et quant ilz la cuident reparer, ilz gastent tout pour ce qu'ilz sont fondeurs et non ouvriers tailleurs, et au lieu de faire des cheveux, ilz feront une queue d'estoupes » (?). On décida donc d'employer le marbre et l'albâtre.

Perréal avait trouvé, pour exécuter la sépulture du duc de Bretagne, le grand sculpteur qui dennait à l'École de la Loire une si remarquable originalité. L'œuvre que Michel Colombe édifia à Nantes (1502 à 1507), pour le père d'Anne de Bretagne, avait acquis une légitime réputation et il pouvait plaire à l'archiduchesse de lui opposer un nouveau chef-d'œuvre du même artiste, sans plus s’embarrasser des marchés conclus avec un imagier local, le comtois Thibaut Landry (*)}. Colombe, il est vrai, était « fort ancien et pesant, c'est assavoir environ de quatre vingts ans, goutteux et maladif à cause des travaux passéz », mais la perspective d’un splendide effort ravivait son courage. Lemaire, venu à Tours pour décider le vicux maître, en était tout émerveillé ; « Le bonhomme rajovenist pour l'honneur de vous, mandait-il à l'archiduchesse le 22 novembre 1511, et a le cuer a vostre besoigne autant ou plus qu'il eust oncques a autre ».

Le contrat passé le 3 décembre 1511 entre Michel Colombe et la douairière, représentée par Jean Lemaire de Belges, est célèbre à juste titre. Il n'a pas été grossoyé par la plume indifférente d'un tabellion. Seul un ami des lettres pouvait ainsi louer les élèves du maître tourangeau, ces « gens meurs, graves, savans, seurs, certains experimentéz, bien condicionnéz et observant leur promesse ». Qui ne reconnaîtra, dans cette abondance, la manière exubérante de l’indiciaire des Pays-Bas ? Il faut remercier Lemaire d'avoir su animer, d’un souffle évocateur, ces feuillets de parchemin, illustrés par la signature de Colombe, d'une clarté lapidaire. Le marché conclu pour les sépultures de Brou sort de la sécheresse habituelle de ces sortes d'actes et nous fait pénétrer dans l'intimité d’un monde dominé par la figure patriarcale du maître tourangeau (5).

(1) Lemaire à Barangier, 9 octobre 1511. Appendice I, n° 60 ; cf. n° G4.

(2) Le tombeau de Marie de Bourgogne avait coûté 2.850 livres de Flandre. DibRoN, Annales archéologiques, t. xvur, p. 93. Cf. PINCHART, dans Bulletin Académie royale Belgique, t. xvur.

(3) Perréal à Barangier, 4 janvier [1511], dans CHARVET, Jean Perréal, p. 64.

(t) Thibaut Landry de Salins à Barangier, 1° août [1510]. Appendice I, n° 29. Cf. n°* 30, 32. Perréal, le 15 novembre [1509], fait l'éloge d’un disciple de Colombe qui paraît être Thibaut. Appendice I, n° 11. 11 discrédite ensuite « maistre Thibault » ; 30 mars [1512]. Appendice I, n° 72,

(5) La meilleure édition a été établie par M. A. de S' Léger dans P. Virry, Michel Colombe et la sculpture française de son temps (Paris, 1901) p. 487 à 490. Cf. Appendice I, n° 64.

Colombe apparaît, en effet, dans l'acte du 3 décembre 1511, entouré de ses neveux, «ouvriers en perfection comme héritiers de leur oncle, l’un en taille d’ymaigerie, l’autre en architecture et massonnerie », un troisième encore devenu fort habile dans l'art d'enluminure (*). Les disciples du maître étaient vraiment de la maison. Colombe les appelait ses « serviteurs » et répondait de leur «science et preudhommie ». Il savait qu’ils ne lui apporteraient ni honte, ni dommage. L’imagier s’engageait à faire pour le tombeau de Philibert, d’après les dessins de Perréal qui lui avaient êté remis, le « patron en petit volume », c’est-à-dire la maquette. Colombe promettait d'exécuter lui-même, sans que nul n'y touche, ce travail pour le statuaire, qui comprenait le « gisant », les « Vertuz » et les « autres images ». Les « patrons », intéressant la partie architecturale, devaient être établis dans son atelier non plus en terre cuite mais en pierre de taille par Bastien François. L'enlumineur François Colombe intervenait ensuite pour « estoffer » les patrons de peinture blanche et noire. Le tout devait former la charge d’un cheval, car toutes ces maquettes seraient dirigées sur les Pays-Bas pour que l’archiduchesse pâût les examiner à loisir et se rendre un compte exact, car « en reduisant le petit pié au grand, Madame pourra veoir toute la sépulture de mondit seigneur de Savoie ». Michel Colombe, empêché par son « aaige ct pesanteur » de se rendre à Brou, enverrait sur place, pour l’exécution définitive, Guillaume Regnault, son collaborateur depuis quarante ans, celui qui l'avait si bien secondé à Nantes. Il était « souffisant et bien experimenté pour réduire en grant volume la taille des ymaiges servans à ladite sépulture » et serait d'ailleurs assisté de son gendre Bastien François, qui ferait le même travail de praticien pour la parte architecturale. D'autres élèves de Colombe pourraient aussi se déplacer, notamment Jean de Chartres qui était alors au service de Madame de Bourbon (?).

