I.'O MMKilEUITE
pauvre couvcnl , j'avais si bien éludic ce que je (levais èlre à l'aven ir, que inatlanic de Morcncy (lisail toujours à M. INorJou (jne l'on serait fort content de moi.
Mais en juênie temps que j'apprenais si bien lous les détails malériels de ma Jiouvelle vie, il était une ebose i\m pour moi leslail comme une enceinle close et inaccessible ; c'était la conversation que j'entendais. J'y prélais toute mon attention, mais elle ne pou^ait suffire à la diversité des sujets dont on s'entretenait devan» moi. Quand M. Norton était présent, on s'occupait beaucoup de politi(iue, et, tout ignorante que je suis , je saisissais encore le sens de ses raisonnements ; mais, le plus souvent, l'entretien courait avec tant de rapidité que moi, (jui m'arrêtais à chercber la signification d'un mol que je n'avais pas compris, je trouvais la conversation bien loin quand je nie remettais à l'écouter. On parlait souvent de tbéàlre, d'opéra, de belles danseuses, d'admirables cantatrices, puis de grands seigneurs qui les aimaient. Je ne sais. Celui-ci avait perdu deux mille louis au Jockey-Club, celui-là deux cent mille francs à la bourse , et cela donnait des chances à un autre près d'une dame dont le nom était dit à voix basse: une autre fois
c'était un mariage qu'on annonçait, et, dans les mille considérations qui avaient déterminé ce mariage, on parlait de choses bien étranges, c'était une mère qui s'ennuyait de la beauté de sa fille , un homme qui se mariait pour avoir une charge, un père qui avait donné un consentement dont on s'était passé...
Les idées et les mots me restaient également incompréhensibles , et le plus souvent , dans ces conversations mystérieuses , les phrases se finissaient par un mot , par un signe , qui les expliquait à tout le monde, excepté à moi.
C'est à partir du jour où j'essayai de m'initier au langage du monde et à ses sujets d'entretien, connue je l'avais fait à ses usages, que le travail de mes idées devint pénible et confus. Je rappelais tous mes souvenirs d'une soirée, je les rapprochais, je les combinais ensemble; mais il n'en résultait qu'un chaos qui me demeurait toujours inintelligible; comme si j'avais voulu reconstruire un vase avec les débris de dix vases différents, rien ne s'ajustait ensemble. Je n'osais cependant prier madame de Morency de m'éclairer, et j'étais honteuse de mon peu d'intelligence, lorsqu'un jour que j'étais rêveusement assise à la fenêtre de ma chambre, près de laquelle était la fonèlre de
l.l'ii MARGIERITE.
iiKuhimc (le Morency , je vis dans le jardin (|ui séparait noire maison de la maison voisine, un jeune lionnue dont le visage était tourné de mon côté. Je remarquai ce jeune homme, tant sa figure avait d'expression, et j'allais me retirer lorsque je m'aperçus que ses regards n'étaient point dirigés de mon côté , mais vers la fenêtre de la chambre de madame de Morency. Il ne la quittait pas des yeux , et cette persévérance m'élonna au point que je supposai que ce jeune honune attendait sans doute madame de Morency pour la saluer ou lui parler. Je passai dans la chambre de madame de Morency et je la trouvai assise près de sa croisée. Connue elle me reçut avec impatience, j'allais lui dire pourquoi j'étais venue , lorsque le jeune homme, (pii sans doute m'avait aperçue, s'éloigna dès que je m'approchai d'elle. Je compris que j'avais dû faire une indiscrétion , et je quittai la chambie, après avoir donné un prétexte faux à ma venue, pour descendre au salon où madame de Morency me pria d'aller faire quelques points à sa tapisserie.
Devais-je dire à madame de Morency la vérité, et ma première faute a-t-elle été le petit mensonge que j'ai fait pour cacher mon indiscrétion et ma maladresse? Cela doit être , mon
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pèro ; t'I iiiaiiilcnant je me le rappelle mieux: je n'aurais pas voulu être obligée de rester au salon, et tout le temps que. j'y fus, je ne pus échapper au souvenir de ce jeune homme. Je voyais son regard brillant attaché comme par un pouvoir invincible à cette croisée où était madame de Morency , et je me faisais celte question : pourquoi la regardait-il ainsi? Je •\ouIus éloigner cette préoccupation à laquelle je ne pouvais donner aucune réponse satisfaisante ; mais ce regard me passait sans cesse devant les yeux comme un éclair , et il me semblait qu'il avait fallu avoir une grande force pour le supporter ; il me semblait que , s!il s'était ainsi fixé sur moi , il m'eût fait mal. Cependant j'eus besoin de remonter dans ma chambre ; malgré moi je regardai à la croisée , et je revis le jeune honune assis sur un banc , et ses yeux rayonnant pour ainsi dire encore vers madame de Morency. Elle absorbait tellement son attention (pi'il ne me vit pas. Tout à coup j'entendis madame de Morency reculer vivement sa chaise, et j'aperçus une femme (}ui arrivait et qui s'arrêta avec étonnement; elle porta ses yeux vers notre maison, les reporta vers le jeune homme , et finit par les attacher sur moi avec une expression de hauteur
loi M.MUilF.HlTK.
Cl lie nuMiaci; (|iii me lit [teiir. Je me relirai précipitaiimient , et, sans autre raison (|ue ce (jue je viens de vous dire, je me sentis alarmée et troublée. Ce (rouble fut si profond qu'il me poursuivit le reste de la journéiî , et ((ue dans mon sommeil je revis ce jeune homme; mais alors c'est moi qu'il contemplait avec cette allenlion qui m'avait surprise ; et ce regard , au lieu de me blesser connne je me l'étais imaginé, me réchauffait doucement le cœur, et je me sentais aise comme on l'est sans raison , aux premiers beaux jours du printemps, quand on s'assied au premier soleil pur de cette belle saison.
J'avais dormi d'un sommeil heureux, et cependant je m'éveillai triste et brisée. Je cpiittai ma chambre sans oser regarder dans le jardin, et je voulus demeurer dans le salon ; mais madame de Morcncy me fit dire (ju'elle me priait de venir travailler près d'elle, et je la trouvai établie près de sa croisée. Ce jeune homme était encore dans le jardin. Comme la première fois, il s'éloigna à mon arrivée, et je crus comprendre que madame de Morency avait trouvé ce moyen d'éviter cette importunité; mais ce jeune homme revint bientôt , puis après lui la dame dont je vous ai parlé; et, par un singu-
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lier hasard , j'étais encore seule près de la fenêtre quand elle jjiit l'apercevoir, et je reçus encore une fois ce regard fixe et menaçant qui m'avait fait frissonner la veille.
Ce jour-là, mon père, d'étranges sentiments se glissèrent dans mon cœur : j'avais remarqué que madame de Morency jetait souvent les yeux sur cet inconnu ; et toutes les fois que cela arrivait, il m'avait semblé que le visage de ce jeune homme prenait une expression de bonheur. Un regard, me dis-je, peut donc rendre heureux? Et je me rappelai alors la joie inconnue que j'avais éprouvée quand j'avais rêvé que c'était moi qu'il avait regardée. Je considérai à ce moment madame de Morency , et pour la première fois je remaniuai combien elle était belle. Jusque-là je l'avais vue sans m'en apercevoir. Ce jour-là aussi je pensai à celte beauté que Dieu m'a donnée et pour laquelle j'avais été jusque-là si indifférente, et je trouvai que j'étais heureuse de pouvoir un jour attirer sur moi de pareils regards et de pou\oir les rendre en bonheur.
0 mon père ! voilà ma première faute , et si je l'ai oubliée dans le tuumlte d'émotions et de douleurs quidcpuis se sont succédé dans mon àme,je la compris à ce moment, car je priai
I "i(> >1 \Kt.l KUIli;.
Diru (irliiii^iicr ilt^ moi celle e(>ii|iiiMc r^^nrraiii(^,el s;uez-voiis |)Oiirqiioi je la trouvais «•oiipable? parce qin;, de tous les regards (|iie je j)oiirrais obtenir, je ne désirais (jue les siens, et que je voyais bien qn'ils ne m'appartenaient pas. Sans doule je priai avec un cœur distrait et j)eu fervent, car la pensée de ce jeune homme me poursuivait mémo au milieu de mes prières.
Plusieurs jours se passèi'ent ainsi , pendant lesquels les idées les plus déraisonnables m'assiégeaient malgré moi. Que dis-je ? Ce n'étaient point des idées ; non , je ne pensais point ce que je vais vous dire. Je le sentais malgré moi, comme on sent une odeur qui vous blesse et qui vous irrite ; la présence de madame de Morency me faisait mal. Pour(|uoi? je l'ignorais, encore, car je ne puis croire ce que j'ai supposé un moment, une minute. 0 Dion Dieu ! c'est donc ainsi ((ue sont faits les cœurs qui se détournent de vous , qu'ils inventent des crimes aux autres pour excuser leurs coupables ressentiments ! J'avais toujours peur de cette femme (jue je voyais j)rés de lui. Mais la menace que je croyais lire dans ses regards m'épouvantait sans me semjjler injuste ; j'étais plus irritée contre madame de Morency
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(jiie c'onirc elle; car j'étais irritée, je le vois ijiaiutenaiil que je regarde de loin dans mes sentiments; à mesure (jue j'avance, je reconnais mieux j)ar où j'ai passé; mais alors c'était un vague élourdissemcnt , une douleur confuse.
J'avais souffert ainsi à l'époque où je iis celte longue et cruelle maladie qui faillit me tuer. Alors ma force m'abandonnait et avec elle la douceur de mon caractère ; je devenais impatiente , le moindre bruit me faisait tressaillir, et je m'irritais de la plus légère contradiction ; je me crus menacée d'une nouvelle maladie, j'en pris prétexte pour rester dans ma chambre où je gardai le lit. Mais cette lassitude qui m'accablait jadis m'agitait maintenant; ce repos immobile auquel je n'eusse pu m'arraclier me fatiguait et m'était odieux, et quand vint l'heure où j'avais coutume de le voir , je me levai, et, à l'abri de mes rideaux, je regardai dans le jardin ; il n'y était pas. 0 mon père ! A chaque pas que je fais , mes souvenirs m'épouvantent ! En ne le voyant pas , je me souviens que je me sentis soulagée d'une cruelle anxiété; mais un moment apiès, lorsque j'entendis mailame de Morency renjonter dans sa chandjre, je me pris à |)leurer en médisant:
I3S MAWaKUiTE.
Il n'y ('lait [)as, parce qu'elle n'y élait pas...
Me snis-je trompée alors , ou nie tronipé-je maintenant?... Ai-je pensé cela? Je ne sais plus. Je ne me souviens pas bien. Seulement je me rappelle que je phuirai pendant plusieurs heures... Mon cœur m'étoulTail, et une pensée qui eût dû me venir plus tôt , et qui m'arriva comme si je m'éveillais dans ma vie, s'empara tout à coup de mon cœur.
Je regardai autour de moi ; j'étais seule, seule dans une maison où j'étais étrangère et où j'attendais... une maison dans laquelle je le serais encore plus... Et c'est alors que je me demandai quelle était la demeure où je ne le serais [)as... Pour la première fois je me donnai ce nom d'orpheline qui me semblait autrefois appeler sur ma tète une pitié dont je n'avais pas besoin. N'étais-je donc plus sous la protection de Dieu, que je sentais mon abandon? M'avait-il repoussée, ou m'étais-je éloignée de lui? Voilà ce que je me demande aujourd'hui. Mais alors je ne faisais que souffrir, et il me semblait entendre une voix qui me criait sans cesse : Tu n'as pas de mère pour te consoler. Vous le dirai-je, mon père? celte tristesse fut la bienvenue ; je l'accueillis avec une sorte de joie désespérée ; je m'animais à
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penser à mon abandon, à ma solitude, à ma dépendance ; j'oubliais alors et cet homme , et cette femme , et madame de Morency ; je me prouvais que je n'avais nul bonheur à attendre sur la terre ; jeme trouvais bien malheureuse, mais je souffrais bien moins.
