TOME DEUMOIK
Crurcllce et Ccipztg.
MELINF., CANS ['T COMPAG.ME i»42
Chambel passa celle nuit dans de cruelles incertitudes ; il chercha tous les moyens d'échapper au danger qui le menaçait, sans penser une fois à celui qui pouvait seul le sauver. Comme tous les esprits où l'imagination joue le principal rôle, il bâtit une foule de suppositions plus déraisonnables les unes que les autres. Tantôt se posant vis-à-vis de lui-même en héros de roman, de ceux dont le regard fait trembler, dont la voix porte la terreur dans l'âme, dont la haute altitude fait courber devant eux tout ce qui les entoure, il imposait d'un mol sa volonté
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à Isaurc, brisait cette révolte, et obtenait d'elle la soumission , sans s'occuper si le désespoir devait raccompagner. D'autres fois il discutait avec lui-même s'il ne valait pas mieux en finir tout de suite avec une femme dont la jalousie ne lui laisserait jamais de repos, et si une séparation froidement proposée et froidement acceptée ne serait pas une chose tout à fait convenable et conforme aux bonnes manières d'un monde élégant. 11 rêvait aussi (pie son mariage était une chaîne qui pendrait toujours à l'aile de son génie , et qu'avant de prendre son essor il l'avait imprudonunent borné. Avec de telles pensées devait venir naturellement celle de sa liberté, et pour l'homme qui est marié dans un pays où le divorce n'est pas permis , la liberté c'est la mort de sa femme. Que nos lecteurs ne s'étonnent point dépareilles idées ; chez un homme comme Chambel, habitué à demander à son esprit des combinaisons imaginaires pour exciter l'intérêt , il arrive souvent que ces combinaisons imaginaires se présentent à lui pour s'appliquer à sa vie, sans que pour cela elles aient la gravité d'un événement possible et désiré. Quoi qu'il dût résoudre et quoi qu'il pût arriver, Chambel ne pensa pas une seule fois qu'il était prudent,
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raisonnable et honnête de rompre avec madame de Morency. Celte femme avait sur lui un empire qu'un seul mot expliquera pour ceux qui connaissent les hommes dont la vie a quelque chose de public. Madame de 3Iorency flattait Chambel : c'était pour son talent, pour son génie , pour sa gloire une admiration effrénée ; nul ne lui était comparable dans le temps présent , et bientôt il serait l'égal des plus illustres du temps passé. Tout cela lui était dit avec une effusion et un enthousiasme qui ne ressemblaient en rien au jugement sérieux et retenu d'Isaure. Celle-ci aimait la gloire de Chambel , mais elle était toujours alarmée sur la portée de ce qu'elle faisait, et, il faut le dire, entre ces deux femmes , c'était plutôt la vanité littéraire que le cœur qui donnait la préférence à madame de Morency.
Du reste , toute une nuit d'incertitudes , de combats n'apporta à Chambel aucune résolution définitive. 11 se trouva le matin comme il était le soir, fort anxieux de savoir jusqu'à quel point Isaure était instruite, et de quelle valeur pouvait être la preuve qu'elle avait dans les mains, mais également indécis sur ce qu'il devait faire , et attendant d'une circonstance à choisir la route qui devait le tirer de ce mau-
MARGIERITE.
vais pas. Cependant la matinée se passait sans qu'il eût entendu parler d'Isaure ; il supposa qu'elle voulait demeurer couchée cl se faire passer pour malade, ressource ordinaire des femmes qui ont peur, et il fil demander par son domestique à la femme de chambre de sa femme si elle était éveillée , et s'il pouvait la voir. Il lui fut répondu que madame était sortie de très-grand matin et n'était pas encore rentrée. A cette nouvelle, une véritable alarme s'empara de Chambel ; l'idée d'une fuite , d'un suicide se présenta à son esprit; il entra dans la chambre d'Isaure, chercha partout, craignant de rencontrer une lettre qui vînt réaliser ses pressentiments, et, n'ayant rien trouvé, il fut contraint d'attendre dans une terrible anxiété. Une heure ou deux se passèrent encore dans cette attente, et alors il se décida à aller chez madame de Morency pour lui faire part de son inquiétude et lui demander un conseil. Mais avant de dire ce qui se passa dans cette entrevue , il est nécessaire de raconter ce qu'était devenue Isaure. Dès la veille, dès le moment où elle avait entrepris une copie de la lettre de Marguerite, Isaure avait décidé ce qu'elle voulait faire. Contente d'avoir résisté au premier transport
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de sa colère ; car pour un caractère comme le sien , c'était beaucoup que de ne pas avoir été au delà de ce qu'elle avait dit à son mari ; contente , dis-je , de sa modération, elle pensa qu'après ce premier effort elle devait en faire encore un plus grand ; c'était de remettre à un autre qu'à elle-même la direction de sa conduite ; c'était d'abdiquer enfin cet orgueil qui, jusque-là , avait préféré le malheur à la soumission. De tous ceux à qui elle pouvait demander un avis , l'abbé Norton parut à Isaure le seul qui fût en position de l'entendre et de la servir. L'abbé Norton était un homme de mœurs irréprochables , à qui les désordres d'un ménage devaient paraître un malheur que son devoir était de faire cesser. Il s'était fait le protecteur de Chambel ; il était l'ami de M. de Morency, et son caractère lui donnait une autorité qui devait faire écouter ses remontrances comme des ordres.
Il était encore de bonne heure lorsque Isaure sortit de chez elle pour se rendre chez M. Norton. Comuie nous l'avons dit, sa porte était ouverte à tous ceux (jui se présentaient ; et quoique la visite de madame Chambel contrariât vivement l'abbé, qui crut en deviner le motif, il la fit prier d'attendre qu'il eût terminé
ij MAUKrEIllTE.
(juclqiic's affaires pour la recevoir. FJIo demeura donc dans une anlicliainl)re coiiniiunc avec les divers clients ([ui venaient visiter M. Norton à cette heure matinale, et elle ne fut admise chez l'abbé que lorsqu'il eut reçu les personnes qui l'avaient précédée. M. Norton savait qu'en agissant de cette manière il rangeait la visite de madame Chambel parmi les visites d'affaires , et que si quelques personnes avaient remarqué chez lui une jeune et belle femme , elles pourraient dire qu'elle avait été reçue seulement à son tour, comme la plus humble des solliciteuses.
