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CHAPITRE IV

La Duchesse de Savoie

Marguerite d'Autriche, arrivant en Savoie, était pour ainsi dire sur terre française. Sans doute son mari, Philibert le Beau, par la situation de ses états, paraissait être à l'abri des conflits qui agitaient l'Italie. L'entrée en scène des armées de Charles VIII et de Louis XII donnait subitement une importance exceptionnelle aux passages des Alpes : il devenait difficile à leur gardien de rester neutre.

Au début du règne de Philibert, deux partis s’affrontaient à sa cour, celui du duc de Milan avec la douairière Blanche de Montferrat et celui du roi de France avec le Grand Bâtard de Savoie, René, qui prit d'emblée toute l'influence et fut l'âme de l'alliance française. En traversant les pays subalpins, Louis XII, dont les fleurs de lys flottaient au faîte des châteaux, apparaissait comme le maître d’un duc qu'il espérait tenir par un lien encore plus étroit (1).

Mais l’union autrichienne du prince savoyard devait nécessairement amener une nouvelle orientation politique et entraîner, par une conséquence naturelle, la chute du parti français.

René, dit le Grand Bâtard de Savoie, était issu de Philippe de Bresse et de Libera Portoneri di Carignano, fille de noble extraction appartenant à une bonne maison piémontaise (?). Il avait passé plusieurs années à la cour des Valois, amené par son père, vivant alors d’expédients et connu sous le sobriquet de « Philippe sans Terre ». L'avènement de Philibert le Beau fut une aubaine inespérée. Ce prince, lui aussi, était fils de ce même Philippe, mais fils légitime, et il s’intéressa au sort de René. Ce dernier, en courtisan habile, sut à merveille s'emparer de l'esprit d’un prince léger et se rendre indispensable : comblé de terres et de dignités, imsatiable, il s’'établira dans le comté de Villars (*) et dans la seigneurie de Gourdans, deviendra

(1) Sur le projet de mariage de Philibert le Beau en France, voir PéLissiER, Louis XII et Ludovic Sforza (Paris, 1896), tome 1, pages 178 et 420 ; SANUTO, Diari, tome 11, col. 1059 ; tome ru, col. 53. :

(3) Libera Portoneri appartenait à une famille de Piémont peu considérable, bien que noble. Elle vivait encore en 1511. Son tombeau, conservé dans l'église Ste-Marie-des-Grâces à Carignan, représente un buste de femme avec les blasons de Savoie et de Portoneri. CAIS DE PIERLAS, Documents inédits sur les Grimaldi (Turin, 1885), page 114 ; cf. Bosio dans Miscell. stor. ital., tome x, page 841 sq. (Turin 1870).

(3) Le comté de Villars fut donné à René de Savoie le 19 novembre 1497, LEONE, Renato di Savoia dans Boll. storico bibliografico subalpino, tome v (Turin, 1900), page 365. Voir aussi l'acte d'inféodation du comté de Villars, des seigneuries d'Apremont et de Gourdans, daté du 1° septembre 1500, dans GuIcHENON, Hist. de Bresse et de Bugey, 4° partie, page 161 et dans Panisse-Passis, Les comtes de Tende de la Maison de Savoie (Paris, 1889), page 191.

lieutenant-général du duché et gouverneur de Nice (!), obtiendra même du Roi des Romains (14 octobre 1499) des lettres de naturalisation (?). Tout souriait au jeune audacieux et son triomphe allait s'affirmer par un mariage triomphal. Entouré d’une élite de gentilshommes, René, avec un train princier, se rendit dans le comté de Nice pour épouser celle qu'il voulait associer à sa fortune soudaine (*), Anne Lascaris de Tende, dont les ancêtres avaient régné sur Byzance et sur Nicée, lors de la quatrième Croisade ().

Mais tout excès appelle une réaction. Le favori ne sut point, par de nécessaires ménagements, se faire pardonner la rapidité de son ascension. Il se croyait le maître absolu de la Savoie, et il le fut en effet pendant plusieurs années, car Philibert, aussi prompt au plaisir que rebelle à l'étude, lui avait tout abandonné, même la direction de la politique étrangère (5). Le Grand Bâtard en usa sans aucune discrétion. Orgueilleux et fastueux, dépensier et prodigue, toujours à court d'argent, c'était, au dire des Genevois victimes de ses exactions, « le plus grand de ces tyranneaux qui volaient le peuple » (f) et, sans scrupule, il prenait des deux mains, remplissant de terreur petits et grands (*).

René avait peut-être cru impressionner l'archiduchesse quand il vint à sa rencontre, lors du mariage par procuration, sur la route de Salins, entouré d’archers magnifiques. Gâté par la fortune, il ne sut point deviner l'avenir, persuadé que la jeune souveraine allait partager la vie frivole du beau duc et ne point se soucier des affaires. Mais Marguerite, si elle n'avait pas encore eu l’occasion de donner sa mesure, arrivait riche de souvenirs, se rappelant cette Anne de Beaujeu qui dirigeait d’une main si ferme, à vingt-trois ans — bientôt l’âge de la nouvelle duchesse — les destinées de la France, ou encore la glorieuse Isabelle la Catholique, si puissante dans sa cour de Castille. Entre la fille des Empereurs et le bâtard de Philippe de Bresse, la lutte était inévitable: en six mois, le lieutenant-général de Savoie, dépouillé de ses biens, privé de ses charges, perdant jusqu'à son nom, sera réduit à refaire sa vie à l'étranger.

La cause réelle de cette éclatante disgrâce n’est pas douteuse : Marguerite voulait régner, et régner seule. Mais, pour abattre l'adversaire, il fallait des prétextes, faciles à trouver d’ailleurs, car le Grand Bâtard, par ses rapines et sa violence, avait

(1) LEONE, dans Boll. stor. bibl. subalp., tome v, page 373.

(2) Lettres publiées avec la requête du duc de Savoie d'après Bibl. nat. Paris, fr. 15590, fol. 319, dans Panisse-Passis, 0.c., page 202.

(3) LEONE, L.c., tome v, page 385.

(t) Panisse-Passis, 0.c., page 8.

($) A propos de la réunion des États généraux à Turin, un ambassadeur vénitien écrit en novembre 1498 : « Non ha poder se non el Gran Bastardo ». SANUTO, Diarii, tome 11, col. 141. Cf. tome nr, col. 198 et 202.

($) SPon, Hist. de Genève, tome 1 (1730), page 102. Cet auteur, très hostile au Bâtard, signale ses malversations lors du procès d'Evria. Jbid., page 103.

(?) En 1499, quand René quitta le parti du duc de Milan pour celui de Louis XII, moyennant une pension de 10.000 1., il eut l'inconscience de réclamer le paiement de la rente que lui servait précédemment Sforza. PÉLISSIER, Louis XII et L. Sforza, tome 1, page 180 et Traité d'alliance de Louis XII et de Philibert de Savoie en 1199, dans Mémn. Acad. Montpellier, section lettres, 2° série, tome 1, 1896, page 70, note 5 et page 85.

soulevé de nombreuses inimitiés (*). On le savait en relations fréquentes avec ces montagnards suisses, toujours prêts à pêcher en eau trouble, et ou chercha de ce côté pour échafauder une accusation de crime d'État. En effet, René de Savoie fut inculpé de trahison pour avoir engagé des pourparlers, restés obscurs, avec Berne, Fribourg et Soleure. Marguerite, poursuivant son dessein avec cette ferme volonté qui était l’un des traits de son caractère, sut agir aussi bien sur son père que sur son mari. Le Grand Bâtard, succombant sous des attaques arüfcieuses, dut subir la confiscation de ses biens et la suppression de sa lieutenance (?). Il sentit la lourde main allemande, quand on annula ses lettres de légitimation (14 mai 1502) et quand on le mit au ban de l’Empire (%). L'ancien favori, retranché de la généalogie savoyarde comme un rejeton malsain, dut subir l'appellation méprisante de « René de Bresse »: la volonté souriante d’une jeune femme avait ainsi changé son deslin.

Marguerite, désormais incontestée, contraignit son beau-frère à se réfugier auprès de cette Maison de France qu’il avait déjà servie avec distinction (*) et qui le comblera d’honneurs, juste hommage rendu à un homme de guerre réputé que Brantôme célébrera dans ses Capilaines illustres (5). Constante dans ses affections comme dans ses inimitiés, l’archiduchesse, même après avoir quitté la Savoie, ne voulut jamais de réconciliation.

Le Grand Bâtard né trouva point, tout d'abord, à la cour de Louis XII, les circonstances favorables à sa haine. Au cours d’une altercation entre Philibert le Beau et l’ancien lieutenant-général, le souverain prit, sans aucun doute et très vivement, le parti du banni (*) et fera, quelque temps après (mai 1504), délivrer des lettres de naturalisation à son protégé (7). Mais les nécessités politiques dominaient la querelle savoyarde. Il fallait ménager la fille de Maximilien: c'était en effet l’époque du rapprochèment franco-autrichien et des éphémères combinaisons matrimoniales entre le futur Charles-Quint, encore enfant, et une fille de France.

Cependant les insinuations anti-savoyardes du Grand Bâtard n'étaient point complètement méprisées. Quelques mois après que ce personnage eut quitté les Alpes, on sentait déjà chez Louis XII, alors revenant d'Italie, une certaine défiance vis-à-vis des « Savoisiens qui alors estoient mauvais Français » (*). Au liou de passer en Savoie, l’armée fit route par Pignerol et le Dauphiné, symptôme de mésintelligence mais pas encore de rupture. L'année suivante, en octobre 1503, Philibert, lié depuis plusieurs années par son traité du 13 mai 1499 avec Louis XII, commandera encore une compagnie dans l’armée de ce souverain et touchera comme

(1) Voir aux Archives de la Côte-d'Or, B 8728, la sentence portée contre le vénitien Pierre Braccioli qui avait voulu s'emparer du Bâtard de Savoie, lieutenant-général du duché, à l'instigation du protonotair: de Hongrie.