J'étais demeurée quelques jours sans descendre au salon ; mais madame de Morency avait prétendu que la compagnie me distrairait. J'y étais avec elle lorsque M. Norton lui apporta un livre écrit par un jeune honune dont il lit le plus grand éloge ; ce jeune homme était celui que je voyais tous les jours , cette femme était sa femme ; il s'appelait Chambel. On posa le livre sur la table qui était près de moi , on eût dit que ce livre me fascinait. J'eusse voulu le lire, et pour cela je ne sais ce que j'aurais fait ; mais M. Millon vint , il raconta l'histoire de M. Chambel, histoire horrible ! Cet homme avait enlevé une femme à son mari, et, pour qu'elle devînt la sienne, ce mari avait été assassiné. M. Milon l'a dit, je l'ai entendu , il en a appelé au témoignage de madame Ansier. Ce récit me glaça de terreur, et je le crus. Non, je ne le crus pas, car le lendemain j'en demandai la confirmation à madame de Moroncv, et elle se mit à rire aux éclals, en
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me ilisajil iiiic j'clais de l'aulre momie, el eu iiranuoiieanl «jne je verrais le soir même ce lerril)lc assassin qui me faisait laul de peur. Klle avail raison, j'avais peur, non pas duerime dont on l'avail aecusé,mais de l'idée d'èlre dans le même air ((ue lui. J'en fus si lroul)léc, (jue madame de Moreney me eonscilia en riant de ne pas biaver ee terrible danger. Ce conseil était sage, je le seiilais, mais venu de madame de Moreney il m'irrita. J'eusse été mourante que je fusse descendue.
Je passai tout ce jour plus tranciuillemenl «lue je ne l'avais espéré ; je pressentais qu'il devait apporter un grand changement à ma vie. La vie, mon père, n'est donc pas l'accomplissement régulier des devoirs de clia(iue jour? Je faisais chaque matin et chaque soir ce que j'avais fait la veille , et cependant je souffrais horrihlemenl. Le lendemain je devais reprendre les mêmes occupations, et il me sembla que je souffrirais moins. Non , la vie n'est pas cela : la vie est dans l'àme , et je le compris alors par mes souvenirs et par mes regrets ; je me ia])pelai toutes mes jeunes années passées dans la quiétude de iiolre i)au\re couvenl ; je me souvins de ces beaux dimanches où nous chantions en chœur les louanges de
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Oioii ; je me souvins de la pieuse joie avec laquelle j'écoulais les chaulsde l'orgue qui nous répondaient nuijeslueusenienl ; je me rappelai les douces contemplations qui me retenaient assise des lieures entières sur le banc de la grande allée de notre jardin, et d'où je regardais le soleil descendre derrière les cimes dentelées du mont chenu; (pie de fois alors mes S(curs m'ont dit que je dormais les yeux ouverts , et que de fois on m'a grondée de cette paresse indolente qui s'emparait de moi ! Je m'accusais alors , mon père , et véritablement je croyais dormir. Je me trompais cruellement ; c'est alors, alors seulement que je vivais de cette vie de l'âme jadis si douce , maintenant si cruelle. Que de bonheur j'ai senti sans le goûter, et (pie je l'apprécie maintenant que je lai perdu !
Voilà comment je pensai que ma vie allait changer; car la venue de M. Chambel chez M'"" de 3Iorency ne devait en rien influer sur ma manière de vivre. Mais j'éprouvai une espérance send)lable à celle iVun enfant qui a peur d'un fantôme, (;l à (pii ou dit qu'on va lui montrer que ce n'est qu'un faulimie. Un reste de crainte le nitient encore, mais la douleur ([u'il on é])n)uv(; lui donne du courage pour
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ossîiji'i' (ie s'en débarrasser. Le soir venu . m. Cl)anj})cl arriva. Je ne m'étais j)as trompée, mon père, du moment (pi'il fut entré dans le salon, le j)oi(]s d'anxiélé (jui oppressait mon cœur disparut complélement. Cène fut (pi'une personne de plus auprès de moi, et je me demandai presque avec étonnement pounpioi l'aspect , les regards, la pensée de cet homme m'avaient si souvent poursuivie; je me dis (juc j'avais été malade, et que son image était restée dans les rêves de ma fièvre, comme y fût restée l'image de toute autre chose qui m'eût fortement préoccupée. Vous ne sauriez croire. mon père, combien je fus calme, et avec (pielie sorte de raison tranquille je discutai en moimême ce que j'avais éprouvé. Je retrouvai dans mon souvenir qu'ayant une fois rencontré sur la route un criminel qu'on menait au supplice, je fus pendant plus d'un mois accompagnée par son effrayante image. Je n'avais donc pas à nï'alarmer du trouble qui me tenait depuis quelques jours, et je me dis que cette image s'effacerait comme l'autre s'était effacée.
N'est-ce pas une chose étrange, mon père, ([ue l'esprit puisse raisonner ainsi? Je trouvais dans cette comparaison un motif de sécurité, et ce n'est qu'aujourd'hui que je sens combien
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elle eùl dû m'épouvanler. Oui, niiiage de ce ci'jminel m'avait poursuivie longtemps ; pour- <|uoi donc? Parce que son aspect m'avait causé une terreur, une pitié, une curiosité indici- Ides; parce que sa rencontre m'avait l)oirleversée au point de me faire pâlir et trembler; si donc l'image de M. Chambel m'avait poursuivie avec la même persévérance, c'est que son aspect, sa rencontre, m'avaient également frappée. Mais ce que je savais du condamné expliquait mon épouvante et ses douloureux résultats ; tandis que la première fois que je vis M. Chand)el je ne savais rien de lui qui pût m'alarmer. II m'était apparu dans des circonstances qui n'avaient rien d'extraordinaire. Il y avait donc une cause aux émotions profondes <|ui me brisaient le cœur. Cette cause n'était pas en lui , elle était donc en moi.
Cette consé(juence si simple de ma comparaison se présente seulement aujourd'hui à mon esprit : ce jour-là , il me semble que je n'eus [)as besoin d'y arriver : j'étais calme; il me semble même (juc j'étais heureuse , et je me dis, comme l'enfant , que j'avais eu peur d'un fantôme. Cette sécurité est bien étrange, n'eslle pas, mon père? Peut-être est-ce du bonheur que j'ai épiouvé? «-ar, pour la j)rcmiére fois
MMUU'ERITE.
(U^ ma vie, je passiii une lontruo niiil sans sommeil , cl cepcmhuil sans donleui'. Je rccommmivai pour ainsi dire en moi-mènic celle longue soirée que j'avais tant redoutée, et, pour la première fois , je m'aperçus que je n'étais pas resiée en dehors de ce qui avait été dit. Il avait parlé de poésie, il avait parlé de ce noMe instinct de l'homme qui le porte à chanter les merveilles de la nature, la grandeur de Dieu . les mystères infinis de Tàine, et je l'avais compris. Sa voix douce et sonore résonnait sans cesse à mon oreille , et je me rappelais sans cesse ce regard à la fois fixe et perdu qui semblait lire dans un livre invisible ouvert devant lui dans l'espace. Je comprenais (jue si cet lionnne ni'eùl interrogée sur ce que j'éprouvais, j'aurais trouvé, pour le lui dire, les mots (jui me manquent pour me l'expliiiucr à moi. Mon âme était comme un écho qui eût parlé au bru il de sa voix, et que nul autre n'eùl pu faire résonner... Qu'esl-ce-là , mon père, qu'esl-ce-là ? Pourquoi ma force, ma volonté, ma pensée dépendaient-elles ainsi d'une force et d'une pensée étrangères? Comment se nonmient cette soumission et cet esclavage de mon àme à une autre? Est-ce de l'amour? Non, mon père, ce ne peut être de l'amour j car je connais ce sen-
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timenl. je lai vu. je l'ai suivi des yeux, et il n'avait rien de semblable à ce que j'éprouvais.
Madame de Morency aimait M. Chambel, je le sais, j'en suis sûre ; je le lui ai entendu dire à eJle-mème, un soir qu'elle confiait ses in quiétudes à madame Ansier sur je ne sais quelles paroles qui étaient échappées à madame Chambel. Elle l'aimait ; j'ai entendu madame Ansier raconter à M. Milon toute la force irrésistible de cet amour ; elle l'aimait, et, lorsqu'il arrivait chez elle, c'est à peine si elle daignait s'en apercevoir. Je l'ai cent fois observée, jamais son visage n'a changé d'expression, jamais elle n'a îougi ou pâli lorsqu'il s'approchait d'elle , conmie je me sentais pâlir et rougir lorsqu'il s'approchait de moi. Je l'ai vue causer ailleurs, tandis qu'il parlait, et, lorsqu'il avait cessé de parler , il ne semblait pas que quelque chose lui manquât, tandis que lorsqu'il se taisait ou qu'il ne restait plus là, l'air et l'espace me semblaient vides.
Non, je ne l'aimais pas, car elle (pii l'aimait, l'amenait souvent à mes côtés et le laissait près de moi ; elle qui l'aimait, elle me disait de l'écouter avec attention ; elle paraissait contente quand je restais suspendue à sa parole ; elle venait ])resque me remercier quand je l'avais
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i Mi M\K(;i'KRITt.
rcloiiu loin il'cllr, el ollc l'aimail! Moi, aucoii- Irairo, je souffrais île le voir près d'une autre ; j'aurais voulu l'en arracher, je ne savais écouter que lui. Madame de Morency, qui l'aimail, m'accablait de caresses ainsi que madame Cliambcl ; moi je haïssais madame Chambel et madame de Morency : je ne l'aimais dune pas, lui, je le haïssais peut-être aussi. Oh ! oui, je devais le liaïr, il n'y a qu'un sentiment aussi funeste que celui de la haine qui puisse troubler à ce point le repos d'un cœur et lui donner toutes les tortures et toutes les colères qui m'agitaient. La vie (|ue je menais était certes beaucoup plus occupée que la vie que j'avais menée jusque-là, et cependant jamais elle ne m'avait paru si déserte. Rien ne me plaisait plus, ni travail utile, ni lecture pieuse , ni soins des fleurs ; j'avais peur de la prière, et je ne vivais véritablement qu'à l'heure où il était là. Je vivais de douleur, c'est vrai, mais je vivais. C'était toujours comme à l'époque où je fus malade, toute la journée c'était un long anéantissement où je n'avais pas la conscience de mon être ; chaque soir venu, la fièvre me prenait, et je me sentais renaître dans une sorte de délire , étrange à la vérité, mais qui n'était pas la torpeur douloureuse qui pesait sur toutes mes au-
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1res licures. Quelquefois, il est vrai, je luttais pour essayer de vivre de moi-même, et, lors- (|u'à force d'efforts j'étais parvenue à animer ma pensée, ce n'était que pour souffrir davantage, pour accuser ma destinée, pour ressentir ma solitude, pour haïr tout ce qui m'entourait et lui pardessus tout.
Ce désordre de mon cœur influa sur ma santé ; j'avais des désirs bizarres, des réflexions singulières. Moi, pauvre fille accoutumée à la nourriture modeste de mon couvent, je m'asseyais avec dégoûta la table opulente de madame de Morency. Si j'avais pu sortir, j'eusse acheté un morceau de pain noir pour manger en secret, et bien des fois, dans un mouvement plus fort que moi , j'ai arraché dans le jardin des Heurs par cela seul qu'elles étaient belles et qu'elles semblaient sourire avec bonheur aux doux rayons du soleil.
Celait folie , n'est-ce pas , mon père? Dieu frappe quelquefois la raison humaine, et sans doute il avait jeté le désordre et le désespoir dans la mienne. Ce fut alors, ce fut il y a un mois à peu près , (pie madame de Morency , dont la bonté était inépuisable et infatigable, essaya d'apj)orler à ce mal étrange un remède qui ne fut pas sans effet.
