CHAPITRE I
fiUe Marguerite. Âassi passa-t-elle plusieurs années à la cour de Provence. Là, comme en Lorraine^ elle reçut les leçons les plus capables de développer ses heureuses dispositions.
Des dames du plus haut mérite étaient chargées de Tentourer et de Tinstruire. Elles lui rappelaient souvent les graves obligations imposées aux grandeurs ,* et lui répétaient que plus on avait reçu^ plus on était responsable ; d'ailleurs , aux yeux de cette charmante enfant ^ la pratique s'harmonisait avec la théorie ; et en contemplant les actions de son grand-père , elle voyait la réalisation ^ des principes qui lui étaient enseignés. Elle témoignait à ses gouvernantes une soumission pleine de déférence; quand elle avait négligé quelqu'une de leurs 'prescriptions j,
elle se hâtait d'avouer sa faute et d'en solliciter le pardon. \
René avait pour sa petite-fille une. prédilection marquée ', il aimait à s'occuper de son éducation, lui/ racontait de touchantes anecdotes , applaudissait à ses progrès , souvent même il se plaisait à prévenir ses désirs, et se prêtait de la meilleure grâce à Texécution de ses projets. Marguerite/ trèstouchée de tant de bonté, n'en abusait jamais; elle y répondait par un tendre attachement et de délicates attentions.
Quelques jeunes filles appartenant aux premières familles du. pays avaient été admises à l'honneur départager ses études et ses jeux. Quoiqu'elles fussent distinguées par leur esprit et leurs qualités , Marguerite
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avait sur toutes la supériorité de l'intelli* gence et du cœur. Elle aimait à s'instruire , mais à toutes les sciences elle préférait celle de la religion ; aucune histdre ne Itai plaisait comme celle de l'Eglise; la vie des saints faisait ses délices, et celle clés Pères du désert eici tait son enthousiasme. Au commencement de son séjour en Provence , elle
conçut un yif désir de marcher sur leurs traces , et se décida , dshs ce but, à ourdir un petit complot. Une promenade extraordinaire 'Pavait amenée dans un grand parc fort éloigné de la ville. Le bois était sombre et désert, elle crut pouvoir y chercher, la réalisation de ses vœux de solitude. Elle appelle ses compagnes, les décide à la suivre, et s'enfonce rapidement avec elles dans la
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partie la plus retirée, la plus inaccessible de la forêt. Tout à coup on s'aperçoit de leur disparition /et on s'empresse de les chercher. Mais leur départ si prompt , si habilement combiné, n'avait laissé aucune trace du chemin qu'elles avaient suivi; il fallut quelques heures pour arriver jusqu'à elles , et quand on put les rejoindre , elles étaient à genoux récitant des prières et chantant des cantiques. On eut soin de repré^ senter à Marguerite que la Providence l'appelait à suivre une autre vocation, et cette tentative enfantine ne se renouvela pas , mais elle manifestait à * sa manière cette énergie naissante de volonté qui devait être la source de ses vertus et de ses mérites.
Les années développèrent cette faculté de
vouloir fortement > de savoir coitimâtider ^t d'attirer la confiance d'aotrul. Il fut aisé de s'en convaincre , quand elle revint à la cour de Nancy. Elle s'y réfugia après la mort de ses parents , et passa près de son frère René II les années qui précédèrent ^on mariage. Ses charmes extérieurs avaient alors atteint toute leur perfection. Chacun admirait la grâce de sa démarche , la noblesse , lai régularité de ses traits , la beauté fie son regard; la bienveillance et la séréni té de son âme se reflétaient sur son visage et lui conciliaient toutes les sympathies. Elle était cojtnblée d'hommages ; mai» au lieu de l'enivrer de cette vaine gloire y elle avait la constante préoccupation de diriger vers le ciel les cœurs et les volontés. Fidèle aux pra-'
tiques de la piété, elle airait acquis l'habitude de marcher en 4a présence de Dieu , et faisait exactement chaque jour d'assez longues méditations. Ni les sécheresses ni les aridités spirituelles ne la décourageaient , et sa persévérance lui préparait les Tires consolations qu'elle goûta plus tard dans ce saint exercice. Déjà les prospérités de la terre, loi semblaient trompeuses ; déjà les joies du siècle lui apparaissaient pleines de fatigues et de déceptions. La fréquentation du monde lui eût été insupportable si elle n'y eût conseryé le désir et l'espoir d'y faire du bien. Aussi toutes ses démarches se proposaient-elles d'étendre ou de fortifier le règne de Dieu dans les âmes.