Le tombeau de Philibert tient la place d'honneur dans le contrat du 3 décembre 1511, bien que ceux de Marguerite d'Autriche et de Marguerite de Bourbon soient tout au moins mentionnés. Il est question encore des patrons de l’église — portail et arcs boutants extérieurs — que Bastien François devait aussi exécuter, toujours d'après les dessins de Perréal.

Les projets français de Brou firent quelque bruit à la cour de France. Louis XII et Anne de Bretagne en eurent connaissance. Toutle monde en parlait, s'émerveillant d'une pareille entreprise, « là où une très haulte magnanimité se montre et se déclaire » (°). Marguerite, dans sa satisfaction, témoigna sa reconnaissance à Perréal en le nommant contrôleur de Brou (*), mais elle voulait en même temps que les travaux fussent menés avec la plus grande activité.

Colombe fut assez heureux pour terminer en quelques mois les « patrons » que Perréal, à défaut de l'enlumineur François Colombe, décédé, avait lui-même « acoustréz, tant blanchy les ymaiges que doréz et faire visaiges » (°). Le maître de Tours qui travaillait en outre à l'exécution des dix Vertus, objet d'un autre marché de 800 écus, réclamait toutefois un nouveau délai, glacé d'effroi à l'idée

(1) Lemaire à Marguerite, 22 novembre 1511. Appendice I, n° 62.

() Ibidem et contrat du 3 décembre 1511. Appendice I, n° 64.

(3) Lemaire à Marguerite, 22 novembre 1511. Appendice I, n° 62.

(*) Marguerite à Perréal, février 1512, n. st. Appendice I, n° 70.

(5) Lemaire à Marguerite, 14 mai 1512. Appendice I, n° 78. Cf. n° 85.

du départ prochain de son meilleur collaborateur, clamant sa détresse en des termes profondément émouvants : « J'é esté mallade et suis encore avec Vieillesse qui me tient compaignye, parquoy n'é achevé, écrit-il, le 27 mai 1512, à l'archiduchesse…. Je suis viel et malade. Or je n’é femme ne n’euz jamais. Je n’ay foy ou fiance que en mon nepveu [Guillaume Regnault] : c’est le baston de ma vieillesse. Il me garde et guyde en tous mes afferes, et se il me laissoit à ceste beure, je seroys perdu jucques a ce [que] j'auré mis fin à tout (!). »

L'œuvre française de Brou paraissait uéanmoins toujours en bonne voie, el cependant ses propres collaborateurs l'avaient déjà compromise, Lemaire avec ses propos irréfléchis, Perréal avec sa suffisance hautaine. Lemaire, dès son arrivée à Brou, s'était rendu indésirable. Les augustins, avec leur finesse italienne, eurent vite fait de juger l'homme, et quand il parla de s'installer dans une dépendance du vieux prieuré, pour mieux « solliciter » l’œuvre, malgré les instructions venues de Malines, on donna à entendre à l’auteur du e Temple de Vénus » que sa place était peut-être dans un cénacle lyonnais, mais sûrement pas dans un couvent. L'indiciaire, dont la bourse était plate, trouva plutôt amer de dépenser, en frais d’auberge, sa petite pension. Aussi, quand l'occasion se rencontra, ne manqua-t-i) point, avec son tempérament impulsif, de dauber sur les moines en racontant la fameuse histoire de leur puits clandestin, laissant entendre qu'ils avaient failli faire crouler le couvent, en creusant le sol de la cave pour arriver à la nappe d’eau, mettant les « massons bien esbahiz » dans la nécessité de recourir à des maîtres de Lyon, pour réparer le dégât causé par la témérité des religieux « qui sont par trop curieux... Pleust a Dieu qu’ilz le fussent autant en dévotion contemplative » (?). Il fallait une grande naïveté pour ne pas prévoir que de pareilles confidences, transmises à Malines, feraient le tour du Conseil privé, et là, les moines avaient de bons amis qui venaient en Bresse presque chaque année, le secrétaire Barangier, l’aumônier Louis Ocquin. Et de fait, peu après, les gens du couvent protestaient contre les « faulx et maulvais rapportz » tenus à leur égard, déclarant qu'ils ignoraient les intentions de leur bienfaitrice au sujet de l’église (*). Tout mauvais cas est niable, mais un fait était certain : Lemaire avait eu la langue trop longue, et, dans l'ombre du cloître, on ne devait pas l'oublier.