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u U VOUS rcsle oiicoi'c, nie dil-ollo, il vous resle encore (luelques mois à allomlre avant d'entrer dans la famille où vous èle^ admise ; vous y serez d'autant mieux posée que vous remplirez mieux toutes les fonctions de surveillance qui vous seront confiées. Parmi ces fonctions, la plus importante est de suivre avec soin les études de vos jeunes élèves ; mais les études de jeunes personnes destinées à briller dans le monde n'embrassent pas seulement les connaissances sérieuses qui vous ont occupée jusqu'ici ; elles apprendront , sans doute sous les maîtres les plus célèbres , les arts d'agrément qui rendent une fenmie accomplie. Vous savez quelques principes de musique, vous avez même étudié dans votre couvent les prenu'ères difficultés du piano, eh bien ! ma chère enfant, quelques mois d'un travail assidu sur cet instrument vous mettraient à même de diriger les premières éludes de vos jeunes élèves ; ce serait une bonne surprise pour la famille qui vous attend, et qui ne vous croit pas ce talent; ce serait mieux, ce serait donner à M. Norton un témoignage de votre reconnaissance en vous montrant plus digne qu'il ne l'espère lui-même de son intérêt et de ses recommandations. Vous ferez cela pour lui , reprit madame
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(le Moreiicy loujours bonne, et comme vous m'avez conté que vous le faisiez au couvent , quand vous travailliez en secret pour pouvoir offrir à votre bonne supérieure un présent ignoré et inattendu , vous prendrez de même vos leçons à l'insu de tout le monde, et puis un jour nous surprendrons M. Norton d'une façon qui, je vous le jure, lui sera bien douce. »
Vous devez imaginer avec quelle reconnaissance j'acceptai ce véritable bienfait. Dès le lendemain, madame de Morency me conduisit chez une maîtresse de musique , et depuis lors j'y allai régulièrement tous les jours, depuis trois heures jusqu'à cinq, sans que personne se doutât du motif qui me faisait sortir. Cette occupation, à laquelle je me livrai d'abord comme un devoir, me plut bientôt, car elle me donna une espérance. Je dois vous l'avouer, mon père, ce n'était pas celle que j'eusse dû éprouver ; il y avait de l'ingratitude dans le vœu que je foi-mais, car je ne pensais qu'à moi. Ce n'était pas la surprise de la famille qui m'attendait, ce n'était pas la satisfaction que mon talent (Jonneraità M. Norton qui me faisait travailler avec ardeur , c'était l'idée que j'aurais aussi un de ces talents qui font ce qu'on appelle une femme accomplie, c'était un vague
}IAIl(.l KKI
espoir de prcmlro im jour nia place dans cr monde où Ton scni1)lail si détlaigncnsenienl ni'onhlier. Du rcsle, l'élat de souffrance de mon àme restait à peu près le même; mais je; sentais jua force s'affaiblir chaque jour : loul devenait en moi doulo cl confusion ; je ne haïssais plus tant ni madame de Morcncy ni madame Chamhel. Quand il venait ou ipi'il i)ai'tait, je n'éprouvais plus la révolution compUHe dont je vous parlais loul à l'heure, et, dans la continuelle douleur que j'éprouvais, les souffrances plus vives ne se détachaient déjà plus de manière à ce que je pusse les compter elles reconnaître. C'est alors que vous êtes arrivé à Paris, c'est alors que je vous ai dit comment je souffrais, autant que je pouvais le comprendre moi-même ; c'est alors que je vous ai prié de demandera M. Norton de me faire (piitlcr la maison de madame de Moroncy.
En effet, depuis quelques jours, une terreur nouvelle s'était emparée de moi, je ne sais pourquoi il me semblait que madame Chambcl devenait plus menaçante à mon égard : ses yeux, animés d'une expression méchante, ne me quittaient plus ; je croyais entendre dans ses moindres paroles d'insultantes et cruelles railleries contre moi ; je pressentais un malheui' .,
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el ce niallieur je l'ai ressenti sans èlre bien sûre qu'il soit arrivé. Que voulait-elle dire hier soir en parlant de j(;unes filles qui, sans avoir lu autre chose que des livres de piété, peuvent manquer à leurs devoirs? C'était donc moi qu'elle accusait, car j'ai compris (lue vous vous étiez levé pour me défendre. Enfin elle a parlé de la Marguerite à qui l'on demande imprudemment des oracles d'amour... Des oracles d'amour à moi ! Que signifient ces paroles ? que signifie ce regard insultant qu'elle m'a jeté? Pourquoi tout le monde est-il resté stupéfait? })ourquoi ce silence , et pourquoi madame de Morency est-elle venue à mon aide en me faisant quitter le salon, au moment où je sentais que la force allait m'abandonner? Et pour- (pioi aussi, mon Dieu, cette faiblesse? pourquoi ce trouble, ce remords que j'ai éprouvé? Qu'ai je fait dont on puisse m'accuser? qu'ai-je fait dont je doive m'accuser moi-même ? mes actions sont-elles répréhensibles? cela ne se peut pas, cela n'est pas. C'est donc ma pensée qui est coupable... Voici où je me perds, voici où je m'égare. Serait-ce vrai que je l'aime, serait-ce vrai (pie tout ce que je souffre vient de ce (|u'il ne m'aime pas; serait-ce vrai (pie ma haine pour madame de Morcncx el pour madame
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tlhambol fùl une basse jalousie? Je ne puis le croire ; je ne le crois pas. Tout ce que j'éprouve est sans doute le résullat d'un changement d'existence aussi soudain que celui auquel j'ai été soumise. Jetée de la paisible retraile d'un couvent dans le mouvement turbulent d'un salon , j'ai été j)rise sans doute de ce vertige qui saisirait un homme (jui aurait toujours vécu dans un désert , et qu'on mettrait au milieu d'une multitude qui parle, qui court, qui crie, qui tourbillonne, et dont les regards se troubleraient, dont la marche n'aurait plus de direction certaine , et qui se heurterait à tous les indifférents qui passent, sans que personne daignât s'apercevoir ni de son trouble ni du mal qu'on lui fait. S'il en est ainsi, et il doit en être ainsi , je vous remercie, mon père, de ra'avoir arrachée, par votre bienfaisante intercession, à cette position funeste; car c'est vous seul qui m'avez comprise, et c'est en vain qu(; j'avais déjà prié M. Norton de venir à mon aide...
Tout à riieure j'ai entendu M. Norton monter dans ma chambre. Par un mouvement de honte plus fort que moi, j'ai caché cette lettre que je vous écris avec confiance, et que j'aurais Ircm-
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blé do lui voir lire. Est-ce une inspiration du ciel, est-ce une nouvelle faute? je ne sais ; mais voici ce que m'a dit M. Norton :
<t Par des raisons particulières, il est nécessaire que l'on ne sache pas pendant quelque temps votre séjour au couvent des dames de... Quand il sera possible que l'abbé Fortin aille vous y rendre ses bons conseils, je lui apprendrai moi-même où vous êtes. Jusque-là, il doit l'ignorer comme tout le monde. »
Mon père , j'ai peur de tout ; j'ai peur de M. Norton. Malgré ses ordres, malgré le respect et la confiance que je lui dois, je ne veux pas rester seule encore dans ce monde , sans un ami pour m'éclairer ; car vous seul êtes mon ami, je le sens,- M. Norton n'est que mon bienfaiteur. C'est une ingratitude ; c'est un blasphème que j'écris là, sans doute; c'est une action coupable que celle que je fais en désobéissant à M. Norton et en vous envoyant cette lettre ; mais j'ai peur : venez à mon aide , je vous attends.
Nous avons donné cette lettre sans l'interrompre , mais on doit penser (pic madame Chaud)el ne la lut pas ainsi, et que bien sou-
MMKiriiRn K.
vent de suuidcscM'iimialions de eolcic, de \il's nionvemciils de surprise lui ée happèrent en découvrant la vérité qu'elle n'avait pas soupçonnée. Une doule lui restait encore, cependant : le hasard avail-il servi madame de Morency, ou bien son habileté avait elle préparé et amené l'erreur dlsaure? Celle-ci, qui n'avait pas craint d'accuser de la plus honteuse faute une jeune lille que devait proléger sa «-andide vertu, recula devant l'idée d'admettre «lu'il y eût assez de duplicité dans le cœur humain pour préparer froidement toutes les circonstances qui devaient faire accuser une innocente. En présence de ce doute et de Thabilelé de cette intrigue, madame Chambcl comprit qu'il lui fallait aussi beaucoup de calme et de froideur pour ne jxas être de nouveau la dupe des [)remières résolutions de son caractère emporté. Aussi, lorsque riicui-e fut arrivée de retourner chez madame de 31orency, elle y jeparut plus gracieuse, plus empressée, plus bienveillante que jamais; seulement, quand Jules lui redemanda la lettre de Marguei-ile, elle lui répondit d'un air très-indifférent : « Mon Dieu , je l'ai étourdimcnt oubliée chez moi ; je vous la renverrai demain malin. »
Chambel arriva bientôt après, et, à l'air Iran-
MARGIERITE. 1155
quille avec lequel sa femme le reçut, il s'ijuagina qu'elle élail couipléleuienl rassurée par le départ de Marguerite. El cependant il désirait en être plus sûrement informé, et Isaure, qui voulait savoir jusqu'à quel point madame de Morenoy et Chaudjel étaient pressés de s'entendre, demanda son bras à Jules pour faire un tour dans le jardin, et cela avec un accent de coquetterie et de bonne grâce si décidé, que son mari lui dit tout bas d'un ton furieux :
— Il parait que la comédie d'hier n'est pas finie.
— Je crois que non, répondit madame Chambcl ; et elle s'éloigna en laissant son mari seul avec madame de Morency. De ces deux entretiens il résulta d'assez étranges révélations pour mériter un chapitre particulier.
VI ï
Charabel contint l'humeur que lui causait la promenade de sa femme avec M. Jules, et s'approcha de madame de Morcncy pour savoir où en était leur secret.
— Que vous a-t-elle dit, et que s'est-il passé ce matin? demanda-t-il en jetant un regard à la dérobée du côté des promeneurs.
— Vous le voyez , dit madame de Morency , ni plus ni moins que ce qui se passe sous vos yeux.
Madame de Morency dit cela d'un air satisfait, et conmie si elle trouvait dans cette manière d'agir do madame Chambel la meilleure
i;>S MARUIERITE.
i^aranlie de scciirilô. Chainbcl , (|ui tàchail , aulanf (|uo possible, ilc ne pas perdre sa femme de vue, n'apereul, ne vil poinl Texpression de eontcnlemenl avec laquelle on lui avait répondu, el réplicpia d'un Ion assez maussade:
— C'est la comédie qui a conunencé hier soir; il me semble qu'il y a assez longtemps qu'elle dure.
11 fit un mouvement pour aller dans le jardin; mais madame de Morency l'arrêta doucement en lui disant :
— Eh bien ! qu'allez-vous faire?
Chambel se retourna fort stupéfait de la
question ; mais il trouva chez madame de Morency un visage encore plus étonné que le sien. Ils se regardèrent un moment en silence, cherchant sans doute à se comprendre l'un l'autre. Madame de Morency se décida à parler la première , et , pour ne pas s'aventurer , elle répéta tout simplement sa question. Cette fois Chambel, dont le regard furlif venait de surprendre à l'instant uiéme des petits signes d'intelligence entre Jules et Isaure, répondit résolument à madame de Morency :
— Pardieu ! je vais signifier à ma femme que je ne veux pas de ces manèges ridicules et de ces faux semblants de coquetterie.
MARGIERITE. 1SI9
Madame do Moreney se mordit les lèvres d'un air iiiqué; mais Chambel, toujours occupé à espionner sa femme, ne s'aperçut pas davantage de cette expression de dépit, si bien que madame de Moreney lui répliqua d'un ton aigre-doux :
— Je crois que ce que vous appelez de faux semblants sont des démonstrations très-sincères.
— Comment! s'écria Chambel d'une voix basse et altérée en se tournant vers madame tle Moreney, ce qui s'est passé en mon absence serait-il de nature à vous faire croire...
— Que madame Chambel trouve mon neveu à son goût, fit madame de Moreney d'un ton piqué, et en finissante sa manière la phrase de Chambel. Cela n'aurait rien d'extraordinaire.
Chambel était à mille lieues de madame de Moreney : il ne pensait qu'à sa femme, ou plutôt, en sa (jualité d'honune très-personnel et très-vaniteux, il ne pensait qu'à lui-même. Il répondit donc d'un ton furieux :
— Mais cela me déplaît souverainement, et je ne suis pas de ces maris qui se laissent lâchement insulter en face!
11 y a des honunes qui nient la Providence , et cependant il est des occasions où elh; répond
IGO M\U(;iEUITK.
(rmic inaiiitTO si iiianifoslo à co (|mc nous disons , «|u'oji })oiiirait croire (lu'ello est cachée derrière une porte , et (ju'ello l'ouvre au moment voulu pour nous montrer notre sottise et notre présomplion. Dans cette circonstance, la réponse piovidentielle à la rodomontade do M. Chambel entra tout à coup dans le salon sous la ligure de M. de Morency. C'était précisément riiounne qui ne voulait pas é(re Cliambel, homme que lui , Chambel, faisait ce qu'il était. A cet aspect , notre héros demeura tout confus, et madame de Morency, avec une audace inouïe, se prit à rire tout haut en s'adressant à Chambel :
— Demandez cela à M. de Morency, lui setil peut à ce sujet vous faire une réponse catégor'uiue.
Puis elle s'éloigna d'un air très-irrilé.
