LA PRINCESSE DE CASTILLE
car toutes gens de mestier ont cessé par quarante jours (comme leurs ambaxadeurs me disrent despuys); tout homme vestu de noir, de ces gros bureaulx ; et les nobles et les geus de bien chevauchoient les mulles couvertz jusques aux genoulx dudit drap ; et ne leur paressoit que les yeulx et banieres noires partout sur les portes des villes » (‘). Un espoir restait. On attendait les couches de Marguerite. La princesse mit au monde non pas l'héritier tant souhaité, mais une fille, morte peu après sa naissance.
Ainsi s'évanouit lamentablement la fortune espagnole de Marguerite, reçue en future reine et devenue, en moins de six mois, presque uno étrangère. Sans doute son séjour dans les domaines du Roi Catholique se prolongera-t-il encore deux ans. Mais en Aragon, comme précédemment en France, la fille de Maximilien était conservée comme un gage. Le roi Ferdinand, avec sa diplomatie avisée, prévoyait déjà les difficultés que devait soulever l'intervention de son gendre, Philippe le Beau, mari de Jeanne la Folle, devenue l’héritière de Castille. L’archiduc et le Roi des Romains envoyèrent mission sur mission (?) pour négocier le retour de Marguerite. Enfin, en septembre 1499, le roi d'Aragon consentit au départ, autorisant la veuve de don Juan à emporter ses bijoux et ses cadeaux de mariage (), mais lésinant, dans un accès de mauvaise humeur, sur les frais de route. La voyageuse fut réduite, pour s’acheminer vers Bayonne, à solliciter quelques milliers de livres auprès de marchands espagnols (!).
Une brillante escorte, sous le commandement de Jacques de Luxembourg, seigneur de Fiennes, avait êté envoyée par Philippe le Beau à Bayonne pour accompagner la princesse (f). Le rapprochement diplomatique de Maximilien et de
(1) COMMYNES, Mémoires, éd. DuronT, t. 11 (1843), p. 578 ; éd. CALMETTE, t. mi, p. 204.
(2) Maximilien à Marguerite, 10 sept. 1499, dans Mone, Anseïger für Kunde der teutschen Vorseit, 1835, col. 238 et dans Bull. Com. roy. hist. Belg., 2° série, t. 1 (1852), p. 294. Mission de Michel de Croy, s' de Sempy et de Louis de Vurry, doyen de Dôle, 5 février 1498 n. st. (Arch. Nord, B 2165, fol. 17% v., et 180 ; B 2169, fol. 130 v.). Mission de Michel Francs dit Grenade, 6 août 1498 (B 2164, n° 71492). Quittance de Jacques Gondrant, président de Bourgogne, 18 déc. 1498 (B 2164, n° 71467). Mission de Philibert, s' de Veyre, dit La Mouche, et de Pierre Jacobi, doyen de Backnang (B 2165, fol. 180 ; B 2169, fol. 1147 v.; B 2130, n° 71992 ; B 2171, n° 72157).
() Inventaire des joyaux, livres et tableaux remis à Marguerite par Ferdinand le Catholique, 28 sept. 1499, publié par BEER dans Jahrbuch der Kunsthist Saminlungen des all. Kaïserhauses, t. x (Vienne 1891), p. cx-Cxxui.
(*) 1500, 20 février, n. st. : Quittance de Marguerite pour 4.200 1. de 40 gros allouées par Philippe le Beau pour rembourser les marchands espagnols. Cette pièce originale, scellée, présente une particularité intéressante pour la diplomatique des actes de Marguerite, parce qu'elle est signée, suivant les usages de la chancellerie castillane, non par le prénom mais par le titre du souverain : « Yo la princesa » (Arch. Nord, B 2171, n° 72145; cf. B 2170, n° 71989 et B 2169, fol. 118 et 64 v.). Une autre somme de 6.339 1. fut mise aussi à Ja disposition de Marguerite pour frais de voyage, somme provenant d'un prêt consenti par les marchands de Bruges (B 2167, n° 71726). Jean de Souvans avait été désigné, par commission du 27 novembre 1499, pour tenir le compte de la dépense du retour dans les Pays-Bas. Ce document n'a pas été conservé.