Pendant toute l’année 1511, les moines patientèrent. Lemaire se multipliait, d’ailleurs, tantôt à Saint-Lothain, s'occupant à extraire l'albâtre, tantôt à Brou, pour la conférence des maîtres maçons. On le voit aussi à Tours, négociant avec Michel Colombe, puis à Bruxelles, apporter au mois de décembre « patrons, pourtraitz et plattes formes », qu’il remit au héraut d'armes Toison d'or (). Mais déjà la sourde campagne menée contre l’indiciaire avait porté ses fruits. Il était ruiné en cour et se plaignait de n'être pas récompensé, disant avec sa maladresse coutumière sur un ton comminatoire : « Madame pourra deliberer s’elle se veult servir de moy en cest affaire, et que je soie chief quant à la sollicitation d'icelle, avecques recompense et estat condigne » (°). Pour se consoler des propos malveillants

() Michel Colombe à Marguerite, 27 mai [1512]. Appendice n° 80. Cf. n°5 73 et 74. (2) Lemaire à Marguerite, 20 novembre 1510. Appendice I, n° 35; cf. n° 27.

(3) Les religieux de Brou à Barangier. 15 février [1511]. Appendice I, n° 48.

(4) [Lemaire] à Barangier, 29 décembre [1511]. Appendice I, n° 65.

(5) Ibidem.

dont il était victime, Lemaire répétait, après Perréal, « ung mot vrayement philosophal, c'est assavoir que, quand les chiens ne pevent mordre, ils se saoulent à aboyer » (!). Une fois de plus le pauvre « indiciaire » allait éprouver la vérité de son proverbe favori : « Nul n’est prophète en son pays » (?). L'ancien serviteur de l'archiduchesse dut s’expatrier pour chercher fortune auprès d'Anne de Bretagne ; on le voit déjà à son service en février 1512, s’occupant à compiler « toute l’histoire britannique », en cheminant « par les vieilles abbayes et maisons antiques » (). Mais, dans le fond de son cœur, l'auteur de Ja « Couronne Margaritique » gardait, contre son ancienne souveraine, un peu d’amertume et disait : « Tant m'a fortune bestourné, transporté, ramoné et pelotté en son service, que je nc sçay comment je suis peu eschapper (*) ».

Les augustins après avoir éliminé l’un de leurs adversaires, s’efforcèrent d'atteindre le second. Or Perréal était un personnage plus difficile à exécuter. I] devinait bien, à vrai dire, quand il était à Brou, un milieu singulièrement hostile. « Je me débats de la chape du moine », disait-il (5). Mais il n’avait pas plus de succès auprès des membres du Conseil de Bresse, quand il voulait « assembler ces longues robes » (f). Perréal dut écrire à l’archiduchesse pour réclamer des pouvoirs exceptionnels (7) : c'était tout au moins avouer son impuissance, car on pouvait s'étonner, en haut lieu, que Perréal eût si peu réussi à s'imposer (#). L’exécution de Thibaut, que le lyonnais avait noirci à plaisir pour s’en débarrasser, ses propos odieux contre Lemaire, révélaient un caractére passionné, insupportable. Les gens de Malines, si avisés, en savaient maintenant assez pour comprendre que Perréal

(1) Lemaire à Barangier, 28 mars 1512, n. st. Appendice I, n° 74.

(3) Lemaire à Marguerite [1509] dans Œuvres, édit. STECHER, t. 1x, p. 393.