M. de Morency , comme nous avons essaye de le montrer, était un homme fort [)eu agressif ; il était même incapable de se donner le moindre mouvement pour se défendre; mais, au fond de son immobilité physique et morale, il avait quelque chose de l'instinct de l'huître qui, attachée sur son rocher , se ferme pour mieux gruger son ennemi , lorsque le flot le jette dans son écaille. M. de Morency avait vu
la promenade de madame Chambel et de Jules ; certes, il ne se fût pas ingénié à découvrir un moyen de la protéger, mais ce moyen on le lui donnait ; on jetait Chambel à sa merci , et il s'en empaïa.
— De quoi s'agit-il donc? dit-il aussitôt , en se plaçant au milieu de la porle du jardin de façon à ce que Pierre put voir tout ce (jui s'y passait sans pouvoir cependant y entrer.
— 0 mon Dieu, fit Chambel d'un air dégagé, c'est une niaiserie qui ne vaut pas la peine de vous i)réoccuper.
Pierre avait répondu à M. de Morency comme à un de ces hommes qu'on a l'habitude de compter pour rien, et en cela il avait bien plus cédé au sentiment réel qu'il éprouvait qu'à la loi qui lui avait clé imposée par madame de Morency d'être toujours vis-à-vis de son mari d'une déférence extrême. M. de Morency , qui voulait bien se contenter des apparences , ne voulut pas permettre qu'on s'en affranchît si lestement à son égard , et il répliipia d'un ton rempli de menace et d'importance :
— 11 me semble étonnant (lu'un homme comme vous entrelicnne une femme comme liiailame de Morency de ce (|uc vous appelez (lc> niaiseries.
\ii'-2 M\RGlEIinE.
Cliaiiib.'l lit un geste d'excuse el (riiiipaliencc ;i la fois, cl M. de Morency continua du inènio ton.
— Et s'il s'agissait d'une niaiserie, coinnic vous dites , je m'étonnerais encore plus que madame de Morency en appelât à mon jugement.
Chambcl était sur les épines, comprenant la sottise des craintes qu'il avait exprimées à madame de Morency, et ne sachant que répondre au mari dont l'imperturbable attention ne laissait échapper aucun des mouvements de sa physionomie. Dans cette anxiété , Chambel s'accrocha à la première idée qui lui vint à l'esprit, et répondit d'un ton qu'il voulut rendre indifférent :
— Mon Dieu, je demandais à madame de Morency ce qu'était son neveu , M. Jules Markielï.
M. de Morency fronça légèrement le sourcil, comme si cette question eût pu avoir pour lui un sens imj)ertinent; mais, à l'air agité et préoccupé de Chambel qui se tordait le cou à droite et à gauche pour voir dans le jardin par dessus l'épaule de M. de Morency, celui-ci jugea «pie la question avait été faite dans une parfaite innocence , et lui répondit d'un air profondément con^ain(•ll :
MAUGCEniTE. W-î
— Ah ! Jules est un homme que ni vous ni d'autres n'avez pu apprécier à toute sa valeur ; Irop timide dans le monde , et trop indifférent surtout aux choses dont on y parle d'ordinaire, il cache sous des dehors glacés l'esprit le plus actif et le plus entreprenant , et l'àme la plus passionnée.
— Ce n'est pas possible , fit Chand)el avec une incrédulité affectée , et d'un air véritablement alarmé.
— C'est plus que possible, dit M. de Morency, c'est certain ; il y a longtemps que je soupçonnais cette nature hardie que tout le monde ignore, et je me suis aperçu, depuis deux mois à peu près , que je ne m'étais pas trompé. Jules, dans ce moment, est en proie à une grande pensée et à une puissante passion.
— Vous croyez ? fit Chambel du ton le plus comiquement étonné.
— J'ensuis sur, repartit gra\emenl M. de Morency, et je suis sûr aussi que Jules réussira dans ce qu'il a entrepris.
Clunnbe! fit un petit mouvement convidsif dont M. de Morency se garda bien de s'apercevoir. Vm consé(|uence, il reprit, en affccîlanl de baisser la voix comme si ce qu'il allait dire élaif d'une inq)urlance extrême:
I6i MMWilERITK.
— Jlllc^, voycz-Mxi.s, osl un lioiimu! socrel , palicnl, infaligablc, un lioninie à i[\\\ rien nn coulera de soins pour arriver, et que ni obstacle ni dangers d'aucune espèce ne feront reculer d'un pas.
Chambel conunençait à trépigner d'une manière significative , et, plus il paraissait agité. l)lus le sang-froid doctoral de M. de Morency semblait s'accroître. Il donnait môme à ses paroles une lourdeur lente et mesurée comme pour en faire mieux sentir le poids à son pétulent auditeur. Chambel, qui n'y tenait plus, essaya de se glisser entre M. de Moiency, et lui dit assez rapidement :
— Voilà précisément ce que je voulais savoir de M. Jules, et je vous suis fort obligé.
— Ce n'est pas tout, dit M. de Morency en arrêtant Chambel sans façons, je dois vous dire, et vous avez pu vous en apercevoir, que madame de Morency a pour ce jeune homme une faiblesse extrême. Le ciel ne nous ayant pas donné d'enfants, reprit M. de Morency d'un ton emphatique , il est tout simple qu'elle l'aime comme un fils ; si donc il entre dans vos projets de faire (iuej(|ue chose pour Jules , et je suppose que les informations ([ue vous venez de prendre ne j)euvonl pas avoir d'autre but .
si donc, par exemple , l'idée vous était venue d'associer Jules à vos travaux , de le prendre pour collaborateur, de quoique manière que ce soit, je suis très-convaincu que vous feriez grand plaisir à madame de 3Ioi*ency qui est très-décidée à prêter à Jules toute sorte d'appui pour le faire arriver où il voudra.
L'air grave de M. de Morency , l'air conlidentiel dont il avait dit celte dernière phrase, laissèrent à Chambelle droit de douter que ces paroles ne fussent autant de railleries. Du reste, ce qu'il avait de mieux à faire , était de ne pas les comprendre ; car que pouvait-il répondre à l'homme qui les lui adressait?
Le combat que M. de Morency venait de livrer dépassait de beaucoup tous les efforts qu'il avait pu faire depuis longues années soit pour sa défense , soit pour se venger; il était épuisé et livra enfin passage à Chambel pour aller s'asseoir sur son canapé où il souffla avec la plus bruyante satisfaction.
Chambel, libre à peine des étreintes du vénérable époux , courut dans le jardin , où il trouva Isaure lisant un papier que Jules sans doute venait de lui remettre. Ciiambel était violent comme le sont en général tous les hommes faibles -, il lui prit fantaisie d'airacher ce
IGG ■H\K(;i EUITK.
billcl dos mains de sa femnio ; mais clie Im sauva le dépil (ni'll eùl éprouvé de ne j)asoser le faire ; car elle le lui tendil de l'air le plus empressé, et lui disant :
— Ah ! mon ami , j'ai une f:;rande nouvelle à vous apprendre : vous ave/, un rJN al en poésie dans M. Jules , et un rival redoutable , ajoutal-ellcavecle plus gracieux sourire pour Jules... Jugez-en vous-même : ces vers ne sont-ils pas délicieux?
Cbaudjel ne sut trop que penser de ce qu'il entendait. Dans le premier moment, il s'imagina que sa femme, après avoir voulu l'inquiéter, était alarmée de la démonstration imprudente qu'elle avait laite, et qu'elle voulait lui montrer que cette démonstration n'avait été qu'extérieure, c'est-à-dire que si la promenade avait eu lieu dans l'intention de le braver, l'entretien du moins n'avait pas été de nature à l'offenser. Ce bon Cbambel s'imaginait que sa femme reculait. En conséquence, il prit le papier d'un air combiné de mari et de poëte appelé à juger une question de ménage et de poésie. La pose de Chambcl et sa physionomie étaient admirables, et le regard qu'il porta sur le papier était d'une supériorité qui se changea tout à coup en une expression furieuse et
étonnée. En effet , il avait lu en tète de cette élégie , (jui s'étendait sur quatre pages de papier écolier : a celle que j'aime.
Chanibcl se tourna vers sa femme qui lui dit gracieusement :
— Lisez, je vous en prie, lisez.
Ce lisez pouvait vouloir dire : Vous allez voir que cela ne me regarde pas. Dans cette persuasion. Chambel commença la lecture ; il alla ainsi de vers en vers , de strophe en strophe , rencontrant à chaque instant des pensées assez heureuses pour lui causer un double dépit , mais cherchant vainement quelque chose qui put le rassurer ou lui donner le droit de se laclier; c'était la peinture passionnée des tumultueuses émotions d'un premier amour ; le tout finissant par ces vers :
Quant à son nom, c'est un myst<^re :
Môme à ma couche solitaire
Jamais je ne l'ai dit tout bas ;
Et la seule voix douce et tendre
A qui mon cœur voudrait l'apprendre
Ne me le demandera pas.
La chute était cruelle; cela ressemblait par hop à une mystification et Chambel prit un
1((S >IVKr,l'EKITK.
air ooiirroïK'c ; il dil à .Iules on le irganlaiil d'un air menaçant ;
— El si je vous le deinandais ee nom , M. Jules ?
— Ce serait par trop indiscret, (il madame Chambcl en riant, c'est le secret de M. Jules.
— Vous ne l'avez pas deviné? fit Charabel d'un air signilicalif.
— Je crois que si, repartit madame Cliambel en souriant à Jules.
— C'était le cas de le demander à monsieur, dit Chaml)el.
Isaure se trouva prise dans sa propre raillerie; mais , ne voulant pas céder, elle se tourna vers Jules et lui dit d'un ton chantant et affecté :
— Ce nom, pourrez-vous me le dire?
— Madame, fit Jules presque aussi fâché que troublé, ces vers ne s'adressent à personne.
— En ce cas, reprit madame Chambel , j'en suis pour ma voix douce et tendre.
— Peut-être, repartit Chambcl avec une colère mal déguisée , y a-t-il une manière d'interroger monsieur à laquelle il sera plus disposé à répondre.
— Venez donc , ma chère , cria gaiement madame Chambcl à madame de Morency qui
MARGIERJTE. 169
élait sur la porle du jardin ; voici une grave question qu'il s'agit de résoudre entre ces messieurs.
— Madame . fit Pierre tout bas , prétendezvous me rendre plus ridicule...
— Que vous n'êtes? lui dit sa femme ; non vraiment.
— Ce petit monsieur me payera cher votre impertinence !
Madame Chambel ne répondit pas ; et s'adressanl à madame de Morency :
— Imaginez-vous, ma chère, lui dit-elle, que M. Jules, qui me croit quelque influence sur M. Chambel (vous êtes bien enfant ! M. Jules), me priait de vouloir bien avoir l'avis de mon mari sur quelques vers que voici. Je les ai donnés à M. Chambel, et, au lieu de lui dire ce qu'il en pense , voilà un quart d'heure qu'il tourmente votre neveu pour savoir à qui ils sont adressés.
Madame de Morency était fort peu disposée en faveur de M. Chambel, qui s'était si sottement révolté contre les coquetteries de sa femme , et elle répondit à Isaure :
— Ah ! je sais cpie M. Chambel a des prétcnlions excessives dans les choses qu'il veut fcMiuiic dans celles <iu'il ne veul |)as.
170 >i\]((;i]EiuTE.
— A la lK)imo heure ! lit madame (lliambel; je suis l)ieii aise que m»us lui disiez ses vérités. C'est (|ue depuis quelque lciuj)sil devient d'une tyrannie! Grondez-h;, je vous (mi jtrie; il vous écoulera mieux que moi.
Kn disant cela , madame Chambel s'éloigna en laissant enseml)le Chambel et madame de Morcncy. Pierre, qui était furieux contre Isaure , A oulut en appeler à madame de Morency ; mais à la première parole elle lui tourna brusquement les talons en lui disant :
— Ce qui n'est pas convenable pour madame Chambel n'est pas convenable pour moi ; 31. de Morency nous regarde.
Chambel demeura immobile à sa place. Il était dans la plus cruelle position : il ne pouvait montrer de jalousie contre Isaure sans blesser madame de Morency. Si cette jalousie venait d'un reste d'amour , elle offensait le cœur de celle qui l'aimait ; s'il ne faisait que défendre la dignité de son nom et de son honneur, c'était dire à madame de Morency combien elle avait oublié ses devoirs. Cependant Chambel ne pouvait pas admettre qu'il fût obligé d'accepter ce qu'il infligeait à un autre, et il se réserva , dans cette perplexité , d'user de son autorité vis-à-vis de sa femme et en ter-
MARUl EKITE. 1 / I
mes qui n'adiiietlraienl pas la moindre contradiction.
