CHAPITRE V
Le Conseil privé de Marguerite.
Le Conseil privé de l'archiduchesse forma quelques-uns des bons serviteurs de Charles-Quint. Les officiers savoyards, qui avaient suivi dans sa glorieuse ascension la fille de Maximilien, devenue Régente des Pays-Bas, comtesse de Bourgogne et dame de vastes seigneuries (‘), allaient se rencontrer à Malines avec de loyaux bourguignons et tous, réunis sous les yeux de la souveraine, devaient assurer, d’un commun effort, la direction de lointains pays, tandis que, sur place, étaient appliquées les mesures d'exécution.
Le Conseil privé était une vieille institution (?), mais recréée en quelque sorte par le concours d'hommes choisis avec discernement, peu nombreux, de préférence savoyards ou comtois, car la douairière n’aimait point les figures étrangères.
La plénitude des pouvoirs caractérise essentiellement le Conseil de Marguerite. Sans doute, de même que, sous Maximilien et Charles-Quint, l’ancien Conseil bourguignon tendait à se fractionner et que de jeunes forces naissaient de son démembrement (*), le Conseil de l’archiduchesse devait se dédoubler et voir apparaître les gens des Finances avec des attributions particulières. Mais, sous la même impulsion, les deux groupes, dont les membres se pénétraient, loin de s’épuiser dans une stérile rivalité, se consolidaient, formant réellement l’organe immédiat d'une volonté unique, agissant dans tous les domaines, aussi bien en politique qu’en administration et en finances, parfois même s’ingérant dans les choses de la justice. Aucun corps, sauf en Savoie, n'avait une suffisante indépendance pour affaiblir la suprême autorité. Les nuages qui s'accumulèrent dans la région des Alpes vinrent troubler cette harmonie. Toutefois les incidents du douaire savoyard ne furent que la conséquence d’un statut juridique particulier.
(1) Mandement du 28 avril 1523: « Marguerite, par la grace de Dieu, archiducesse d'Austrice et de Bourgoingne, ducesse douaigiere de Savoye, contesse de Bourgoingne, de Charrolois, de Romont, de Baugey, de Villars, dame de Salins, de Malines, de Chastelchinon, de Noyers, de Chaulcins, de La Parrière, des pays de Bresse, de Vaulx, de Faucigny » (Orig., Arch. Nord, B 2312, n° 81524). Le comté de Bourgogne et celui de Charolais avaient été donnés, le 17 février 1509 n. st., à Marguerite par Maximilien (B 1613, fol. 165 v.) en même temps que les seigneuries de Salins (Jura), de Château-Chinon (Nièvre), de Noyers (Yonne), et de La Perrière (Côte d'Or). Les comtés de Romont (Suisse, canton de Vaud), de Bâgé-le-Châtel (Ain), de Villars (Ain), de Bresse et le pays de Vaud provenaient de son douaire de Savoie. La seigneurie de Malines lui avait été donnée par Charles-Quint le 18 sept. 1520 (Arch. Nord, B 1615, fol. 57 v.).
(2) LAMEERE (Eug.), Le Grand Conseil des ducs de Bourgogne de la Maison de Valois, Bruxelles, 1900, in 8°. Voir aussi la bibliographie publiée dans A. WALTHER, Die burgundischen Zentralbehoerden unter Maximilian I und Karl V (Leipzig, 1909), page 129.
(5) PIRENNE (H.), Histoire de Belgique, tome nt (Bruxelles, 1907), page 171.
Dans la « Comté », si jalouse de son autonomie — ni française, ni impériale, mais bourguignonne —, Marguerite révéla sa maîtrise. D'abord, elle était fille de Marie de Bourgogne et héritière d’une dynastie qui considérait cette province comme le joyau d'une antique couronne. Après la sauvage ruée des bandes de Louis XI, incendiant Dôle, jalonnant de ruines tragiques les hauteurs du Jura (1479), les populations, encore meurtries mais rendues, par le traité d’Arras (1482), à leur naturel seigneur, se reprendront à espérer quand Marguerite, « archiduchesse d’Austriche et de Bourgogne », petite-fille du Téméraire, deviendra leur comtesse (17 février 1509), respectera leurs privilèges, maintiendra leur Gouverneur, leur Parlement, leurs États. En réalité, l'habile Gouvernante surveillera tout depuis Malines, exerçant une influence personnelle sur ceux qui faisaient l'opinion du pays, seigneurs, légistes ou bourgeois, ne rencontrant de difficultés ni à la Cour de Dôle, ni auprès de la noblesse. Marguerite avait d'ailleurs à sa disposition de puissants leviers. En attirant dans son Conseil les gentilshommes de vieille souche ou les juristes les plus capables, en les poussant ensuite dans la Maison, dans les ambassades et dans les charges militaires du premier monarque de la Chrétienté, la comtesse avait conquis le cœur de ses sujets. Les Comtois, ne bornant plus leur ambition à la robe écarlate des parlementaires, voyaient s'ouvrir des perspectives infinies et merveilleuses. Quelle singulière fortune s'ils étaient appelés à siéger, à Malines, sous le regard de la tante de Charles-Quint, et devenir peut-être, après ce stage, les conseillers puissants du grand Empereur ! L'un d'eux, de mince origine, Nicolas Perrenot, fils d'un bourgeois d’Ornans, dont les ancêtres avaient labouré une maigre terre, devait commander au monde : c'était un ancien conseiller de Dôle, que Marguerite avait distinguë parmi les maîtres de requêtes, et qui devint, à quarantesix ans, le premier ministre de l'Empire. Ainsi la Régente, fidèlement entourée, loyalement servie, administrait avec une rare sagesse : son Conseil était résolument bourguignon.
Pour les choses du douaire, il en fut autrement. Marguerite d’abord n'avait pas la souveraineté ; les pouvoirs qu'elle détenait étaient restreints, essentiellement provisoires, à vrai dire viagers. Les plus anciens membres de son Conseil venaient sans doute de Savoie ; mais, en s’attachant à la fortune de l’archiduchesse, ils étaient devenus serviteurs personnels: c'étaient, pour ainsi dire, des déracinés. Quand ils quitteront Bourg, l'exode s'arrêtera, du moins pour les gens d'importance, et les savoyards du Conseil privé se transformeront en gros bourguignons. Entre Savoie et Pays-Bas, le lien était fragile et devait se rompre à la mort de la douairière. Aussi ses sujets resteront-ils bressans, faucignerans ou vaudois, comme leurs intérêts, échappant à toute emprise. Chambéry, avec son Conseil résidant, sa Chambre des comptes, malgré de médiocres ressources, l'emportait nécessairement sur les perspectives dorées de la lointaine Malines.
Le Conseil privé de Marguerite, qu'il ne faut pas confondre avec celui des Pays-Bas (!), car les affaires particulières de l’archiduchesse avaient une gestion
(1) C'est à tort que l’on a classé aux Archives du Nord, en 1881, dans la catégorie des comptes des Receveurs généraux des finances de Charles-Quint le compte de Marnix, trésorier de l'archiduchesse (B 2339) et les registres aux mandements de la douairière (B 2222, etc.).
spéciale, se réunissait sous la présidence du Chef du Conseil (‘). Ses membres, tous hommes capables, étaient unis pour défendre les intérêts de celle qui savait commander avec une persuasive autorité, encourageant volontiers, par de bons offices, le loyalisme de ses serviteurs. Gattinara (?), l’'éminent juriste, premier président de ce corps avant d’être le Grand chancelier impérial, allait créer la tradition de labeur qui devait animer la vie des conseillers et se perpétuer après son départ. C'était l’homme qui ne mangeait qu'une fois par jour et voyait tout par lui-même. Gorrevod ($), le gouverneur de Bresse, froid et cérémonieux, qui passera lui aussi à la Cour de Charles-Quint comme Grand maître de l'Hôtel, remplira pendant longtemps les offices de Chef des Finances et de Chevalier d'honneur. Ces personnages venaient de Savoie, comme Gui de La Baume-Montrevel (*), qui fut aussi chevalier d'honneur, Barangier (5), le Premier secrétaire, le confident quotidien,
(1) Ordonnance du 8 décembre 1515 (Arch. Nord, L.M., n° 43938). Louis Vionet, trésorier du douaire à Bourg, n'ayant pas opéré pour le compte de l'archiduchesse un versement entre les mains du banquier lyonnais Barthélemy Panciati, «a cause des dangiers que sont presentement au pays [de Bresse] pour les voleurs », reçut l’ordre de se rendre à Malines avec cet argent et les comptes des exercices 1512 et 1513 (Mandement de Marguerite, novembre 1513, Malines, Minute, Arch. Nord, L. M., n° 31030).
(?) Gattinara était déjà président du Conseil privé de Marguerite avant son dépa:t pour les Pays-Bas (Arch. Nord, L. M., n° 24104). 11 partit en août 1518 pou: prendre possession de son office de Grand chancelier de Charles-Quint (Zbid., B 3336, fol. 18 v. et 19). Gaspard Contarini, dans sa Relation du 16 novembre 1525, trace ainsi le portrait du personnage, alors âgé de 9% ans : « Italiano à il Gran Cancelliere, che è piemontese, dottore leggista. Costui è di complessione sanguinea, allegro, prudente, e pratico nel negoziare, un poco cavilloso, animosissimo, laboriosissimo tanto quanto a pena si potria credere ; mangia una sol volta al giorno a desinare ; la sera, mai non cena ; scrive quasi ogni cosa che occore di sua mano. Per mezzo suo vanno tutti li negozi privati, e tutti quelli di stato ; quando vengono lettere di fuora, Cesare subito le manda al Cancelliere, il quale le legge tutte, poi scrive un sommario della continenza delle medesime ; fa poi un memoriale di quello, che a lui pare debbasi rispondere. Va poi in Consiglio, dove si legge prima il sommario delle lettere, poi la risposta secondo la opinione del Cancelliere, si consulta e quasi sempre si conclude al modo escogitato per lui. Tutte le provvisioni eziandio, che è necessario di fare, cosi di denari come di gente da guerra e da armata sono trattate, escogitate e finalmente ordinate per il Cancelliere, ÿ] quale fa in verità una fatica che non so se un altro si ritrovasse che la potesse fare, come la fa lui. La Cesarea Maestà ha piu bisogno del Cancelliere che lui di Sua Maestà.….. Del Pontefice è affezionato, massimamente ora che ha avuto un breve da Sua Santità di essere cardinale ». Eug. ALBERI, Relaziont degli ambasciatori veneti, série 1, volume IL (Florence, 1840), page 55.