(3) Lemaire à Marguerite, 14 mai 1512. Appendice I, n° 78. Dans cette lettre, l'ancien indiciaire montre bien son peu de jugement en demandant à l'archiduchesse, dont il avait quitté le service, de l’autoriser à continuer l'extraction de l’albâtre dans la carrière de Saint-Lothain, «comme pour ce qu'il s'en pourra cy-apres et prouchainement faire grande traicte en France, car elle se commence fort a cognoistre depuis que je l'ay descouverte ». LE GLAay, Analectes historiques (Paris 1838), p. 27. D'après Clément Marot (cité dans Paul SPAAK, Jean Lemaire de Brlges. Sa vie, sun œuvre et ses meilleures pages, Paris, 1926, p. 98, note 2) ce serait une demoiselle d'honneur d'Anne de Bretagne, Michelle de Saubonne, dame de Pentenav, baronne de Soubise, qui aurait introduit Lemaire à la Cour de France. Dans les Pays-Bas, depuis trois mois, Lemaire avait été remplacé comme « chroniqueur et historiographe », sur la proposition de Marguerite, par Remi Du Puvs (Commission délivrée par les archiducs, le 15 février 1512, ; Arch. Nord, B 2226, n° 76442, copie authentique contemporaine). Marguerite garda rancune à Lemaire qui réclamait encore, en termes attendrissants, en mars et en mai 1512, le solde de ce qui lui restait dû par l’archiduchesse : « Par dela ne fautil ja cercher occasion de frustrer le povre Jean Lemaire de ce qu'il lui est deu de son service justement, car Madame n'en sera pas plus riche, et je l'ay bien gaigné à la sueur de mon corps ». Lemaire à Barangier, 28 mars 1512, n. st., dans LE GLAY, 0. c., p. 23. La date de la mort de Lemaire, si controversée, paraît devoir être fixée à 1515 ou 1516 au plus tard. A. HUMPERS, Quand Jean Lemaire de Belges (de Bavaï) est-il mort f dans Académie royale de Belgique, Bulletin de la classe des lettres, 1913, p. 408 à 421.

(4) Lemaire à Barangier, 28 mars 1512. Appendice I, n° 71.

(6) Perréal à Barangier, 9 octobre [1515]. Appendice I, n° 58.

(6) Perréal à [Barangier], 30 mars [1512] dans LEMAIRE, Œuvres, édit. STECHER, t. IV, p. 378.

() Perréal à Barangier, 9 octobre [1511]. Appendice I, n° 58.

(8) Perréal déclare qu'il ne veut « en telle affaire que l'esglise, point estre garssonné ne gourmandé, maiz avoir autorité à tout le moins de conduire les choses ». Perréal à Barangier, 9 octobre [1511]. Appendice I, n° 58. Cf. n° 63.

maintenu sur le chantier de Brou, c'était la discorde en permanence dans ce milieu difficile de Bourg, déjà trop agité par les querelles de robins. Le peintre de Madame était désormais jugé et condamné.

Perréal sentait bien que le vent avait tourné. La disgrâce de Lemaire était un symptôme alarmant. Aussi crut-il habile de se faire réclamer comme l’homme nécessaire par le brave Colombe, qui n'y voyait pas malice : « J’é, dira le maître tourangeau, marchandé avec ledict Jehan de Paris, de fere toute l’ymagerie qu'il fault en ladicte sepulture, dont je feray lesdictes Vertuz en ma maison, et la rendray toute polie et bien achevée pour VIII escus soleil, moyennant qu'il sera toujours à mon ayde, car à sa requeste j'é marchandé a luy, et sans luy ne me firay en homme...» (*). C'était enfermer l’archiduchesse dans un dilemme : ou Colombe, et avec lui Perréal, ou l’avortement des projets français.

On voit encore, dans cette négociation équivoque, intervenir des comparses, un certain Jean de Tournai, le futur héraut d'armes de l’Annonciade, qui briguera la succession de Lemaire à l'office de « solliciteur de Brou ». Perréal l'avait incité à cette démarche qu'il renouvellera trois fois, mais sans succès (?), car il ne semble pas avoir été honoré d’une réponse, pas plus que Perréal d’ailleurs, qui se plaint abondamment du silence de l’archiduchesse. Des indices certains prouvent que Marguerite avait pris une nouvelle résolution dès le mois de juin 1512. On voit en effet à ce moment réapparaître sur le chantier maître Henriet, le maçcn de Lyon (*), et l'un de ses élèves, Pierre Quentin (*). Mais leur présence était intermittente. Un homme stable, résolument attaché à son chantier, était nécessaire. Il fallait aussi qu'il fût en contact direct avec la douairière, et, pour remplir cette condition, on devait le choisir dans les Pays-Bas. C'était déjà l’idée d'un bressan pratique qui suivait l’œuvre depuis ses débuts (°). Perréal, comprenant que l’on cherchait à le « rebuter », reprochera à la douairière de n'avoir plus en lui « nul vouloir à l'occasion d’aulcuns raporteurs » et subira sa disgrâce en répétant de nouveau qu'il avait travaillé « non pour les biens, mais par amour et honneur » (*). La période des plans avortés était close. Louis Van Boghem va apparaître, venant de Bruxelles, et se maintiendra, suivant sa devise, JUSQUES A LA FIN. (*).