(2) Lettres du 14 juillet 1502, dans Quinsonas, Mat., tome 1, page 51.

(3) Lettres du 14 mai 1502, dans Quinsonas, Mat., tome 1, page 45, d'aprés l'original des Archives du Nord, B 843, N° 17910.

($) Lettres de Philibert le Beau à Louis XII, 4 mars 1499 n. st., Archives du Nord, B 18824, N° 23726.

(5) BRANTÔME, édition LaLaANNe, tome 11 (1867), page 379.

(6) Jean d'Auron, Chroniques de Louis XIT, édition de MaAuLpr, tome 11 (1891), page 243.

(7) Panisse-Passis, L.c., page 12, d'après le ms. fr. 5.305 de la Bibl. nat. de Paris. Ces lettres de mai 1504 ne furent enregistrées que le 5 décembre 1505.

(8) Jean d'AUToN, Chroniques de Louis XII, tome nr, page 89.

précédemment une pension sur le Milanais (‘), mais en même temps, et il est difficile de ne pas sentir l'influence de Marguerite dans ce revirement, le beau duc aidait Maximilien à lever des troupes (?), recevant de l’adversaire invétéré de la France, en témoignage de reconnaissance, de nombreux privilèges ($).

Toutefois, tant que dura le règne de Philibert, la Savoié conserva les apparences d’une politique française, malgré les intrigues du Grand Bâtard et celles d’une parente appelée à une singulière destinée.

Louise de Savoie fera longtemps mince figure, dans sa résidence lointaine de Cognac, subissant un effacément involontaire. Elle vivait chichement de la modeste pension que les Valois Ini faisaient tenir (*). Puis, une grande espérance viendra illuminer sa solitude, quand naîtront les chances de son fils, devenant l'héritier présomptif de la couronne, tandis que Louis XII attendait vainement un dauphin. Fille de Marguerite de Bourbon et de ce Philippe de Bresse que l'on retrouve si souvent à la fin du XV° siècle dans l’histoire de Savoie (5), Louise, ayant perdu sa mère à six ans (1483), fut recueillie par pitié dans l'hôtel d'Anne de Beaujeu, sa cousine, puis mariée très jeune à Charles d'Orléans, comte d'Angoulême. Elle fut mère et veuve à 18 ans (1496). « Humilité m'a tenu compagnie et patience ne m'a jamais abandonnée », dira-t-elle en cette année merveilleuse où la mort de Louis XII (1 janvier 1515) élèvera sur le trône celui qu'elle appellé, dans un cri triomphal : « Mon roi, mon seigneur, mon César et mon fils » (f). L'adversité avait aigri, mais non vieilli, la mère de François I° et quand, à

(1) Quittance de Philibert le Beau, 10 juin 1504, Turin (Turin, Arch. Cam., Inv. 182, N° 11).

(2) Février 1504, SanuTo, Diarii, t.v, col. 913.

(3) Privilèges du 15 octobre 1503 et du {°° avril 1504, dans GUICHENON, Hist. Maïson Savoie, éd. Turin, tome 1v, 2° partie, pages 465 et 468. Cf. Archives Nord, B 843, n° 23973 et 23987.

($) De MauULDE, Louise de Savoie et François Ie (Paris 1895), page 9 ; JACQUETON, La politique extérieure de Louise de Savoie (Paris, 1892), page 5.

(5) PuiciPPe Il dit Philippe de Bresse.

né en 1443. Duc de Savoie le 16 avrit 496.

+ 7 novembre 1497.

1re Femme 2e Femme MaARGUERITE DE BOURBON CLAUDE DE BROSSE dite DE BRETAGNE épousée en 1472 + 1483. épousée en 1485, + 1518. LoOuUISE DE SAVOIE PHILIBERT Il CHARLES III PHILIPPE PHILIBERTE née en 1477 dit le Beau, né en 1486, de Savoie, de Savoie, + 1531. né en 1480, le 40 avril, duc de Savoie né en 14%, née en 1498, Épouse Charles, + 10 sept. 1504. en 1504, +1553. évêque de Genève, 1524. comte d’Angoulème, Duc de Savoie, pouse en 1521 comte de Genevois Épouse en 1515 + 13%. le 7 novembre 1497. Béatrice de Portugal, en 151%, Julien de Médicis, Epouse : 49 en 1496, + 1538. duc de Nemours duc deNemours, Yolande-Louise de Savoie, en 1528, + 15433. trère de Léon X François 1*° fille de Charles ler, Épouse en 1528 + 1516. roi de France. + 149 : Charlotte d'Orléans.

20 en 1501, le 26 septembre, MARGUERITE D'AUTRICHE née en 1480, le 10 janvier, + le 1er décembre 15430.

Philippe de Bresse a eu aussi une descendance illégitime :

1° De Libera Portoneri, RENÉ, Grand Bâtard de Savoie, né en 1473, + 1527, marié en 1501 à Anne Lascaris de Tende ;

2° De Bona di Romagnano, deux filles : ANTOINETTE, bâtarde de Savoie, + 1500, mariée en 1486 à Jean Grimaldi, st de Monaco, + 1505; CLAUDE, bâtarde de Savoie, + 1528, mariée en 1514 à Jacques, comte de Hornes, + 1531.

(6) Journal de Louise de Savoie, édition PETITOT, dans Collection de Mémoires, tome xvi, page 397.

quarante ans, la parénte pauvre des Valois, encore « belle de teint, très vive et enjouée » (‘), sera appelée à s'asseoir sous le dais des Fleurs de lys, redressant sa taille altière et prénant des allurès impérieuses, elle deviendra si autoritaire que l’on disait, par jeu de mots sur son prénom en parlant de ses terribles volontés : Loy, se de Savoie (?). Destinée à jouer un rôle important pendant les guerres et la captivité du roi, elle sèra la rivale diplomatique de la régente Marguerite, collaborant avec elle à la fameuse « Paix des dames » (1529), et, à vrai dire, son adversaire, car, dans le profond de son cæur, elle restait hostile à tout ce qui lui rappelait ses parents de Savoie. Dans un précieux « Journal », cahier d’orgueilleuses confidences, Louise laisse deviner de tenaces ressentiments. Elle ne trouvera pas un mot pour déplorer la fin prématurée de Philibert le Beau, son propre frère, alors qu'elle sera presque éloquente sur la mort d'un chien. Heureusement, Marguerite d'Autriche devait trouver plus d’affection dans son commerce avec les veuves des princes qui avaient précédé son mari sur le trône ducal (%).

Deux des anciennes douairières de Savoie n'apparaissent guère que dans un échange de lettres aimables. L'une d'elles, Blanche-Marie Sforza, veuve de Philibert le Chasseur (1482), était devenue, en se remariant avec Maximilien (16 mars 1494), la belle-mère de Marguerite (*). Au cours de la maladie qui devait emporter l’impératrice, l’archiduchesse provoquera, vainement (f), une consultation médicale, et regrettera l'issue fatale, ne connaissant «cœur de pierre si inhumain qui n'en doive avoir regret et desplaisir » (*). Une autre douairière, Blanche de Montferrat, tempérament énergique, était cette duchesse de Savoie qui fit aux Français, traversant Turin lors de la première campagne d'ltalie, une si chaleureuse réception (7), laissant ses bijoux à Charles VII, proie des usuriers, pour lui permettre de continuer sa chevauchée vers Naples, sur le palefroi qu’elle lui avait donné. Veuve du duc Charles I (1489), éloignée du monde sur la fin de sa vie, elle vivait paisiblement dans sa retraite de Carignan, à proximité de Turin, prolongeant ses jours jusqu'en 1519. Son commerce avec l’archiduchesse sera surtout épistolaire, mais cordial. « Sy me semble bien, lui écrivait-elle, que cela ne pourroit jamès avenir que la dame que plus j’ayme an se monde me myt hors de sa souvenance » (*).

(1) De BEaris, Voyage du cardinal d'Aragon (Paris, 1913), page 136, à la date du 44 août 1517.

(2) PasqQuIER, Recherches, dans Œuvres, édit. Amsterdam, 1723, tome r, col. 560.

(3) Voir le tableau généalogique publié page 26.

(t) Maximilien avait épousé Blanche-Marie Sforza pour sa dot de 440.000 écus d'or. Les princes du Saint-Empire étaient mécontents de cette mésalliance avec la petite-fille d’une bâtarde d'un Visconti et d’un paysan condottiere, d’une naissance aussi illégitime, François Sforza. Le GLay, Correspond. de Maximil., t. 11, page 399.

(5) Maximilien à Marguerite, Fribourg-en-Brisgau, 3 janvier 1511, dans LE GLay, Corr. I, page 466 (mais à la date erronée du 3 janvier 1512, n. st.). Cf. Ibidem, pages 367 et 383.

(6) Marguerite à Maximilien [janvier 1511], dans Le GLay, Corr. 1, page 481 (mais à la date erronée de janvier 1512 n.st.). Une cérémonie funèbre en l'honneur de l'impératrice fut célébrée à Blois, le 18 février 1511, n. st. Le GLay, Négoc., I, page 382.

(7) DELABORDE, Expédition de Charles VIII en Italie (Paris, 1883), page 399 ; Bosro, Notisie sui sepolcri di Bianca di Monferrato, duchessa di Savoia, e di Libera Portoneria ...in Carignano e sul passagio in Piemonte di Carlo VIIT, dans Miscell. stor. ital., tome x (1870), page 841; L. UssecLio, Bianca di Monferrato, duchessa di Savoia (Turin, 1892).

(8) Lettres de Blanche [de Montferrat] à Marguerite, sans millésime (Archives du Nord, Lettres missives, n° 39028 et 39029).