(3) Laurent de Gorrevod, gouverneur de Bresse, était déjà « chef et gouverneur des finances » de Marguerite en 1510 (Arch. Nord, L. M., n° 26854) et le 31 mars 1517 (Ibid., B 2270, n° 791437). Sa commission de chevalier d'honneur est du 19 nov. 1516 (Zbid., L. M., n° 39817); il remplaçait feu Gui de La Baume. Il résigna, le {°° octobre 1524, ses fonctions de chef de finances et de chevalier d'honneur pcur se rendre en Espagne auprès de Charles-Quint. D'après un contemporain, « il Governatore di Bressa, savoiardo, e pur egli degli allievi over creati di madama Margherita... E uomo da bene, religioso, prudente, ma un poco frigido. Costui sempre ha aderito al Gran Cancelliere [Gattinara] in tutti li suoi progressi ». Relation de J. Contarini, 1525, dans ALBERI, 0. C., page 50.
(4) Gui de La Baume était déjà chevalier d'honneur de Marguerite en 1504 (Turin, Arch. Camérales, Inv. 39, n° 29) et exerçait encore cette charge le 8 décembre 1515 (Arch. Nord, L. M., n° 43988) et la conserva jusqu’à sa mort, survenue vers le 18 nov. 1510.
(5) Barangier était déjà au service de Marguerite le 23 novembre 1496 (Arch. Nord, B 2156, n° 70831), et son maître d'hôtel le 12 mars 1500 n. st. (Ib1d., B 2169, fol. 33). I fut en Savoie son premier secrétaire et sa commission lui fut renouvelée le 20 juin 1506. (Jbid., L. M., n° 24225). Il exerçait encore cette charge le 23 mars 1512 n. st., ainsi que celle de maître des requêtes de l'hôtel de Marguerite (Jbid., L. M., n° 27439). Il mourut peu avant le 7 mars 1522 n. St. (1bid., L. M., n° 39841).
obligeant et indispensable, Jean de Marnix ({), le secrétaire politique qui cumulera charge sur charge avec la Trésorerie générale. Le Conseil, presque exclusivement savoyard à ses débuts, sera renforcé par des éléments bourguignons, quand la douairière possédera la Comté. Simon de Quingey, sire de Montboillon (?), ancien page du Téméraire, soldat héroïque qui connut, pendant sept ans, les geôles de Louis XI, remplira à son tour les fonctions de Premier maître de l'Hôtel et de Chef des Finances. Il était comtois d’origine, comme son successeur Claude de Boisset (°), homme d'église, ou le maître des requêtes Claude Jaillon (*), un parlementaire, « autre messire Claude Boisset de doulceur et de science », comme Hugues Marmier (°), aussi maître des requêtes, et le secrétaire Jean Lallemand (f), négociateur du Traité de Madrid, tous bons légistes, d'esprit pratique et positif, s’incarnant dans Nicolas
(1) Jean de Marnix était déjà secrétaire de Marguerite en Savoie en 1502 (Turin, Arch. Camérales, Inv. 39, n° 25, folio 27 verso). On conserve à Bruxelles, aux Archives générales du Royaume, les comptes de l'hôtel de Marguerite, dressés par Jean de Marnix, seigneur de Marnix et de Toulouse, trésorier et receveur général des finances de l'archiduchesse pour les années 1521 à 1530 (Gacnarp, Inventaire des archives des Chambres des comptes, tome nt, Bruxelles, 1845, registres 1797 à 1806). Il était déjà receveur général du comté de Bourgogne par commission du 31 janvier 1510 n. st. (Arch. Nord, L.M., n° 40121). Il conserva cette charge, tout en exerçant celle de trésorier général des finances de Marguerite qu'il remplissait déjà le 20 avril 1516 (Arch. Nord, B 2204, fol. 74393). Il mourut entre le 1° janvier 1531 et le 31 octobre 1532 (GacuaRp, o. c. page 5). Marnix avait tellement la confiance de l'archiduchesse qu'il fut chargé par elle, en dehors des personnages officiels, de suivre la difficile négociation des pouvoirs de la Régente, le priant de présenter une lettre de sa main à Maximilien et de lui dire « sur autant qu'yl aime son bien et son honneur et de ceste Maison qui luy plese entandre an cest affere, car sans pouvoir, je ne m'an melleroie james, et sy ne luy plet de se fere, je me decherge devant Dieu et le monde quy n'a pas teneu a moy...» (Marguerite à Marnix, 12 mars [1509], autographe, Arch. Nord, L. M., n° 27094).
(2) Simon de Quingey, seigneur de Montboillon, fut nommé Chef des finances de Marguerite par commission du 8 septembre 1517 (Arch. Nord, B 2252, fol. 36 verso), tout en conservant ses fonctions de Premier maître de l’hôtel de l'archiduchesse (Mandement de mai 1518, Arch. Nord, B 2280, n° 79739). I1 mourut en 1523 dans son château de Quingey (Doubs) à l'âge de 75 ans. Il fut enfermé de 1477 à 1483 au château de Plessis-les-Tours, ayant été fait prisonnier lors de la prise de Dôle par l'armée de Louis XI. GaurTaær (J.), Notice sur Simon de Quingey dans Mém. Soc. émulation Doubs, 4° série, tome vu (1872) et SALmoN, dans Bibl. Ecole chartes, tome xrv (1853). |
(3) Claude de Boiïisset fut nommé maître des requêtes de Marguerite par commission du 18 août 1509 (Arch. Nord, L. M., n° 25828). Il était docteur en droit et professeur de droit canon à l'Université de Dôle jusqu'au 2 juillet 1512, date de sa nomination de conseiller au Parlement de cette ville. Il était doyen de Saint-Hippolyte de Poligny, grand archidiacre d'Arras et abbé de Faverney ( Haute-Saône). Il s’occupa des funérailles de Marguerite.
(#) Claude Jaillon, né à Arbois (Jura), fils de Pierre, conseiller au Parlement de Dôle (Arch. Nord, L. M., n° 27917), était docteur en droit. Il fut nommé conseiller et maître aux requêtes ordinaires de l'hôtel de Marguerite par commission du 6 décembre 1512, en remplacement de feu Odo Desmolins (Jbid., B 2222, fol. 70). Il fut anobli le 20 juin 1511 (Jb'd, B 2223, fol. 10) et mourut vers 1521 (Jbid., L. M., n° 40266).
(5) Hugues Marmier, docteur en droit, était déjà maitre des requêtes de l'empereur et lieutenant général du Bailliage d'Amont; il fut nommé maître des requêtes de l'Hôtel de Marguerite par commission du 17 mars 1514 n. st. (Minute, Arch. Nord, L. M., n° 27126). Il était déjà seigneur de Gâtey (Haute-Saône, commune de Courtesoult) le 12° juillet 1518 (Quittance originale signée, Arch. Nord, B 2284, n° 80143).
(6) Jean Lalemand, originaire de Dôle, où il exerçait en 1507 les fonctions de commis-greffier du Parlement, était secrétaire de Marguerite depuis le 27 octobre 1515 (Arch. Nord, B 2252). L1 avait été procureur de Charolais, office qu'il résigna le 22 décembre 1516 (Jbid., B 2252, fol. 5 v.). Il était, dès 1522, secrétaire signant en finances près le Conseil de Charles-Quint et, en 1527, premier secrétaire. Il avait épousé Anne, fille de Philippe Haneton, audiencier des Pays-Bas. Il mourut le 18 sept. 1560. Son mausolée se trouve à Bouclans (Doubs, canton de Roulans), localité dont il était seigneur. CHAGNY, Gorrevod, page 219, note 3.
Perrenot (‘), celui qui arrivait en 1521 à la cour de Malines, et prenait huit années plus tard, à la cour impériale, la succession de son maître Gattinara.
On pourrait citer encore d'autres personnages, mais d’un moindre relief, intéressants toutefois par leur communauté d’origine, car ils étaient presque tous sujets de la douairière et tous stimulés par le désir d’une rapide fortune. Ceux qui venaient des Pays-Bas sont très rares, du moins parmi les chefs d'emploi (?). L'un d'eux, Antoine de Lalaing, seigneur de Montigny, mérite d'être signalé parmi les personnages de tout premier plan.
Lalaing (*) était le cadet d’une illustre famille de Flandre, de la région douaisienne, mais il avait acquis promptement une grosse situation; il devint comte
(1) Nicolas Perrenot, originaire d'Ornans (Doubs), né en 1486, mort en 1550, était docteur en droit et conseiller au Parlement de Dôle quand Marguerite le nomma maître des requêtes ordinaires de son hôtel le 17 juin 1521, en remplacement de feu Claude Jaillon (Arch. Nord, L. M., n° 40266). Chargé de nombreuses missions diplomatiques, devenu sire de Granvelle (aujourd'hui Grandvelle, Haute-Saône) en 1527, il fut chargé d'assister, en Espagne, en 1521, le Grand chancelier Gattinara et lui succéda peu après. Charles-Quint a loué les services éminents de son premier ministre : « Personne, disait-il, n'entend mieux les affaires de nos états que Granvelle, particulièrement celles qui concernent l'Allemagne, la Flandre, la Bourxogne et les négociations à faire avec les rois de France et d'Angleterre ; il m'y a servi et il m’y sert encore actuellement avec utilité ». Perrenot, dans son ascension, n'eut garde d'oublier les siens. « Il a ses petites passions — c'est encore l'empereur qui écrit ainsi le 6 mai 1543 —, principalement en ce qui concerne les affaires de Bourgogne, et un grand desir de laisser ses enfants riches ; .…. mais il est fidele et il n'est pas capable de nous tromper ». A. WAUTERS, dans Biographie nationale Belgique, tome virr (1884), col. 192. Le plus ancien ancêtre connu de Granuvelle est son trisaïeul, Antoine Perrenot, qui était maréchal ferrant à Ornans en 1431. Nicolas Perrenot, peu après son arrivée à la cour de Malines, le 28 août 1524, fit anoblir son père, Pierre Perrenot, notaire à Besançon. MEYNIER, Essai historique sur Ornans dans Mém. Soc. émulat. Doubs, 6° série, tome v (1890), page 325.
(2) Pierre, seigneur de Rosimbos, était premier maitre d'hôtel et chef des finances de Marguerite déjà le 20 juillet 1523 (Arch. Nord, B 2308, fol. 30). Il exerçait encore ces deux offices le 10 août 1527 (ILid., B 2340, n° 82351) et fut l'un des exécuteurs testamentaires de Marguerite. Il appartenait à nne famille de la Flandre, mais joua un rôle effacé.