Il rentra dans le salon, et se tint dans une réserve étudiée qui devait ramener madame de Morency. Mais il paraît que la dame était piquée au vif ; car elle l'accabla des plus cruels sarcasmes pendant tout le dîner. La chose fut poussée si loin , qu'au dessert M. de Morency, poussé hors des bornes de la jubilation, s'écria gaiement et en buvant un verre de chambertin :
— A votre santé, M. Chambel !
Puis il se mit à rire d'un air satisfait, et s'enfooça dans son fauteuil en soufflant comme un veau marin. Chambel, qui croyait avoir un moyen sur de faire cesser cette impertinente comédie, voulut prendre la chose en riant.
— Me croyez-vous donc malade , que vous buvez à ma santé ?
— Le fait est , dit Isaure , que vous n'avez pas bonne mine.
La remarque pouvait passer pour impertinente , si l'on considère le sens que M. de Morency avait prêté à ses paroles. Mais avant que Chambel eût le temps de se fâcher , Isaure se réfugia derrière un bouclier tout-puissant , et dit :
17i2 MAKUIEUITK..
— ÎN'osl-cc pas, madame de Moreiic} , ((iio mon mari a mauvaise mijie?
— Kn eflet, cîil madame deMorcncy, il a l'air d'un homme menaccde(iuel(iue grand malhom-.
— Je ne crains jamais ce <jue je puis prévenir, fil Cliambel d'un Ion rogue.
— C'est très-bien pour ce (pii n'est pas arrivé, dit Isaure, mais ce qui est fait?
— Comment, ce qui est fait! dit Chand)el é[)erdu.
— Oui , ce qui est fait , dit Isaurc d'un air naïf. Cela gène quehpicfois , on s'en repent , uiais il n'y a pas moyen d'y écliaj)per.
Ceci pénétra si vivement dans la position de Cliambel , qu'il crut un moment qu'lsaure savait la vérité ; mais il crut presque aussitôt (pi'Isaure faisait allusion à son aujour pour Marguerite, et il repartit :
— Certainement , quand cela est fait; mais (juand il n'en est rien , quand on n'y a pas pensé , quand c'est une sottise dont on s'est gardé, cela ne gêne nullement.
Madame de Morency avait été aussi fort étonnée de l'insinuation de madame Cliambel ; mais elle n'avait pas du tout pensé à Marguerite, de façon que la repartie de Pierre lui arriva directement ; et si elle trouva bonne la
MAHCilElUTE. 173
dénégalion, elle Irouvaqiie l'air de dédain dont elle était laite et le mot de sottise dont se servait M. Chambel étaient d'une outrecuidance inouïe. Ce fut au point (ju'cUe en pâlit de colère et ([u'elle garda le plus profond silence jusqu'à la fin du dîner. Quant à lsaure,elle était dans un état de ravissement délicieux, et M. de Morency interrompait de temps en temps ses bruyantes aspirations ()our lui adress«;r les mots les plus aimables.
Le dîner finit, et dans le mouvement général qui se fît pour aller de la salle à manger dans le salon , il se passa une petite scène trèsrajjide. Chambel s'approcha de sa femme et lui dit' tout bas :
— Si vous parlez à M. Jules , je le soufllette en plein salon.
Puis il se retira sans attendre de réponse cl s'approcha de madame de Morency qui l'avait examiné, et qui, si elle ne l'avait pas entendu, a\aitau moins deviné, à l'expression de son \isage et à l'air irrité de madame Chandjel, le sens de ce qu'il avait pu lui dire. En conséquence, lorsqu'il s'approcha d'elle pour lui offrir le bras, elle lui tourna le tlos en lui disant : - Prenez garde , M. de Morency est homme à nous tuei' sur place.
174 MAUGLEltllE.
Par un mouvement involonlairo , Chambel se retourna et vil M. de Morcncy (jui avait offert son bras à madame Chambel et (jui l'entrainail dans le jardin en lui disant:
— J'ai quelque chose à vous confier, belle dame , vous ne me refuserez pas un moment d'entretien.
Madame Chambel, qui avait été surprise par la crainte que son mari n'exécutât la menace , dans un moment d'aveugle emportement, hésitait à suivre M. de Morency, attendu que Jules était tout de suite passé dans le jardin.
— Allez donc ! lui dit Chambel ; avcz-vous peur de ce que M. de Morency peut avoir à vous dire?
— Point du tout, fit Isaure ; mais je ne voulais pas laisser madame de Morency toute seule ; car M. Jules est au jardin.
En disant cela, elle sortit, et Chambel demeura planté sur la porte , dévoré de l'envie de prévenir la rencontre que M. de Morency allait sans doute arranger entre Isaure et Jules , et non moins désireux d'être seul avec madame de Morency, et d'avoir une explication avec elle. Ce dernier désir l'emporta enfin , et il entra dans le salon. Il s'approcha de la bell<^ irritée, et lui dit d'un air suppliant :
M.VKGLEKITE. 17-)
— Vous êtes fâchée contre moi?
— Moi? Et de quoi, mon Dieu ! voulez-vous que je sois fâchée ?
— Vous avez prêté à mes paroles un sens que je n'ai pas voulu leur donner.
— Vous oubliez que madame Chambel est avec M. Jules, dit madame de Morency.
— Si vous le voulez absolument, je l'oublierai, dit Chambel d'un ton soumis.
Madame de Morency était comme toutes les femmes qui ont peur que leur pouvoir ne soit méprisé parce qu'il est illégitime. Cette offre de Chambel lui parut acceptable; mais elle ne voulut y souscrire que dans les termes qui lui convemiient , et elle répondit d'un ton triste :
— L'oublier! cela ne vous est plus possible.
— Mettez-moi à l'épreuve.
— Oh ! je sais bien que vous resterez près de moi , et qu(î , malgré le tourment de votre cœur , vous n'irez pas où vous voudriez être. Mais ce n'eût pas été ainsi autrefois. Autrefois vous eussiez vérilablement oublié cette préoccupation, ou plulùl vous jie l'eussiez pas eue...
— J'ai tort, dit Chambel.
— Ce n'est pas que je J)làme votre susceptibilité, si elle pouvait être sérieusement alari))ép ; mais relte comédie ne valait pas la peine
l/(» M.VKULCKllt.
(l'y faiiv aUciilioii, et avec plus de c;iliiio \oiis eussiez vu cjue lo luoilleur moyeu de la faire cesser élail de ne pas vous en ai)erccvoir.
— Vous croyez? dit Cliaiubcl d'un Ion si joyeux (ju'il pouvait passer pour une conlirnialion du reproclie que niadaine de Blorency venait de lui faire.
Madame de Morcncy ne voulut pas y prendre garde ; elle avait un but à atteindre, et elle ne se souciait pas de s'en détourner par une discussion trop vétilleuse; elle continua :
— Plus de calme aussi m'eût épargné l'affreux retour que j'ai su faire sur moi-même.
Ici madame de Morency laissa échai)i)er deux grosses larmes.
Chambel murmuia un nom de baptême d'un ton plein d'amour, et madame de Morency reprit :
— Ah ! ce n'est pas le danger qui me menace (jui m'épouvante, c'est le remords éternel de ma faute... Ktait-ce donc vous qui deviez me la montre!' d'une façon si cruelle...?
Ses larmes éclatèrent à ce moment, et Chambel entra dans la longue série de sermenls d'amour éternel (jui sont la barrière (ju'onojjpose d'ordinaire à ces sortes d'irruptions de remords.
Madame de Mojency se défondit si bien de
MABUUEIUTE. 177
les enleiidre , el (Ihanibcl fut si jaloux de la persuader, qu'il se passa près d'une heure sans qu'il songeât ni à sa femme , ni à Jules ; madame de Morency fui ravie.
De son côté, madame Cliambel voulait savoir jusqu'où l'aulorité de madame de Moreucy arcèlerait la jalousie de son mari , et en voyant les minutes se succéder sans qu'il reparût , elle en conçut un dépit si violent , que Jules ne pouvait comprendre l'humeur qu'elle lui montrait, après tout ce qu'elle lui avait dit (|uel({ues heures avant. Plusieurs fois il voulut se retirer, mais à chaque fois Isaure le retint , car elle ne voulait ni rentrer la première, ni être trouvée seule avec M. de Morency. Enfin , la soirée étant assez, avancée pour que Jules hii-méme lui fit observer (|u'il élait temps de reparaître au salon , Isaure déclaia qu'elle se sentait prise de froid, indisposée, et qu'elle ne voulait pas rentrer. Puis elle ajouta par forme de supplément :
— Je vous serai obligée de n'en rien dire à mon mari ; il se croirait obligé de me suivre, el je ne veux pas le priver du plaisir de passer la soirée avec vous.
Madame Chambel se relira sans passer par !<■ salon , et M. d(; Morency n'eut pas plulùl
17<S Mviu.iEum:.
suppose (piclle clait rentrée cliez elle , (ju'il c'Iiargea iiuinédialcincnl Jules d'une commission qui devait le retenir absent pendant plus de deux heures. Cela fait , il rentra seul dans le salon , et sa femme lui ayant demandé ce qu'il avait fait de madame Chambel, il ré[)ondit qu'elle était rentrée chez elle.
— Et Jules? dit madame de Morency.
M. de Morency se retourna , et répondit négligemment :
— Ma foi, je ne sais ce qu'il est devenu, il a disparu comme une ombre aussitôt que madame Cluunbcl a été partie.
Ceci fut dit de manière à ce que Chambel l'cntondît. Et tout aussitôt M. de Morency le força d'accepter une partie de whist.
Pour quelqu'un qui eût connu le véritable caractère de madame Cliainbel , la scène qui avait eu lieu eût été un grand motif de surprise. Bonne ou mauvaise , indulgente ou vindicative , sa pensée était toujours sérieuse. Pour elle la vie du cœur était une chose grave et avec laquelle on a tort de jouer. C'est cependant ce qu'elle venait de faire , et dès qu'elle fut seule , elle en éprouva une sorte de repentir, et bientôt après un véritable regret. Sans le vouloir, elle s'était confirmée dans une idée qu'elle avait souvent émise mais qu'elle était
|N(I MAKt.lKIlITK.
lu'uicusr (le \uir ooinhiillrc v\ dViilciuIro ni(!r.
«: Non, (lisuil-cllc , les fciimics <nii oui la fi-aiichiso (le leurs seuliiiicnls, celles (jui sont simples el naturelles, celles qui ayant un amour sincère dans le cœur, n'en font point parade avec une sotte ostentation de langueurs et de préoccupations étudiées , celles qui ayant foi en l'amour qu'on leur a juré, en vivent paisiblement sans avoir l'air de le défendre à tout propos , comme une chose qui ne leur appartient pas ; ces femnies-là ne sont pas celles que les hommes préfèrent. Il n'y a pas de si mince coquette qui, avec les manèges les plus usés , les faux sourires , les larmes de commande, les extases et les désespoirs accoutumés de la séduction la plus vulgaire, ne l'emporte sur la femme simplement et loyalement aimante. La vanité des hommes s'accommode mieux de toutes les peines que ces femmes se donnent pour les tromper, que de la sincérité d'un sentiment qui ne coûte rien à celle qui l'éprouve. Ils ne veulent pas se rendre compte de cette disposition de leur nature, parce que la proposition réduite à ces termes est peu flatteuse ; mais telle est cependant la vérité. »
Cent fois elle avail dit cela devant Cham-
MARGIERTIE. 1S1
l)oI, of cent l'ois il avait combattu cotln opinion par un argument auquel Isaurc n'eût pas voulu résister, c'était par l'amour même qu'il éprouvait pour elle. Mais s'il faisait taire cette crainte, il ne la détruisait pas. Elle était restée dans le cœur de madame Chambcl , et peutêtre le caractère de son mari était-il la première raison de cette crainte.
Trompée par des apparences adinirahlcMuent combinées par le hasard et par l'intrigue , elle avait cru un moment à l'amour de Pierre pour Marguerite. Mais lorsque la lettre de cettejeune fille lui eut montré la vérité, Isaure s'étonna de s'être si grossièrement abusée. Non , Chambel ne pouvait aimer une pauvre enfant belle comme les anges , mais ignorante , timide , cachée dans le coin d'un salon où i)ersonne ne venait lui faire une cour au milieu de la(iuel]e il y avait de la difficulté et du triomphe à être distingué; et même lorsque cette enfant se fût prise d'une véritable et profonde passion poui' lui . (Ihandjcl n'était pas houune à le voir ou à le deviner. Isaure ne doutait pas que son mari ne fnt dans nue sincère ignorance de l'amour de Marguerite. Elle l'aimait trop ponr qu'il la comprit , se dit-elle.