Par une destinée singulière, Brou, qui aurait pu être, avec Perréal et Colombe, l'un des joyaux français de la Renaissance, allait au contraire devenir flamand au moment où la séculaire influence artistique des Pays-Bas tendait à s’effacer.

Dès le mois d'août 1512, l’archiduchesse donnait charge à un « maçon » de Bruxelles d'aller « veoir la place, regardé sur le fondement et sçavoir et congnoistre

(1) Michel Colombe à Marguerite, 27 mai [15121, dans Cocui et BRUCHET, Une lettre inédite de Michel Colombe, p. 49.

(2) Jean de Tournay à Barangier, 11 mai [1512], dans BRUCHET, Jean de Tournay dit Bonnes Nouvelles, héraut d'armes (Bulletin du comité flamand, année 1926, p. 232, note 7). Cf. Appendice I, n° 76 et 87.

(3) Quittance d'Henriet Bertrand, 23 juin 1512. Appendice I, n° 82. Cf. n°° 81, 83. (*) Pierre Quentin à [Chivilliard, juin 1512]. Appendice I, n° 84. Cf. n° 83.

(5) Chivilliard à Barangier, 25 juin 1512. Appendice I, n° 83.

(6) Perréal à Marguerite, 17 octobre [1512]. Appendice I, n° 92.

(7) F. de MÉLy, Le livre d'heures de l'architecte Louis Van Boghem au Séminaire de Bruges dans Les Arts anciens de Flandre, tome vi (1912-1913), p. 1 à 9.

quelz ouvriers et maistres maçons y trouvera sur le lieu » (*}. Les documents mentionnent au début le personnage sous le nom énigmatique de « Maistre Loys ». Sa véritable identité apparaît dès 1513, quand Marguerite retient à son service « Loys van den Beughen, maçon..., pour conduyre et ordonner les ouvraiges de l'église. .., sans délaisser ne habandonner lesdits ouvraiges jusques ladite église soit entièrement parfaite de massonnerie » (*); on allait enfin avoir un homme de réalisation.

Louis Van Boghem, aussi appelé van Bodeghem du nom d’une localité des environs de Bruxelles, était alors dans toute la force de l’âge. Né dans cette ville vers 1470, il avait dans sa famille une longue ascendance de maçons et de sculpteurs. Son père avait taillé un groupe pour l'Hôtel de ville de Bruges, et lui-même était l’un des maîtres maçons réputés du Brabant. D’un caractère plutôt violent, Van Boghem avait eu maille à partir avec la justice pour une sanglante querelle de cabaret, et s’il s'en était tiré par une simple amende, il le devait au comte de Nassau qui l'employait alors en 1503 (*). Il ne semble point que le rude maçon ait eu des lettres, comme Perréal, et l'on ne trouvera point dans ses missives ces citations latines dont l'artiste lyonnais aimait à illustrer son dire. C'était un flamand pratique, et ne travaillant pas pour rien. Quand il verra ses émoluments fixés à 500 francs par an, chiffre coquet pour l'époque, il renoncera à l’un de ses voyages annuels pour se faire augmenter et, avec l’espoir d’une nouvelle gratification qui doublait ses gages, il promettra de finir à une date fixe (*). Il prévoyait tout quand ses intérêts étaient en jeu, une indemnité de monture, car il lui fallait un cheval pour ses déplacements, une assurance contre les accidents, pour ainsi dire, car il pouvait être rançonné et il entendait être remboursé si d'aventure il subissait « quelque moleste sur le chemin, veu que pour aller audit lieu de Bourg, lui convient passer par divers pays » (°). En fin de compte, quand il s'agira de régler, Van Boghem n'entendra pas supporter les pertes de change. Il fallut lui faire entendre raison et réduire sa note des deux tiers (). Il est vrai que l'archiduchesse était morte; aussi Van Boghem, laissant quelques travaux en souffrance (?), quitta-t-il le chantier : la mine d'or était épuisée.