(3) Antoine de Lalaing, seigneur de Montigny-en-Ostrevant (Nord), né vers 1480, mort le 2 avril 1540. Chambellan de Philippe le Beau déjà le {°° novembre 1501 (Arch. Nord, B 3334), chef des finances de l'archiduc à partir du {* janvier 1516 (Ib1d., B 2243, n° 73535), gouverneur de la Hollande le 8 février 1522, ce personnage reçut de l'empereur un don de 10.000 livres de 40 gro» le 27 octobre 1520 pour s'être « continuellement tenu devers nostre tres chiere dame et tante l'archiduchesse d'Austrice.. regente et avec elle eu la principale charge et conduicte de noz affaires, tant de Par deça que de tous autres quartiers... » (Jbid., B 2295, n° #x0793). Marguerite lui fit servir, sur ses propres finances, une pension de 1000 livres à partir du 20 septembre 1517 (1bid., B 2339, fol. 43) et le nomma son chevalier d'honneur à partir du 4er octobre 1924 (Jbid.). Marguerite, mourante, le désigna, le 30 novembre 1530, pour faire l'intérim de Gouverneur des Pays-Bas (HENNE, Hist. Charles-Quint, tome 1v, page 314). Lalaing fut enterré à Hoogstraetrn (Belg., province d'Anvers, chef-lieu de canton à 37 kil. de cette ville). Son mausolée est reproduit dans Jacq. Leroy, Notitia marchionatus... Antverpiensis, page 343.
Le GLay (Mém. Soc. agric. Douai, 1848-1849, page 343), a réfuté l'affirmation de Brassart (Ibid., 1847, page 318), lequel prétendait, d'après des sources très contestables, que Marguerite d'Autriche était la mère de Philippe de Lalaing, seigneur de la Mouillerie, fils naturel d'Antoine de Lalaing. Un texte officiel et contemporain concernant la légitimation de ce Philippe, né avant mars 1924 n. st., donne le nom de la mère, Isabeau, bâtarde d'Haubourdin. (Ibid., B 1617, fol. 109 v. ; cf. B 1615, fol. 150 v.). HENNE (Hist. règne Charles-Quint, tome 1v, 56, 354 et tome vi, 305), impressionné par Brassart, ne donne pas toutefois un seul argument nouveau. Contarini, l'ambassadeur vénitien qui vint dans les Pays-Bas en 1521 et 1522, ne fait aucune allusion malveillante aux relations de la Gouvernante et du chevalier d'honneur. « Madania Margarita poi ha il governo del tutto, appresso la quale il signor d'Ostrath è di grandissimo potere. E stato questi, di assai basso loco e di poca facoltà, alzato a grande grado per favore
d'Hoogstraeten, dans la Campine brabançonne, après avoir fait ériger en dignité comtale l’une des nombreuses seigneuries que lui avait apportées sa femme, plus âgée que lui, Isabelle de Culembourg, la riche veuve de Jean de Luxembourg, seigneur de Ville. La douairière connaissait Lalaing de longue date, l'ayant déjà vu en Savoie à plusieurs reprises, avant et après la mort du beau Philibert. Le brillant gentilhomme avait avec elle beaucoup d’affinités : l'âge d’abord — ils étaient nés tous deux en 1480 — la curiosité d'esprit et le goût des belles œuvres. Sa Relation des voyages de Philippe le Beau, qu'il accompagna en Espagne en 1501 comme chambellan, puis sur les routes de France et de Savoie, est d'un observateur, et sa signature aux lettres enclavées, celle d'un homme cultivé. L’ascension de l’adroit courtisan se fit sous les yeux de la douairière, à la cour de l’archiduc. En 1515, l'année de l'émancipation du futur Charles-Quint, au moment où la Régente perdait ses pouvoirs, Lalaing devenait une force, ayant êté nommé Chef des Finances des Pays-Bas. Marguerite, sur sa propre cassette, lui fit servir peu après, comme aux plus grands personnages, une pension de mille livres. Puis, quand Gorrevod laissera disponible l'office de Chevalier d'honneur, le poste de confiance livrant tous les secrets de la chancellerie, la douairière introduira dans celte charge un grand maître (1% octobre 1524) qui ne lui devait ni sa fortune ni sa toute-puissance. Marguerite, en rompant avec ses prudentes habitudes, avait un dessein, peut-être politique, car c'était simplifier son œuvre gouvernementale que de conquérir, par une collaboration quotidienne, la seule influence qui pût vraiment lui être importune dans les Pays-Bas. Il est certain que Lalaing fut alors le grand favori, plus écouté à lui seul que tous les autres membres du Conseil : ce fut le confident des années glorieuses, et quand, de Bruges à Brou, à travers les ornières des vieux chemins, les bons serviteurs accompagneront les restes de la souveraine, le Chevalier d'honneur, à la tête du triste cortège, suivra jusqu’au tombeau celle dont il fut l'ami.
Il peut paraître surprenant que Marguerite, pendant les vingt-trois années de sa Régence, ne soit jamais revenue dans les domaines où se trouvaient ses intérêts personnels. Il semblera encore plus extraordinaire que certains pays, comme le comté de Bourgogne, aient été à distance si remarquablement administrés. Mais l’archiduchesse, qui ne pouvait se déplacer, se faisait représenter par les membres de son Conseil, et ces plénipotentiaires, dirigeant, contrôlant, sévissant même de par la douairière, étaient de véritables misst dominici (°) : un Gattinara, survenant à Bourg
di questa Madama. Di questo governo li popoli non si contentano molto, ed hanno grandemente in odio questo signor di Ostrath » (Contarini, relation du 16 nov. 1525, dans ALBEi, f. c., vol. 11, p. 24. Certains historiens, sur la foi d'une chronique et de témoignages dont la source anglaise est un peu suspecte, ont aussi parlé de la cour faite avec indiscrétion à la Régente par Charles Brandon, duc de Sutfolk, grand favori d'Henri VIIT, cf. HENNE, Hist. Charles-Quint, t. 1 p, 36 et surtout le chapitre vu de E. E. TREMAYNE, The first governess of the Netherlands Margaret of Austria. Londres, 1910.
(1) Il fallait moins de quinze jours pour se rendre de Malines en Bresse : « A Jehan de Paris, la somme de 16 livres... pour estre party de la ville de Malines le XI de juillet oudit an 1506 et avoir porté ses lettres closes avec le double du traictié d'entre le roy [de Castille]... et le rov [d'Aragon] son beau-père à Madame de Savoye [a Bourg] et autres lettres a Messeigneurs de la Court de Parlement à Dôle... en quoy faisant, allant, attendant et rapportant responce de madicte dame de Savoye... il a vacqué par l’espace de XXXII jours entiers... » (Arch. Nord, B 2197, fol. 224). Jean de Maroilles ne mit que douze jours pour le trajet de Bourg à Malines en 1510 (CocuiN et BRUCHET, 0.c., p. 35, note 1).
au milieu des querelles bressanes, c'était proprement l'œil du Conseil. Le Gouverneur Gorrevod, le Trésorier Marnix, le Maître des requêtes Barangier, d'autres encore seront, dans les moments difficiles, des informateurs de premier ordre et de suprêmes agents d'exécution. C'est ainsi que la princesse lointaine, sans quitter les Pays-Bas, gouvernera la Comté avec un bonheur tel que cette province retrouvera, sous une direction bienveillante, paix et prospérité, et restera conquise, pour près d'un siècle, par de sages institutions. On doit regretter que la rivalité des pouvoirs ait entravé, en Savoie, une action aussi bienfaisante.
A vrai dire, tant que Marguerite resta en Bresse, elle put facilement surveiller ses intérêts, étant sur place et sage ménagère, quoi qu'en ait pu dire le prodigue Maximilien (*). Les affaires du douaire n'étaient pas alors bien compliquées. Mais, dès qu'elle eut pris possession des Pays-Bas, la détresse des finances publiques, la guerre de Gueldre, les rapports avec les États généraux, les négociations diplomatiques et d’autres soucis d'ordre gouvernemental absorbèrent l'esprit de la nouvelle Régente. Aussi put-on remarquer un certain flottement dans le service de sa Chancellerie privée. « Je crois, lui disait son fidèle Gattinara, que ce sont des lettres que vous signés sans regarder, que ne vous font point d’honeur et pourtent domagie a vous et aux votres, et, a ceste cause, je vous hay conseillé aultrefoys que toutes les lettres que vous escripvés au roy, vostre pere, soyent despechiées par votre secretaire, et non aultre, qui en tiendra le registre et qui vous pourra toutjour advertir s’il y havoit quelque contrarietés, aultrement, vous y serés toutjour trompée et vous sera honte, et votre prudence ne sera pas en tiele reputacion qu'elle ha esté, car je sçay bien ce que j'hay ouy dire de Messieurs les secretaires de par deça qui se moquent tres bien de tant de variacions et contrarietés que l’hon treuvet en vous lettres, et me pardonnerez s’il vous plait de ce que jo vous en escrips ainsy, car l'affection que j'hay a votre honneur me contrainct de ainsy fere » (?).
Cependant, avant cette respectueuse remontrance, d'excellentes mesures avaient êté prises pour empècher le désarroi de la Chancellerie. On les appliqua de nouveau, quand Marguerite eut recouvré sa liberté d'esprit. Toutefois, le Cabinet de l'archiduchesse n'eut jamais la rigoureuse ponctualité du Bureau des Maîtres des comptes et autres services qui faisaient de la pure administration, échappant à la tyrannie quotidienne du courrier politique. Après dix années d'expériences, il parut néanmoins utile de faire une réglementation. Les ordonnances du 8 décembre 1515 et du 17 décembre 1516, dans lesquelles on reconnait la main de Gattinara et sa minutie, permettent de bien comprendre le mécanisme du Conseil privé de l'archiduchesse.
Les prescriptions établies par ces rêglements ne furent point, comme il arrive
(4) Laurent de Gorrevod à Marguerite, [19 nov. 1508], lui raconte un propos tenu par Maximilien auquel il avait dit que l'archiduchesse, à court d'argent, n'avait pu payer les gages des gens qu'elle avait envoyés à Cambrai, lors des négociations. « Lors y me dit en rian que vous estiés de la maison d'Austerige et que vous estiés sa fillie, et que vous mangyés vos blés en arbe, comme y fait. Je luy dis que vous ne le soliés pas faire, et que, d'avant vostre venue es pais de par dessa, vous estiés tousjours en avan, mes que la grande depance que vous sotingiés pour lui et pour ceste Maison estoient cause que vous estiés en arriere » (CHAGNY, Gorrevod, p. 31).