C(;(|iril fallait à Chandiel , (^'étaient ces scn-
HARCUeRITK. 1 . IC
ISiî M\tii;l KIUTK..
limenls iiiaiiicrés qui so produisenlfinlivcmenl aux veux de (ont le monde, que personne n'est censé savoir, car ils n'ont jamais éclaté, mais que personne n'ignore ; (pi'on peut nier , parce qu'on le doit , en laissant à chacun la conviction (|u'on est heureux , mais discret. Ce (|u'il fallait à Chambel , c'était non pas un amour, mais une conquête, une femme aux faveurs de laquelle vingt hommes prétendent , et qui vous choisit : une femme qui , sans vous persuader bien véritablement de celle vérité, peut cependant vous étourdir du récit des coud)ats qu'elle a soutenus contre sa passion , qui vous a confié une vie hautement posée, un nom jusque-là respectable et respecté, et qui peutêtre a oublié quelque peu que , faute pour faute, elle en eût pu choisir de titrées avec blason burelé d'argent et d'azur. Cette femme, c'était la comtesse de Morency.
Isaure, en reconnaissant celte triste vérité , s'était cependant réfugiée dans la pensée qu'un pareil amour ne pouvait être sérieux , qu'il était facile de le détruire en l'alarmant, et que dans tous les cas il n'y a que les passions trèsfortes qui j)euvent pousser un honnne à persévérer dans le mal. C'est pour cela qu'elle avait continué ses coquelleries envers .Tides , et ce
MARGIEKITE. 183
(|ii'il y a dï'trango, c'est que ce fut leur succès njème qui épouvanta Isaure. Ainsi , se disaitelle, cet homme véritablement sérieux, cet lioiiune que la vanité n'aveugle pas, qui ne ile\ i-ait être sympalhiquc qu'à la vérité , s'est laissé niaisement abuser par une comédie dont on daignait à peine lui déguiser le but. Pour qucl([ues regards menteurs , pour quelques paroles d'un sens douteux , il avait fait sans crainte , sans effroi , une des actions qui répugnent le plus à l'honneur le plus vulgaire, il avait livré une lettre qui lui était confiée. Assurément Jules ne l'eût peut-être pas fait, s'il avait pu prévoir ce qu'Isaure cherchait dans cette lettre ou ce qu'elle voulait en faire ; mais l'oubli d'un devoir sacré n'en était pas moins le résultat de cette comédie ; et l'aveuglement qui marchait au mal sans s'en douter, nélait-il pas plus redoutable que la faiblesse même qui succondje eu voyant sa faute? Cette faiblesse peut résister un jour devant des exigences qui lui font peur; mais où ne peut-on pas njener celui qui est assez habilement trompé pour ne pas voir où on le veut conduire? En comprenant ce qu'elle avait pu faire de Jules, elle s'épouvanta de ce (pie madame de Morency pourrait faire de; Pierre.
liSi vviu;i£UiTK.
CopciKiaiil . le cara(;l(''i(! de iiuKlainc de Morency , ce (|iri.saure en avail appris dans l'en- Irelien (jui avait eu lieu avanl le diner , ce (ju'elie en avail fait dire à Jules , l'opinion personnelle (ju'elle avait de la légèreté de ses senliinenls, la rassuraient un peu. Non , madame de Morcncy n'était , ni par sa nature, ni par sa position , une de ces fenunes (lui s'emparent de l'existence d'un homme cl qui brisent à leur profit tout, ce qui s'y rattache d'intérêts et d'affection. L'amour de Pierre pour elle était une intrigue de plus dans la vie de madame de Morency , intrigue (pi'elle dénouerait à l'heure où un autre désir remplacerait ce désir satisfait, et peut-être fallail-il laisser passer celte fantaisie sans lui doinier de l'importance en la comballant.
Mais si madame de Morency n'élail pas la l'enune que redoutait niadame Chandjel , elle olail celle (jui avait ouvert la l)réclie à l'oubli des serments ; et tolérer aujourd'hui une liaison sans danger, ne serait-ce pas autoriser plus lard des habitudes qui pouvaient aller jusqu'au dernier abandon?
Absorbée par ses réflexions, Isaure regardait »luelquefois autour d'elle, et, comme Marguelile, elle ne voyait à ses côtés personne de (jui
MARGIERITE. 18b
prendre conseil. Elle n'avait qu'elle à consulter, et pour comble de malheur elle n'avait pas conliance en elle-même. Ne s'élait-elle pas trompée la veille en accusant si odieusement une pauvre fdle innocente , et ne s'était-elle peut-être pas plus cruellement trompée , lorsque , confiante dans l'amour de Cliambel , elle avait tout abandonné pour lui ?
Quand ce fantôme du passé se présentait à Isaure , elle se détournait avec terreur , elle se levait avec vivacité, elle s'agitait, elle marchait, elle parlait pour ne pas voir, pour ne pas entendre ce lointain souvenir qui lui disait aujourd'hui qu'elle s'était trompée alors comme la veille. Et maintenant que ferait-elle, comment devait-elle se défendre ? Par la douceur et la résignation, ou par la lutte et la violence? Comment raménerait-elle son mari? Devaitelle feindre de ne rien savoir et laisser au lojnps d'amener un repentir sérieux? Peut-être était-ce le parti le plus sage vis-à-vis d'un homme connue Chambel? Violent comme nous l'avons dit, parce qu'il était faible, il était capable de sortir de toutes les bornes dans le cours dune discussion, de faire une action coupable dans un moment de colère; mais, abandonné à lui-même avec indifférence, il se fût vile
18(» MMK.I KHI ri,.
faliyur iriiiii' liiiisoii (|iii u'cùl ])a^ piodiiil lo iiioinilie efl'ol.
A force (.le t'oiisidércr le caraetèrc (.le (]liaml)el, Isaiire s'élail bien convaincue (jne c'clail là le parli le j^Ius sage ; eih; ne donlail pas un moment du succès qu'elle obliendiait par ce moyen ; mais ce (pie la raison (h'monlrail, ce (pie rexjxMÙence aflirmail, ce (pi'elle eût conseill(j: à une amie , ce (pi'elle eùl exigcj de sa j)iopre fille pour le bonheur à venir de toute sa vie, elle ne jjouvait raccej)ler i)our ellemême. L'idé'e de rester dans une attente patiente et j)assive du retour de son mari (!;tail insup])ortable à Isaure. S'il doit me revenir ainsi , disait-elle, par lassitude et ennui , vaut autant (pi'il m'abandonne à tout jamais. Quand je briserais à la fois n)on cœur et mon (!aracttjre pour m'enfermer dans un silence en apparence indilïïirent , cela ne me servirait à rien ; car à l'heure où l'é'preuve serait finie , il importerait peu (jue le coupable revînt , et il n'y aurait plus pour lui ni amour, ni pardon , ni oubli ; il y aurait dt^dain , indifférence, riipulsion.
Que faire alors , (pjc faire ? s'écriait cette âme en peine qui se perdait dans ses mille réflexions; lutter, lutter hautement , au risque
MvuGiEunt. 1<S7
(le toiil briser; car le penire pour li; |)ordre, c"esl-à-dire mourir pour mourir, valait autant que ce fût tout de suite et tout d'un coup.
Isaurc était dans cette disposition lorsqu'elle entendit soinier à la porte de son appartement, et telle était l'incertitude (jui régnait dans ses pensées , que son premier mouvement fut de s'enfermer chez elle. Tout émue qu'elle était, elle ne voulait pas s'exposer à une attaque imprudente de son mari. Elle comprenait bien tpi'il allait venir , le ton haut et la parole menaçante, lui demander compte de ce qu'elle avait lait durant toute cette journée. Bien assuré (pi'Isaurc ignorait la vérité, armé contre elle de la fausse accusation qu'elle avait portée la ^eille, il allait se poser nécessairement <;n homme indignement outragé par des soupçons injustes. Profondément irrité de la façon dont elle l'avait bravé , il allait parler en maître ipii ordonne et qui défend; et Isaure, tout en devinant ce <jui allait se passer , ne se sentait j)as le courage de l'accepter sans éclater à son lour, et c'était counnencer immédiatement la lutte; la lutte (ju'elle désirait si ardeuunent tout à l'heure , la lutte qui se présentait et devant laquelle elle reculait, car elle ne pouvait y recueillir que désespoir, désespoir d'être
ISS MMUiliERlTE.
Iroiiipco , th'scspoir do voirineiilir ri por consiupieiiUlc voir s'avilir devant, elle celui (|u'elle aiiuail avec tant de passion. Sûre de le vaincre en lui montrant jusqu'à quel point elle était instruite , elle s'apj)liqnait ce mot fameux : En(;ore une victoire comme celle-là, et je suis perdue ! Elle comprenait qu'elle laisserait sur le champ de bataille les derniers débris de son cœur, et, tout orgueilleuse qu'elle était, elle aima mieux avoir l'air de fuir que d'engager une partie où elle ne pouvait ([ue perdre.
Cependant Cluunbel était rentré; il était venu jusqu'à la ciiambre d'Lsaure , et, l'ayant trouvée fermée, il y avait frappé d'un coup sec et précis qui disait aussi bien que les mots les plus clairs qu'il entendait (ju'on lui ouvrît immédiatement. C'est que Cliambel arrivait tout gonflé d'une colère amassée pendant six robs de whist que M. de Morency lui avait imposés avec une impitoyable cruauté. Il crevait dans sa peau de n\illc phrases toutes faites (ju'il avait préparées pour châtier Isaure. Il fallait qu'il s'en déchargeât à tout prix ; et comme celle-ci fit la sourde oreille et ne répondit pas , Chambel frappa de nouveau , et cette fois avec une violence qui lit craindre à Isaure (|ue , dans un mouvement irréfléchi de
MARGIEIUTE. 189
colère . il no mil scaiulaleuseiiionl leurs domestiques clans la confidence de leurs débals en enlonçanl la porte.
(^e que n'avaient pas pu toutes les réflexions d'isaure , celle crainte le produisit en un instant ; elle se dit qu'elle saurait tout écouter et tout entendre sans en être émue, conune si elle avait alTaire à un lou , dont les i)aroles ne pouvaient avoir aucune portée sur un esprit sage. En conséquence, elle ouvrit sa porte.
— Je ne vous avais pas entendu d'abord , dit-elle , et je suis fâchée de vous avoir fait allendre.
Chambel , en entrant , jeta autour de lui un regard soupçonneux. Heureusement pour Isaure (qu'elle ne le comprit pas, car elle ignorait la disparition de Jules immédialemenl après son propre départ de chez madame de Morency.
— Vous ne vous enfermez pas d'ordinaire quand vous êtes seule? lui dit Cliambel.
— En rentrant , il y a deux heures , lui dit doucement Isaure , j'avais poussé ce verrou pour ne pas être importunée par les domesti- (jues , et j'avais oublié que la porte était fermée.
— Qu'aviez-vous donc à faire, lui dit Cham-
bel , puiir craintlrc ce que vous ;ij)[)elez des iiiipurlunilés?
— Rien, al)Solinncnl rien, ropaiiit Isaure; je l'ai peut-être fait sans y penser, et, en vcrilé , je vous le répèîe, je suis Irès-fàcliée de vous avoir fait attendre un seul moment.
Isaure parlait d'une voix contrainte et «jui avait (|uel(]ue chose de suppliant; mais Cliambel était venu pour avoir une ([uerelle, il la lui fallait; il se garda l)ien de la remettre au lendemain, et il reprit d'un ton aigre :
— Vous aviez sans doute à penser à la poésie de M. Jules, ou à toutes les belles choses (ju'il a pu vous dire dans le long et solitaire entretien que vous avez eu ensemble?
— M. de Morency ne nous a pas (piiltés d'un moment, répondit doucem(>nt Isaure.
~ M. de Morency ! dit Cluunbel en prononçant ce nom avec un souverain juépris ; M. de Morency! répéta-t-il avec un sourire qui voulait dire clairement : Est-ce ([ue M. de Morency est quelque chose?
Qui diable voulez-vous qui puisse y résister? La tentation était trop belle , la réponse trop facile , et Isaure ne résista pas.
— Je sais, répondit-elle du ton le plus humblement incisif (lu'elle put prendre, que M. de
51ARGIERITE. 191
MoiTiicy est considéré par quelques personnes comme un homme fori peu gênant.
— Que voulez-vous dire par Jà? dit Cliambel , et quelles sont les personnes (pii pensent ainsi de M. de Morency?
— Moi, peut-être, et M. Jules, dit Isaure en qui déjà la colère commençait à bouillonner sourdement.