Madame Chambel , habituée aux usages du monde , fut singulièrement blessée de cette façon d'agir ; mais , bien résolue à suivre le plan de conduite qu'elle s'était tracé , elle fut patiente et attendit. Enfin, son tour de réception étant arrivé, elle entra chez l'abbé Norton comme elle fût entrée chez un ministre qui compte ses audiences comme une des inutiles occupations de sa place, et qui reçoit parce qu'il doit recevoir , et sans autre intention d'écouler que parce qu'il doit écouter. L'abbé Norton salua madame Chambel comme si depuis quelque temps il ne la voyait pas presque tous les jours, et d'un air qui semblait lui
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dire : ■ Il n'y a rien de comuiun entre nous. »
— Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite , madame ? lît-il en lui présentant sèchement un siège , et en restant debout devant elle , le dos appuyé à une cheminée.
— Ce que j'ai à vous confier, monsieur, répondit Isaure , est peut-être assez long pour lasser la patience des personnes qui ont besoin de vous voir, et je désirerais...
— Remettre cet entretien à un autre jour, fit l'abbé Norton ; comme il vous plaira ; je serai à vos ordres quand vous voudrez.
— Non, monsieur, non, dit Isaure, je désire que cet entretien ait lieu aujourd'hui même ; c'est aujourd'hui qu'il faut que je vous parle ; demain il serait peut-être trop tard ; mais si vous trouviez plus convenable de recevoir d'abord les nombreuses personnes qui sont dans votre antichambre , j'attendrais.
Le visage pâle et l'accent douloureux de madame Chambel avertirent sans doute l'abbé Norton que cet entrelien pouvait avoir plus d'intérêt qu'il ne pensait , et il répondit à madame Chambel :
— Je ferai, madame, ce qui vous conviendra le mieux ; permettez-moi donc de terminer quelques affaires j voici des livres...
8 M\R«;ri;niTK.
En parlant ainsi, l'abbé Norlon monira à madame Chanibel quelques volumes éi>ars sur un guéridon placé à colé d'elle. Madame Ohambel en prit un machinalement ; c'était un livre assez rare, et inlilnlé h Semainier des Verlvs. Pendant ce tenjps M. Norton avait sonné, et avait donné l'ordre d'intioduire successivement les personnes qui allendaient. C'étaient pour la plupart des gens d'affaires , des espèces de commis agissant sous la direction supérieure de l'abbé Norton , les uns chargés de la reproduction de livres religieux, d'autres administrant des espèces de souscriptions régulières pour l'édification de chapelles, <iuelques-uns chargés de découvrir les serviteurs dévoués de la monarchie déchue et de leur faire passer les secours d'un comité supérieur de bienfaisance. Ce fut à propos de l'un de ces hommes que madame Chambel , qui paraissait fort occupée à lire le livre qu'elle avait entre les mains , crut comprendre quelle était au fond l'austère vertu de l'abbé Norton. L'individu chargé de présenter les diverses requêtes de ces fidèles protégés finit par en nommer deux , l'un vieillard pieux, criblé de blessures dans les premières guerres de la Vendée , et tombé peu à peu malgré une con-
BI\R(il,ERITE.
duite irréprochable , dans la misère la plus profonde. Il était cassé , infirme , et n'avait plus à traîner sur la terre que quelques jours impuissants. L'autre était un jeune homme grand , fort, actif, fréquentant plutôt les cabarets que les églises , mais ne craignant pas de demander protection à son fusil, signalé pour avoir dévalisé et pillé des maisons suspectées de libéralisme , et que les brigades de gendarmerie de son département considéraient comme un homme redoutable. Entre ces deux hommes, l'abbé Norton choisit le jeune révolté pour lui envoyer des secours. Ce petit incident , sans alarmer précisément madame Charabel , lui causa une sorte d'appréhension ; elle comprit que l'homme à qui elle allait s'adresser ne devait pas avoir un cœur sympathique à de certaines douleurs comme à de certaines misères, mais elle espéra qu'un esprit droit et sévère comprendrait , sinon sa souffrance , du moins son droit , et saurait le faire valoir, sinon avec une douceur conciliante, du moins avec une autorité respectable. Enfin l'abbé Norton et madame Chambel demeurèrent seuls.
Maintenant, madame, lui dit l'abbé Norton , je suis à vos ordres.
Nos lecteurs savent déjà ce que madame
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Cliainbol avait à racontera l'abbé Worlon, et nous n'eussions pas jugé nécessaiio do leur répéter ses plaintes , si la manière dont elle fut écoulée et accueillie n'eût eu trop d'influence sur la suite de cette bistoire pour qu'il ne soit pas indispensable de mettre la scène tout entière sous les yeux de nos Iccteius,
Isaure n'était pas venue cliez l'abbé Norton sans avoir arrêté non-seulement le fond, mais, encore la forme de ce qu'elle devait lui dire. Elle commença donc ainsi :
— Je viens vous parler, lui dit-elle, de mon mari ; je viens vous confier les craintes que j'éprouve et les espérances que j'ai mises en vous. Quoique nous ne soyons pas dans une église, ceci a le caractère sacré d'une confession , et ce que j'ai à vous dire sera, je l'espère, un secret entre vous et moi.
— Madame, reprit sévèrement l'abbé Norton, puisque ce n'est pas au prêtre , mais à l'ami , à l'ami de votre mari que vous vous adressez , je ne puis accepter cette condition sans savoir ce que je vais entendre.
— Ce n'est pas une condition que je vous fais , dit Isaure ; c'est une prière que je vous adresse ; du reste je laisserai à votre volonté de décider ce que vous voudrez à ce sujet.
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L'abbé Norlon répondit par une légère inclination , et Isaure continua :
— Vous avez accueilli mon mari, monsieur, vous avez été et vous êtes encore son protecteur, et , grâce à vous , il a conquis clans la carrière qu'il parcourt une place à laquelle d'autres ne fussent arrivés qu'après de longues années d'efforts.
Madame Chambel disait vrai , et l'abbé Norton en était persuadé ; mais il sacrifia la vanité qu'il pouvait tirer de sa bonne action au désir de donner un avertissement sévère à madame Chambel , et il lui répondit froidement:
— Je n'ai pas fait pour M. Cliambel plus qu'il ne méritait , et personne jusqu'à présent ne s'est étonné de le voir où il est et où il mérite d'être.
— Je ne pense pas avoir dit que mon mari avait obtenu plus qu'il ne méritait; mais il l'a obtenu lorsque beaucoup d'autres , qui le méritent aussi, ne l'obtiennent pas. C'est un bonheur pour lui , et ce bonlieur il vous le doit.
— Pardon, madame , fit l'abbé ; mais je ne puis accepter cette distinction ; chacun est icibas à la place qu'il doit avoir; et si d'autres ne sont pas aussi bien et aussi vite arrivés que M. Chambel, c'est qu'il y a dans leur caractère
IIMII.I KRITK.
OU dans leurs passions des obstacles que le monde n'apprécie pas cl qui sont cependant la cause de leur peu de succès.