Claude de Brosse, dite de Bretagne, était moins lointaine et ses relations avec l’archiduchesse eurent un caractère très personnel. Mariée en 1485 à un cadet de Savoie, Philippe de Bresse, qui devint duc en 1496, succédant à un petit neveu, elle était veuve le 7 novembre 1497. Son douaire n'était pas très éloigné de la Bresse, et des relations de bon voisinage purent lui permettre d'apprécier Marguerite, qui résidait aussi volontiers dans cette région, sur les bords d’une claire rivière, dans ce château de Pont d'Ain, riche des souvenirs du mari regretté. Claude de Brosse passa ses dernières années dans les châteaux de Chazey-sur-Ain et de Billiat-en-Michaille (*), dirigeant l'éducation de Philiberte et de Claude de Savoie. Elle aimait à annoncer à Marguerite l’arrivée de la « vieille poule » et celle de ses « poussins » (?). La veuve de Philippe de Bresse, femme de tête et de cœur, donnait des conseils avisés quand son fils, le lamentable Charles III, en querelle avec les Suisses, viendra lui faire ses doléances : « Mon filz, mon amy, vous n’estes pas seul prince a avoeir dez desplaisirs, car il ne n’y a roy ny duc qui sient passé ung an sans se trouver en regret. Mon filz, mon amy, je vous prie tant que je puis que ne pregnés pas ce affere trop a cueur, mais que soyés en bonne santé que, a l’eyde de Nostre Seigneur, de Nostre Dame et du Benoist Sainct Suayre, j'ay esperance que vous sortirés bien de cecy. Il vous fault tousjours tenir bon de ses deux roys, et puis y regarderont bien comme 1ilz (les Suisses) commenceront quelque chose de nouveau » (*). Et lorsque ce même fils, aussi maladroit que pusillanime, s’avisera de vouloir lui enlever l’un deses familiers, la vieille duchesse, haussant le ton, lui adressera cette dure mercuriale : « Mon filz, ne me cuydés point tenir en la subgection qu'on fait les exclaves de Nyce, qui n'ont liberté que ung jour de la sepmeyne, parce que leur maistre en ballie de l'argent, ce que n'avez jamais fait despuys qu'estes duc pour moy, dont vous tiens bien pour excusé, veheu les afferez qu’avé heu, mais non pas de la rudesse que m'avez faicte d'en avoir envoyé toutez mes femmes ainsy soudaynement.. Si vous ne me remectés en ma liberté, comme doibt estre une bonne proude femme vefve et vieille que je suys, je vous advise et vous promectz que je ne ferais pas la Pantecoste en vos pays ny l’Accension avec. » (!).

La rude Bretonne était irascible, mais elle était bonne et secourable quand on avait gagné son estime. L’historien doit retenir comme un témoignage d’une valeur certaine, l'affection qu'une femme d'un caractère aussi remarquable ne cessa d'éprouver pour Marguerite d'Autriche dont elle appréciait l'intelligence et le

(1) Chazey-sur-Ain (Ain, arrt Belley, c°* Lagnieu). Billiat (Ain, arr! Nantua, c°" Châtillon-en- Michaille). Philippe le Beau séjourna chez Claude de Brosse à Chazey, en mai et juin 1503. GacHARD, Voyages des souverains des Pays-Bas, tome 1 (Bruxelles, 1874), page 288.

(3) Claude de Brosse à Marguerite, sans date [vers 1505], Turin, Archives de Cour, Lettere principi Savoia, mazzo 2, original.

(3) Original non daté, Turin, Arch. Cour, Lettere principi, mazzo 2. Claude de Brosse fut gouvernante de Savoie mais d’une façon intermittente. Voir les patentes du 31 janvier 1509 (Furin, Arch. Cour, Protocole Cour 135, fol. 134).

($) Claude de Brosse au duc de Savoie, original non daté (Turin, Bibliotheca civica autografi, paquet 50, dossier Claude de Bretagne). Voici un autre trait du caractère assez entier de Claude de Brosse. Le 21 décembre 1505, le Conseil d'Annecy avait cru lui faire plaisir en lui faisant un cadeau de cent florins (Délibérations, 4° reg., fol. 392). Claude refusa, en s'indignant d'être traitée au même tarif que la femme de René, bâtard de Savoie. On doubla la somme, mais on se fit tirer l'oreille pour le paiement. Claude menaça de prison les syndics si les 200 $orins ne lui étaient pas payés, le 5 janvier 1506 (Ibid., 4° reg., fol. 399 v.).

tempérament viril. Grande fut la douleur de l’archiduchesse quand elle apprit le décès (13 octobre 1513) de celle qui l’appelait sa fille (*). Claude de Brosse voulut être enterrée dans la Sainte-Chapelle de Chambéry, au pied du Saint Suaire qu'elle avait peut-être gardé dans son château de Billiat (?).

Une autre figure de sainte que Marguerite aimait à évoquer, Louise de Savoie, fille du duc Amédée IX et veuve d'Hugues de Chälon, avait pris le voile des clarisses dans l'ombre d'un humble monastère vaudois. La diligente religieuse savait au besoin s'arracher aux austérités pour recommander, de son écriture claire et menue, le temporel du couvent aux grands de la terre (*). La bienheureuse devait s’éteindre en 1503 daus la paix du Seigneur, répandant sur Orbe, la pieuse retraite de ses dernières années, une odeur de sainteté.

Si Marguerite avait élé tentée de fermer les oreilles aux bruits du siècle, la fréquentation des Luxembourg, l’illustre famille des Pays-Bas si souvent alliée à des personnages savoyards, aurait éveillé des souvenirs plus bruyants. Marie de Luxembourg, la veuve de Jacques de Savoie, comte de Romont (mort en 1486), le capitaine célèbre des armées du Téméraire (!), avait marié sa fille Louise-Françoise de Savoie en 1503 à un autre homme de guerre, Henri, comte de Nassau (%). Une dame d'honneur, aussi appelée Louise de Savoie, était la femme du Luxembourg-Martigues qui avait accompagné Charles VIII à Naples (%). Françoise de Luxembourg, liée à l'archiduchesse par un long commerce épistolaire, avait épousé Philippe de Clèves, seigneur de Ravenstein, le héros de nombreuses entreprises pendant les années difficiles de Maximilien (7). Et, à côté de ces personnages de premier plan, appartenant surtout à l’histoire des Pays-Bas, il y avait un monde de gentilshommes et de magistrats, la plupart savoyards, le - docte Philippe Chevrier, qui fut consulté lors du contrat de mariage de l’archiduchesse (*}, le collatéral Augustin d’Azelio, le maitre des comptes Humbert Boissier, le trésorier général Jean-Louis de Piozasco et son collaborateur Louis Vionet, bientôt secondé par deux bourguignons Charles Oursin, contrôleur des dépenses d'hôtel, et par le clerc d'office Richard Contault. Il y avait surtout plusieurs conseillers très écoutés dont les services éminents méritent plus qu’une simple mention, car ils furent, pendant le séjour de Marguerite en Savoie, des confidents de tous les jours; leurs noms sont

(:) Marguerite au duc de Savoie, Malines, 4 déc. 1513 (Orig., Turin, Arch. Cour. Lettere principr, mazzo 2). Cf. la lettre de Mamert de Costis à Marguerite, datée de Chambérv, 26 octobre, lui annonçant que, sur l'ordre du duc de Savoie, il a assisté aux obsèques de Claude de Bresse (Arch. Nord, L.M., 30963;.

(2) GuicuENoN, Hist. généal. Mais. Savoie, éd. Turin, t. 11, p. 175.

(%) Louise de Savoie au duc Philibert le Beau. Voir aux Preuves n° vi.

(8) FRis, Jacques de Savoie, comte de Romont, dans Biogr. nat. Belg., t. xx.

(5) Les noces se firent à Ainay, près Lyon, le 5 juin 1503. Gacnarp, Voyages des souverains des Pays-Bas, tome 1.

(6) Quittances de Louise de Savoie, vicomtesse de Martigues, dame d'honneur de Marguerite, datées du 4 octobre 1503 et du 20 juin 1504 (Turin, Arch. Cam., Inv. 39, n° 29). Son fils, François de Luxembourg, vicomte de Martigues, devait devenir lieutenant-général de Savoie par patentes de mars 1509 (Turin, Arch. Cour, Protocol. Cour 135, fol. 137).

(7) Voir ANSELME, Hist. généal. de la Maison de France, t. wi, (Paris, 1728), p. 727 <q. et RErFFENBERG, Relations... entre Belgique et Savoie, dans Nouv. Mém. Ac. Brurelles (4841), p. 40.

(8) Quixsonas, Matériaux, tome 1, p. 37.

inséparables ; ces admirables serviteurs étaient unis pour le bien de la souveraine et de la couronne : Gattinara, Barangier, Marnix, Gorrevod et La Baume-Montrevel contribuërent par leur dévouement à grandir la fortune de l’archiduchesse.

Mercurin de Gattinara, né en 1465, appartenait à une noble famille subalpine. Juriste remarquable, il entra au service de Marguerite en 1502, illustrant, par ses débuts, l’humble judicature de Villars (?), s'élevant par son seul mérite en 1504 à la présidenee du Conseil de Bresse, puis, en 1508, à celle du Parlement de Dôle (?); il était de plus chef du Conseil privé de l’archiduchesse. Maximilien aurait voulu confier à l'éminent piémontais, qui avait les qualités d’un homme d'État, la direction du Conseil des Pays-Bas (), mais l'origine étrangère du nouveau venu était un obstacle invincible dans un pays si jaloux de ses prérogatives, et pour la même raison, en Bourgogne, Gattinara, élevé à la première charge judiciaire du comté par la volonté impériale, fut, après quelques années d’une magistrature intègre, sacrifié aux manœuvres des grandes familles comtoises, au moment où l'esprit provincial était encore dans toute sa force (*). Blessé dans son sentiment inné de la justice, n’acceptant pas l’intervention de la politique dans le domaine du droit, le Président de Bourgogne, destitué mais non disgracié, quitta volontairement le service de Marguerite, et, dégoûté des grands, se retira quelque temps dans une chartreuse près Bruxelles (5), songeant mêmé à quitter les Pays-Bas pour chercher en Savoie quelque apaisement (‘). Toutefois, les services incomparablés du diplomate qui connaissait la plupart des cours européennes, ne pouvaient être oubliés. Une réparation éclatante, peut-être due à celle qui paraissait l'avoir sacrifié, appelait Gattinara à une haute fonction. Nommé, en juillet 1518, Grand Chancelier du royaume de Castille, le serviteur de Marguerite devenait ainsi le collaborateur

(1) L'autobiographie de Mercurin de Gattinara a été publiée par C. BOoRNATE, Sous le titre de « Historia vite et gestorum per dominum Magnum Cancellarium », dans AMiscellanea di storia italiana, t. xi.vin (Turin, 1915), pages 231 à 585. Voir, page 244, les raisons données par Gattinara pour refuser un office judiciaire que lui offrait le duc de Savoie, vers 1493, pour ne pas être obligé, à cause des faibles émoluments de la charge, de subir des tentatives de corruption. Gattinara apparaît, comme juge du comté de Villars, dans une commission de Marguerite d’Autriche du 5 août 1502 (Arch. Côte-d'Or, B 10347) ; il était juge de Gourdans, en septembre 1503 (Ibid., B 8039) ; il recevait en 1503 une pension de 300 1. sur les finances de cette duchesse (QuINSONAS, Matériaux, t. 1, page 151).