— C'est ce que je ne sais pas , repartit Ciiambel, car j'ignore tout ce qui a pu se dire devant lui; mais M. de Morency, fùt-il le plus |)erspicace des hommes, sa présence ne me parait pas suffisante pour autoriser un entretien de plus de deux heures , comme celui que vous avez eu avec M. Jules.
— Je regrette beaucoup que cela ait pu vous déplaire , reprit Isaure plus froidement; mais il vous était loisible d'interrompre cet enlretien , si cela vous eût convenu.
— Mais cela ne me convenait pas ! s'écria violemment Chand)el.
— Eles-vous bien sûr ([uc ce fût à vous précisément que cela ne convînt pas? dit Isaure avec une intention bien manifeste.
Mais la colère de Chambel, contenue jus(|uelà, venait d'éclater, si bien qu'il n'enlendit |)as celle insinuation aecusalri'^e , el f|u'il n'en-
]f.Y2 M\nr.n',uiTi:.
lendit (juc les mois sans en (•(iniprondrc le sens.
— Non, s'écria-l-il avec plus de violence, cela no me convenait pas ; ce n'est pas nn métier que je veiiiilo faire , madame , je vous en préviens, que de vous suivre pas à pas pour espionner vos démarches, et faire cesser des comédies qui me déplaisent; ce que je veux, ce que j'enlends, ce qui sera, c'est que vous ne recommencerez point ces misérables scènes de coquetterie impertinenle, auxquelles il vous a convenu de donner pour excuse une jalousie que vous ne pouviez pas avoir dans le cœur.
— Que je n'y ai plus, du moins, repartit Isaure avec une expression équivo((n{^ de soumission et de ressentiment.
— Je suis charmé, lui dit Chamhel , que vous ayez reconnu toutes les niaiseries de vos snppositions.
— Vous avez parfaitement raison, monsieur, repartit Isaure; j'ai été parfaitement niaise de m'iuiaginer que vous pussiez être un moment amoureux d'une pauvre jeune fille qui n'a pour elle qu'une beauté sans coquetterie, une jeunesse sans manège et une candeur profondément ignorante de l'art de plaire aux hommes de génie.
M\Rr.rERITE. 193
— Ce ton (le raillerie, vous sied mal, reprit (Ihaïubel ; et . après ce qui s'est passé ce soir entre M. Jules et vous , vous devriez mettre un peu plus de bonne foi à reconnaître votre erreur.
— Je vous jure, reprit Isaiire, toujours d'un Ion qui affectait l'humilité, que c'est avec la bonne foi la plus sincère et la plus entière que je reconnais mon erreur vis-à-vis de cette jeune fille; et peut-être, si vous étiez moins préoccupé de vous et de vous seul , vous ne vous n»onlreriez pas si irrité de mes entretiens avec M. Jules , car c'est à lui que je dois la certitude où je suis que mes soupçons sur mademoiselle Marguerite étaient souverainement ridicules.
Il y avait dans la manière dont cet aveu était prononcé quelque chose d'aigre qui blessait Chambcl sans qu'il pût ou qu'il osât le comprendre, et, par je ne sais quel instinct de la vérité, il se sentait accusé à mesure qu'Isaure avouait ses torts. Cependant il n'admettait pas ([u'clle pût savoir ses intrigues avec madame de iMorency, et il ne voyait dans cette façon d'être d'Isaure que l'impuissance où elle était de prouver son accusation contre Marguerite, sans cependant avoir perdu ses soup-
11)1 MMU.I KIUTI .
çons. Ce lui dans ortie siipposilion (ju'i! répondit d'un Ion ricaneur :
— Je conçois voln^ dépil , madame, d'avoir fait tant de frais inulileinent, et de ne pas avoir obtenu de M. Jules la preuve irrécusable de ma trahison , que voiis aviez fait serment de produire aujourd'hui mcni(?.
— Je n'ai pas dit aujourd'hui, rpparlii Isaure; chaque chose viendra à son temps, et j'ai ol)lenu de M. Jules tout ce que j'avais à lui demander.
A celle repartie , prononcée avec une sécheresse menaçanle, Chand)el pâlit de colère, et répliqua avec force :
— Je ne sais ce (jue vous avez à demander à M. Jules, je ne sais ce que vous avez oblenii de lui , mais je vous défends de lui adresser de nouveau la parole ; je vous défends surtout de prendre vis-à-vis de lui des airs de coquetterie (juc je ne veux pas supporter.
— El si je ne vous obéissais pas, par hasard? répondit Isaure en regardant son mari d'un air de défi.
— Si vous ne m'obéissicz pas...! reprit Chambel.
11 s'arrêta un moment, agité d'une émotion violente, et reprit bientôt d'une voix où il y
MAhGlEKlïE. 19a
avait malgré lui encore plus de douleur que de menace ; on sentait que cet homme n'obéissait pas à l'intime conviction qu'il avait de son (lioit : il s'était fait une règle de conduite , il \oulait la suivre , mais il en reconnaissait malgré lui l'injustice; il s'était dit qu'il intimiderait sa femme, et il voulait l'intimider ; et pour cela il allait bien au delà de ce qu'il avait prévu et de ce qu'il eût voulu faire.
— Si vous ne m'obéissez pas..., repritil donc , vous avez une fortune parfaitement indépendante de la mienne; et si la considération de votre mari vous paraît une chose qu'on puisse jouer si légèrement , je vous préviens (jue je ne la défendrai vis-à-vis de vous ni par des violences ni par des procès , mais que je la défendrai vis-à-vis du monde par une sépalalion qui vous laissera libre de n'obéir qu'à vous-même.
L'accent désespéré avec lequel Chandjcl prononça ces paroles venait peut-être de la honte ([u'il éprouvait à faire une menace odieuse, et (pi'il ne se sentait pas le droit de faire; mais Isaure se tronq)a à cette expression, et elle lui dit avec une effusion cette fois bien vraie et bien sincère :
— Vous ai-je blessé à ce point, Pierre? Vous
]1K» MMu.i Lum;.
ic'sle-l-il encore dans lo caMir assez d'anVclion |)Our inoi,(iiie vt)ns ayez souffert si criielleuietil d'une apparence d'oubli? Ah ! s'il en esl ainsi ^ si dans la folie d'une irrilalion peul-êlre juste je vous ai fait croire (jue je pouvais préférer ma vengeance à votre honneur, je vous demande panlon , je vous demande sincèrement pardon; et si vous de\ez me quitter, je ne veux pas du moins que ce soit parce que j'aulai oublié envers vous comme envers un autre ce que je dois à mes devoirs d'épouse.
En ce moment Isauic éclata en larmes et tomba assise sur un lauleuil en se cachant la télé dans ses mains. Clunubel venait d'atteindre le but qu'il s'était proposé , mais ce n'était pas par l'eflroi (pi'avaient insju'ré ses menaces, c'était parla douleur «jne causait son abandon; il comprit ce sentiment , et il en fut touché ; il eut un moment de remords, et il oublia le ressentiment (pi'il croyait avoir justement contre Isaure , connue elle venait d'oublier le juste ressentiment qu'elle avait contre lui. Chambel s'api)rocha de sa femme, et lui dit doucement :
— Allons, Isaure, calmez-vous; oui, j'ai été blessé , cruellement blessé de vous voir jouer si légèrement avec des sentiments sacrés;
MARlilERlTE. 197
mais il siiHit (ju'à l'avenir vous montriez plus de calme et plus de retenue ; tout sera oublié , et tout est oublié môme , si vous le voulez.
Isaure , en proie à un désespoir où il entrait autant de renu)rds du passé que de terreur du présent , n'avait pas écoulé son mari, et il eût été heureux pour elle et pour lui que cette explication commencée sous de si terribles auspices en fût demeurée là. Cependant elle avait entendu qu'il lui avait parlé , et , sous l'empire de la douleur qu'elle éprouvait , elle lui répondit en pleurant toujours :
— Eli bien , oui , j'ai eu tort ; j'ai eu tort , mais j'étais folle : je souffrais tant; vous seul savez pourquoi ; n'en parlons plus ; j'essayerai d'être plus calme à l'avenir.
Chambel avait une rage de sermonner, qui est en général le partage des hommes qui écrivent; tout autre que lui, à sa place, eût été lavi d'avoir obtenu ce repentir si rempli d'amour; mais Chambel ne voulut pas perdre sa j)etite admonestation paternelle , et reprit d'un ton très-tendre à la vérité , mais suffisamment doctoral :
— Oui, Isaure, soyez plus calme à l'avenir ; moi , quel que soit le chagrin que vous pou-
1{)S MMK.MKITK.
\('y. iiic rtiire. je ne dotilcriii jaiiiiiis de noun; mais le inoiulo se plaîl à saisir les iiioiiidrcs apparences pour calomnier, el il ne laudrait pas deux scènes pareilles à celle d'aujourd'hui pour qu'on osai se permeKre des propos, sans raison je le sais, mais qui vous olTenserai(Mil d'autant plus.
Isaure rele\a la tête , el regarda sou mari en face avec une singulière slupéfaclion ; il y avait une anxiété douloureuse dans ce regard, el il était facile de \oir qu'elle était encore en proie à cette douleur qui avait si soudainement vaincu sa colère.
— Quoi ! dil-elle lenlementàson mari, déjà, et pour quehpies mots échangés avec un jeune homme, aurail-on osé croire...!
— Rien, lui dit doucement (Ihamhel, rien ; mais tenez , Isaure , je vous parle comme un ami : eh bien, une femme qui a l'expérience de ce monde , une femme qui a i)0ur vous une sincère amitié , madame de Morency enfin, me disait...
A ce nom , comme si un feu brûlant eût dévoré toutes les larmes d'Isaure , comme si un coup violent l'eût ébranlée et réveillée en sursaut au milieu de son repentir, son œil devint sec , fixe et éclatant , son visage pâlit , tout son
«AlU;iEIUTK. 199
oorps frissonna; elle ré[)ela tl'nno voix dont l'accent était effrayant :
— Madame de Morency !
— Oni, répéta Chambel d'un Ion péreniptoire; elle me disait que ce n'est pas ainsi qu'une femme comme vous devait agir, à supposer même qu'elle eût des soupçons...
— Madame de Moreney ! s'écria Isaure en se levant soudainement et en joignant ses mains au-dessus de sa tête par un geste désesj)éré ! .Madame de 3Iorency ! s'écria-t-elle encore : celte femme! cette... !
Elle s'arrêta, et, regardant Chandjcl d'un air égaré, elle reprit vivement :
— Oh ! tenez , monsieur , par pitié , laissezmoi seule ; ne me parlez pas ; ne me faites pas dire ce que je ne veux pas vous dire ; allezvous-en , je vous en supplie , allez-vous-en !
— Croyez-vous donc m'é[)ouvantcr avec vos •■"iireurs simulées? s'écria Cliambel , qui se lit d'autant plus menaçant qu'il était plus épouvanté.
— Oh! taisez -vous, rej)rit Isaure; une fois encore, par grâce, par pitié, taisez-vous! Je \ui sais rien , je ne veux rien savoir ; mais laissez-moi , je vous en supplie.
— Eh bien , non , dit Chandjcl , il faut que
iiOO MAUtilKlUlK.
tout ceci finisse; il luc faut une explication lornielle à tous ces cris , à tous ces reproches. — Vous le voulez? s'écria Isaurc exaspérée ; eh bien , soit!
— Eh bien! soit, avait répété Isaure.
Puis, avec un singulier niouvenienl de résolution, elle alla fermer cette porte et ce verrou (lu'nne heure avant elle avait voulu opposer comme un obstacle à la lutte qui allait s'engager. Celte précaution matérielle parfaitement inutile, était comme une déclaration de la fuleur du condjal qui allait se livrer, «i Vous l'avez voulu, ch bien ! le champ est ouvert et la barrière close derrière les condjattants ; il n'y a plus moyen ni de reculer ni de s'échapper. Vous l'avez voulu... eh bien! mettons-nous à
2(f'2 .M\H(;i Kiuii:.
IVuiivre; IVapitoiis-nous sans grâce ni merci, jusqu'à ce i[\m l'un de nous deux meure à la peine... car il va y avoir une viclinic entre nous, ce sera votre lioiuieur ou le mien, l'avenir de ma vie ou le vôtre; vous le voulez... eli bien, soit! »
Clianibel avait suivi sa femme des yeux pendant qu'elle fermait cette porte, et il la considérait avec une véritable terreur pendant (|u'elle s'asseyait en face de lui.
