LA PRINCESSE DE CASTILLE
musette formaient ua train de plus de cent personnes ({). Pour munir la Princesse de Castille du viatique nécessaire, il fallut, suivant les traditions bourguignonnes, recourir à des emprunts (?).
Le départ, imminent depuis la fin de novembre 1496, fut retardé par les vents contraires. On s'embarqua avec quelque appréhension à Flessingue, en Zélande, vers le 22 janvier suivant. La mer fut si mauvaise que l'on dut relâcher en Angleterre, à Southampton, pendant trois semaines. Un nouvel essai fut tenté le 12 février, mais la tempête ramena les bateaux sur la côte anglaise et il fallut encore attendre huit jours. Enfin, le 21 février, la flottille quitta définitivement Southampton. En mer, de nouvelles bourrasques séparèrent les passagers. Un témoin oculaire, le sire de Rochefort, nous a laissé un récit émouvant de ces péripéties : « Le mardi matin (21 février 1497), partimes dudit port (Southampton) a petit vent, et estoit la navire de Madame partie le premier, et feismes tant que nous gaignasmes la mer d’Espaigne, la ou calme nous prist, jusques au venrredi, et puis tonnoire nous sourvint, et cuydiesmes arriver a ung port nommé Laredo. Mais force nous fut, a cause de laditte tempeste et du vent, de contretirer vers Galice, et cheminasmes en cest estat jour et nuyt. Et estoit toujours Madame devant. Et environ deulx heures apres mynuyt, ung grand vent de aval se leva et retournasmes pour arriver audit Laredo, cuydant y trouver Madame. Mais son navire ou elle estoit (et ung aultre seullement) estoit arrivée a ung aultre port, nommé Saint-Andrieu (Santander). Et pour nostre voyage de mer, vela le tout : les dangiers esquelz avons esté seroient trop longs a escripre» (%). C’est au cours de cette périlleuse traversée que Marguerite, faisant allusion à son premier mariage avec le dauphin, composa par jeu les fameux vers :
Cy-gist Margot, la gentil’ damoiselle Qu'ha deux marys et encore est pucelle (!).
Ce distique a fait le bonheur de l'académicien Fontenelle, qui s’en inspira dans l’un de ses Dialogues des morts ($) et celui de tous les biographes de l’archiduchesse sauf un, le père minime Hilarion de Coste qui, choqué par une expression un peu gauloise, substitua en 1647 à cette joyeuse version ce quatrain plutôt ridicule :
Ci-gît sous ce tombeau La belle Marguerite
Qui, mariée dans l'eau, Mourut vierge d'élite (°).
(1) Une somme de 1289 1. 7 s. fut payée le 8 nov. 1496 à la suite de Marguerite, comprenant le grand écuyer avec 14 personnes, 9 demoiselles d'honneur, 4 aumônier (Arch. Nord, B 2156 et B 2157). (2) Négociation d'un prêt consenti par les États de Hollande, 12 nov. 1496 (Arch. Nord, B 2157, n° 71001). Prêt de 600 1. par le seigneur de Cortkene, 23 nov. 1496 (Jbid., B 2157, n° 70933). Quittance, par Marguerite, de 2000 ducats payables sur obligation de François de Rojas, ambassadeur du Roi Catholique, 18 nov. 1496 (Ibid., B 2157, n°70879 et B 2156, n° 70793).
(3) Lettre de Jean de Rochefort, publiée par BRassarT, dans Bull. Com. roy. hist. Belg.
(4) LEMAIRE, Couronne margaritique, dans Œuvres, édition STECHER, t. 1V, p. 106; cf. La mer et les eaux dans Revue des traditions populaires, 1. xxir (Paris, 1907), p. 254. Cf. « Le Naufraige de la Pucelle » dans MouineT, Faicts et dits, fol. 127.
(5) FoNTENELLE, Œuvres diverses, édition de La Haÿe, 1728, tome 1, p.24 à 28.
(6) Cosrx (Hilarion de), Eloge des reines et princesses illustres, cité par Le GLay, Correspondance de Maximilien, tome 11, page 426, note.