(2) Gattinara fut nommé Président de Bourgogne par patentes de Maximilien du 12 février 1508 n. st. KooPERBERG, Margaretha van Oostenrijh, page 456. Gattinara ne prit possession de son poste que le 16 avril 1509. Le GLay, Neg. diplom., t. 1, page 249.

(5) Maximilien à Marguerite d'Autriche, 25 mai 1509, dans KREITEN, Briefioechsel, page 68, d’après Arch. Nord, L. M., n° 25728.

(4) Le GLay, Étude biographique sur... Gattinara, dans Mém. Soc. sc. Lille, 1847, p. 208. Cf. BORNATE, Historia vite et gestorum per dominum Magnum Cancellarium, page 261 ; BORNATE, Ricerche intorno alla vita di Mercurino Gattinara (Novare 1899) et CLARETTA dans Mém. Soc. savois. hist., t. xxxvit (Chambéry, 1898), p. 245 à 344. Sur la destitution de Gattinara, voir Nord, B 2252, fol. 52 v., B 2278, fol. 23 v. et L. M. n° 39774.

(5) Annales sur la vie de Mercurin..….. de Gatinare, par M. pe CourBoson (Ms. de la Bibl. de Besançon), cité dans BORNATE, L. c., p. 265, note 1. Il s'agit de la chartreuse de Scheut (Brabant, cr d'Anderlecht) à 4 kilomètres de Bruxelles.

($) Lettres patentes de Marguerite autorisant Gattinara à entrer au service du duc de Savoie, mai 1518. Voir aux preuves n° Lxxx.

direct de Charles-Quint (?). Puis le temps fera son œuvre. Gattinara, éprouvé par la mort de sa femme Andrietta degli Avogadri, tournera sés derniers régards vers le Sacré Collège. Elevé à la pourpre cardinalicée (13 août 1529), le Chancelier impérial devenu prince de l'Eglise rendra, peu après, le dernier soupir (5 juin 1530), à l'âge de soixante-cinq ans, voulant reposer dans la paix de sa petite église natale, à Gattinara, près de Verceil, faisant rappeler, dans une inscription tumulaire, son désir d’être foulé aux pieds après sa mort, comme il avait été opprimé par le labeur pendant sa vie. C’était, en effet, le grand travailleur. Sa claire écriture italienne, pleine de réminiscences onciales, remplit des feuillets innombrables. On est surpris de la promptitude de sa pensée, entrant avec la même vivacité dans un récit plein de verve ou dans une discussion aux détails arides. Et dans la réparte, :l était truculent. Un jour, dans une négociation diplomatique, Duprat, l'épais chancelier de François I°', pariait sa tête sur une affirmation contestable : « J'aimerais mieux une tête de cochon que la vostre, lui répliquait lé diplomate impérial, elle seroit meilleure à manger ». En vérité, quand Gattinara prenait la plume ou s’engageait dans une conversation, tout prenait de l'importance pour le scrupuleux serviteur de Marguerite, parce qu'il s'agissait d’un devoir. Cette conscience apportée dans l’accomplissement régulier des grandes et des petites besognes donnait à ce serviteur d'élite uné compétence indiscutée. Une rare probité venait encore rehausser cet inappréciable concours. Lorsque Gattinara, « pour demeurèr bourgongnon et subject de Madame », voulut acheter en Franche-Comté la seigneurie de Chevigny, il vendit ses terres de Piémont et ses bijoux (), n’ayant pas voulu trafiquer de son influence. Ce noble magistrat haïssait le mensonge (*). Distant avec ses égaux, mais fier aussi avec ses maîtres, il avait une rare indépendance de caractère ; il écrivait à la puissante archiduchesse en des termes qui ne sentaient point le courtisan : « Je n’ay pas, Madame, si mal vescu en ce monde ny acquis si maulvaise renommée que je ne puisse tousjour aller a teste descouverte, tellement que quand je seroye dedans ung bois, je vivroye a honneur et ainsy que ung homme de bien doit vivre, combien que quand vous me fauldriez, ce que je ne sçauroie imaginer, jamais apres prince ne princesse ne me auroit a son service, car je n'auroye jamais plus de confidence en prince ni princesse du monde... » (‘). Par l’ensemble de ses qualités, talent,

(4) Mandement du roi de Castille, du 17 nov. 1518, allouant à Mercurin, comte de Gattinara, chevalier, conseiller et grand chancelier du roi de Castille, une pension de 2.000 ducats de 2 gros à valoir du 2 août 1518, date de son départ de sa maison pour se rendre auprès du roi, pension indépendante d'une autre pension de 1.600 livres, sans compter son allocation quotidienne de 3 livres de 6 gros pour son «€ plat » comme chancelier (Arch. Nord, B 3336, fol. 18; cf. fol. 18 verso et 19). Voir la lettre de félicitations adressée par Marguerite à Gattinara, 3 nov. 1518 (Ibid., L.M., n° 39779).

(2) GATTINARA, Relation des conférences de Calais tenues en 1521, dans Weiss, Papiers d'état de Granvelle, tome r (Paris, 1841), page 183, d'après une citation de Le GLay, Gattinara, p. 212.

(3) L'acquisition de Chevigny coûta 6.000 livres et fut faite avant le 21 octobre [1511] (Arch. Nord L.M., n°: 28218, 30265, 30290. CHacnyx, Gorrevod, page 142). Gättinara prêta Pommse le 26 août 1513 (Arch. Nord, B 2223, fol. 146).

(4) Dans une discussion avec Philibert Naturel, abbé d'Ainay, ambassadeur de l’archiduc, Gattinara déclare, en 1507, que son adversaire mentait comme un « arrachieur de dens ». KOOPERBERG, 0. c., pages 377 et 382.

(5) Lettre de Gattinara à Marguerite, 8 octobre 1509, à propos de sa mission en Aragon (Arch. Nord, autographe, L. M., n° 25891, publiée dans Lettres de Louis XII, t. 1, p. 185).

dévouement, caractère, Gattinara était la tête du groupe de ces «grands maîtres» que Marguerite avait forgés pour en faire les glorieux serviteurs de son impérial neveu.

Louis Barangier, qui exerçait auprès de Marguerite la charge de premier secrétaire, était tout au moins bressan par son mariage, ayant pris femme à Bourg dans le milieu judiciaire. C'était un sage, qui n'avait, au dire de sa belle-mère, qu’un tout petit défaut, une « certaine curiosité de boire le vin trop frezet de manger fruytes» ({). Et de fait, à Bourg, dans le monde des magistrats, ce bon vivant était prié de déguster des vins « a boyre plus doulx que my{e]l » et on lui promettait du « fromage fondu apres souppez, et des arens à la douzaine » (?). C'était l’un des plus anciens serviteurs de l’archiduchesse. Barangier avait accompagné Marguerite en Espagne en 1497, était devenu son maître d'hôtel à son retour dans les Pays-Bas, puis en Savoie, son secrétaire ; il était même titulaire, à Bourg, d’un office de maître à la Chambre des Comptes de Bresse. Il suivra la Régente à Malines et partagera sa vie jusqu’au moment où, las de l’agitation des cours, il viendra s'installer dans son greffe du Parlement de Dôle (*), faisant figure de personnage important, ayant pignon sur rue et grosse seigneurie à Aubigney, dans le voisinage (!).

Laborieux comme Gattinara et Barangier, plus souple que le premier, plus ambitieux que le second, Jean de Marnix est le type représentatif de ces clercs dévoués qui s’attachent à une puissante maison pour édifier leur fortune en défendant celle du maître. Il appartenait à une honorable famille de Tarentaise (°) dont les membres exerçaient des charges très disputées mais pauvrement rétribuées. Claude de Marnix, son père, était un ancien greffier qui avait pris femme noble dans le Val d'Aoste. Son oncle, Georges de Marnix, était resté fidèle à sa vallée, donnant, avec le robuste bon sens des montagnards, d’excellents conseils. Un autre, André de Marnix, était maître des Comptes de Savoie, faisant édifier à Chambéry une sépulture monumentale. Dans cette nichée de robins savoyards, Jean de Marnix prendra son vol vers les Pays-Bas, devenant l'ancêtre du Philippe Marnix de Sainte- Aldegonde, si célèbre dans les annales politiques des Provinces-Unies. Jean de Marnix avait commencé par la pratique notariale, mais, dès 1502, sa carrière se dessina. Attaché alors, comme second secrétaire, à la personne de Marguerite, il deviendra trésorier-général, restera toute sa vie à son service, recevra son dernier soupir et assurera son exécution testamentaire. Chargé de nombreuses missions, il était pratique mais tenace. Un jour, qu’il pressait trop fort le fuyant et indécis Maximilien, ce dernier à bout d'arguments lui rappela brutalement qu'il parlait à

(1) 16 juillet [1512] (Arch. Nord, L. M., n° 37802).

(3) Claude Combet à Barangier, sans millésime. (Arch. Nord, L. M., n°° 37486 et 37488).