Le flamand, âpre au gain, avait des qualités qui expliquent son succès. Il était tenace et laborieux, tout à son affaire. Aussi son autorité ira-t-elle en grandissant. Van Boghem, dont la charge au début était limitée à la maçonnerie, verra ses attributions s'étendre et deviendra, par la force des choses, un architecte, au sens moderne du mot, avec droit de regard sur les charpentiers, sur les menuisiers, sur les verriers et sur les sculpteurs ().

Le successeur de Perréal avait un tempérament rude. Mais, au début,

(1) Marguerite à Cbivilliard [août 1512]. Appendice I, n° 88.

[3] Mandement du 1°" juin 1513. Appendice I, n° 101.

(8) WauTers dans Biographie nationale publiée par l'Académie... de Belgique, tome nu (Bruxelles, 1868), col. 560 à 566.

(t) Mandements du 1 février 1515 et du 26 février 1529. Appendice I, n°* 116 et 166.

(5) Mandements du 3 juin 1513. Appendice I, n°* 103 et 104.

(6) Ordonnance du 12 juillet 1533. Appendice I, n° 176.

(7) La toiture défectueuse devait être remaniée depuis 1528.

(8) Requête de Van Boghem, antérieure au 12 juillet 1533. Appendice I, n° 176.

rentrant ses crocs, instruit par l'expérience de son devancier, il se montra assez bon homme avec les gens du terroir. Barangier lui-même avait pris soin de l'ntroduire, et quand Van Boghem fit son apparition à Bourg en octobre 1512, le maître des comptes Chivilliard le logea dans sa maison, lui réservant son meilleur vin pour lui donner courage (!). Le flamand reconnut d'abord le terrain, tout miel avec les moines dont il fit tout de suite la conquête en leur promettant de ne pas masquer leur dortoir. Il flatte l’amour-propre des maîtres bressans par l'éloge de l'édifice déjà fait, « très beau et bien ordonné », s’ingénie pour satisfaire la douairière, lui dessine une chapelle dont la magnificence n'excluait pas la commodité. Il s'approvisionne en même temps d’albâtre pour faire besogner aux sépultures (?). Bref, dans la molle et somnolante Bresse, on n'avait pas idée d'une pareille activité. Aussi, religieux et robins, tous n'auront que louanges, jugeant maître Louis «homme fort vertueulx et merveilleusement expert en son art » (*). D'ailleurs, dans le prétoire de Bourg comme chez les augustins, on voyait en Van Boghem l’homme de coufiance de l’archiduchesse, celui qui allait chaque année conférer avec elle ; c'était un personnage à ménager. Marguerite, satisfaite de cet heureux début, témoigna sa reconnaissance à son nouveau collaborateur en le patronnant pour un office qu'il sollicitait (*).

Quelle est la part de Van Boghem dans la conception de Brou? N’a-t-il fait qu'exécuter les projets de Perréal? S'en est-il simplement inspiré ? A-t-il créé au contraire une œuvre personnelle ? On en est réduit aux conjectures d'autant plus que l'on ignore les dispositions arrêtées par Perréal et qu'aucun de ses « pourtraits » ne nous est parvenu.

La formule archaïque réalisée à Brou se concilie mal toutefois avec ce que l’on sait des œuvres subsistantes de Perréal. Sa conception du tombeau de Nantes prouve, comme sa correspondance, un esprit ouvert à la Renaissance, formé aux idées nouvelles par de nombreux voyages et le commerce des humanistes lyonnais. L'architecture de Brou, au contraire, n'aura rien de la Renaissance, rien de français, vraisemblablement rien du peintre de Louis XII. Van Boghem, qui avait reçu l’ordre d'exécuter un « patron », resta plus de six mois loin du chantier de Brou. Il put mettre à profit cette longue période non seulement pour régler ses affaires, mais aussi pour étudier le travail qui lui était demandé. C'était essentiellement un maçon des Pays-Bas, jusque là confiné dans sa province et ne pouvant échapper à l'emprise des monuments qui s’édifiaient sous ses yeux. S'il avait un avis à demander, les amis, qui devaient collaborer avec lui au « Broodhuys » de Bruxelles

(1) Chivilliard à Marguerite, 4 novembre [1512]. Appendice I, n° 94.

(2) Barangier à Marguerite, novembre 1512. Appendice I, n° 95.

(3) Anselme Cara à Marguerite, 20 octobre [1514]. Appendice I, n° 114.