Marguerite débarqua à Santander le 6 mars 1497 et resta dans cette ville jusqu'au 10. Le 11, le roi d'Aragon et don Juan la rejoignirent et l’on se dirigea sur Burgos. La réception de la princesse dans la vieille cité fut grandiose. Chevaliers aux armures resplendissantes, ambassadeurs chamarrés d’or, gouverneurs de la ville « en grans robes de satin cramoisi, pleines de martres, grosses chaines au col et fort acoustrés », tous venaient présenter leurs hommages à la future souveraine. Le duc de Milan, le Roi des Romains et celui de Naples s'étaient fait représenter par des délégués. Le soir, au palais royal, le baise-main, lors des réceptions, révéla à la princesse les minuties protocolaires du cérémonial espagnol. Le jour de Pâques, il y eut grand festin « et y avoit sy grand bruyt de trompettes et d’aultres instruments que l'on ne ooyt aultre chose ». Marguerite, dont on admirait le teint éblouissant — un contemporain a remarqué qu'elle ne faisait usage ni de fard ni de teinture — fit la meilleure impression à la Cour : « Monsieur le Prince et Madame se entreayment merveilleusement ». Le mardi de Quasimodo (4 avril), lendemain du mariage, une course de taureaux fut donnée, « et journellement se font passetemps nouveaux, comme thirer la chayne, jouster, et aultres choses riches et somptueuses » (?).
La félicité de la Princesse de Castille — que son père voyait déjà couronnée du diadème royal de Léon ou de (Grenade (*) — fut de courte durée. Don Juan, maladif, élevé depuis son enfance à grands soins, à l’aide d'aliments délicats, n'avait rien de la vigueur de son père. Deux mois après le mariage, il paraissait épuisé. Les médecins intervinrent sans succès auprès d'Isabelle la Catholique pour séparer momentanément les deux époux (*). Le 4 octobre 1497, le jeune prince, dans sa vingtième année, mourait à Salamanque. Le couvent de Sl-Thomas d’Avila devait recevoir sa dépouille mortelle (*). Jamais on ne vit, dans les états des Rois Catholiques, tant fut générale la consternation, pareilles obsèques et pareil deuil. CQmines, qui ne s’émeut pas facilement, en a laissé un tableau saisissant : « Je n'ouys jamais parler de plus grand dueil qui en a esté faict par tous leurs royaulmes,
(4) Voir à ce sujet EscuDERO DE LA PENA (J.M.), Libro de la Camara real del principe don Juan, officios de su casa e servicio ordinario, compuesto por Gonçaln FERNANDEZ de Oviepo. (Publication de la Société des bibliophiles de Madrid, Madrid 1870). Ce cérémonial a été rédigé par l'un des serviteurs du fils de Ferdinand le Catholique et était destiné au fils de Charles-Quint.
(2) Voir la lettre de Jean de Bourbon, seigneur de Rochefort, du 6 avril 14497, dans Bull. Com. roy. hist. Belg., 4° série, tome x1, p. 389. Voir aussi MoiNET, Chronique, édition Bucuon, xLvir, page Ü6, et les deux lettres de Henri VII à Marguerite, dans BERGENROTH, Calendar, tome 1 (1862), page 137, numéros 173 et 174, ainsi que P. MarTYR, Opus epistolarum (Amsterdam, 1670), page 99, n° 174.
(3) ULManN (H.), Kaiser Maximilien, tome 1, page 248.
(#) Lettre de P. Martyr du 13 juin 1497, voir aux preuves n° vi.
(5) La FUENTE, Hist. Espana, t. vi, p. 136. MarTyr, Opus epistol. p. 103, n° 182. Marguerite affecta une rente annuelle de 200 1. de 40 gros de Flandre, soit 40.000 maravédis, pour la célébration d'une messe quotidienne en mémoire de don Juan au couvent de St-Thomas d'Avila, où se trouvait la sépulture de ce prince, précédemment payée sur le revenu du douaire d'Espagne. « Par quoy est souvenante du grant et leal amour que avons porté audict feu seigneur prince, qui par bon respect ne doit estre moindre envers l'ame, ainsi s'acquittant vers icelle, est la vray demonstracion d'icelle amour que desirons estre perpetuelle et jusques a ce que, au plaisir de Dieu, nous puissions retrouver ensamble a sa main de dextre en ce grant et espouventable jugement, et par ainsi tellement faire que ledict service d'icelle grant messe se continue perpetuelment » (Mandement de Marguerite, 30 juin 1513, Arch. Nord, B 2230 fol. 41).