(3) Barangier, pour devenir greffier du Parlement de Dôle, engageait son ami Marnix à ne rien négliger pour atteindre le succès : « et s'il est mestier de bailler argent, ne fault espargner ung demy cent de florins, voire d'or, et je les envoyerai... ». Barangier à Marnix, 29 mai {(1509), Bruxelles (Arch. Nord, autographe, L. M., n° 36976). Dès qu'il fut nommé, Barangier se fit suppléer par Guillaume de Boisset.

(#) Voir des renseignements complémentaires sur Barangier plus loin, page 59.

(5) Mandement de Marguerite, du 17 septembre 1512, sur requête de « nostre amé et feal secretaire maistre Jehan de Marnix, natif du pays de Savoie et du comté de Tharentaise » (Arch. Nord, B 2223, fol. 69 verso). Voir les renseignements relatifs à Marnix et à sa famille, preuves, n° XXXvI.

l'Empereur : « Dites a ma fille qu'elle m'envoie un chevalier de l'Ordre pour conferer avec moy, car c'est trop haulte matiere pour vous » (?). Marnix était en quelquesorte le directeur du cabinet politique de la Régente, et indispensable (#), connaissant tous les secrets, mêlé de près à l’achat dés électeurs impériaux, quand il fallut faire triompher le nom de Charles-Quint (*), puissant plus que les puissants. Son influence élait très sollicitée ; il aimait à rendre service et on lui témoignait volontiers de la reconnaissance. Aussi Marnix, arrivé pauvre à la cour de Marguerite, par son travail et son adresse, édifia sa fortune en moins de dix ans, achetant de grasses seigneuries, tandis que son père, resté dans un pays sans avenir, trop fier pour demander un secours, plus riche de considération que d'argent, mourut dans la petite cité de Moûtiers sous la bénédiction de l’archevêque de Tarentaise (°).

Marnix, en devenant seigneur bourguignon, se montrait bon politique. Sasouveraine, Marguerite, avait reçu les patentes de comtesse de Bourgogne (19 février 1509), et pour étendre son action centralisatrice dans une province jalouse de son autonomie, avait besoin de serviteurs fidèles, intelligents, capables dans les assemblées des États de diriger un mouvement d'opinion. Déjà, beaucoup de Comtois, par leur charge à la Cour, apportaient à l’archiduchesse un précieux concours. Mais aucun d'eux n'avait le contact quotidien comme Marnix, Barangier ou Gattinara. Ce fut un succès très personnel que remporta Marguerite en décidant, presque simultanément, ces trois personnages à devenir gentilshommes dans son comté. Barangier fut pour beaucoup dans cette détermination : « Je vous diz comme à mon frere, ecrivait-il à Marnix, en l'estat ou vous estés, que ne seriez myeulx fere que d'estre bourguynon. Vous trouverez bien argent de ce que avez en Savoy. Vous y pensérez » (‘). Et Gattinara s’en réjouissait à l'avance, dans une épitré adressée à son fidèle greffier. « Marnix sera bientot Grand Maistre en Bourgoingne, mieux fondé que point de nous deux, dont suis joyeulx êt de tout son bein » (?) et ainsi le Savoyard subit cette douce contrainte «a cause que Madame a tousjours desiré qu’il habandonnast Savoye pour venir resider en Bourgogne, affin qu’il fust par ce son naturel subject » (#). Cette poussée des amis de Marguerite vers la Franche-Comté était saluée, du moins en apparence, par les acclamations du maréchal de Bourgogne, Guillaume de Vergy, l'âme de la vieille noblesse, passionné pour la chasse au faucon, écrivant joyeusement à Barangier, qui paraît bien être l'ami de tout le monde : « [Marnix] a acquis une belle terre

(1) Marnix à Marguerite, 5 juin [1509], à l'occasion des pouvoirs de la Régente (Arch. Nord, orig., L. M., n° 25743).

(2) Barangier à Jean de Marnix, 14 février [1511], Malines : « Je treuve Madame toute bonne et telle qu'elle m'a tousjours esté. Je ne desire pas fort m'avencer en beaucop de matieres et je feray le mieulx que pourray, attendant vostre bref retour, combien que les matieres cressent de plus en plus; encorres si elles estoient joyeuses, l'en y prendroit plesir. Dieu les veulle amander » (Arch. Nord, L.M., N° 36970).

(3) Instruction de Marguerite à Jean de Marnix, [3 février 1519], dans LE GLay, Négoc. polit., tome 11, page 195.

(#) Georges de Marnix à Jean de Marnix, 24 mars [1510], voir aux preuves n° xxxvi.

(5) Barangier à J. de Marnix, 7 février [1510], Malines (Arch. Nord, autographe, L.M., N° 36972 et 26829).

(8) Gattinara à Barangier, 18 janvier [1512], Dôle (Arch. Nord, orig., L.M., N° 30348). () Minute de J. de Marnix [année 1511] (Arch. Nord, L.M., N° 38560).

[Toulouse] de Mons. d'Esmeries (A ymeries) et la ou il y a de bons vins et beaucop. Je vouldroye qué en eussiez austant en la seigneurie d’Aulbini (Aubigney). Quand. vous serez audict Aulbini, je iray vosler vers vous, car c’est le plus beau pays pour la voslérye qui soit en ce quartier la... Monseigneur le Président [Gattinara] a acquis Chevigny comme vous sçavez, qui est ung béau lieu; vous avez ledict Aubbini, et monseigneur le secretaire Marnix, Tholouse. Il fault que monseigneur le Gouverneur [Gorrevod] ayt quelque chose, afin que on voise boire vers luy, si Madicte Damé venoit par deça » (1).

Gorrevod n’était cependant point étranger à la Comté. Ses ancêtres reposaient dans ce pays, à Marnay (?), mais il était surtout savoyard par ses seigneuriés et ses charges. Écuyer de Philibert le Beau dès 1497, puis gouverneur dé Bresse (25 octobre 1504), tilulaire de nombreux offices ét châtellenies, il semblait que de puissants intérêts et ses mariages dussént le fixer en Savoie. Mais il subit, comme tant d’autres, l'emprise de Marguerité et sa fortune fut rapide : Chambellan de l’archiduc (1507), Chef des finances de l’archiduchesse (1510), Pardessus de Salins (1512), Chevalier de la Toison d'Or (26 octobre 1516), Chevalier d'honneur dé Marguerite (14 novembre 1516) à la mort de Gui de La Baume, puis maréchal de Bourgogne (1521). Chargé entre temps de nombreuses missions diplomatiques. Gorrevod pouvait croire être arrivé à l'apogée de sa fortune quand :1l fut créé comté de Pont dé Vaux (28 janvier 1521). Charles-Quint, qui avait déjà accaparé Gattinara et son élève Nicolas Perrenot (le futur Granvelle), appellera aussi en Espagne Gorrévod qui deviendra le Grand-maître de l'Hôtel impérial (31 mars 1522). Décédé à Barcelone (1529), le Gouverneur de Bresse voulut rejoindre dans la mort celle qu’il avait si loyalement servie et c’est ainsi que l’on peut voir, éncoré aujourd'hui à Brou, le pieux gentilhomme, chevronné d’or, l'Ordre de la Toison au cou, éternellement agenouillé dans la radieuse lumière du vitrail de l’Incrédulité de St-Thomas (*). Son frère, Louis de Gorrevod, évêque de Maurienne à vingt-six ans (1499), devait être élevé à la pourpre cardinalice en 1530 (!).

Un compatriote dé Gorrevod, Gui de La Baume, comte de Montrevel, sergneur de La Roche et d’Irlens, aussi chevaliér de la Toison d'Or, portait non moins dignement l’un des plus grands noms de Savoie. Attaché à la personne de Philibert le Beau comme chambellan, il fut comblé d'offices et de dignités, et se trouva tout désigné, quand arriva la nouvelle duchésse, pour rémplir auprès d'elle la fonction de Chevalier d'honneur. Cette haute charge, qu'il exérça non seulèmént en Savoie, mais

(1) G. de Vergy à Barangier, 21 janvier [1511, n. st.], Champlitte (Arch. Nord, L.M. N° 28421 ; lettre publiée dans CHaGny, Gorrevod, page 81, à la date erronée du 21 janvier 1510).

(2) J. GAUTHIER, Les Gorrevod et leur sépulture dans l'église de Marnay (Doubs), dans Mém. soc. émulat. Doubs, 1869, 4° série, tome v, pages 343 à 356.

(3) Voir la notice publiée dans CHAGNY, Correspondance... dr Laurent de Gorrevod (Lyon 1913). Gorrevod épousa en premières noces (18 février 1504) Philiberte de La Palud, fille du comte de Varax, maréchal de Savoie et d'Antoine de Polignac, et en secondes noces (30 juin 4509) Claude de Rivoire, dame de Montanav et de Gerbaix, qui fut attachée à l'hôtel de Marguerite comme dame d'honneur (Arch. Nord, L.M. 40360, commission non datée). On sait que Marguerite fit élever à Brou une chapelle dont le vitrail représente son fidèle serviteur et sa seconde femme.

(#) Cnacny, dans Bull. Soc. Gorini, 1906, page 147 et ANGLEY, Hist. diocèse Maurienne, (S'Jean-de-Maurienne, 1846), page 267.

aussi dans les Pays-Bas jusqu'en novembre 1516, date de son décès, lui donnait la direction dé l'Hôtel de l’archiduchesse. Sa puissancé, déjà considérable par ses seigneuries et ses places, lui permit de bien établir ses enfants. L'un d'eux, Pierre de La Baume, fort soutenu par Marguerite d'Autriche, devenu abbé, évêque, archevêque et cardinal, se montra plutôt inférieur aux responsabilités qui lui incombaient, particulièrement lorsqu'il fallut défendre son siège épiscopal de Genève contre les protestants. Un autré fils, Claude, marquis de Saint-Sorlin, occupera la plupart des offices paternels. Une fille, Jeanne, en épousant Simon de Rye, apportait à la famille les influences d’une illustre alliance.