(4) L'archiduchesse recommanda à la Chambre des comptes de Brabant « Maistre Lovs de Beughem a l'estat et office de maistre machon de Brabant et le mectre en possession d'icelui selon la commission qu'il en a ». La Chambre estima qu'on devait lui préférer Antoine Kelderman. Jean Le Sauvage à Marguerite, 22 novembre 1512 (Arch, Nord, B 18838, n° 28487). Van Boghem devait toutefois être nommé peu après. WaAUTERS, dans Biographie nationale, t. 11, col. 561. Marguerite utilisa aussi Van Boghem pour divers travaux soit dans son douaire, à Pont d’Ain notamment, pour avoir son avis quand la tour du château s'écroula (1516, 18 avril), ou dans son comté de Bourgogne, à Montdidier (Devis des travaux du château, en 1513-1514, Arch. Côte-d'Or, B 8539).

(aujourd’hui Maison du Roi), tous flamands, ne pouvaient que le maintenir sur le chemin de la tradition (1). Et si Van Boghem, spécialisé dans son métier de «maistre masson » et d’appareilleur, n'a été chargé que de l'exécution du « pourtraict » — et sa commission du {1% juin 1513 stipule expressément qu'il devait « construire et édiffier selon les pourtraictz que luy en avons baillé » -— on conçoit fort bien que Marguerite ait provoqué une sorte de congrès pour établir le projet définitif.

Que Van Boghem soit l’auteur du « pourtraict » ou qu'il n’ait eu qu'à exécuter celui qui a pu lui être remis par l’archiduchesse, un fait demeure certaim : le choix du projet est l'œuvre de Marguerite et fixe un trait de sa personnalité. L’archiduchesse avait entre les mains toute une collection de « pourtraicts » et de « patrons», ceux des maîtres bressans, ceux de Perréal et Colombe, et même le dernier en date, celui d'Henriet Bertrand établi en juin 1512. Certains de ces patrons, exécutés à Tours, dans l'atelier de Colombe, étaient en relief, intéressant non seulement les tombeaux mais aussi certaines parties de l'église, notamment la disposition des arcs boutants. Le projet qui sera réalisé trahira non des influences françaises mais des réminiscences des Pays-Bas. La nef présente des dispositions inspirées de celle de N.-D. de la Chapelle à Bruxelles. La partie extérieure de N.-D. des Sablons, le transept Nord de N.-D. de la Dyle, à Malines, offrent diverses analogies avec le portail de Brou (?). Marguerite restera une femme du passé, sans se laisser conquérir par la grâce de l'esprit nouveau. Et cependant il y avait des foyers d'humanisme dans ses Etats et plusieurs de ses intimes favorisaient les tendances modernes. À Comines, un descendant de l'historien, Georges d'Halluin (+ 1536), commentait l'Énéide et traduisait l'Éloge de la Folie; c'était l'ami du fameux grammairien Despautere dont les manuels enseignaient aux princes les rudiments du latin (*). À Saint-Bertin, l’abbé Antoine de Berghes (+ 1531), celui qui envoyait de si jolis singes à l’archiduchesse (*), avait transformé son couvent en véritable centre littéraire (*), tandis que son frère, Henri, l’évêque de Cambrai, protégeait Erasme, subventionné d'ailleurs sur le trésor des archiducs (*). En Zélande, à Souburg, Philippe de Bourgogne, le futur évêque d’Utrecht (f 1524), vivait depuis son retour de Rome (1509) dans un monde d'italianisants (7). A Malines même,

(1) Van Boghem était lié notamment avec Henri van Pede, le maître des œuvres de Bruxelles, avec Laurent Kelderman, de la lignée de l'architecte de Marguerite à Malines, ainsi qu'avec Dominique de Wagemakere, le directeur des travaux d'Anvers. WAUTERS, tbidem. On sait que l'Hôtel de Ville de Gand (1518-1533) auquel collabora Dominique de Wagemakere, est du style flamboyant. Celui d'Audenarde (1525-1535) par Henri Van Pede est aussi du même style.

(2) CHARVET, Les édifices de Brou à Bourg en Bresse depuis le XVI siècle jusqu'à nos jours (Paris, 1897), p. 55 et 61.

(3) Rozrscu (Alph.). L'humanisme belge à l'époque de la Renaissance (Bruxelles, 1910), p. 21.

(*) Arch. du Nord, L. M., n°: 29019, 35621 et 35666.