— Soit ! monsieur, dit madame Cliambel ; je comprends qu'il y a des esprits rebelles ou égarés par de fausses idées qui ne savent pas se plier aux cboses qui aident le mérite réel; mais cotte (juestion est tout à fait étrangère à celle qui m'amène près de vous. Oui, monsieur, l'intérêt mérité que vous portez à mon mari doit vous faire désirer qu'il le mérite toujours : on aime ceux qu'on protège.
— Et ceux qu'on estime , dit l'abbé Norton gravement.
— Votre estime est un honneur pour M. Chambel, dit Isaure; mais l'estime des hommes s'adresse quelquefois à des qualités qui ne regardent que leurs rapports entre eux.
— Quel homme a le droit d'aller au delà ?
— Il y a , monsieur, l'ami , le bienfaiteur, et, si vous daignez me permettre de vous parler comme je l'éprouve , il y a le prêtre .
— Ni l'ami , ni le bienfaiteur, ni le prêtre , madame, ne doivent venir que lorsqu'on les appelle.
— Eh bien ! monsieur , dit Isaure , je vous appelle , moi , non pas à mon aide , car je sais
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que je n'y ai aucun droit , mais à l'aide de M. Cliambel , qui se perd, qui s'égare.
— Vous accusez votre mari , madame ! fît l'abbé d'une voix sévère.
— Hélas ! monsieur , je l'accuse d'une faute pour laquelle l'indulgence du monde est acquise ; et comme celle de la religion est acquise à toutes , cette accusation , grave pour moi , ne l'est donc pas pour lui.
— Cependant , madame , il se perd , il s'égare, avez-vous dit. Ces mots sont graves, ils sont cruels ; et s'ils ne doivent arriver qu'à une accusation légère , ils me font craindre que vous ne vous soyez pas rendu un compte assez sévère des sentiments qui vous font agir.
Jusqu'à ce moment madame Chambel avait été vis-à-vis de l'abbé Norton comme une personne qui veut pénétrer dans une maison, et qu'on ne repousse pas précisément , mais devant laquelle on se place , de quelque côté qu'elle se présente : Isaure ne put pas s'imaginer qu'il y avait chez l'abbé Norton un parti pris de ne pas lui laisser aborder la question , et supposant que c'était sa propre faute si elle n'avait pas encore fait un pas dans ce qu'elle venait de demander à M. Norton, elle se décida à aborder tout droit la conlidence.
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— Soyez assez bon, monsieur, dil-elle, pour ne pas vous arrêter à des mots qui en disent j)eul-ètre plus que je ne veux leur en faire dire,
— Madame , l'exagération dans les mois est une chose pernicieuse, en ce sens (lu'clle habitue l'esprit à une égale exagération. Si pour une faute légère sans doute , si même elle existe , vous dites que M. Chambel s'égare et se perd , que diricz-vous donc s'il manquait aux plus saintes lois de l'honneur ?
— C'est qu'il y manque , monsieur , s'écria Isaure poussée à bout par tous ces principes rigoureux de discussion jésuitique , car les lois du mariage sont saintes !
— Oui , madame , dit l'abbé Norton d'un ton impassible , malheur à qui y manque et à qui y a manqué !
Ce mot pénétra dans le cœur d'Isaure comme un coup de poignard ; toute la violence qui venait de se soulever en elle retomba comme frappée au cœur , et elle demeura un moment immobile , les yeux baissés , froide , anéantie. L'abbé Norton était calme comme un martyr qui souffre les plus atroces douleurs , l'œil fixé sur le ciel. Isaure était vaincue, elle l'était réellement ; car l'abbé Norton était pour elle
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riiomme irréprochable , qui a le droit d'être sévère et qui s'est fait un devoir de remplir sans pitié son ministère de sévérité. Elle se recueillit un moment et reprit enfin d'un ton soumis :
— Oui , monsieur, vous avez raison , malheur à celle qui y a manqué!... Cette parole est vraie , elle est juste, elle est méritée ; mais vous avez dit aussi : Malheur à celui qui y manque ! et mon mari y manque.
— Vous appelez donc le malheur sur lui ? dit l'abbé Norton encore plus sévèrement.
C'était trop : Isaure releva la tète, et son regard de feu pénétra dans le regard glacé de cet homme. Une inspiration vint à Isaure, et , au lieu de parler en femme qui tremble , elle reprit la parole d'un ton haut et décidé , et répondit :
— Non , monsieur , je n'appelle pas le malheur sur celui qui est mon mari, j'appelle pour lui des conseils qui puissent l'éclairer et qu'il ne puisse refuser d'entendre; j'appelle pour lui une main qui le retienne dans la mauvaise voie et qu'il ne puisse repousser ; ces conseils , ce sont les vôtres , cette main , c'est la vôtre , monsieur.
L'abbé, à son tour, avait été dominé parce
M) MAIW.IEIUTK.
fier regard cl. cet énergique accent, cl avant qu'il trouvai quel(|uc aphorisme de sagesse chrétienne à opposer à madame Chambel , eUe continua :
— Mon mari s'égare , monsieur, car le mari qui abandonne sa femme pour une autre ment à la loi de Dieu.
— Vous êtes bien sévère , madame.
— Et je n'ai pas le droit de l'être , n'est-ce pas , monsieur? Eh bien ! c'est parce que je n'ai pas ce droit que j'en appelle au vôtre. Coupable et condamnée , je ne veux pas douter de la justice de Dieu en voyant la même faute rester impunie.
— Je ne m'excuserai pas de ce que je vais vous dire, madame, parce que la vérité n'a pas besoin d'excuses ; mais souvenez-vous donc que la première punition du pécheur est de voir le mal où il n'est pas, et que le doute que Dieu lui inspire sur l'accomplissement envers lui des devoirs qu'il n'a pas respectés envers d'autres, est une preuve manifeste que sa justice parle au coupable , si elle paraît se taire aux yeux du monde.
— Je ne doute pas , monsieur, je suis sûre , dit Isaure, dont le cœur, tenaillé par les paroles de l'abbé Norton , était prêt à succomber.
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— Dieu seul est sûr des choses du monde , madame !
— Vous ne voulez pas m'écouler, monsieur, dit madame Chambel , comme il vous plaira ; eh bien ! monsieur , continua-t-elle en se levant, l'œil en feu et la voix tremblante, malheur à ceux qui pèchent , comme vous l'avez dit , et alors malheur à celui qui me trompe et à la femme pour qui il me trompe !
— Allez, madame, et oubliez dans vos projets de vengeance que c'est votre à mari que vous dites: Malheur! car la jeune fdie que vous voulez attaquer est au-dessus de vos accusations.