(5) Aux côtés de Jacques de Luxembourg, s' de Fiennes, chargé de se rendre à Bayonne, pour accompagner Marguerite dans sa traversée de la France, on trouve mention d'Antoine de Berghes, abbé de St-Bertin, Jean de Souvans, Claude de Cilly, Oudinet Boudier, Charles Dannoy dit Saint-Simon, Jacques d'Oignies, Philippe Bouton et Jennet Preudhomme. Les dames d'honneur, sous la direction de Jeanne de Comines, dame d'Halluin, comprenaient notamment Jacqueline de Pamele, Antoinette de Noircarme, Marguerite d'Uignies, Catherine d'Halluin, Anne de Blaesvelt et Jeanne de Peruwez (Arch. Nord, B 2165, fol. 189 v. et 190 ; B 2169, fol. 34 et 60).
Louis XII avait permis d'éviter les surprises d’une traversée maritime. En cheminant à petites journées, sur les routes de ce royaume de France qui avait été sien pendant dix ans, Marguerite arriva à Paris au mois de février 1500, puis à Compiègne. Sa caravane, grossie à Arras par la suite du puissant Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, et celle de Robert de Melun, seigneur de Rosny, passa par Courtrai et atteignit Gand le 4 mars. Chose curieuse, dès son entrée dans les états du Téméraire, Marguerite se révéla non point bourguignonne mais autrichienne, voulant donner à son neveu, dont la naissance (24 février 1500) avait précipité la fin de son voyage, le nom de Maximilien, symbole d'une politique dynastique. Le Roi des Romains, pour une fois, fit preuve de prudence et voulut que son petit-fils portât le nom du dernier Bourguignon (?). Marguerite fut ainsi, le 7 mars 1500, à Gand, marraine du futur Charles-Quint (%). Son nouveau séjour dans les Pays-Bas, où l'on aménagea, pour la recevoir, le château du Quesnoy (!), devait être de courte durée.
(4) Arch. Nord, B 2169, fol. 123 v. et 63 v.
(2) Maximilien à Marguerite, [1500], mars. Cette lettre a été publiée dans BRUCHET, À propos de lettres mal datées de la chancellerie de Marguerite d'Autriche (Mélanges Pirenne, 1926).
(5) Le 25 février 1500 n. st., l'archiduc avait écrit de Gand à Marguerite, se trouvant à Compiègne ou aux environs, pour la prier de « haster sa venue pour tenir son filz aux sains fons de baptesme » (Arch. Nord, B 2169, fol. 62 v.). L'enfant était né la veille (Jb:d. B 2171, n° 72180 ; cf. lettre de Philippe le Beau aux échevins d'Arras, 24 février 1500, dans Bull. Com. roy. hist. Belg., 3° série, t. 111 p. 347). Le baptême eut lieu le 7 mars 1500 à Gand en l'église St-Jean (Arch. Nord, B 2169, fol. 179 v.; cf. HENNE, Hist. du règne de Charles-Quint en Belgique, t. X (1858), p. 23. Le lendemain, 8 mars, Marguerite, à l'occasion de sa Joyeuse Entrée dans cette ville, délivrait des lettres de rémission contresignées Barangier, intéressant notamment Gerolf Tache et Richard de Rechem (B 2170, n° 72061 et B 1712, folio 15).
(#) L'archiduc fit aménager le château du Quesnoy pour l'installation de Marguerite en avril 1500 (Arch. Nord, B 9156, fol. 60 v. ; B 9157, fol. 44). Entourée du s' de Molembais, de Philibert, s' de Veyre et de Pierre Carenson, la « Princesse de Castille » semble être restée dans cet ancien château des comtes de Hainaut (et non à Namur, comme on l'a souvent imprimé) jusqu'au mois d'août 1501 (Jbid. B 2173, fol. 192; B 2169, fol. 80 v.; B 2182, n° 73022). Il se trouvait dans cette résidence un parc où, sous le règne du Téméraire, en 1472, on avait tenté d'acclimater des chameaux et des dromadaires (/nv. som. Arch. Nord, t. 1v, p. 238, col. 2). Le 9 mai 1500, on y transporta des cerfs et des biches capturés dans le bois de Vicoigne (Arch. Nord, B 2161, fol. 76 v.). On constate la présence de Marguerite au Quesnoy le 10 juin 1500 (B 2169, fol. 80 v.), le 9 et le 20 déc. 1500 (1bid., fol. 112 v., 115). Le 28 déc. 1500, elle écrivit du Quesnoy à Marguerite d'York pour la prier de lui envoyer son médecin Simon. (Ibid., fol. 115 v.). Le Quesnoy est aujourd'hui un chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Avesnes (Nord).