(2) Gattinara à Marguerite, 31 décembre 1507 (Orig., Arch. Nord, L.M., n° 24956, publ. dans KOOPERBERG, Marg. van Oostenrijhk, page 411).
pour de nombreux édits, des textes inopérants. En réalité, les Papiers de la Chancellerie de Marguerite renferment des exemples innombrables de leur exacte application (!): ordre de l'archiduchesse enjoignant au secrétaire de préparer un acte; minute de ce document, souvent surchargée, écrite par Marnix, Barangier ou un autre secrétaire, dans une cursive presque sténographique ; rédaction définitive ; visa du Chef des Finances; mention d'enregistrement; apposition du sceau; signature de la douairière.
Certaines minutes très secrètes sont de la main de l’archiduchesse, mais avec des ratures et des surcharges, et ces corrections sont éloquentes, œuvre de fidèles secrétaires qui ne voulaient point laisser apparaître l'état d'âme de leur souveraine. On conserve aux Archives du Nord, comme une relique, l’autographe d’une lettre que Marguerite pensait envoyer à Maximilien, à la fin du mois de novembre 1512, quand la Régente, excédée par le mauvais vouloir des États généraux, ne trouvant pas en son père le concours immédiat qu'elle sollicitait, éprouva une défaillance. Sur le verso de ce précieux papier, un secrétaire a écrit la rubrique : Particularia inter Cesarem et Dominam. Ce document a une valeur psychologique, émouvante plainte féminine. Et cependant, dans cette heure de détresse, l'écriture de Marguerite reste énergique, les lignes sont régulières, la marge intacte. On sent une main ferme et un esprit ordonné. Marnix raya tous les passages trahissant un excès de sensibilité, ne voulant point laisser deviner l’angoisse du moment (?) : admirable serviteur donnant ainsi l'exemple de cet inébranlable dévouement personnel qui seul rendait possible l'œuvre grandiose de la Gouvernante.
Quelques détails sur le fonctionnement de la Chancellerie de Marguerite et sur les attributions de son Conseil paraîtront peut-être arides. Et cependant, rien n'est indifférent, pour faire revivre une grande figure, et les institutions de la douairière
(1) Une partie des attributions du Conseil privé se trouve indiquée dans la commission délivrée le 20 juin 1506 à Bourg par Marguerite donnant à Louis Barangier son conseiller et premier secrétaire, et à Jean de Marnix, aussi secrétaire, les pouvoirs nécessaires pour dépêcher les pièces de la Chancellerie notamment « recevoir et depescher toutes lettres de constitution d'offices, dons, censes, graces, remissions, confirmacions de privileges et offices, mandemens et lettres de finances et tous autres actes et exploitz qui seront faiz par Nous et nostre Conseil, prendre et avoir le prouffit des choses dessusdictes et de tous proces que par ledict Conseil seront terminéz, sans que autre de noz secretaires.. y puisse quereller aucune chose, pourveu que de toutes les depesches que dessus nosdicts secretaires seront tenuz en faire registre, pour en savoir respondre quand ilz en seront requis. » (Orig., Arch. Nord, L. M., n° 24225 ; Minute, L.M., n° 24454).
(2) Cette minute autographe est signée : « Vostre tres humble et tres obeisante fille, MaARGARITTE ». Sous les ratures, on peut reconstituer notamment ce passage: « … Et sont les pays en si maulvaise voulenté et le peuple plain de maulvaises parolles que ay grant peur, qui n'y trouvera quelque expedient, que mal n’en advienne. Par quov, Monseigneur, derechief, vous suplie qu'il vous plaise avoir pitié de moy, car je ne sçay plus quel tour v donner. Monseigneur, cuydant bien faire, je y ay tout mys le mien, et me suis mys s1 a l'arriere, pour prester ce que j'avove, que n’ay pas un deuier, et tout est perdu. Je vous promes, Monseigneur, que j'en ay si grant regret que suis taille d'en tonber en quelque maladie, et vouldroie maintes fois estre au ventre de ma mere. Monseigneur, j'ay toutjours fait mon mieulx pour vous servir et obeir, et si ne m'aperçoy que m'en saichés grey. ».
Marnix ratura presque tout ce passage et lui substitua cette rédaction anodine dans laquelle il inséra quelques mots (que nous avons distingués par des caractères italiques): « Je vous promes, Monseigneur, que j'en ay si grant regret que ne sçay que vous escripre car j'ay toutjours fait mon mieulx pour vous servir et obeir ef si treuve que ma peine est perdue, et sine m'aperçoy que m'en saichés grey... » (Minute, Arch. Nord, L. M., n° 35314).
sont intéressantes à pénétrer, car, partout, dans les moindres détails, une grande personnalité apparaît. On verra l'archiduchesse maintenir son ascendant sur le Conseil, organiser une section de Finances, développer son secrétariat et assurer le fonctionnement de son Hôtel par les plus minutieuses prescriptions.
Dans l'ordonnance du 17 décembre 1516, concernant le Conseil de la douairière ({), tout était prévu pour sauvegarder le principe d'autorité.
Le Conseil privé devait se tenir deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, à deux heures après-midi, « en la chambre qui sera ordonnée pour tenir le Conseil, pour illec, en la presence de madite Dame, quant elle se pourra trouver, aultrement en la presence dudit seigneur Gouverneur [de Bresse] et Chevalier d'honneur, comme chief de la Maison apres madicte Dame, adviser sur les requestes et aultres affaires de la Maison ». Un huissier de chambre avait mission de garder la porte « et non en bouger jusques a ce que le Conseil soit parachevé ».
Ce corps comprenait, au moment de l'ordonnance du 17 décembre 1516: le Chevalier d'honneur, « chief de la Maison et des Finances » (Laurent de Gorrevod), le « Président et Chief dudit Privé Conseil » (Gattinara), le « Premier Maistre d’hostel » (Simon de Quingey, sire de Montbhoillon), les quatres Maïstres des requêtes (Barangier, Jean de la Thouvière, seigneur de Beauregard, Claude de Boisset, doyen de Poligny et Claude Jaillon), l’Aumônier (Antoine de Montcut), le Trésoriergénéral (Jean de Marnix), le Secrétaire signant en Finances (Barangier) et au besoin deux autres secrétaires (Des Barres, Lallemand). Les « conseillers, baïillis et lieutenants généraulx de Bourgoingne » faisaient aussi parti de la réunion, quand ils étaient en cour. Les intérêts savoyards étaient représentés par ceux des membres du Conseil qui détenaient des offices en Bresse.
On doit considérer ce Conseil comme exclusivement bourguignon. Sans doute Gorrevod, Gattinara, Barangier et Marnix ont des attaches savoyardes, mais ils sont tous devenus seigneurs dans la Comté. Un cinquième, Jean de La Thouvière, aura aussi des intérêts dans la région et deviendra Pardessus de Salins. Les autres étaient d'origine comtoise, comme les nouveaux secrétaires, Guillaume des Barres et Jean Lallemand, ou comme les deux conseillers récemment installés, Jaiïllon et Claude de Boisset.
L'ordonnance de 1516 était l'affirmation de l'autorité de la douairière. Marguerite assistait ou se faisait représenter aux séances du Conseil; elle recevait les requêtes avant la mise en délibération ; elle était avertie par une note spéciale de tout préjudice éventuel à son domaine ; elle seule pouvait donner l’ordre nécessaire pour dépêcher les mandements en « matière de grace » ; seule, elle désignait les personnages chargés de mission ; enfin, sa signature était indispensable pour assurer l'authenticité des actes de sa Chancellerie.
Marguerite, au sein du Conseil privé, gardait ainsi jalousement son pouvoir. A côté d’elle, le Chef du Conseil exerçait néanmoins des attributions encore considérables. C'était lui qui présidait, suppléé, en cas d'absence, par le Premier Maître aux requêtes. Avant la délibération, le Chef du Conseil examinait les affaires: « Ne seront rappourtées audit Conseil ne mises en deliberacion aucunes requestes qui
(1) Minute, au net, avec une addition de la main de Gattinara (Arch. Nord, L.M., n° 43900). Ce texte a été publié dans A. WaTen, Die burgund. Zentralbehærden, page 199.
prealablement n'ayent esté presentées a madicte Dame, et apres mises es mains dudit President ou de celluy qui presidera en son absence, pour mieulx peser et incorporer les matieres, et les savoir mieulx desduire audit Conseil, affin d'y pourveoir plus meurement ». En séance, la requête était alors lue dans toute sa teneur ; le Président faisait une proposition, les membres délibéraient, et les « opinions » étaient ensuite recueillies, toujours par le président. Quand l'affaire mise en délibéré était une « matiere de justice », la décision était définitive. Mais en « matière de grace », on devait en faire « le rapport a Madicte Dame, ensemble les oppinions et advis de sondit Conseil, pour apres en ordonner son bon plesir » ({).
Les décisions prises par le Conseil s’expédiaient le plus souvent sous forme de mandements, appelés aussi « mandements patents ». Le Président donnait les ordres nécessaires pour leur rédaction, remettant les « requestes ainsi presentées à Madicte Dame, visitées et deliberées.. es mains des secretaires, en leur ordonnant les appoinctemens des depesches telz qu'ilz auront esté concludz ». Tous les samedis, après diner, dans la chambre du Conseil, le Président vérifiait les mandements de la semaine que les secrétaires étaient tenus de lui soumettre et les faisait refaire, si la rédaction paraissait défectueuse (?).
L'apposition du scéau avait lieu aussi le samedi, et toujours dans le local du Conseil, en présence du Président qui avait la garde de cet instrument de validation et le remettait à la douairière, si ce personnage était en mission (#). En cas d’une « depesche requerant celerité », sur un ordre spécial, le Président était tenu de « visiter, signer et fere seeler ainsi que lui seroit ordonné et que le cas le requerroit, en reservant tous aultres mandemens aux lieu, jour et heure pour ce ordonnéz ».
L'acte dûment scellé était ensuite enregistré, par mesure d'ordre, « pour savoir toutes despesches que se feront ». Après tous ces préliminaires, la pièce était enfin
(1) Ordonnance du 17 décembre 1516, dans WALTHER, o. c., page 200.