ïsaure s'arrêta , et, regardant l'abbé Norton, il lui sembla comprendre tout à coup la cause de cette dureté apparente, et elle s'écria :
— Ah ! vous avez raison , monsieur, et cellelà , je le sais , est un ange de pureté et de chasteté , et je lui demande pardon en vous de la coupable pensée que j'ai eue contre elle. Non , ce n'est pas de Marguerite qu'il s'agit ; il s'agit d'une autre.
L'abbé demeura stupéfait ; il voyait que madame Chambel savait la vérité, et il lui fallut un moment pour se remettre. ïsaure, (|ui croyait Irouver un cœur plus accessible du
IS MMKilKUITK.
moment qu'il ne s'agissait plus do Marguerite, Isaurc reprit avec une sorte d'effusion :
— Oui , monsieur , il s'agit d'une autre plus habile et plus coupable que ne l'eût été cette malheureuse enfant ; enfin , monsieur, il s'agit...
— Avant de prononcer un nom, madame, ditl'abbc Norton, réfléchissez qu'une j)areille accusation, même portée devant moi, peut être une calonuiie. Déjà vous vous êtes crue sûre : l'ètes-vous davantage ?
Isaure s'arréla encore ; elle n'avait pas ce qu'on j)eut appeler une preuve convaincante. La lettre de Marguerite disait bien que madame de Morency aimait Chaudjel : Isaure n'en doutait pas. Mais, était-ce là un témoignage à fournir à un homme comme l'abbé Norton , et pour le lui fournir, ne fallait-il pas avouer conmient elle se l'était procuré? Quel aveu à faire à cet esprit rigide et implacable , dont la parole froide et tranchante coupait au raz du cœur tous les élans passionnés qui voulaient s'en échapper.
— Eh bien ! soit, monsieur, dit Isaure avec des larmes , je ne nommerai personne ; car , sûre de mon malheur, je n'en ai pas la preuve irrécusable ; mais , monsieur, la femme qui
MARGLERITE. 19
le cause est mariée comme moi ; son mari , comme le mien , est l'un de vos obligés ; cette femme est voire amie ; qu'elle trouve en vous plus de protection que je n'en ai trouvé ! Protégez-la , monsieur, en la ramenant dans cet étroit sentier de la vertu qu'elle a aussi abandonné ; car, coupable comme moi , elle doit être punie comme moi ; et puisque la justice de Dieu a des vues si cachées pour amener le châtiment , peut-être suis-je destinée , tout indigne que je suis , à dévoiler l'indigne conduite de celte femme. Je ne vous dirai pas son nom, monsieur ; mais prenez garde pour elle... celle femme...
A ce moment , un domestique entra et annonça l'abbé Fortin.
— Qu'il entre , dit l'abbé Norton , qui ne fut peut-être pas fâché d'une interruption qui le délivrait d'une confidence trop menaçante.
L'abbé Forlin entra , et madame Chambel, s'étant levée , lui dit :
— Monsieur l'abbé , voici une lettre qui vous était destinée , et que vous eussiez reçue hier si je ne m'en étais indignement emparée...
Puis, se tournant vers labbé Norton, elle ajouta :
— Cette lettre renferme le nom de cette
MMK.l KlUTt,
femiiic, monsieur. Si vous ne l'avez pas deviné, M. Foi'lin pourra vous le dire.
A ces mots elle sortit désespérée, et les deux prêtres restèrent en présence.
L'abbé Norlon et l'abbé Fortin avaient suivi des yeux madame Chambel , puis ensuite ils s'étaient regardés comme deux hommes qui ont à s'interroger mutuellement, et qui cependant ne voudraient faire le premier pas ou dire le premier mot ni l'un ni l'autre. L'abbé Forliu jeta ensuite les yeux sur la lettre qui venait de lui être remise d'une façon si inattendue, et reconnut l'écriture de Marguerite. Que cette lettre lui eût été remise une minute plus tôt, et cette visite n'eût peut-être pas eu lieu , et l'événement de cette histoire était entièrement
5J2 M.VHGLtUnE.
changé. M. Norton regarda aussi celle lettre, qui renfermait un nom qu'il avait très-aisément fomj)ris;mais ce (ju'il eût voulu savoir, c'était la main qui avait écrit cette lettre , et surtout comment ce nom s'y trouvait, avec quelles accusations, quelles circonstances, quelles preuves. D'après les derniers mots de madame Chand)cl , elle disait l'intrigue de son mari et de madame de Morency, et elle le disait à un homme qu'il était difficile de ne pas comprendre, et dont on ne pouvait évincer les réclamations comme celles de madame Chamhel. L'abbé Fortin hésitait à lire la lettre de Marguerite ; par un simple sentiment de convenance, M. Norton lui dit :
— Si vous pensez, monsieur, que cette lettre puisse vous apprendre des choses qu'il vous soit utile de savoir immédiatement , lisez-la , j'attendrai tout le temps qu'il vous conviendra pour apprendre le but de votre visite.
— Le but de ma visite, monsieur, dit l'abbé Fortin après un moment de réflexion , doit rester tout à fait indé[)endant de ce que renferme cette lettre, quoique peut-être elle me dise ce que je suis venu vous demander ; mais c'est de vous cl de vous seul que je puis et que je dois l'apprendre. Cette lettre est de Marguerite ,
MARGtERITE.
monsieur , et cependant je vous demande encore ce qu'est devenue celle jeune fille ?
M. Norton s'était trop bien préparé à une explication , pour que la question de M. Fortin l'étonnàt ; cependanl il lui fallut tout son pouvoir sur lui-même , pour dissimuler la colère qu'il éprouva en apprenant que la lettre soustraite par madame Chambel , la lettre qui accusait madame de Morency, était de Marguerite. Mais il avait décidé d'écarter M. Fortin de son chemin , et cette circonstance lui vint en aide. Ceci était un bien petit intérêt dans les vastes combinaisons de l'abbé Norton , mais son esprit était également absolu pour tout ce qu'il voulait. D'ailleurs l'abbé Fortin lui semblait un homme qu'il ne devait laissera aucun prix pénétrer dans sa vie , pour quelque intérêt si minime qu'il fût , ou si étranger qu'il parût être à des projets d'un ordre trcs-élevé. 11 est fort peu important que l'homme qui entre dans votre maison , y vienne pour une cause importante ou pour un accident indifférent ; ce qu'il importe , c'est qu'il ne puisse y voir, surtout quand c'est un homme capable de démêler la véiilé de ce qui s'y passe , et qu'il peut en témoigner.
M. Norton pensa à se défaire de l'abbé For-
24 nunciERrTE.
lin , cl il y procéda avec celte lenteur calculée et ténébreuse, qui lui avail toujours réussi, et pour cela , il répondit sans que sa voix semblât altérée par la moindre émotion :
— Vous m'avez signalé, monsieur, pour mademoiselle Marguerite, un danger peut-être imaginaire , mais je l'ai accepté comme réel , j'ai retiré mademoiselle Marguerite de la maison où elle était exposée aux attaques d'une femme égarée par une passion aveugle. En cela j'ai suivi vos conseils. J'ai placé cette jeune personne dans une maison dont le choix vous paraîtra convenable , je l'espère. Elle est dans la maison religieuse des dames de...