Le Chevalier d'honneur était assisté, dans l'exercice de ses multiples attributions, par plusieurs maitres d'hôtel. L’un d'eux, Louis de Balliant, seigneur de Verboz, était aussi savoyard, mais attaché au sol et conservant d’ailleurs, après le départ de l'archiduchesse pour les Pays-Bas, la confiance de sa souveraine qui lui donna d’honorables missions. Les autres maîtres venaient des Flandres; Pierre Carenson, qui avait accompagné Marguerite en Espagne ; Jérôme Vent, qui avait déjà servi Marie de Bourgogne et retournera avec la Régente à la cour de Malines.

Un autre maître de l'hôtel, le gueldrois Alard Bentinck, devait vivre pendant trente ans la vie de Marguerite, sous le soleil d'Espagne, à travers les vallées des Alpes et dans les brumes du Nord. Il assistera à son agonie, suivra son cercueil dans la poussière des grands chemins jusqu’à Brou, l'ultime arrêt. Ce Bentinck était un personnage pittoresque. Grand buveur, il eut, un jour, à Malines, dans le jardin même de l’archiduchesse, une querelle scandaleuse avec l'échanson Faulcue ({). C'était aussi un effréné joueur. Son dévouement faisait passer sur des nombreux défauts. Marguerite essaya de le corriger, mais en douceur, car elle savait, par de bons procédés, conquérir le cœur de ses gens. Elle fit donc donner à son turbulent serviteur une somme de deux cents écus d'or, mais sous condition: « Jamais je ne joueray, déclara-t-il, a quelque jeu ne contre quelque personne que ce soit, plus hault de deux philippus pour un jour, saulf et reservé en la presence et compaignie de Ma tres redoubtée Dame et par le congié et consentement d'icelle, et, en cas qu'il peust estre trouvé que j'aye joué plus desdicts deux philippus par jour, si ce n'est par le congié de Madicte Dame et avec elle, je seray tenu et par ceste m'oblige a donner a Madicte Dame une chaine d'or en valeur de mille livres de XL gros dicte monnoie de Flandres la livre pour une fois, soullz l’hypothequée de tous et singuliers mes biens presens et advenir, sans fraude ne malengien » (*). Ainsi Bentinck, malgré ses excès, sut se maintenir à la Cour. C'était, d’ailleurs, un homme de ressource. Il avait su faire le bon apôtre auprès de la belle-mère de Barangier, laquelle avait bien voulu se charger à Bourg de l'éducation du jeune Laurent Bentinck. Il utilisait ses nombreuses relations et poussait son fils sur la voie de la fortune en l’attachant au service de Wolsey, le puissant cardinal d'York.

Tout un personnel féminin entourait Marguerite d'un affectueux dévouement. Ses demoiselles d’honnèur ét ses femmes de chambre formaient, à ses côtés, comme uné grande famille dont l’archiduchesse acceptait la charge, s’occupant de bien caser et

(1) Voir le récit détaillé de cette altercation, dans le chapitre du Conseil privé (p. 73 à T5); chapitre qui renferme aussi des détails complémentaires sur Gattinara, Marnix et quelques autres personnages de l'intimité de Marguerite dans les Pays-Bas.

(2) Quittance rédigée vers 1513 (Arch. Nord, B 3382, N° 113864).

de doter généreusement ses suivantes. Marguerité de Blaesvelt reçut 4.000 francs quand elle épousa un gentilhomme vaudois, Benoît Champion. Marguerite de Valpergue, fille d’un puissant gentilhomme piémontais, Jacques de Valpergue, comte dé Maxin, fut gratifiée de 2.000 florins quand son père la rappela pour la marier dans son pays. Louise d'Entréemont, dé l’illustre famille des comtes de Montbel, épousa l'un des premiers gentilshommes des Pays-Bas, Charles de Lannoy, grand écuyer dé Charles-Quint, le futur vicè-roi de Naples. Marguerite aimait à marier ses bons serviteurs et s’efforçait de les attachér par de nouveaux liens à sa Maison. Jeanne de Foy, sa dame d'’atour, épousa l'écuyer Philippe dé Brégilles. Etiennette d'Espagne, la demoiselle d'honneur, qui avait suivi sa maîtresse en Espagne, en Allemagne êt en Savoie, deviendra la femme d'Henri d'Hemericourt, le premier écuyer d'écurie si dévoué à la Régente. Catherine de Marcke, la femme de chambre, choisira un savoyard, Gilbert de Varax, qui fera aussi son chémin à la cour de Malines, ét uné autre, Jeanne dé Cerf, appartenant à une bonne famille noble des Flandres, apportera à Jean de Marnix de nouvelles influences, fixant définitivement sa fortune dans lés Pays-Bas ().

Sans vouloir davantage multiplier les détails sur lès nombreux personnages attachés à l’Hôtel de Marguerite (?), il convient d'attirer, en dernier lieu, l'attention sur le personnage un peu picaresque, mais profondément original, qui a le plus contribué à donnér à l’archiduchesse une réputation littéraire.

Lemaire, qui vint certainement à Turin — on a de lui une quittance du 12 juin 1504 (°) — aimait à rappeler l'intérêt que Marguerite aurait pris au plan du Palais d'Honneur féminin, composition qui nous a valu une jolie page: « Madame, éstant naguières en mon petit estude solitaire, comme j'ay de coustume, exerçant le tres noble et tres laborieux commandement a moy enjoinct de par Vostre Tres Digne Excellence, c’est assavoir de bastir et construire litterallement le Palais d'Honneur féminin duquel verballement par vostre facunde et ingeniosité celeste des pieça m'aviez baillié le devis, platte forme, pourtraictz et invention, pour lequel executer et mettre en euvré, tout tel simple ouvrier et architecte que je suis, j'avois desja le compas en main, l’escarre preste, le plomb et le lyneau (— niveau) tous agensez, et mes massons, qui sont mês dix sens naturelz, tant intrinsecqués comme extrinsecques, a tout leurs ciseaux, marteaux et autres instrumens duisans a massonnerie, tous uniz, assembléz ét encouraigéz de bien faire. La matiere estoit sur lé lieu et les grandz quartiers dé marbre, qui sont mes livres, éspars ça et la dévant mes yeulx

(1) Renseignements sur Marguerite de Blaesvelt, Marguerite de Valpergue, Louise d'Entremont, Jeanne de Foy, Étiennette d'Espagne, Catherine de Marcke et Jeanne de Cerf, aux Archives du Nord, dans le fonds de la Recette générale des Finances. Voir l'inventaire manuscrit rédigé en 1926 avec le concours de M'e Eugénie Lancien.

(2) Voir quelques détails complémentaires dans le chapitre sur le Conseil privé.

(3) Quittance par Jean Lemaire délivrée à Louis Vionet, trésorier de Marguerite, d'une somme de 10 écus d'or de 42 sous, monnaie de Piémont, et datée de Turin, 12 juin 1504, pour un don que lui a fait la duchesse. Original signé, conservé aux archives de Turin, publié dans Fr. THIBAUT, Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Belges ou de la littérature et des arts aux Pays-Bas sous Marguerite d'Autriche (Paris, 1888, thèse), page 139. Un autre document, conservé aussi à Turin (Turin, Arch. Cam., Inv. 39, n° 29), concerne un paiement fait sur l'ordre de la duchesse à « Maistre Jehan, nostre painctre » le 30 janvier 1504. Cette pièce ne peut concerner Lemaire, peut-être s'agit-il de Jean Perréal. Toutefois, ce personnage n'apparaît d'une manière certaine dans la comptabilité de la douairière qu'en 1506-1507.

dont ainsi comme jé les retournois et compassois pour choisir les meilleurs et les plus duisables, arriva ung homme incogneu, lequel interrompit ma sollicitude… dont... mes oustilz d'architecture me cheurent de la main. Je donnay congié a mes massons d'ouvrer ailleurs et feiz retirer a part en ung coing les precieux marbres desquelz j'avoie faict l'attraict et la preparation pour si noble euvre jusques a tant que j'eusse la faculté de les mettre en euvre, se d’aventure vous m'en estimez digne » ().

Si le Palais d'Honneur féminin n'a été qu'ébauché, si d'autres œuvres qui ont intéressé l’archiduchesse ne nous sont point parvenues, nous avons néanmoins conservé encore dé nombreuses compositions du grand rhétoriqueur, dont quelquésunes furent certainement écrites en Savoie, à l'époque où Marguerite, veuve de Philibert le Beau, n'était pas encore la régente des Pays-Bas, notamment les Espitres de l'Amant Verd et la Couronne margarilique.

Jean Lemaire de Belges, originaire de Bavai, neveu de l’historiographe Molinet, maitre ès-arts de l'Université de Paris, clerc des finances du duc de Bourbon (mari d'Anne de Beaujeu) en 1498, à Villefranche-sur-Saône, puis secrétaire de Louis de Luxembourg, seigneur de Ligny, venait de rédiger en l’honnéur de ses deux premiers protecteurs, tous déux morts en 1503, de retentissants panégyriques (?), quand il entra au service de Marguerite d'Autriche. Agé alors de trente ans, précédé d’une réputation de bel esprit, il était attiré dans la région par le charme de Lyon, alors centre d'une véritable Renaissance, Lemaire, qui avait éprouvé, dans son Hainaut natal, que « nul n'est prophète en son pays », fut vite fèté par l'Académie de Fourvières, sur la recommandation de Perréal. Il avait en tête, depuis plusieurs années, son livre célèbre des {llustrations de Gaule et Singularitez de Troye (*). Marguerite encouragera volontiers sa Muse et lui enverra de petits vers pleins d'amitié :

Ton escriptoire a si bonne practique

Que si la crois, sera bien estimée.

Par quoy concluz : ensuyz ta rhetoricque Car tu sces bien que par moy est aymée (!).

(1) Lemaire à Marguerite, 20 novembre 1510, Bourg. (Paris, Bibl. Nat., ms. franç. 2235, ancien 1412, publié dans LEMAIRE, Œuvres, édition STECHER, tome 1v, page 397). L'auteur fait allusion à la mission dont il fut chargé pour les sépultures de Brou quand il dit avoir été D. dans la composition du Palais d'hnneur.