(2) Les actes de la Chancellerie de Marguerite, expédiés sous forme de lettres patentes, mentionnent les noms des membres du Conseil privé présents lors de la délibération. Voici un exemple d’après la commission délivrée le 29 janvier 1525 à Simon Paluat, docteur en droit, pour la charge d'avocat des pauvres près le Conseil de Bresse en remplacement de feu Louis Favre : « Par Madame, presents messire Anthoine de Lalaing, conte de Hooghestrate, chevalier d'honneur, le seigneur de Rosimboz, premier maistre d'hostel, messire Claude de Boisset, docteur, abbé commendataire de Fauverney, premier maître aux requetes, messire Jehan de Marnix, chevalier, s' de Thoulouze, conseiller, tresorier et recepveur general des finances, messire Nycolas Perrenot, docteur, conseiller et maistre aux requêtes » (Minute, Nord, L. M., n° 40241).
(3) On conserve aux Archives du Nord (B 2252) un agenda des mandements délivrés par la douairière du 11 novembre 1516 au 3 juillet 1518. On lit au feuillet 1 : « Registre des mandements et des lettres patantes qui ont esté seelléz du seau de Madame depuis qu'il luy a pleu bailler ses seaulx a Monseigneur le Gouverneur de Bresse, messire Laurens de Gorrevod, baron de Montanay, chevalier de l'Ordre et chevalier d'honneur de madicte dame, que fut le xt jour du mois de novembre l'an mil v° et xvi». On lit au feuillet 5: « Le xxrx° jour de décembre xc° xvi, Madame a delivré à Monseigneur de Chevigny, chief de son Privé Conseil et Président de Bourgogne, ses seaulx pour les garder afin de doresenavant en seeller les mandemens que seront ordonnéz et accordéz par madicte Dame et ceulx de son Conseil aux jours pour ce ordonnéz ». Gattinara a fait distinguer les actes suivant le mode de suspension des sceaux : « laz de soÿe », « doubles quehues », « simples quehues ».
signée par la douairière. Aucun mandement ne pouvait lui être soumis s’il n'avait êté vérifié et signé par le Président, et scellé en sa présence (‘).
Tous les mandements ne passaient point obligatoirement par le Conseil. Le Président pouvait donc être contraint de valider, par l’apposition du sceau, certains actes dont la préparation lui échappait, notamment en « matieres.. deppendantes de la grace et bon plaisir de Madicte Dame », et dans cette catégorie, il fallait entendre les commissions d’offices, les collations de bénéfices, les dons et autres faveurs ayant un Caractère personnel. Dans ce cas, les secrétaires, « avant que depescher telz mandements ne les porter au sceau, seront tenuz préalablement avoir sur ce ordonnance signée de madicte Dame, laquelle sera atachée audict mandement, quant iz les appourteront pour faire seeller ».
Le Conseil pouvait dans certaines affaires délibérer en comité secret ; il était alors restreint à quelques mémbres, désignés spécialement par la douairière pour opiner, en sa présence, sur des « instructions et memoires ». Alors, le Président lui-même, et non plus un simple secrétaire, devait rédiger la minute, la lire devant les conseillers, et lui faire donner la rédaction définitive. Toutefois le Président n'intervenait pas en raison de sa charge, car il pouvait même n'être pas consulté, s'il y avait lieu de « depescher plus secretement » ; Marguerite se réservait en effet le choix de « telz qu'il lui plaira. a son bon plaisir », et le chef du Conseil n’était pas nécessairement dans la confidence. -
Marguerite avait aussi un autre moyen, particulièrement efficace, d'assurer l'indépendance de son action personnelle. Les pièces expédiées par le Chef du Conseil privé, lettres patentes ou « mandements patents », étaient, en quelque sorte, actes officiels. Il fallait les vérifier, les enregistrer, les valider par l’apposition d'un sceau pendant, opérations qui nécessitaient divers concours. Dans bien des cas, il fallait agir vite et être certain d’un rigoureux secret. Alors intervenait ce que l'on pourrait appeler le service du Cabinet, avec le système plus expéditif des « lettres closes » qui tenaient lieu de mandements, et celui des « lettres missives » si indispensables pour les correspondances ou les négociations. Au besoin, un seul secrétaire était dans le secret et même, par le moyen des lettres autographes, l’archiduchesse avait une sécurité absolue. En dehors de la Chancellerie officielle ét lénte, fonctionnant sous les ordres du Chef du Conseil, il y avait donc une chancellerie privée, plus rapide, confiée non pas à un agent d'ordre administratif, mais à un officier attaché à la personne même de la douairière, son Chevalier d'honneur.
Des articles très précis, dans l'ordonnance du 17 décembre 1516, réglementaient
(1) On peut citer des exemples d'actes annulés pour mauvaise rédaction, même lorsqu'ils étaient munis du sceau et de la signature. On conserve aux Archives du Nord (B 2288, n° 80282) un mandement sur parchemin signé et adressé par Marguerite au seigneur de Quingey et de Monthboillon, « chief commis sur le fait de noz demeine et finances et nostre premier maistre d’hostel», daté de Malines le 27 juillet 1519, prescrivant le paiement d'un don de 2000 livres de quarante gros au profit du seigneur de Berghes. Au verso se trouve d'abord la mention d'enregistrement mise par le secrétaire, conformément à l'ordonnance du Conseil (R!:) puis l'injonction faite le {°° août 1519 par le Chef des Finances à Jean de Marnix, trésorier et receveur général, d'accomplir le mandement, suivie de la signature S. de QuInGey. Marnix, trouvant la rédaction équivoque, fit diverses corrections, ratura la signature de Marguerite, puis la taillada d’un coup de canif et arracha la bande de simple queue de parchemin supportant le sceau.
la rédaction des lettres soumises ainsi directement à la signature de l’archiduchesse par ses secrétaires : « Au regard des lettres missives, affin que l'on n'escripve aujourd'hui une chose et demain une aultre, et pour evicter contrarieté de lettres, Madame ordonne que les secretaires qui depescheront lesdictes lettres missives ne les apporteront a signer a Madicte Dame synon en la forme que s’ensuyt: c’est que lesdicts secretaires escripront en une ou deux petites lignes au bas de la lettre la substance d'icelle lettre, en sorte que l’on la puisse apres copper, et ce affin que Madicte Dame puisse veoir et entendre l’effect et substance d'icelle lettre avant que la signer ».
Toutefois, pour éviter des surprises, le contrôle des « lettres missives » devait être exercé par le Chevalier d'honneur : cet examen gardait aussi un caractère confidentiel. « Et affin qu’il n’y ait abbuz, et que le tout passe par une main, pour avoir meilleur souvenance des depesches qui se feront, Madicte Dame ordonne que lesdictes lettres missives, apres qu’elles auront esté depeschées par ses secretaires en la maniere que dessus, soront visités par mondict seigneur le Gouverneur [de Bresse, Gorrevod] et Chevalier d'honneur, quant il y pourra vacquer ; aultrement, pourra commectre quelcung dudict Conseil pour le faire en son absence, et apres l'en advertir et informer. Lequel Gouverneur ou son commis, apres lesdites lignes d’am bas, fera quelque signe esdites lettres par lequel Madite Dame congnoisse qu'elle aura esté visitée et que plus seurement elle les puisse signer ».
Par l'organisation de la chancellerie des « Lettres missives » comme par la procédure suivie pour instruire les « matiercs de grace », Marguerite avait restreint les pouvoirs du Président de son Conseil. Mais le Conseil devait en quelque sorte être amputé par le fonctionnement régulier d'une section de Finances, composée sans doute de personnes choisies parmi ses membres, mais mises sous l'autorité d'un chef distinct. L'ordonnance du 15 décembre 1515 fait connaître les attributions des « Gens des Finances ». Elle fut rédigée au moment où la Régente, dépourvue de sa pension depuis que Charles-Quint avait été émancipé, se trouvait momentanément dans l'obligation de réduire le train de son Hôtel (?).
Les Gens des Finances étaient mis non sous la direction du Président du Conseil privé, mais sous celle du Chef des Finances, qui était le plus souvent le Chevalier d'honneur, parfois le Premier maïtre de l'Hôtel. Ils constituaient une sorte de comité technique, avec le minimum de collaborateurs, Gorrevod, comme « Chief et gouverneur desdictes Finances », Marnix comme Trésorier général et Barangier comme « Secrétaire signant en Finances ».
A l'hôtel de Malines, et aussi dans chacune des résidences occupées par l'archiduchesse au cours de ses déplacements, une chambre spéciale était affectée à ce service important, soit pour délibérer, soit pour garder les documents, et nul, sauf le Chevalier d'honneur, ne pouvait pénétrer dans le local, à moins d'ordres spéciaux, intéressant « ceulx que Madicte Dame y pourroit envoyer, selon que les
(1) Arch. Nord, minute mise au net, L. M., n° 43988. Ce texte est publié dans Quinsonas, Matériaux, tome 1, page 241.
(2) Marguerite fut réintégrée dans ses pouvoirs de Régente le 24 juillet 1518 (LE GLay, Curr. Maximilien, tome n, page 441; cf. p. 149).
affaires le pourront requerir, se les matieres estoient fort difficiles, pour mieux desliberer sur icelles ».
Les réunions se tenaient deux ou trois fois par semaine, ct plus souvent s’il était nécessaire. Les Gens des Finances s'occupaient non seulement de la Trésorerie, mais encore de l'administration, devant entendre soigneusement à « augmenter, accroistre, garder, maintenir, deffendre et tenir en estat et valeur le domaine ».
La cheville ouvrière do ce service était naturellement le Trésorier général. Cet officier centralisait d’abord les recettes, aussi bien celles des douaires d'Espagne et de Savoie que celles du comté de Bourgogne et autres scigneuries. Les versements des divers comptables à la caisse principale du Trésorier général ne pouvaient se faire que sur un ordre donnant lieu à une décharge dont l'établissement représentait un moyen de contrôle. Marguerite, pour donner à sa Trésorerie la plus stricte régularité, avait fait appel, tout en gardant son receveur général, au concours de deux hommes expérimentés: l’un, Jérôme Lauvwerin, était en effet trésorier général des Pays-Bas (‘), l’autre, Simon Longin, remplissait l'office de receveur général des archiducs (?). Sous leur inspiration, les Gens de Finances de la douairière appliquèrent des méthodes excellentes, et quand la machine fut bien montée, quand on eut la preuve que Diego Florès (*) avait une gestion douteuse, Jean de Marnix, déjà receveur pour le comté de Bourgogne, devint, en 1515, trésorier général et conserva sans défaillance cette importante fonction tant que vécut l'archiduchesse.