— Me serait-il permis d'aller la voir?
— Quand il vous plaira , et comme il vous plaira , monsieur.
— Je vous remercie sincèrement de cette permission , monsieur , dit l'abbé Fortin , surpris de cette réponse catégorique à ses questions.
— Mademoiselle Marguerite a foi en vos conseils , monsieur ; ce sont ceux d'un honnne prudent et austère, je le pense ; j'aime à croire qu'elle en profitera mieux qu'elle n'a fait.
— Je l'espère , monsieur, j'espère ramener dans son âme le calme qu'elle a perdu ; mais
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VOUS le savez , monsieur , nul n'est le maître des sentiments qui l'agitent ; la vertu même n'est si recommandable , que parce qu'elle en domine la violence.
— Vous avez raison , monsieur, nul n'est le maître de ses sentiments ; mais chacun est le maître des actions qu'il fait, et mademoiselle Marguerite a déjà prouvé que ce n'étaient pas seulement des sentiments involontaires qu'elle avait à combattre, mais des actions répréhensibles qu'elle avait à réparer.
— Elle, monsieur ! dit vivement l'abbé Forlin , Marguerite a pu faire quelque chose de répréhensible !
— Cette lettre que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître, dit M. Norton, de ce ton impassible et sec dont il parlait quand il était profondément irrité , cette lettre en est la preuve.
— Si vous le croyez ainsi, monsieur, repartit l'abbé Fortin , avec le vif entraînement d'un cœur confiant , lisez-la , j'espère que vous y trouverez sa justification.
En parlant ainsi , il tendit la lettre à l'abbé Norton, qui la repoussa par un signe de la main et par un léger mouvement de tête.
— Non , monsieur, dit-il ; je ne veux pas en
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savoir plus (lue je n'en sais. Celle lellre seule est une faute. J'avais dit à niadenioisellc Marguerile que , pour des raisons que je ne pouvais lui révéler, sa présence dans la maison des dames de... devait rester ignorée.
— Même de moi? dit l'abbé Fortin,
— Même de vous , monsieur ; et j'avais dit à mademoiselle Marguerite que je me réservais de vous apprendre le lieu de sa retraite.
— Mais peul-étre , en écrivant , ne me l'at-elle pas dit , lit l'abbé Fortin en brisant le cachet de la lettre de Marguerite.
Dès les premières lignes , l'abbé Fortin baissa les yeux d'un air confus ; car si nos lecteurs se le rappellent, cette lettre dit dès le commencement en quel asile l'abbé Norton désirait conduire Marguerite. Celui-ci n'eut pas l'air de conqjrendre la confusion de M. Fortin ; il attendit que le vieux prèlre humiliât par un aveu l'espoir orgueilleux qu'il avait conçu de l'innocence de Marguerite.
— Elle vous a désobéi , monsieur, dit l'abbé Fortin en baissant la télé.
— Et elle a amené ainsi le scandale que je voulais éviter. La manière dont je viens de répondre à vos questions vous doit prouver, monsieur , que la défense que j'avais faite à
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mademoiselle Marguerite , n'avait pas pour intention de la priver de vos conseils. Mais d'après vos avertissements , d'après les emportements de la femme qui sort d'ici, emportements contre lesquels vous vous êtes élevé comme moi , j'avais prévu que cette femme voudrait connaître à tout prix l'asile où se cachait celle qu'elle supposait sa rivale. Ce secret, confié à une des personnes de la maison de madame de Morency, pouvait être aisément arraché à une indiscrétion verhale par une femme qui n'a pas craint de le surprendre dans une lettre close. Mes précautions n'étaient donc pas trop minutieuses ; et si je n'en ai pas confié le motif à mademoiselle Marguerite, c'est que, d'après ce que vous m'avez dit d'elle , monsieur , je n'ai pas voulu porter la lumière dans cette âme qui , selon vous , ignore les sentiments qui l'agitent.
Pendant que l'abbé Norton parlait ainsi , M. Fortin, tout en l'écoutant, avait parcouru du regard la première page de cette longue confession de Marguerite, et il y avait vu qu'elle disait à chaque instant l'ignorance où elle était de la cause du désespoir qui s'était emparé d'elle; il reprit donc avec ce même entraînement confiant qu'il avait déjà montré :
i>S MMW.IKIUTK.
— Lisez donc celte lettre , monsieur ; vous y verrez ([ue j'avais bien jugé de l'état de l'àiuc de Marguerite , qui cherche, sans pouvoir le comprendre, d'où lui vient le malheur ([u'ellc éprouve.
L'abbé Norton repoussa la lettre parle même geste sec et lent qu'il avait déjà employé, et reprit :
— Qu'elle ne voie pas clair en elle-même , monsieur, je veux le croire; mais peut-être que si au lieu de porter ses regards sur ceux qui l'entourent , peut-être que si an lieu de se faire le juge des autres, elle s'était mieux considé;rée elle-même, elle n'eût pas autorisé la femme qui sort d'ici à accuser nne femme qui avait donné l'abri de sa maison à une orpheline.
L'abbé Fortin lit un mouvement, mais M. Norton reprit aussitôt :
— Vous l'avez entendu comme moi , monsieur , cette lettre renferme un nom que je n'ai pas voulu entendre, parce que ce nom était celui d'une femme qu'on accusait de manquer à ses devoirs. D'après ce que vous m'avez dit lors de notre première entrevue , vous devez savoir quel est ce nom.
L'abbé Fortin paraissait douloureusement
MARlilERlTE. 29
surpris de voir que M. Norton avait si nettement raison , et il se taisait en baissant la tète. Ce fut alors que M. Norton , donnant plus d'accent à son regard et à sa voix , ajouta :
— Ce nom que vous n'avez pas craint de prononcer , votre pénitente , monsieur, n'a pas craint de l'écrire , et en me désobéissant , elle l'a livré à la femme sans frein , contre laquelle j'avais voulu la protéger elle-même, et elle seule ; car, d'après vos propres paroles , cette jalousie ne menaçait que mademoiselle Marguerite. Si ignorante d'elle-même , elle est d'une grande perspicacité envers les autres. D^où lui vient tant de savoir , monsieur? Vous qui , dès sa plus grande enfance , avez été appelé à diriger son esprit , pourriez-vous me l'apprendre?