Elle garda un moment le silence, suffoquée par la violence de ses émotions. Tant de colère, tant de résolution, avaient enfin averti Cliambel qu'lsaure était peut-être sur la vraie trace de sa faute, et il s'en voulait d'avoir poussé les choses si loin. A son tour il jirit une résolution comme celle d'Isaure, c'était de lui laisser dire tout ce qu'elle voudrait sans se laisser énjouvoir et emporter-, et connue elle, il s'imagina qu'il serait assez fort contre sa passion pour en dompter les mouvements; il prit donc un air froid, calme et résolu, et attendit qu'lsaure lui parlât. Le silence dura encore quekjue temps : Isaure cherchait à maîtriser le tumulte de son àme et à mettre de l'ordre dans le flux de plaintes et d'accusations (jui semblait vouloir se répandre tout à la fois. D'abord (Jhambel
M\Ur.lKIUTE. 203
allciulit avec anxiôJé, puis avec iiiipationce; <Mifin il finit par croire que le silence d'Isaure venait de ce qu'elle n'avait rien à dire, parce qu'elle ne disait rien ; et comme il était de ces gens qui , lorsqu'ils ont ou pensent avoir un avantage, en usent immédiatement, il reprit un air ricaneur, et lui dit :
— Eh bien ! madame, j'attends.
Le mouvement était donné, et Isaure poursuivit.
— r.ooutez, monsieur, dit-elle, écoutez-moi, Pierre ; je vous aime d'un amour exigeant, jaloux, emporté, c'est vrai, mais je vous aime d'un amour loyal. J'ai fait en ma vie une grande faute; que je doive m'en repentir ou non, ce n'est pas une question où vous puissiez être un juge impartial, car c'est pour vous que je l'ai faite. Mais ce que vous savez, c'est ([n'en manquant aux plus saints des devoirs, je n'ai pas voulu ajouter un crime à un crime, je n'ai pas voulu tromper celui envers qui j'étais coupable. Je ne vous ai jamais raconté, Pierre, comment se passa le jour où je quittai ma maison pour aller vous retrouv(;r dans la vôtre. Je vais vous le dire pour que vous sachiez enfin ce que je suis, pour que vous sachiez ce qu'était l'homme que je vous ai sacrifié.
)i{)'l MVKIil i.iuir.
A ce prr:iml)iil(% (lliaiiilx'l ('SjK'r.i qu'il nllnil avoir à sup|)()ilor siiiipIcmiMil, nno scriio (h; rcproclirs cl i\(\ plainlcs, cl, un peu rassure sur ce (pi'il craignait pour lui-UK^nicel inadan»! do Morcncy, il s'inclina on signe d'assonliinont. Isauro clait trop remplie de ses p(Misées et du l)iil(pi'ellc voulait atteindre, pour être satisfaite (le cette bénévole condescendance; elle reprit.
— Kcoutez-nioi bien, Pierre, et vous comprendrez alors ce (pie je suis et ce que je puis être; ce n'est pas seuhînient une conlidence (pie je vous fais, c'est une explication du présent (pie je vous donne; écoutcz-nioi donc bien. Le jour où je devais partir de ma maison, d'une maison honorée, où, si je n'avais pas été heureuse i)ar les synqiathies du cœur, je l'avais été du moins par la (considération, ce jour-là j'écrivis à mon mari une lettre dont je me rappelle les moindres termes.
« Victor, lui disais-je, sans que vous ayez eu les moindres torts envers moi, sans qiu' je puisse vous reprocher de m'avoir cause volontairement des chagrins, je suis devenue une épouse coupable, et anjoui'd'hui même j'ai résolu de fuir avec celui que j'aime. Il y a un mois que j'ai perdu tous mes droits à votie estime; il y a un mois (pie je frémis de honte
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loiites les fois que vos lèvres louchent mon front, ((lie votre main serre la mienne avec tendresse, et que je reçois ces marques d'affection, comme si j'en étais encore digne. J'ai horreur de ce mensonge qui me paraît pour vous plus insultant, pour moi plus dégradant (|uc ma faute même. Dans quelques heures, ma fuite eût pu vous éclairer; mais je me mépriserais encore j)his que je ne fais d'oser fîiire une action coupable et de ne pas oser le dire par crainte d'une colère que j'ai méritée; cet aveu de ma faute et de mes desseins est un titre que je vous dois contre moi ; il justifiera le châtiment f|ue vous voudrez m'infliger si vous croyez devoir vous venger. Je dois partir ce soir à dix heures. »
— Vous avez écrit cette lettre ! s'écria Chamhel avec une sorte de terreur du danger auquel Isaure s'était exposée et l'avait peutêtre expose lui-même.
— Je l'ai écrite. Pierre, et je l'ai écrite; à un homme qui n'avait ni les exquises délicatesses d'un esprit exercé, ni l'exaltation d'une générosité poétique; je l'ai écrite à un homme rude, absolu, fort, et qui avait souvent brisé sur sa roule les hommes et les choses qui lui fais;ii(Mil ob'^laclc
M\K(.l K.UITK,
Uiio luMirc ii|)ri'S qu'il ciil reçu (cllc Icllic. on nie remit de sa pari un pacnuîl caelielé. (Jetaient les comptes de ma fortune, mes litres de propriété et ma letlre elle-même.
— Kl pas un mol, dilCliambel? qui éeoulail avec une surprise extrême.
— Vous savez, dit Isaure, ce (firélail Viclor; un rude campagnard dont l'éducation avait été négligée par vin père; dissipateur, et qui, orphelin à Aingt ans, avait enq)Ioyé toule la force de son esprit et loulc son activité à reconslituer une fortune délabrée, et à payer jusqu'à la dernière dette (pie son père lui avait léguée. Mémo dans les affaires qu'il savait à merveille, il lui répugnait (l'écrire, et lors(iu'il était forcé de le faire, il semblait que tout ce (pi'il avait d'inlelligcMice et de ])on sens vînt se perdre dans un labyrinthe de mots sans suite. Il savait son impuissance, cl il en était honteux vis-à-vis de moi, dont la passion pour les œuvres écrites de l'esprit était une sorte de sarcasme perpétuel contre lui. Non, Pierre, il n'y avait pas un mot ajouté à cet envoi ; mais cette lettre qu'il me renvoyait, ces comptes qu'il y avait joints avaient une éloquence qui me saisit le cœur. Presque aussitôt il entra chez moi.
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— Je me suis fait précéder par ce paquel, nie dit-ii, pour que vous n'eussiez pas peur de moi quand je viendrais. Si j'avais su écrire, je ne serais pas venu, mais il est des choses que vous devez entendre, et que je ne me crois pas dispensé de vous dire.
Je m'atlendais à des menaces, il reprit froidement :
— Isaure, vous étiez née pour être une lioniiéle femme, et vous l'enssiez été, je ne dirai pas avec un autre mari que moi, mais sans celte exaltation irréfléchie qui vous poussera au mal plus souvent qu'au bien. Isaure, vous vous êtes fait du bonheur humain une idée fausse : vous avez vu l'existence dans des rêves : un faux clinquant de sentiments exagérés vous a toujours sendjlé préférable à une vulgaire vérité; vous avez cru que, parce que la forme était plus brillante, le fond était plus solide : voilà votre erreur, et de cette erreur votre faute.
Cette faute, vous l'avez avouée avec vanité. Je suis sévère, j'en ai le droit; mais je serai calme, je m'en suis imposé le devoir. Coupable <pii avez joué avec mon honneur, imjjrudente »pii avez joué avec ma colère, vous vous êtes rru absoute de votre faute parce <pie vous en
a\irz fiul l'aveu. Vous vous Iromjtcz ciicort! : je ne vous la pariloniie pas, le inonde ne vous la pardonnera pas davantage ; et, qui plus est, celui |)our qui vous la comniellez vous la lepioclieia un jour à venir. C'est ma vengeance; ma colère n'en eut pu inventer de plus cruelle. Je vous y abandonne. Cependant je vous ai prise innocente et pure jeune fille, je vous ai promis d'être votre prolecteur et votre refuge; devant le monde, devant Dieu, devant vous, je suis délié de ce serment; je ne le suis pas devant moi. Tant que nous avons marché ensemble, la main dans la main, je vous ai fait passer par un sentier d'honneur et de vertu. Maintenant que vous avez repoussé cette main qui était votre appui, je ne vous la tendrai pas ; je ne le ferai pas, dussé-je en mourir. Mais lorsque je puis encore vous signaler du doigt les abîmes où vous marchez, je le ferai juscpi'à ce que vous soyez hors de la portée de ma voix et de mes avis. Vous vous êtes fermé ma maison, mais il vous reste la maison de votre père. Ce conseil, vous ne le suivrez pas, vous ne voudrez pas perdre le fruit de votre faute et de votre hardiesse, je le sais ; mais ce conseil je vous le dois et je vous le donne. C'est votre dernière ressource, je ne dirai pas seule-
ment contre le déshonneur, mais encore contre le désespoir. Les premiers ravissements de l'amour une fois passés, vous apprendrez que ce n'est pas impunément que l'on brave le monde, et qu'il se venge par des tortures impitoyables du moindre affront que l'on fait à ses lois. Vous serez d'autant plus blessée que vous vous révolterez et qu'il vous sentira forte. Si le monde est capable de pitié, c'est pour les humbles, et vous ne le serez jamais. Croyezmoi donc, ne suivez pas votre amant ; c'est au malheur que vous allez, je vous le jure.
11 se lut, et je ne voulus lui répondre ni pour reconnaitre qu'il avait raison ni pour le braver. 11 attendit un moment, et, comprenant mon silence, il sortit en me disant ;
— Que Dieu vous sauve !
— C'était un noble cœur, Pierre ; c'était un homme fort et maître de lui. Aujourd'hui, je n'en doute pas, un mot de repentir de ma part et il m'eût pardonnée. Si j'avais eu la force de lui dire : J'abdique mon orgueil et je vous conlie ma vie, je suis sûre qu'il l'eût rendue heureuse et considérée.
A ces mots Chambel prit un air sombre et jaloux connue si cet éloge eût été un attentat à sa dignité et à sa valeur. Isaure s'en aj)erçut,
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et iiii (louloureux sourire erra sur ses lèvres; olk! voyait avec désespoir (ju'elle jiarlail le laugage (l'un grand cœur à des senliinenls élroitenuMil vaniteux el personnels ; cependant elle persévéra.
— Il sortit et je ne le revis plus... Souvenezvous, Pierre, souvenez-vous de l'heure, du jour où nous apiirînies sa mort. Voii^ ne pouviez le haïr el je le respeclais... Eh bien! à celle heure, nous apprîmes sa niort avec joie; vous l'aveîz vu alors dans mes yeux comme je le vis dans les vôtres. Ce n'était pas eepcndant haine, cruauté ; c'était que déjà nous souffrions si horriblement l'un et l'autre de ce châtiment (|u'il m'avait prédit, (pie malgré nous le refuge (pii s'ouvrait, grâce à celte mort, à notre vie perdue, nous donna cette féroce et criminelle joie. Comme j'ai eu la franchise de mes mauvaises actions, j'ai la franchise de mes mauvais sentiments. Cela vous fait ])eur, Pierre, parce que vous n'avez pas de courage, et l'heure (>st pourtant venue d'en avoir. Écoutez-moi encore et comprenez -moi bien. Je crois, j'ai besoin de croire pour vivre , que toutes les fautes sont réparables ; mais elles le sont à de dures conditions. Et comme ma faute est aussi la vôtre, je serai impuissante à m'en relever si
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VOUS ne m'y aidez pas. Seulement, Pierre, votre faute trouvera de l'indulgence, et la mienne n'en obtiendra aucune ; bien plus, on imputera bientôt à moi seule notre faute commune, et c'est moi qui vous aurai égaré ; bien plus encore, je deviendrai responsable de toutes les fautes que vous commettrez à l'avenir, et le monde se contentera de dire, en voyant votre abandon : Cela devait arriver; cette femme avait prouvé (ju'elle ne valait pas mieux qu'elle n'a obtenu.
Chambcl garda un froid silence. Dans cette nature vaine, égoïste, personnelle, il y avait déjà une lueur de cette opinion qu'Isaure ne cioyait qu<î prévoir. Coupable vis-à-vis d'Isaure, il se cherchait une excuse dans l'indignité de celle qu'il trahissait, et s'il n'eût été aussi lâche que cruel, il eût peut-être osé le dire à sa femme; mais Chambel était un de ces caractères vulgaires, sans principes d'aucune espèce, ni bons ni jnauvais, vivant au jour le jour de la morale qui allait à ses passions. Capable de braver l'opinion publique avec Isaure, parce qu'elle était sa passion d'alors, et trouvant pour sa conduite les j)lus audacieux sophismes, obéissant aujourd'hui à la vulgaire lixpocrisie de cette morale mondaine qui excuse