Aussi bien pour les recettes que pour les dépenses, le Trésorier général n’était qu'un instrument d'exécution ; l'ordonnancement appartenait à la douairière et au Chef des Finances. Certains versements ne pouvant être admis que sur des lettres de décharge, que « lesdicts des Finances signeront de leurs seings manuels en la Chambre desdictes Finances, et non ailleurs », on tenait note de ces pièces pour « contrerole de la recepte dudit Tresorier et recepveur general », car ces documents étaient avant leur transmission enregistrés par l'un des « Secretaires desdictes Finances, qui y mettait son registrala et son signé empres au pied ». Ce fait, le Trésorier signait les décharges, les enregistrait aussi de son côté, « et ne seront d'aucune valeur a ceulx qui les auront par devers eulx ou qui en vouldront
(Q) Lettres patentes du 27 mars 1509 n. st., Anvers, délivrées par Marguerite en faveur de Jérôme Lauwerin, chevalier, s° de Watervliet, précédemment trésorier général des finances du roi des Romains, portant commission de l'office de « conseiller et gouverneur general de noz demaines et finances » (Copie non auth. contemp., Arch. Nord, B 2212, n° 75464).
(2) Commission délivrée par Marguerite à Bruxelles le 5 juillet 1511 nommant maître Simon Longin « conseiller serviteur domesticque et auditeur de noz comptes pour nous servir audict estat tant a l'audition des comptes de tous noz receveurs, en l'adresse du fait de noz finances que en tous noz afferes.…, conclurre avec lesdits chief et autres de nos dictes finances les estatz des receveurs generaulx et particuliers et autres officiers de recepte de nosdicts pays. a commencer le 1°" jour d'octobre 1509, que lors le retinsmes oudit estat et luy promismes de bouche le fere payer... » (Copie, Arch. Nord, B 2222, fol. 31).
(3) Diego Florès avait rendu des services à Marguerite pour la gestion du douaire d'Espagne, dont il s'occupait encore en octobre 1507 (Arch. Nord, B 2203, n° 74858). Il était chargé aussi de la garde des tapisseries déjà en 1503 (Turin, Arch. Camérales, Inv. 39, n° 29) et parait avoir conservé cette charge jusqu'en 1516. Il était encore en fonctions comme receveur général de l'archiduchesse le 26 juin 1515 (Arch. Nord, B 3334, n° 113321), mais était déjà remplacé par Marnix avant le 20 avril 1516. Sur ses malversations et son arrestation voir Arch. Nord, L. M., n°3 27204, 39737 à 39748.
profiter de allouées en leurs comptes se elles ne sont faictes, signées et expediées en la forme et maniere que dit est ». La même précaution était prise pour certains articles de dépenses; interdiction était faite de payer, même sur mandements, sans suivre toutes ces formalités : « Item deffend Madicte Dame expressement que d'ores en avant aucuns mandemens soient levés pour dons, pour gaiges ou pour pensions sur ses recepveurs et officiers particuliers, ains veult que le tout soit conduict par descharges expediées comme dessus est dict » (?).
En ce qui concernait les dépenses extraordinaires, rien ne pouvait être alloué par le Trésorier sans l’ordre du Chef des Finances. Chaque mois, ou du moins chaque trimestre, un état des sommes payées était remis à ce personnage, et cette pièce n’était arrêtée qu'après avoir été signée par la douairière et le Chef des Finances. Le compte annuel du trésorier devait être rendu deux mois après la clôture de l'exercice, lequel se terminait comme l'année civile au 31 décembre.
Un seul secrétaire avait la signature en tant que « Secrétaire signant en Finances » (Barangier en 1515), suppléé en cas d'absence par un autre secrétaire, ‘qui n’avait plus qualité pour intervenir dès que le titulaire avait repris son poste.
Les secrétaires avaient aussi la garde des archives, que l’on transportait dans un coffre à deux serrures, quand la douairière se déplaçait (?). « Item, veult et ordonne Madicte Dame que es maisons, lieux et places ou elle se tiendra, soit ordonnée une chambre ou lesdiz Chief, gouverneur et secrétaires seront assemblés quant besoing sera, et en icelle retraire et tenir leurs papiers, registres et autres memoires servans et concernant le fait de sesdictes Finances et autres affaires de sa Maison en ung coffre que Madicte Dame vuelt a ce estre ordonné pour la sceurté de ses besongnes et enseignemens, dont ledit Gouverneur et lung de sesdits secretaires auront chascun une clef ». |
C'était dans ces coffres que se trouvaient non seulement les registres de transcription concernant les mandements de finances, mais aussi ceux de « toutes lectres patentes, closes, provisions, commissions, collations de benefices et autres choses d'importance ou chief memoire, pour le temps advenir, qui se despecheront pour ses propres affaires. afin qu’elle [Madicte Dame] ait clere congnoissance des graces et octroys qu’elle a faiz et consentiz... » (*) et aussi toutes ces lettres missives si importantes pour les négociations diplomatiques des Pays-Bas. Quelques-uns de ces registres nous ont été conservés et le lecteur, en les feuilletant, évoque nécessairement le souvenir du grand Gattinara et de Marguerite elle-même dont les mains ont si souvent manié le cuir souple qui habille d’une fauve reliure les précieux
(4) Ordonnance du 8 décembre 1515, dans QUINSONAS, 0. c., pages 245 et 219.
(2) Attestation du 31 décembre 1507 concernant les dépenses faites cette année pour le camionnage des coffres renfermant les papiers de finances suivant les déplacements de l'archiduchesse : 1° le 28 juillet 1507 de Malines à Bruxelles où se trouvait Marguerite, pour les ramener à Malines le 27 août ; 2° le 15 septembre 1507, de Malines à Anvers pour les rapporter à Malines le 1° octobre ; 3° le 17 octobre, de Malines à Anvers pour les ramener à Malines le 30 octobre ; 4° le 4 décembre de Malines à Bruxelles pour les ramener à Malines le 14 décembre (Orig., Arch. Nord, B 2204, n° 74914).
(3) Quinsonas, t. 1, p. 242 et 249.
documents (‘). Des milliers de lettres missives sont ainsi parvenues jusqu'à nous, donnant à ce fonds des Archives du Nord une réputation mondiale (?).
Le Chevalier d'honneur, qui jouait un rôle si important soit au Conseil privé, soit aux Finances de la douairière, avait encore une autre attribution également toute de confiance. C'était lui qui dirigeait les gens de l'Hôtel, ayant « regard sur l'ordre et conduicte de tous aultres de la Maison ». Diverses ordonnances furent promulguées pour la réglementation de ce service important qui comprenait une suite de plus de cent cinquante personnes (#). Celle du 3 avril 1525 (*) fixe certains traits intéressants de la physionomie de Marguerite : sens de la représentation, esprit d’autorité, souci
(1) Les Archives du Nord ont conservé (série B 2222, 2223, 2230, 2252, 2278, 2308 et 2327), sept registres de transcription des mandements et commissions de Marguerite d'Autriche intéressant les années 1510 à 1515, 1516 à 1519, 1521 à 1528. Nous en avons découvert un huitième, sous la mention fallacieuse de « Vérification des dépêches d’Espagne et de Savoie », formant la cote B 203 de l'Inventaire sommaire des Archives. du Nord (tome 1, 1r° partie, Lille, 1899), renfermant les mandements de Marguerite du 1° avril 1509 au 30 janvier 1541. C'est dans ce registre que figure le paiement ordonnancé au fameux rival de Michel-Ange, le sculpteur Pierre Torrigiano (folio 66 verso).
L'article B 2252 a le format d'un agenda de poche.
Des types de l'écriture cursive de Jean de Marnix, de Guillaume des Barres et de Louis Barangier ont été publiés dans And. WALTHER, Die Anfänge Karls V (Leipzig, 1911), pages 252 et 253.
(3) Les secrétaires de Marguerite ne mettaient point, à réception du courrier, la mention chronologique d'arrivée qui aurait pu suppléer à l'absence du millésime, si fréquente dans les lettres missives, précaution qui était prise avec le plus grand soin dans le service beaucoup plus administratif de la Chambre des comptes de Lille.
Les pièces qui n'avaient plus d'intérêt courant étaient réparties par le Cabinet de la douairière par provenances « Allemagne », « Bourgogne », « Monseigneur de Nassau », etc., avec une date d'année, ou une date englobant plusieurs années. Ce classement rudimentaire a été détruit au xvin® siècle par J. Godefroy, soit que cet archiviste eût remarqué des erreurs de date, soit qu'il lui fût nécessaire de défaire les liasses (dont les pièces étaient traversées par un lacet) pour rassembler les matériaux de ses Lettres de Louis XII. Le classement primitif renfermait, pour les pièces non datées, une présomption chronologique intéressante. Voir BruCHET, Le classement des lettres missives des Archives du Nord (Lille, 1913), pages 4 et 5.
($) L'état de l'Hôtel du 1° avril 1525 (QuiNsoNas, tome 1, page 281) comprend 153 personnes dont : le chevalier d'honneur (Lalaing), une dame d’honneur (sa femme), sorte de surintendante, aidée d'une suppléante et chargée de la direction « des filles d'honneur », d'une dame d’atour et autre personnel féminin représentant 22 dames ou demoiselles ; un Premier maître de l'hôtel (le seigneur de Rosimbos), quatre maîtres d'hôtel de service chaque semaine par roulement ; un confesseur, quatre chapelains assistés d’un sommelier de l'oratoire et d’un clerc de la chapelle ; deux maîtres aux requêtes (Claude de Boisset, Nicolas Perrenot), un premier secrétaire (Jean de Marnix) et trois autres secrétaires (Guillaume des Barres, Jean Lalemand, Claude de Vaitel); un garde-joyaux (Richard Contault) et son aide; un contrôleur de l'Hôtel (Charles Oursin) et son clerc ; vingt-sept gentilshommes attachés à la personne de la douairière (7 écuyers panetiers, 6 échansons, 6 écuyers tranchants, 7 écuvers d’écurie et le premier écuyer, Philippe de Brégilles), un tambourin, 4 valets servants, un maréchal de logis, 48 officiers et serviteurs attachés à divers services (paneterie, échansonnerie, cuisine, saucerie, fruiterie, écurie, fourrière) ; quatre huissiers de chambre, quatre huissiers de salle, quatre valets de chambre et deux aides, un portier et le concierge de l'Hôtel ; un peletier, un cordonnier, un tapissier et ses deux aides, un brodeur. Deux artistss célèbres figurent aussi sur cet état dressé le 1er avril 1525, Conrad Mevt, « maistre tailleur de pierre de madicte dame », et le peintre Bernard van Orlev.