A cette interrogation accusatrice, l'abbé Fortin regarda M. Norton d'un air calme et ferme, et il lui répliqua :
— La vie d'un prêtre obscur comme moi , monsieur , ne vous est pas , je le sais , assez connue pour pouvoir vous répondre de la pureté des conseils que j'ai pu donner à celle que vous appelez ma pénitente ; sans cela vous no m'eussiez pas adress»' cette question?
— Je ne doute nullement . monsieur, de la
30 >i\Ri;i KniTK.
ptirrlc (le vos conseils ; je cotisidcre le rrsullal (ju'ils ont produit, et j'ai penl-êlrc le droit de nrainrmor on pensant que celle (pii les comprend si mal , continuera à les entendre.
— Je ne suis ni un théologien célèbre par mes écrits, ni un prédicateur fameux par mes sermons ; mais je crois avoir assez bien compris la mission que je me suis imposée pour ne pas me croire responsable d'une faute, si tant est qu'elle existe.
— Chacun comprend sa mission à sa manière, repartit l'abbé Norton; mais Dieu n'a pas donné la lumière à tous les dévouements, il n'a pas donné la force à la main de tous ses serviteurs.
Il y avait dans la manière dont ces paroles furent diles une expression de dédain sur laquelle comptait sans doute l'abbé Norton, pour irriter l'amour-propre de son antagoniste à le pousser, dans un mouvement de vanité blessée , à abandonner la partie. Mais l'abbé Fortin se contenta de sourire et repartit doucement :
— Je crois vous avoir déjà dit, monsieur , qu'il est des hauteurs d'où l'on voit mal les choses qui sont en bas , quelle que soit l'étendue du regard. Le général qui , du sommet
lIAKtitERITE. 31
d'une colline, dirige toute une armée, sauve la patrie ; mais c'est le modeste médecin , qui marche dans la foule, qui sauve le blessé sur le champ de bataille.
A cette phrase de M. Fortin , l'abbé Norton, flatté de la comparaison , adoucit un peu la roideur de son accent , et reprit en examinant l'effet de ses paroles sur celui à qui il les adressait :
— Mais , monsieur , n'est-il pas déplorable que ceux qui pourraient prendre un certain rang dans cette grande bataille, le désertent, pour s'adonner à des soins obscurs et indignes d'eux ?
Cette insinuation, faite cependant avec toute la retenue possible, parut frapper vivement labbé Fortin. Il se recula d'un pas et se redressa de toute sa hauteur, et regardant alors l'abbé Fortin tout à fait en face , il lui dit d'une voix sévère :
— Je suis prêtre , monsieur , pour prier et pour consoler.
L'explication commencée entre ces deux hommes , pour un intérêt en apparence tout à fait minime , et où elle s'était débattue si mal à l'aise, venait enfin d'aborder le véritable sujet qui les divisait. Du moment qu'ils s'étaient
:>4 ai\iu.li;kitk.
lent'oulri's, ils s'élaient sentis ennemis; cl si la prnclcnce de l'aljbé Norton lui avait inspiré d'abord de se défaire de son adversaire par de petits moyens cauteleux , il n'était pas homme à reculer lorsqu'on l'abordait avec ccHte assurance (pie venait de montrer l'abbé Fortin , et il répliqua :
— Oui , monsieur , vous êtes prêtre pour prier et pour consoler ; mais vous êtes prêtre pour condjattre : et quand la société , depuis son sommet jusqu'à sa base, est dévorée de vices , gangrenée d'incrédulité et de principes mortels , le prêtre qui prie pour extirjjer les vices et qui attend le repentir du crime pour lui rendre la foi , ce prêtre n'accomplit pas sa mission , soit qu'il ne l'ait pas comprise , soit qu'il la déserte.
— Oui , monsieur, repartit l'abbé Fortin , le prêtre qui ne dit pas tous les jours à ceux dont le Seigneur lui a confié l'àme : L'œil de Dieu vous voit et vous juge ; suivez sa route , qui est celle de la justice, sans vous laisser épouvanter par la clameur des mécliants; car celte clameur est la première glorification de votre vertu ; celui qui ne dit pas au pécheur : Esl)ère en ton repentir; celui-là ment à la loi du Seigneur, qui a dit : Je pardonnerai.
MAUGIERITE. ,)->
L'abbé Norton haussa les épaules avec un mouvement manifeste de dédain :
— Bienheureux ceux qui marchent dans cette voie facile et cachée, s'ils n'en voient pas de plus vaste et de plus rude. Mais le devoir de l'un n'est pas le devoir de l'autre ; et celui qui ne prend qu'un léger fardeau lorsqu'il peut en porter un plus pesant , déserte la cause du Seigneur, comme celui qui jette sa charge sur la terre.
— Bienheureux plutôt , dit l'abbé Fortin , celui qui n'a pas l'orgueil de tenter plus qu'il ne lui est permis , et qui ne sème pas sa marche de canirs abandonnés et d'esprits qu'il laisse au milieu de la route dans le doute et le désespoir.
— De tous les orgueils , dit l'abbé Norton en regardant pour la première fois M. Fortin en face , le plus détestable aux yeux du Seigneur c'est celui de la feinte humilité.
— C'est pour cela que je suis lier de la tâche que j'ai choisie.
— Et que vous blâmez celle que d'autres se sont imposée.
— Je ne la blâme pas, je la déplore.
— Vous êtes donc un bien tiède soldat de la cause du Seigneur, que vous pleuriez sur les
31 )1A»(.1 KUlTi;.
rlTorls ([110 d'autres, plus ardenls sinon plus puissants , tentent pour son Irionipiie ?
— Monsieur, dit l'abbé Fortin d'un ton ferme, mais retenu, le modeste bon sens qui m'a servi de guide en ce monde , ne me permet de voir dans ces elTorts qu'un combat d'intérêts humains hors de hi voie i)ar lacjuelle le Seigneur doit triompher.
— Vous oubliez <|uc tout à l'heure vous reconnaissiez la supériorité du général qui sauve la patrie , tandis que le médecin obscur sauve seulement le blessé?
— Oui , monsieur, et si vous aviez bien pesé chacun de mes mots, vous auriez compris que ce n'est pas sans intention que je me suis servi du mot patrie.
•1 Notre patrie , à nous , c'est la foi. »
— Je comprends votre distinction, monsieur, dit l'abbé Norton , et elle me fournira mon ïneilleur argument. Eh bien , monsieur, quand la patrie , quand la foi est en danger de périr, parce qu'elle est corrompue dans son premier principe , dans le principe social enfin , le premier devoir du prêtre est de renverser, d'extirper, d'anéantir ce principe mortel et pervers d'où découle toute l'immoralité sociale. Mon- ^ieur, monsieur, ajouta l'abbé Norton en se
grandissant pour la première fois aux yeux d'un étranger à la grandeur du rôle qu'il croyait jouer, la lutte du prêtre dans ces temps d'anarchie et de désordre , n'est puissante et productive qu'à la hauteur où je l'ai placée.