(6) P. S. ALLEN, Corpus epistolarum D. Erasmi, t. 1 (Oxford 1906), 160 et 334. Cf. Roerscn, 0. C., p. 23.

(6) Quittances d'Erasme du 21 octobre 1504 (Arch. Nord B 2189, n° 73660 orig.) et du 19 octobre 1521 (ibid, B 2307, n° 81373, orig.). Mandements de Charles-Quint portant constitution de pension du 1°" octobre 1520 (rbid., B 2305, n° 81191, copie auth.), 19 mai 1521 (cbid., B 2303, n° 81123, orig.) et du 12 juin 1521 (ibid., B 878, n° 17057; cf. B 2301, fol. 128). Voir P. S. ALLEN, Opus epistolarum Desiderit Erasmi, Oxford, 1906 sq.

(7) VaNDER LiNoEN, Biographie de Philippe de Bourgogne (1464-1524), dans Biographie nationale... de Belgique, tome xvn (1903), col. 250 à 254. Cf. ALLEN. o.c., t. mnt, p. 14.

dans une demeure princière, Jérôme de Busleyden (+ 1517), le fondateur du collège des Trois langues à Louvain, recevait tous ceux qui s’intéressaient à la culture antique (!) et dans ce même Malines, dans son propre hôtel, Marguerite avait aussi des italianisants, un Jean de Mabuse, un Jacques de Barbari (?), et sous ses yeux d’admirables collections dont plusieurs œuvres étaient du style le plus moderne. Mais Marguerite n’a pas su ou n’a pas voulu voir. De même que, dans le domaine des lettres, elle sacrifiera un Lemaire de Belges sans se laisser séduire par le charme et la fraîcheur de certaines pages de ces Illustrations de Gaule, qu'elle avait paru encourager, du moins momentanément, de même qu'elle apparaitra, dans ses Albums poétiques, fidèle à l'esprit vieillot des compositions bourguignonnes du temps de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire (*), de même, en matière d'art, la

(1) RoERsCH, 0. c., p. 22.

@) P. BauTiIER. Jacopo de Barbari et Marguerite d'Autriche. Les débuts de l'italianisme dans l'art des Pays-Bas, 1923 (extr. Revue d'Art). Cf A. ne HEevesy, Jacopo de Barbari. Le maître au caducée, (Bruxelles, 1925) et AcH. SEGAkD, Jean Gossart dit Mabuse, (Bruxelles, 1924). La question de l'italianisme dans les Pays-Bas est étudiée en ce moment par M. Émile GAVELLE dont le travail sur Un romantique au XVI siècle, Cornélis Engebrechtsz., 1468-1533 est en cours d'impression dans les Annales du Comité flamand. Sans doute on peut relever trace de nombreux auteurs qui gravitaient autour de la Régente. En 1521, Pierre Martyr plaçait sous sa dédicace son Enchiridion (Picot, Catalogue des livres composant la biblisthèque de feu M. le baron James de Rothschild, t. 11, Paris 1884, n° 1955). On pourrait multiplier les exemples, mais ces hommages s'adressaient plus à la souveraine qu'à une initiatrice de belles lettres. On sait, par Jean Lemaire, que l'Archiduchesse aimait à se distraire en peignant. Un article de l'inventaire de ses collections, dressé le 9 juillet 1523, vient appuyer cette affirmation et nous apprend que, dans son hôtel de Malines, dans la « seconde chambre a chemynée », garnie, entre autres meubles, d'une « belle riche table » aux armes d'Espagne, d'un buffet à la mode d'Italie, d’un miroir d'acier aux bords dorés sur fond de velours cramoisi, d’une fontaine supportée par six lions, se trouvait « ung fainct livre, couvert de velours violet, a deux fermiletz d'argent doréz aux armes de Madame, a trois escailles, une petite boite d'argent et v pinceaux garniz d'argent dedans ledit livre, le tout servant pour le passe-temps de Madame a paindre » (Inventaire publié par MICHELANT dans Bull. Com. roy. hist. Belg., 3° série, t. x1r (1871), page 77.

(3) Une pièce de l’un des « albums » de Marguerite est entièrement de sa main et doit être considérée sans nul doute comme son œuvre propre (Bruxelles, Bibliothèque royale, ms. 10572, fol. 21 v.: les fins des 9° et 10° vers, en italique, sont donnés d'après la version du ms. 228 de ce même dépôt). Il a paru intéressant de citer cette chanson pour donner une idée de la rhétorique chère à la veuve de Philibert vers 1514, date probable de cette petite composition :

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