(2) Le Temple d'honneur et de vertus, composé par Jehan Lemaire, disciple de Molinet, à l'honneur de feu monseigneur de Bourbon a été publié à Paris, chez Michel Le Noir en 1504 et réédité par STECHER, tome 1v, pages 183 à 242. Pierre de Bourbon mourut le 10 octobre 1503. L'ouvrage est dédié à sa veuve, la célèbre Anne de Beaujeu.

La Plainte du Desiré, c'est-à-dire la déploration du trespas de feu monseigneur Loys de Luxembourg, a été publiée en 1509 et rééditée par STECHER, tome ut, page 157 à 186. Louis de Luxembourg mourut le 31 décembre 1503.

(8) La première édition des [ustrations de Gaule et singularités de Troye parut à Lyon en 1510 chez Etienne Galand, et comprend le premier livre, dédié à Marguerite d'Autriche ; le second livre publié à Paris et Blois et le troisième livre, publié à Paris en juillet 1513, sont dédiés à Anne de Bretagne. Sur les éditions des œuvres de Lemaire, voir A. HumPpErs, Etude sur la langue de Jean Lemaire de Belges (Liége, 1921, fasc. 26 de la Bibl. de la faculté de philosophie de Liége), pages 218 à 237.

(#) Lemaire à Marguerite, [vers 1509], dans LEMAIRE, édition STECHER, tome 1v, page 396. C'est dans cette lettre (page 393) que l'auteur fait l'éloge de l'accueil fait « es marches circonvoisines

La Premiere espilre de l’'Amant Verd a Madame Murguerite Auguste fut écrite au moment où la fille de Maximilien se rendait à Strasbourg, le 5 mai 1505, lors de la négociation de son douaire (!). Le perroquet familier qui avait accompagné Marguerite, alors infante de Castille, « depuis Zelande ou Grenade », se lamentait au château de Pont d’Ain après le départ de sa maîtresse, laissant échapper dés souvenirs un peu indiscrets :

Bien souvent de ta bouche gentile

M'estoit donné repas noble et fertile.

Que dirai je d’autres grands privautéz,

Par quoy j'ay veu tes parfaites beautéz :

Et ton gent corps, plus poli que fin ambre.

Trop plus que nul autre varlet de chambre, Nud, demy nud, sans atour et sans guimple, Demy vestu, en belle cotte simple,

Tresser ton chef, tant cler et tant doré,

Par tout le monde aymé et honnoré (?).

La critique littéraire, souvent sévère pour l'œuvre du « rhetoriqueur », a été unanime pour louer ce gracieux badinage. Deux ou trois autrés compositions, faites par Lemaire pendant son séjour à la Cour, peuvent encore être consultées utilement pour la biographie de l’archiduchesse (*), mais il faut surtout retenir comme particu-

de Bourgoigne, c'est assavoir Lyonnais et Bourbonnais » à ses productions et trouve « pour certain que nul n'est prophete en son pays». Sur la Renaissance lyonnaise, voir CHARVET, Jean Perréal (Lyon, 1834) et P. AzzuT, Etude biographique et bibliographique sur Symphorien CHAMPIER (Lyon, 1859).

(1) THIBAUT, Marguerite d'Autriche, page 140, dit que l’Amant Verd aurait été écrit vers 1506, à l'occasion d'un vovage fait en Allemagne dont parle Lemaire. On peut fixer exactement ce voyage entre le 13 avril et le 4 août de l’année 1505 d'après l'itinéraire que nous avons dressé. Marguerite fit en effet — détail prouvant l'exactitude des petits faits de la biographie de l'archiduchesse figurant dans l'œuvre de Lemaire — un voyage en Allemagne en 1505 attesté par cette mention d'un compte de J. L. de Piosasco : « Premierement, en mille escus d'or au soleil livrés a moy mesmes, qu'il at pleu a madicte dame moy donner pour mon mariage quant elle retournit d'Alamagne l'année passée l’am mil cinq cens et cinq...» (Arch. Nord, L.M., n° 40285). C'est au retour de ce voyage que Marguerite passa à Reims, où sa présence est attestée par un mandement daté du 29 juin 1505 (Jb:d. B 142, n° 23998) concernant une lettre de rémission accordée ce même jour à un paysan, Collesson Regnard, détenu dans les prisons de l’archevêché pour meurtre commis sur la personne du curé de Sept-Saulx (Marne), nommé Jean Rogier, qui l'avait traité de « meschant homme villain, en disant que le batteroit tant que les chiens le mangeroient ». L'archiduchesse chargea le Parlement de Paris d'assurer l'exécution de ces lettres de rémission, déclarant les avoir délivrées « en ceste nostre venue en ceste cité de Reyns, enssuivant le privilege et auctorité de tous princes et princesses yssus de sang royal en telz cas ont acoustumé de user, oulctroyer grace, pardon et remission ». Lemaire de Belges a écrit une jolie page (Couronne margaritique dans Œuvres, édit. STECHER, IV, page 93) sur l'exercice du droit de grâce par Marguerite en France, dans les Pays-Bas, en Espagne et en Savoie : « Combien ha elle rendu de chartres et de prisons vuides, quantes grosses chaines pesantes et grevables ha elle fait descharger, et quants fers et gresillons ha elle evacuez...».

La Seconde espitre de l'Amant Verd, un peu postérieure à la première, fut composée pour célébrer le retour de la duchesse « sauve et saine après avoir veu le Rhin, Meuse et Seine ».

(2) LEMAIRE, Œuvres, édit. STECHER, tome it, page 7.

(3) Lemaire, dans une lettre non datée adressée à Marguerite, vraisemblablement de 1509, donne des renseignements sur les diverses œuvres littéraires qu'il a composées ou commencées pour la douairière. Ce document très important est publié dans ses Œuvres, édition STECHER, tome 1v, page 315, d'après CHARAVAY, Revue des documents historiques, 3° année, (1875-1876).

lièrement précieuses certaines pages de la Couronne margarilique, écrites en Savoie, après la mort du duc Philibert, permettant au lecteur de découvrir, sous des guirlandes un peu trop fleuries, des épisodes émouvants de la vie de l'héroïne en France, en Espagne et dans les Alpes ().

Le nombre et l’importance des compositions, écrites par le grand rhétoriqueur à la cour de Marguerite, ont beaucoup contribué à donner à la fille cultivée d'un prince ami des lettres — le Maximilien du Theuerdank — une place à part dans le monde des lettres. Et cependant Marguerite a sacrifié celui qui a su trouver de si nombreux accents pour la célébrer. Sans doute Lemaire, plus fait pour vivre dans un cénacle de poètes que dans les cours, a pu commettre de nombreuses inconséquences. Mais des excès de table et de jeu avaient trouvé grâce aux yeux de l’archiduchesse quand ils étaient commis par l’un des maîtres de son hôtel. Il eût été beau, pour la gloire de la « Superillustre princesse », que l’auteur des Illustrations de Gaule trouvât, sur les marches du trône, une protection assurée. Hélas, quand Lemaire, après huit ans de labeur, sera desservi froidement, lentement, sûrement, quand les moines de Brou et les magistrats bressans, trop enfoncés dans leur vie matérielle pour comprendre les rêves du poète et lui pardonner ses défauts, auront réussi à le perdré dans l'esprit de la bienfaitrice, personne ne se lèvera à la cour de Malines pour défendre un pauvre diable qui n'avait que sa plume. Et, afin de ne pas mourir de faim, l’ancien historiographe des archiducs dut encore se déracinér, allant servir la cour rivale d'Anne de Bretagne, et végéter quelques années pour sombrer obscurément dans le malheur.

Ce serait d'ailleurs une exagération que de vouloir représenter Marguerite enfouie dans les trésors de sa librairie (?). L'archiduchesse, surtout quand elle devint régente, avait trop de préoccupations pour pouvoir s’abstraire et vivre loin du monde, dans un rêve livresque. Elle savait être de son temps et partager avec sa cour des distractions qui, pour être d’une grande dame, n’exigéaient aucune contention d'esprit. C'est ainsi qu'on la voit, en Savoie, s'intéressant à sa ménagerie (*), aimer les beaux

(1) La Couronne mnargaritique fut écrite après la mort de Philibert le Beau (10 septembre 1504) et avant la naissance de Marie de Hongrie (15 septembre 1505). Elle ne fut publiée qu'en 1549 chez Jean de Tournes, à Lyon par Antoine nu MouLiN, valet de chambre de la reine de Navarre, et a été rééditée par STECHER, Œuvres de LEMAIRE, tome 1v, pages 1 à 167. Dans l'entourage de Marguerite, il est possible qu'on ignorât, avant l'édition de 1549, que Lemaire fut l’auteur de la Couronne ma:garitique. Les exécuteurs testamentaires donnèrent charge à un certain Claude Bernard de copier « La Cronicque margaritique par icelle feue dame composée et escripte de sa propre main, contenant environ quatre vingtz fuilletz». (Quittance de Claude Bernard, du 4 novembre 1539, Arch. Nord, B 2415, n° 84750). Nous pensons, sans avoir la certitude, qu'il s'agit ici non d'une chronique mais de la Couronne margaritique.

(1) Il est toutefois intéressant de noter que, déjà en Savoie, Marguerite prenait soin de ses hvres. Marguerite d'York, sa grand'mère par alliance, qui eut de l'influence sur sa formation, était déjà une bibliophile. Mandement de Marguerite, daté de Turin, 21 mars 1504, enjoignant à Louis Vionet, trésorier de ses finances, d'allouer à Diego Florès 2 écus 10 sous «pour avoir faict reellier trois noz livres en françoys a ung librier de Thurin » (Orig., Arch. Turin, Inv. 39 n° 29). Voir BayoT, Les manuscrits de provenance savoisie”nne dans la Bibliothèque de B'iurgogne, dans Mém. Soc. savois. Chambéry, t. xzvir (1909), pages 305 à 410 avec planches. Sur les manuscrits de Marguerite d'York, voir {GALesLoorT], Notice sur Marguerite @ York, 1468-1503, dans Mém. Soc. émulat. Bruges, 1819, page 254 sq.