— Eh bien ! monsieur , dit l'abbé Fortin , parlons sans figure : vous attaquez le gouvernement actuel, parce que son principe vous paraît mortel à la foi ?
— Oui , monsieui". Quand c'est en vertu de serments trahis, de perfides ambitions réalisées , de proscriptions coupables qu'un gouvernement existe , celle existence est l'excuse de tous les crimes qui en tirent la conséquence fatale, qu'on peut glorifier en bas ce qu'on glorifie en haut.
— Mais plus haut, monsieur, dit l'abbé Fortin, plus haut que les gouvernements et les prêtres qui les jugent avec tant de sévérité , plus haut y a-t-il glorification ? Au lieu d'arrêter la pensée sur le mal qui se fait ici-bas , dans quelque sphère élevée qu'il ait lieu, s'il a lieu, élevez le regard de l'homme jusqu'à la Divinité, et il ne tirera pas des événements humains les conséquences fatales que vous êtes le premier à lui montrer. Notre mission n'est pas d'organiser les ressorts matériels de l'État, monsieur.
.>() MMK.l KKITK.
mais (rclalilir le ciiHe du bien (Unis les unies. Keini)hue/ par votre prédication cpiolidienne, l'cspi-iance du lendemain par r(;spéranee dans réU'inilé ; donnez, comme Dieu vous le commande , le respect des enfants à leurs parents; comptez aux pauvres le malheur comme une épreuve et non comme un droit; rendez aux familles la fraternité qui n'existe plus; inspirez aux époux la fidélité que Dieu n'a pas im|)oséc seulement aux plus faibles; dites aux humbles qu'ils seront élus , mais non pas qu'ils sont humiliés; aux faibles d'esprit, qu'ils seront les premiers dans la giace du Seigneur, et non pas qu'ils méritent d'clre les premiers sur la terre; prêchez aux ambitieux la modération , et n'appelez pas leur chute; donnez enfin à tous la charité, cette vertu immense plus difficile à exercer lorsqu'il s'agit de laisser au riche que lorsqu'il s'agit de donner au pauvre ; marchez à la conquête des âmes , à l'établissement des vertus chrétiennes, et vous aurez fait pour l'humanité et pour Dieu ce qui est le devoir du prêtre , vous aurez créé un ordre moral supérieur à toutes les formes mobiles de la société , vous aurez assis la société sur la base éternelle, au lieu de l'étayer sur un appui fragile et périssable comme tout ce qui est de
HARGIERITE. 37
ce monde ; appelez à vous tout ce qui est homme , et par conséquent tout ce qui souffre et tout ce qui a besoin d'espérer ; raffermissez sa foi, relevez son courage, montrez-lui la vertu pour sentier et le salut éternel au port, et vous pourrez , sans remords et sans crainte d'avoir manqué à votre mission , vous pourrez dire comme Jésus-Christ : Rendez à César ce qui appartient à César.
— Mais si cela ne lui appartient pas? s'écria l'abbé Norton, qui avait écouté avec un sombre mécontentement la parole solennelle et forte de M. Fortin.
— Qui vous en a fait le juge? répliqua celui-ci. Trop haute ou trop basse, cette question n'est pas de mon domaine ni du vôtre ; pour le prêtre humble et obscur, qui descend dans l'àme des affligés pour la fortifier et la consoler, elle n'existe pas. Le plus souvent la souffrance vient à l'homme de sa nature , de ses passions, et non pas de sa position sociale. Saint François de Salles descendait-il dans les bagnes pour crier aux coupables ([u'ils étaient mal jugés, et qu'il leur fallait briser leurs chaînes et tuer leurs gardiens? Saint Vincent de Paule ramassait-il les enfants nouveau-nés pour apprendre ■ju\ innocents à maudire leurs mères coupa-
."S MMUa'KRITK.
hh's? Ces s.iiiils prêchaient aux coupables la irsijj;iiali(tn , aux innocents le pardon. Pouicelui (pji croit que la parole s'étend assez loin pour convier l'iiunianité à la connaissance de la vie élernelle , cette (pieslion n'existe pas davantage ; car , sans cela , cet(e voix resterait aux limites d'un Ktat, pour y discuter sa forme et son droit avant (outes choses. l\appelezdonc vos missionnaires des Américiues! raf)pelez-les de l'Inde ! rappelez-les de l'Occanie ! Qu'y vontils faire , à votre sens? Prêcher quelques prosélytes obscurs, quand le mal général vient de principes mauvais , contestables , absurdes. Si vous avez le droit de décider ici des intérêts temporels de la politique , comme prêtre, vous avez ce droit partout; si vous vous imposez , comme prêtre , le devoir d'attaquer l'organisation politique comme le principe corru[)leur, vous devez reniplir ce devoir partout; car la religion du Christ ne reconnaît ni limites , ni peuples , ni origines diverses , ni nationalités : l'humanité est son domaine , et ce qui est bien ici ne saurait être mauvais là-bas.
— Ceci , monsieur, dit l'abbé Norton, est un sophisme qui ne vaut pas la peine d'être discuté ; la conséquence que vous en avez tirée vous en montre l'absurdité. Non , monsieur ,
nous irabaiulonnerons pas la prédication , qui doit éclairer patiemment et humblement les peuples demeurés encore dans l'ignorance , nous procéderons avec les moyens (jui sont en notre pouvoir, pour faire triompher la parole évangélique , si faibles que soient ces moyens; mais lorsque Dieu nous a donné ici la force de faire triompher la foi, par la restitution d'un principe sacré, nous nianquerions à sa volonté en jetant loin de nous la force qu'il a mise dans nos mains.
— Ainsi , monsieur, répliqua l'abbé Fortin . lorsque cette humble prédication que vous portez au loin, vous aura donné chez d'autres peuples la force que vous vous croyez ici , vous chercherez donc alors si le principe politique est juste ; et s'il ne l'est pas, à votre avis , vous le renverserez? Et quel sera le principe que vous mettrez à sa place , si vous ne respectez pas celui qui est? Ce sera sans doute pour aller chercher dans le passé celui qui aura été. Et à quelle limite du passé vous arrèterez-vous ? Et si vous y posez une limite , savez-vous ce que vous y rencontrerez ? Là le droit inqn-escriptible d'une famille, ici le droit antique d'une oligarchie , ailleurs le droit temporaire d'une multitude. Tous ces droits, vous les consacrerez
40 ^IMU.IKIUTK.