(*) Ordonnance du 3 avril 1525, « pour l'entretenement et conduicte de sa Maison », édictée par Marguerite, dont Lalaing était alors le chevalier d'honneur, et précédée d'un état du personnel et de l’ « Ordinaire pour les plats » et pour les fournitures (Archives d'État à Bruxelles ; le document a été publié dans QuiNsonas, Matériaux, tome 1, pages 281 à 328). Cette ordonnance, datée du 1° mars 1525 « stil de Romme », a été publiée le 3 avril suivant.
de l'ordre. Les mesures relatives à l’escorte de l'archiduchesse, à la sûreté de sa personne, à la discipline intérieure et au rigoureux contrôle des dépenses présentent un intérêt particulier.
Quand l’archiduchesse se déplaçait, ou même quand elle sortait seulement pour aller à la messe ou aux vêpres, elle n’entendait pas être « petitement accompagnée ». Les « gentilshommes des quatre états », c'est-à-dire les échansons, les panetiers, les écuyers tranchants et ceux d’écurie devaient lui faire escorte, « honnestement accoustréz et montés de deux bons et honnestes chevaulx », et les autres serviteurs, tels que valets de chambre et officiers de gages inférieurs, devaient aussi faire partie du cortège, mais avec un seul cheval. « Et seront tenuz lesdicts gentilshommes eulx trouver a cheval au logis de madicte Dame incontinant qu'elle vouldra partir des bonnes villes, et a l’entrée d’icelles avec leurs serviteurs, lesquels serviteurs demeureront aupres de leurs maistres ou yront devant, selon que la commodité du temps le pourtera » ().
À l'intérieur de sa résidence, l’archiduchesse était bien gardée. Des mesures strictes étaient prises « en tant que touche la seureté de sa personne ». Tout d’abord le capitaine des archers (?) dirigeait, avec ses hommes, le service de guet, de jour et de nuit. Les vagabonds et « tous serviteurs non ayans maistres » devaient quitter dans les trois jours les abords de l'Hôtel, sous peine de bannissement, s’exposant, s'ils étaient pris, à être « siglorisés et eschauffaudéz comme en tel cas appartient ». Aucun étranger ne pouvait être admis dans les services « sinon ceulx ayant le serement a Madicte Dame ». Les diverses issues des locaux devaient être closes et munies de deux serrures, l’une des clefs étant remise au chef d'office intéressé, l’autre au contrôleur, «et ne se pourront ouvrir les huys desdictes issues sans la presence dudict contrerolleur ». Quand l'on était parvenu dans l'Hôtel, on se heurtait à une nouvelle consigne, si l’on voulait voir l’archiduchesse : « Ordonne en oultre Madicte Dame a ses huissiers de chambre qu'ils ayent a garder l’huys de sa chambre par dedans, lesquelz huissiers ne laisseront entrer nulz estrangers en ladicte chambre, sinon ceulx qui y doivent entrer, sans prealablement en avertir Madicte Dame, le Chevalier d'honneur, le Premier Maistre d'hostel ou l’ung des Maistres d'hostel qui y sera ». Et quand Marguerite se retirait dans sa chambre, soit qu’elle voulût manger à part, soit qu’elle fût indisposée, soit qu’elle n'eût pas « sa robe », la surveillance incombaïit non plus aux huissiers mais aux valets de chambre, « et entend Madicte Dame qu'il y ayt tousjours ung varlet de chambre gardant sa chambre jour par jour, et les aydes avec luy ».
D'autres précautions étaient prises pour le service de la table. Tout d’abord, Marguerite voulait que « chascun chief d'office la serve en parsonne et non les aides des offices », et que les plats fussent préparés dans un endroit particulièrement sûr, « ordonnant aussi a son maistre keux tenir sarrée sa cuisine aultrement qu’il n’a fait du passé, et faire garder l’huys d’icelle par ses gens tour a tour, affin que nulz estrangers n’y entrent, et que l'office soit tenu seur comme il appartient, sans qu'en icelle cuisine ny es garde à mangiers soit, par cuy que ce soit, fait aucune assiette
(1) QuiNSoNAs, tome 1, page 310.
(2) Il y avait aussi un règlement spécial pour les archers, daté du 3 janvier 1527 n. st. (Minutes, Arch. Nord, L. M., n°: 44048 et 44049).
de table en manière quelconque, sur paine de royer ledict maistre keux (1)». La pâtisserie faisait l'objet de recommandations spéciales : « Veult aussi Madicte Dame que son patissier face luy-mesmes la patisserie dont elle sera servie et non souffrir estre faicte par nulz de ses varletz, sur peine de privacion de son office, et qu’il ayt d'oires en avant, en personne, a appourter en sa Cuisine la patisserie qu'il aura faicte pour sa bouche, et non par ses varletz... et deffend Madicte Dame a son maistre keux ou autre servant en son lieu de non prendre ny recepvoir ladicte patisserie sinon des mains dudict patissier (?)... ». Et l’on prenait garde aussi à la boisson, les « vins d’aultruy » ne devant pas être confondus avec « ceulx de Madicte Dame ».
Les gens de la Maison étaient, on le conçoit, choisis avec prudence. Nul ne pouvait être mis sur les rôles de gages, dressés chaque jour sous le nom d’ « escroes », sans un ordre spécial de Marguerite, prescrivant l'inscription des nouveaux venus sur l’état général du personnel. Il y avait une vie exubérante dans ce monde de cour. Du côté des jeunes, on surprenait des pages s’aventurant dans la salle des « filles d'honneur »; ailleurs, on bavardait beaucoup à table, et, dans certains offices, on s'oubliait au point de prononcer des jurons abominables. Marguerite était décidée à faire régner la décence dans son entourage. Elle fit savoir à ses «officiers et serviteurs » de n'avoir pas à tenir « leurs cacquetz et devises a table, usant de paroles deshonnestes, seremens ingnominieux et detestables comme ilz ont accoustumé ; ayns, mangeront honnestement, coyement et diligemment... et s’il y a aulcuns d’eulx faisans le contraire, ou qui se ingere de piglier, porter ou derober plat de viande soubz coleur de quelque dame ou damoiselle. .., il sera mis en prison trois jours en pain et eau, et au surplus pugny a l’arbitraige de ceulx du Bureau () ». Le blasphème surtout était particulièrement odieux et l'ordonnance de l'Hôtel revient encore sur ce grave délit. « Et pour ce que Madicte Dame est bien informée que aucuns de sa Maison sont accoustuméz de faire de vilains seremens dont nulle pugnicion n'est faite, qu'est tres grant offence contre notre Solveur, et seroit charge de conscience a Madicte Dame de les souffrir, a ceste cause elle veult ceulx que d'oires en avant feront de telz detestables et vilains seremens estre royés de leurs gaiges pour ce jour qu'ilz auront ainsi juréz, et que prealablement ilz crient merci a deux genoulx a Dieu en sondict Bureau, et s’ilz continuent, pour la seconde fois, seront royéz pour deux jours, et pour la tierce fois Madicte Dame veult qu'ilz soient privéz de leurs offices » (!*).
La discipline intérieure était assurée par le Maître d'hôtel de service sauf recours, en Cas de conflit, au Chevalier d'honneur, représenté le plus souvent par le Premier Maître de l'Hôtel. Chaque semaine, ces personnages tenaient une séance et là, devant le « Bureau », les absences du personnel étaient pointées, les défaillances de chaque service signalées, et s’il y avait lieu de sévir, le Chevalier d'honneur intervenait, sauf recours à l’archiduchesse et au Conseil privé, dans les cas graves. Le conflit entre le maître d'hôtel Bentinck, déjà ancien dans la Maison, et un gentilhomme, récemment arrivé, fut ainsi évoqué devant cette juridiction. Cet incident
(t) Quixsonas, tome 1, page 309.
(2) Ibid., tome 1, page 311.
(3) Ibid., tome 1, page 314.
(8) Ibid., tome 1, page 32%.
nous est connu par une enquête dont le rédacteur avait une de ces bonnes plumes bourguignonnes qui minutaient, dans le service de l’Audiencier, les savoureuses lettres de rémission qui rappellent par tant de points les Cent nouvelles nouvelles.
Un soir que Marguerite soupait à Malines chez Madame de Hornes, cette Claude de Savoie qu'elle affectionnait depuis tant d’années, le maître d'hôtel Alard Bentinck, après l’avoir servie, s’en fut de son côté faire « bonne chiere, et se treuva asses joyoulx ». La nuit venue, en compagnie de plusieurs familiers de la Cour, notre personnage, « lequel avoit bien beu », regagna son logis en passant devant un écuyer nommé Philippe de Faulcue, attaché au service de l’échansonnerie. « Et apres plusieurs devises, se retirerent la pluspart d’eulx, exepté ledict maistre d'’ostel, lequel en cuydant se retirer de dessus une baïlle (barrière), ou il estoit appouer (appuyé), tumba presques a la ranverse, quoy veant, ledict Faulcue s’approucha incontinant de luy et le sauva de tumber. Allors ledict maistre d'ostel, regardant sur ledict Faulcue, luy dit : Vous appartient-il de me louché, vilain ? Se j'esloy a Bruxelles, je m'en vangeroie bien. À quoy respondit icelluy Faulcue : Monsieur le Maistre, nous sommes tous a une maïslresse ; nous devons secourir l'ung l'autre. Ce que j'en faiz, je le faiz pour vostre bien ».