(3) Mandement de Marguerite du 10 nov. 1503 concernant Giraud de Cabrièrea, « maistre de nostre lÿonesse » Voir preuves, n° vu.

chiens (*) et, avec le même plaisir que dans son enfance, applaudir des « joyeux de corde » (?) ou partager avec son mari les plaisirs de la chasse (*). Elle assislait volontiers à des tournois (*)et celui de Carignan, donné en février 1504 à l'occasion des noces de Laurent de Gorrevod et de Philippe de La Palud, fit époque dans les annales du Piémont ($). On ne saurait faire un crime à son historiographe d'orner la souveraine d'une parure intellectuelle en déclarant qu’ « oultre la notice de tous ouvrages feminins en esguille et en brodure, elle estoit exercée louablement en musique vocale et instrumentaire, en peinture et en rhelorique, tant en langue française comme castillane et latine » (*). Mais, avec l'admirable équilibre qui caractérisait son tempérament, Marguerite faisait chaque chose en son temps et trouvait ainsi le secret de tout faire. Il ne faudrait point prendre trop à la lettre la plainte célèbre de son Album :

Me fauldra il tousjours ainsi languir ?

Me fauldra il enfin ainsi morir ?

Nul n'aura il de mon mal congnoissance ?

Trop a duré car c’est dès mon enfance (*?).

Marguerite ne devait pas plus s'abîmer dans la douleur que dans ses livres; L'Exploraltion de pitié sur la mort du duc Philibert de Savoie (#), que Lemaire a pu inspirer pour commémorer le malheureux prince, mort à vingt-quatre ans (10 septembre 1504) dans les bras de celle qui l’avait tant aimé, ne devait point empêcher Marguerite de poursuivre son destin. Si le culte du disparu la préoccupe jusqu'à la mort et l'empêche d'épouser le roi d'Angleterre (*), Marguerite sut aussi faire la part des réalités et on la verra, dès le printemps de l’année qui suivit le triste événement, se rendre à Strasbourg auprès de son père pour régler les difficultés de son douaire. Un nouveau deuil qui inspirera à son indiciaire les Regrels de la

(1) Mandement de Marguerite, du 28 août 1503, allouant à Jean-Antoine Bastellin, fauconnier du duc de Savoie, 6 écus d'or au soleil valant 40 sous, monnaie de Savoie, pour un lévrier (Arch. Cam. de Turin, Inv. 39, n° 29).

(2) Quittance de « mastro Piero de Luca » et de Jennet Huguet « joyeux de corde », 1503, 9 septembre, Pont-d'Ain, avec leurs signatures. (Turin, Arch. Cam., Inv. 39, n° 29).

(3) Lemure, Couronne margaritique, édition STECHER, tome 1v, page 21.

(*) Quelques récits de ces tournois nous sont parvenus. MouiNET (Chroniques, dans BUCHON, Coll. chroniques, t. x1vrr) nous a laissé la narration des tournois de Genève, lors de la joyeuse entrée de Marguerite en déc. 1591. On trouvera, dans la relation du premier voyage de Philippe le Beau en Espagne, le récit de quelques beaux exploits à Bourg et à Pont-d'Ain, en avril 1503 (GaCHARD, Collection des voyages des Souverains des Pays-Bas, t. 1 (Bruxelles, 1870), page 237.

(5) Voir le récit publié dans GuicueNoN, Hist. de Bresse, preuves, et dans LATEYSSONNIÈRE, Recherches sur le département de l'Ain, t. v (1841), page 34. Voir une pièce comptable du 23 avril 1504 relative aux dépenses du tournoi de Carignan, preuves n° 1%.

(6) LEMAIRE, Couronne margaritique d'après une citation de Baux, Histoire de l'église de Brou, 2° édition, page 16. Marguerite, d'après Bearis, Voyage du cardinal d'Aragnn (Paris, 1913), page %5, s'entretint en espagnol avec le prélat, le 13 juillet 1517.

(7) E. GACHET, Albums et Œuvres poétiques de Marguerite d'Autriche (Mons, 1819), page 86.

(8) Cet opuscule, précédé d'un « advisement » de Gauvain Candie, gentilhomme, né à Chambéry, qui vécut à la cour de Marguerite en Savoie et dans les Pays-Bas, a été publié dans STECHER, tOme IV, page 172.

(°) Max Brucuer, Le projet de mariage de Marguerite d'Autriche avec Henri VII, page 7 (extrait Revue Savoisienne, 1920).

Dame infortunée sur le trespas de son tres cher frere unique (*) allait changer la vie de la douairière. Marguerite devait être chargée, après la mort de Philippe le Beau (25 septembre 1506), pendant la minorité de l’archiduc, de la régence des Pays-Bas et méritera les éloges de son poète:

Vertu vous environne,

Elle croist et fleuronne

En vous, et point n'empire, Digne estes d’avoir trone, Royal sceptre et couronne D'un glorieux empire (?).

Marguerite quitta les États de Savoic le 29 octobre 1506 ($). Elle était ce jour là à Rossillon dans le Bugey, se trouvait le surlendemain à Orgelet, dans le comté de Bourgogne, s’occupait le mois suivant des affaires de cette province, se dirigeait ensuite sur l'Alsace, faisait au mois de janvier un séjour à Ensisheim, se rendait en Souabe, conférait avec son père et opérait sa rentrée dans les Pays-Bas le 27 mars 1507 à Louvain, au milieu des acclamations, qui se répétaient dans chacune des bonnes villes où elle fit sa Joyeuse Entrée. La réception qui l’accueillit à Valenciennes, le 13 mai 1507, est caractéristique, au témoignage de son historiographe : « Si ne me seroit pas facille de rediger par escript la joye, la faveur, le desir, l'affection, les louenges, les benedictions.. du peuple rural... qui de toutes parts avoit assiegé les chemins depuis Mons jusques a Valenciennes pour veoir passer Madame. Et faisoit ainsi que une double haye des deux costés de la chaussée... Et Madame se delectoit en la pure simplicité non affaictée de leur bienveillance. Combien que tousjours ayt de coustume monstrer sa face au peuple liberrallement et sans dangier, neantmoins pour ceste honneur se monstroit aux regardans plus cesclaircie que autresfois et telle qu'ils la desiroient, c’est assavoir toute plaine de serenité, d'amour, de grace et d'affection encline envers eulx... ». Et, à la fin du même mois, le 28 mai 1507, quand elle se montra aux Gantois, le chroniqueur nous a laissé des détails de costume qui pourraient servir à une recouslitution quand :l nous représente l'archiduchesse « montée sur ung gros hobin (cheval marchant à l’amble) blanc hernesché de drap noir, ses valetz de pié entour d'elle, estoit vetue d'une robe de drap noir fourrée d'ermines, et dessus son cueuvrechief dé derriere avoit ung chapeau troissé d’une cornette de tappetas qui bien lui seoit.. Si marchoit apres elle sa dame d'honneur la comtesse de Montrevel et madame la Bastarde de Savoie, avant autres XVI où xviu filles d'honneur, demoiselles et femmes de chambre, toutes montées sur haguenées blanches quelle a quelle en bel ordre, ayans robes de drap noir fourrées de menus vair, chaperons de velours pour atour et chapeaux de laine en teste. Puis autres femmes de leur suite en littiers couverts et chariots branslants.. En cesle pompe assez magnifique selon que le temps du dueille portoit, fut veue et

(1) Cet opuscule sur la mort de Philippe le Beau est publié dans LEMAIRE, Œuvres, édition STECHER, tome mt, page 187.

(2) MouineT, Le retour de Madame Marguerite, cité dans Baux, Histoire de l'église de Brou, 2° édition, 1854, page 80. |

(#) Arch. de la Côte-d'Or, B. 9492.

regardée la princesse avec une merveilleuse affection du peuple tant qu'elle arriva a son logis ou toute la seigneurie print congié d’elle car estoit près de x1 heures avant minuit » ({).

Marguerite, l’autoritaire duchesse de Savoie, saura, en devenant la Régente des Pays-Bas, affirmer sa volonté, malgré son père, malgré les grands de la Cour, malgré la résistance d’un peuple jaloux de son autonomie. « Rien ne se fera ny en Finances, ny aillieurs sans votre sceu, lui disait Gattinara en son style imagé, et chascun viendra baiser le baboin devant vous » (*). L'archiduchesse, maintenant à l'intérieur son pouvoir sur les difficiles sujets du futur Charles-Quint, saura ainsi conquérir à l'étranger, sur l'échiquier diplomatique, la place éminente due à son intelligence (5).

(1) LemarRe, Chronique annale, dans ses Œuvres, édition STECHER, tome 1v, page 480.

(2) Zbidem, tome 1v, page 497.

(3) Gattinara à Marguerite, 11 déc. 1507, dans KooPERBERG, Marg. van Oostenrijhk, p. 389. Marguerite fut de suite absorbée par le poids des multiples affaires des Pays-Bas. Elle écrivait à la femme du maréchal de Savoie: « Je n'ay pas si bon loysir de deviser que j'avoye en Bresse » (Arch. Nord, L. M., n° 25108).

(t) L'éloge que nous a laissé Lemaire, exagéré dans la forme, est vrai pour le fonds : « Entre toutes les dames du monde... elle est tenue pour le vray parangon de courtoisie et d'urbanité, comme celle dont la bouche mellifluente est toute arrosée de pure eloquence naïve et tres souefve faconde. Laquelle chose elle ha fait maintes fois apparoir et fait encores tous les jours tant en recevant les nobles hommes estrangers qui viennent souvent devers elle de par les roys et princes. comme en les eutretenant de gracieuses collocutions, et leur faisant responce condecente a leurs belles harengues et graves propositions, tellement que jamais ne parlent d'elle sans admiration, et pareillement en ses devises familieres et domestiques. » LEMAIRE, Œuvres, éd. STECHER, tome 1v, page 105.

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