Plusieurs se croient exempts de reproches
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parce que leur conduite est régulière. A table ^ dans l'abandoQ de Tintimité, ils se permettent des médisances , des plaisanteries blâmables , des critiquas blessantes , ils ne s'en font pas scrupule , et cependant ils sont un sujet de scandale pour les enfants y les faibles et les domestiques !
On observe soi-même les préceptes de la religion ; mais* on s'inquiète p^u du devoir d'en propager la pratique ; on est tenté d'ad-^ mettre que cette obligation , très-étroite pour les membres du clergé , ne saurait ^atteindre les simples fidèles.
On se juge capable d'accomplir les actions
héroïques qui brillent d'un grand éclat dans
l'histoire du christianisme ; on se dit qu'à
l'occasion on saurait être martyr , et on né-
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glige d'acquérir les yertos c[ui fout le charme et le mérite de chaque jour : on laisse à des âmes plus vulgaires le soiu de pratiquer la patience y le support^ la douceur, Tégalité de caractère et cette foule de petits sacrifices ignorés des hommes , connus de Dieo seul y qui maintiennent la paix et sauvent la
charité.
En un mot, on oublie que le but do temps , c'est de gagner Téternîté , et que pour conquérir cet incomparable. trésor, ce n'est pas. trop de tous nos efforts et de toutes nos journées.
Marguerite connaissait et combattait ces funestes préjugés. Formée à Técole de t'adversité, éclairée des plus pures lumières de la foi , elle comprenait les périls de ces dé-
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ceVantes illusions , et mettait tout en oenvre ' pour X les empêcher d^égarer les <€onsciences. Quand Tautôrité personnelle lui faisait défaut, elle aTait reôours à mille industries dont le dévouement donne le secret et Tintelligence.
Aussi son zèle s'était-il créé toute une sphère d'activité ; et ses œuvres lui attiraient les bénédictions du Ciel avec les hommages de la terre; la renommée publiait ses vertus dans les diverses cours de TEurope ; plusieurs préteudanis aspiraient au bonheur de Tépouser. Calme et confiante en Dieu , elle n'éprouvait pour le mariage ni éloignement ni inclination. Charmée de Taffection et de»
saints exemples de sa belle*sœur , Philippine de GfaeldreSy que René avait épousée en 1485 /elle n'était paï pressée, de se séparer
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(Telle ni de s'éloigner de son frère bien— aimé; elle attendait des événements la manifestation des desseins de la Providence , quand une circonstance imprévue se chargea de les lui révéler.
Louis XI venait de mourir y et à Pavénement de Charles VIII , René II s'était empressé d'aller à Paris pout réclamer contre
les envahissements de Louis XI , qui s était emparé du duché de Bar. Il fut accueilli à la cour dé France avec une cordiale amitié ; le roi lui rendit le Barrois , mais les négociations traînèrent en longueiur, et le duc prolongea son séjour bien au delà du temps primitivement fixé. Ce fut pendant ces mois de loisir qu'il apprit à connaître son cousin ^
* Ils descendaient l'an et l'antre de Philippe le Hardi, l'on de leoii aïenz nalenels.