Le lendemain, toujours à Malines, à l'auberge de la Tête d'or, Bentinck ayant cuvé son vin, s’en fut déjeuner avec quelques gentilshommes de bouche. Ceux-ci lui ayant demandé s’il se rappelait avoir injurié la veille un écuyer, le maître d'hôtel déclara ne se souvenir de rien, mais être prêt à faire des excuses. L'affaire aurait pu s'arranger dans un esprit de bonne camaraderie ; malheureusement Faulcue, que l'on avait envoyé chercher, ne voulut pas venir. Le jour suivant, à l’heure où Marguerite soupait dans le jardin de son Hôtel de Malines — on était au mois d’août — il y eut une nouvelle altercation entre le maître d'hôtel et l’échanson. « Faulcue, s'écria Bentinck, l'on m'a dit que fault que je me garde de vous. À quoi respondit ledict Faulcue. Ouy, Monsieur le Maistre, se vous voulez maintenir les parolles que avez dittes de moy, — Ouy, respondit ledict maistre d’ostel.. Or bien, Monsieur le Maistre, gardez-vous de moy ». Et Bentinck de répliquer: « Je suy bien homme pour vous el ne me laroye point balre ny fouler de vous, et quant le cas aviendroil si avant, je trouveroys des amis aussi bien de mon cousté que vous feriés du vostre ». Tant que la Cour résida à Malines, l'affaire parut s’assoupir. L'un des gentilshommes servants avait même dit à Faulcue: « N'avés vous point de honle de prendre ainsi parolle au maistre d'ostel Allard. Vous savez bien qu'il estoit yvre quant il disoit ces parolles dont vous parlés ». Mais quand l’archiduchesse quitta Malines pour venir à Bruxelles, on apprit que Faulcue cherchait une occasion favorable à sa vengeance. Suivi deson frère qui était « fourny d’une longue dague », l’écuyer se posta à proximité de la maison de son adversaire : « Allons plus hault el l’attendons, disait-il, 1l faut que passe par cy ». Bentinck arriva en effet, vers les dix heures du soir, précédé d’un page et d'un valet, éclairé par une torche qu’il fit éteindre quand il fut devant son logis. Faulcue ayant trouvé son homme, l’aborda fort civilement, à l'en croire, lui disant, car ce sont les termes de sa déposition : « Bonsoir, Monsieur le Maistre, lequel le salua aussi. Sy luy dit : Monsieur le Maistre, voulez vous maintenir les parolles que avez ditles de moy dernierement estant a Malines. — Non, respondit le maistre d'ostel. Se je les ay diltes, j'ay mal dil el m'en dedit. Et a ce, luy respondit ledit Faulcue : Monsieur le Maistre, puis que vous les dediles a cesle heure, me conlante de vous ». Et ïl le
reconduisit en ajoutant : « Bonsoir, Monsiéur le Maistre ». Mais, quand Bentinck fut entré chez lui et eut refermé sa porte, « veyt ledit Faulcue, par la treille de la maison, que ledit maistre d’ostel avoit tirer son espée, veullant sortir dehors, usant de grosse menasse ». Bentinck, en effet, avait appelé ses valets, s'était fait apporter sa « javelyne » et criait à son adversaire : « Garson, vous m'avés voulu oulrager », et il était si furieux que ses serviteurs l’empéchèrent de sortir, tandis que Faulcue et « ceulx estans de dehors disoyent audit maistre d’ostel : Sorlés, sorlés ; vous dilles qu'esles noble, mais vous n'avez noblesse que du costé de nostre cousine vostre femme. Autrement, povés vous bien aller querir vos armes devers le duc de Ghelres, et autres étranges paroles ». L'affaire fut soumise au Conseil privé de la douairière et Gattinara minuta lui-même la sentence, le 28 août 1516, condamnant Faulcue à huit jours d'arrêt en son logis « sans entrée en la court », supprimant ses gages pendant cette période, et l'obligeant à venir faire amende honorable à son adversaire devant l’archiduchesse et ses conseillers (!).
La partie financière tient une place importante dans le réglement de l'Hôtel. Les « escroes » renfermant les gages quotidiens devaient être vérifiés chaque semaine, soit pour le personnel présent, soit pour les absents pouvant bénéficier, en cas de congé régulier, du paiement d’un trimestre s'ils se rendaient dans la Comté ou en Savoie, d'un mois seulement s’ils habitaient les Pays-Bas. La dépense pour la nourriture et l'entretien était minutieusement surveillée par un officier spécial, le contrôleur, et examinée en outre, en présence de ce personnage et des divers chefs d'office, dans la séance hebdomadaire tenue par le « Bureau ». Aucun marché de fournitures ne pouvait être valable sans la présence du contrôleur ou celle du trésorier. On pesait la viande et le maître queux ne pouvait la servir « ny decoppée ny admaindrie ». Les vins fins étaient mis à part et la cave avait double serrure, l’une des clefs restait entre les mains de l'indispensable contrôleur. Tout était prévu, même s'il s'agissait de brocanter du linge usé ou de vieux tonneaux (*).
Le service de bouche était réglé avec une particulière précision. Il y avait plusieurs « plats », suivant l’expression alors employée pour désigner la table d'un officier de rang élevé ou celle d’un groupe de serviteurs. On distinguait le « plat de Madicte Dame » de ceux des « Filles d'honneur », ou des « Femmes de chambre »; il y en avait encore d’autres. Le nombre des personnes admises à une table était strictement déterminé. C'est ainsi que Marguerite avait ordonné que « nulz ne mangent de son plat que ceulx que s’ensuyt, assavoir le Maistre d’hostel servant, ung Panetier,ung Eschançon, ung Escuier tranchant, ung Varlet servant, ung gentilhomme servant madame d’Hochstrate, ung Chappellain, ung Sommelier de Paneterie, ung de la Cave, ung Garde-linge, ung Oublieur, ung Saulsier, ung Fruitier, ung Fourrier,
(*) Enquête et sentence du 28 août 1516, sur l’altercation survenue le 13 août précédent entre Bentinck et Faulcue (Minute, Arch. Nord, L. M., n° 41270).
(2) « A madicte Dame declairé qu’elle ne veult ny entend que nulz de ses officiers quelz qu'ilz soient ayent ou doivent avoir nulz drois en son hostel... comme de vieulx linges, estaintz, bois, charriotz, litz ou autres choses, excepté qu'elle se contente que les sommeliers de sa cave auront les tonneaulx à condicion qu'ilz ne compteront rien de freletaige, broches, cuvelles, perchoirs, et autres menues parties necessaires pour le tiraige des vins et cervoise ». Si les officiers recevaient néanmoins quelque petite chose sur la vente du matériel hors d'usage, c'était à titre de pure gratification (Ordonnance du 3 avril 1525, dans QuinsoNas, tome I, page 319).
ung Huissier de chambre, ung de sale, ung Tapissier et ung Sommelier de l'oratoire, et point d’autres; et apres eulz, mangeront de leur reste Rolet Bouchedor et Barbasan, aydes de fourriere, le valeton de torches, deux serviteurs du Maistre d’hostel, quatre serviteurs aux quatre Gentilzhommes (écuyer panetier, échanson, écuyer tranchant et écuyer d'écurie) et un serviteur au Chappelain et point d’autres » (‘). Et pour chaque « plat », on donnait le nombre des « pains de bouche » et celui du « pain bis », le poids de chaque espèce de viande, le total des pots de vin ou de cervoise. Et l'on ne tolérait d'exception que quand il y avait des visiteurs de marque, « comme seigneurs du sang, chevaliers de l'Ordre ou autres gros personnages » (?).
Un service plus spécial, celui de l’écurie, était placé sous la direction du Premier écuyer, qui avait, en première instance, la connaissance des fautes commises par le personnel attaché au service des transports et des messageries, les contestations pouvant ensuite être évoquées par le Chevalier d'honneur. Dans ce service spécial, assez dispendieux, même sévère réglementation pour le personnel.
Malgré tout, l’abondance des sanctions, menaçant les fautes de service, laisse supposer que l’on ne parvenait point à établir une exactitude très rigoureuse. Peu après la promulgation de cette longue ordonnance, l'exercice de l’année 1527 accusait, pour une période de douze mois, un excès de dépenses représentant un déficit du douzième sur les recettes annuelles. Ces dépenses s'élevaient à 104.167 livres, dont 31.866 livres pour la table, l'éclairage, les transports et autres dépenses ordinaires de la Maison, et 31.024 livres pour les gages et pensions. Le douaire d’Espagne et celui de Savoie auraient été insuffisants pour alimenter un pareil budget. D'ailleurs les 12.000 florins du douaire de Savoie ne figuraient que pour ordre dans les recettes, pareille somme étant portée en dépense pour les travaux de Brou. Marguerite, devenue Régente des Pays-Bas, tirait de cette haute situation les ressources complémentaires lui permettant de tenir, avec magnificence, son rang impérial (#).
(1) QuinsoNas, tome 1, page 312.
(2) Parmi ces personnages se trouvaient notamment Jean Carondelet, archevêque de Palerme, chef du Conseil privé de l'Empereur, Jean Caulier, seigneur d'Agny, le trésorier des finances de l'Empereur, Jean Ruffault, et le receveur général Jean Micault, l’audiencier, le président du Conseil de Malines et quelques membres du Conseil privé de Charles-Quint. QuiNsonas, t.r, p. 297.
(3) Voici les chiffres relevés dans le compte de J. de Marnix pour l'exercice 1° janvier- 31 décembre 1527 (Orig., Arch. Nord, B 2339). Les recettes comprennent les chapitres suivants : comté de Bourgogne et Saunerie de Salins, 15.224 1. ; seigneurie de Malines, 4.500 1. ; douaire d'Espagne, 29.904 1. ; pensions allouées à l’archiduchesse par l’empereur, 17.458 1.; somme à valoir sur la succession de Maximilien, 8.000 I. ; don gratuit des États de Hollande et de la châtellenie de Lille, 8.579 L. ; subventions de l’archiduchesse pour les Annonciades de Bruges, 9.231 1. ; reliquat de 6.719 1. sur le douaire de Savoie. Une recette de 12.100 florins de Savoie provenant aussi du douaire est inscrite pour ordre, le produit en étant affecté à l'église de Brou. Voici les chapitres des dépenses : dépense ordinaire et extraordinaire de l'hôtel pendant 12 mois, 31.866 1. ; gages du personnel pendant la même période, 19.160 1.; pensions aux officiers de l'archiduchesse, 9.760 I. ; aux dames, 1.400 1. et aux demoiselles d'honneur et femmes de service, 704 1., soit un total de 11.864 1. pour le chapitre des pensions ; voyages et messageries, 3.506 1. ; dons 7.728 1. ; service de l'écurie, 713 1. ; grosses et menues dépenses, 18.343 1.; aumônes, 210 1.; dépenses particulières de l'archiduchesse, 6.961 1.; change de monnaie, 2.731 1. ; dépenses de trésorerie, 1.025 1. ; travaux de Brou, 12.000 florins de Savoie.
On remarquera que le service des recettes est inférieur de 8.552 livres au chiffre des dépenses qui s'élève à 104.167 livres plus 12.000 florins de Savoie.