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René duc d'Alençon. Ce priace avait un caractère loyal et généreux ; les ravages des passions ne l'avaient pas épargné; niais il était parvenu à 1 âge mûr, se souvenait de son éducation chrétienne , et retrouvait ce commencement de sagesse qui consiste à aimer la piété et à Phonorer autour de soi. Le duc de Lorraine sut apprécier les qualités de son cousin y et crût découvrir dans ses sentiments les . conditions essentielles du bonheur de sa sœur. Désireux d'ailleurs de resserrer les liens d^une alliance qui pouvait lui être utile à la cour de France , il transmit à Marguerite les vœux du duc d'Âlençon et les appuya de tout son crédit. La princesse , regardant avec raison son frère comme son guidé et son appui / ne fit pas de résistance ; elle
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agréa une proposition dont il s'était fait le cbaleureux interprète. Le mariage fut fixé au 14 mars 1488. Marguerite arait alors vingtxinq ans , et le dac atteignait sa quarante* huitième année; mais son extérieur remarquable permettait de croire à plus de jeunesse. Comme Tunion devait se contracter à Paris , Marguerite y fut amenée en grande pompe avec lès lionneurs das à son rang. Son arrivée fit sensation à la cour. D'avance on y avait beaucoup vanté sa vertu et sa beauté ; souvent ces éloges enthousiastes nuisent plus qu'ils ne servent ; les imaginations s'exaltent , deviennent très-exigeantes , et quand on est en présence de la réalité , on la trouve ordinairement bien au-dessous de l'idéal. Ia supériorité de Marguerite n'eut rien à re-
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douter de cet écueil ; Timpresslon produite dépassa Tattente générale, et combla les vœux du duc d^Aleoçou. Quand on la vit, ou fut charmé ; quand on la connut , le respect et la sympathie de tous lui furent bientôt acquis. Heureux de Tespoir de ■• posséder une femme si remarquable , René ne tarda pas h concevoir pour elle la plus vive affection. Les noces fureni célébrées' eà présence du roi^ et il y eut de brillantes fêtes à la cour : tournois , courses de bagues , banquets splendides , abondantes distributions d'aumônes» rien ne fut oublié de ce qui pouvait associer les sujets à la joie des princes.
Peu de temps après la conclusion du mariage , les nouveaux époux prirent le chemin
de leurs états et y furent accueillis comme les gages d'un meilleur avenir. Chacun fondait sur la venue de Marguerite des espérances dont la réalisation ne se fit pas attendre.
La .dot de la pripcesse ne fut pas exac-
tement payée à l'époque de ^on mariage.
Le duc de Lorraine , épuisé par des guerres À peiiie terminées, habitué d'ailleurs à traiter paternellement ses sujets , manquait d'argent : il fut obligé de réclamer un délai pour l'aiccomplissement de ses obligations.
11 se contentait, comme ses prédécesseurs, du revenu de ses domaines , d'une taille de très-mince importance , et de quelques faibles droits sur le sceau des contrats , etc. Toute* fois, dans les circonstances exceptionnelles,
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les états généraux votaient des subsides extraordinaires ; ainsi , en 1 489 , ik accordèrent
à René le secours nécessaire pour le mettre
à même de payer la dot de sa sœur^ et il
s'empressa dès lors de faire honneur à ses
engagements.
CHAPITI\E H
Situation da dnché d^Alençon. — Réformes et améliorations. — Naissance de trois enfants. — Mort da dac d'Alençon. ^
Le duché d'Alençdn , placé sous la suzeraineté de la France y venait de trayerser une période d^épreùves et de souffrances.
Jean II , père de René , était un prince violent y ambitieux et enclin aux aventures ; il s^était associé à plusieurs conspirations tramées contre le pouvoir des rois Charles VII
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et Louis XI ; il avait dû subir le cbAtiment de sa trahison , et il était mort à Paris ^ dans les prisons du Louvre , en 1476. Le courage et les vertus de Marie d'Armagnac, duchesse douairière , n'avaient pu préserver ses états du malheur de Finvasion : les troupes françaises y avaient séjourné et
avaient imposé de lourdes charges aux habî-
tents. Marie d'Armagnac eUe-méme a^ait été contrainte de sortir de sa capitale , et aivait du chercher un refuge dans l'hôpital de Mortagne ^ où elle avait bientôt rendu à Dieu une âme su jpérieure à sa mauvaise fortune , * riche de piété , de résignation et d'espérance. Elle avait élevé son fils René dans l'amour de la justice et de la religion. Le souvenir de ses eieaaples et de ses leçons avait été
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la protection et la sauvegarde du jeune prince pendant plusieurs années ; mais il n'avait pas sa lutter toujours avec succès contre les séductions du mal. D'abord sincèrement dévoué a la France , il avait vu ses services payés d'ingratitude et de mauvaise foi ; tant d'injustice lavait irrité ; il s'en était plaint hautement, avait mêlé des menaces à ses grieb et avait attiré sur sa tète la. colère de Lonif XI. Un jour, il quitte la cour de France et se dirige vers la Bretagne ; mais le roi envoie à sa poursuite ; il est arrêté y enfermé dans une cage de fer , y est retenu pendant trois mois d'un hiver rigoureux ; et quand il en sort, c'est pour voir sa dé* tention se renouveler et se prolonger jusqu'à la mort du souverain. En montant sur le