donc à côlô los uns tics autres comme le princij)c vénérable cl immuable de l'organisation polili(|iie? Vous serez donc monarchique , oligarchitiuc ou démocrate , selon les faits existants ou accomplis? et vous serez oblige de proclamer alors cette vérité (jui éclaire le monde , qui vous presse , qui vous condamne , qui vous réduit à l'impuissance : c'est que la religion n'est vraie et éternelle que parce qu'elle part d'un principe qui est au-dessus do toutes les organisations politiciues; c'est qu'elle est possible comme la vertu sous tous les gouvernements ; c'est qu'elle est comme la lumière du soleil que nul pouvoir humain ne peut voiler à l'humanité, et qui réchauffe également l'esclave des satrapes de l'Inde et le citoyen du nouveau monde. Vous êtes prêtre comme moi, monsieur, eh bien ! je vous dis , nioi : rendez les hommes forts contre leurs passions, et vous les aurez faits assez libres ; rendez-les vertueux, et vous les aurez faits assez heureux ; car vous leur aurez donné l'éternelle force et l'éternel bonheur. Que si vous ne croyez pas cette mission assez vaste et assez haute , que si vous voulez faire plus que n'a fait le Christ , jetez votre robe de prêtre , ne touchez pas à l'hostie, descendez de la chaire, revêtez les armes du
MARGl'ERITE. 41
monde , prenez une épée ou une plume , montez à la tribune , faites triompher vos opinions si vous les croyez justes; mais ne dites pas que vous prêchez la parole de Dieu , car vous ne parlez que des intérêts transitoires de l'homme ; l'intérêt éternel n'est plus votre but. Ce champ des âmes qui vous a paru si étroit est désormais trop vaste pour vous ; vous avez le droit de parler au forum de votre pays , mais vous ne pouvez plus parler à l'humanité ; vous pouvez être le chef d'un parti qui se compte par cent mille hommes , mais vous n'êtes pas le pasteur de ce troupeau qui ne se nombre pas ; vous pouvez être un homme politique , mais vous n'êtes pas un prêtre.
L'abbé Fortin, en parlant ainsi, s'était animé d'une expression véritablement inspirée ; et quoique l'abbé Norton l'écoutât d'un air sombre , il y avait en lui une sorte de satisfaction intérieure , qui probablement venait de la part que lui faisait son antagoniste. Aussi lui répondit-il d'un ton où perçait son orgueil popolitique au milieu de son indignation affectée :
— Dieu jugera, monsieur, si j'ai abandonné sa cause en la défendant comme je le fais. Mais je suis encore prêtre, monsieur, prêtre pour
12 MMK.l iniTK.
(lire la vt'iilr (;l pour l'aUiisIci' pai' ma iiimi, . s'il le fallait.
— Monsiour, lui dit sôvèrcnicnl l'abbé Torlin , les insensés qui attaquent la société à main armée, dans les rues, meurent pour attester ce qu'ils croient la vérité , et ils n'attestent que leur aveuglement.
— Leur aveuglement ! dit l'abbé Norton avec une colère concentrée; mais celui qui juge si fièrement, n'est-il pas le premier aveugle?
— Celui qui atteste Lieu ne peut se tromper; celui qui ne tire pas sa lumière de luimême, mais de la parole divine, est rarement aveugle.
Il y eut un moment de silence où l'abbé Norton lutta contre le désir de continuer cette discussion , mais il résista à ce désir, et s'inclinant devant M. Fortin d'un air impératif :
— Je n'ai qu'un exemple de cette infaillibilité, monsieur, et comme il me semble qu'elle n'a pas suffisamment éclairé l'àme qui lui a été confiée, je désire qu'elle ne soit plus confiée qu'à des conseils plus bumbles , mais qui seront peut-être mieux compris.
— • C'est-à-dire, monsieur, reprit l'abbé Fortin , que vous me défendez de revoir Marguerite.
MARGIEUJTE. 43
— Je vous en prie , sinon comme prêtre, du moins comme celui qui s'est chargé jusqu'à ce jour de son existence, de son avenir et de sa fortune.
— J'obéirai , monsieur ; j'obéirai jusqu'au jour où Marguerite m'appellera. Je vous avertis (pie j'irai demain , si celte lettre m'appelle aujourd'hui.
— Et de quel droit , s'écria l'abbé Norton , osez-vous vous mêler du sort de cette jeune fille?
— Du droit que vous avez abdiqué , du droit du prêtre qui doit venir quand une âme en peine l'appelle , du droit du prêtre qui doit la consolation aux affligés innocents comme Marguerite, ou coupables comme la femme qui sort d'ici.
A ces mots , l'abbé Fortin salua et se relira.
Lorsque madame Chambel sortit de chez l'abbé Norton , elle se jeta tout en pleurs dans la voiture qui l'attendait à la porte. Le cocher lui ayant demandé où il fallait la conduire, elle lui répondit sans penser à ce qu'elle disait : «1 Où vous voudrez. » Le brave phaëton avait considéré qu'il avait pris le matin , à huit heures , une femme qui était venue le chercher à pied sur la place , qu'elle était belle , que sa jeunesse avait dépassé cependant l'âge des timides sentiments et des premières amours qui doivent durer toujours ; il avait remarqué que
iG MAlUil KUITK.
celle femme avait l'air inquicl quand elle élait moulée dans son carrosse, qu'il l'avail conduite à la i)orle d'un vasle liùlel , oii il l'avait allendue d(Mi\ heures, et qu'elle en sortait pâle, lrend)lante, élouffanl de larmes et de sanglots.
Pour un cocher de fiacie (jui n'est pas un jeune rustaud de l'Auvergne , mais un vétéran de la place , qui connaît le cœur humain pour l'avoir promené depuis trenle ans dans les rues de Paris, l'histoire de tout cela était facile à faire : Cette dame s'était échappée de chez son mari pour aller clandestinement surprendre un amant qu'elle soupçonnait de la tromper; il y avait eu une scène, une explication, et elle venait d'être assurée de son malheur; une rupture avait été la suite de co qu'elle avait découvert, et la pauvre veuve s'en retournait tout en désespoir chez son mari et prés de ses enfants. Or il ne fallait pas rentrer avec des yeux rouges et un visage défait ; il fallait le temps nécessaire à la douleur pour se calmer et se contenir. Voilà pourquoi on avait dit <i où vous voudrez. »
Bien , se dit le cocher ; les Champs-Elysées sont à deux pas , au bout le bois de Boulogne; une fournée de deux heures , l'air est frais , et la petite dame rentrera chez elle pimpante et
MMiGL'ERIïE. 47
refaite comme une rose qui vient d'éclore. Sur ce il monta sur son siège et se mita trotter dans l'avenue des Champs-Elysées , de ce pas si indiscret quand il y a deux visages dans une voiture, mais difficile à expliquer quand il ne s'y trouve qu'une seule personne.
Isaure ne lit d'abord nulle attention à l'endioit où on la conduisait ; sa douleur, sa colère, longtemps contenues , débordaient en ellemême ; elles envahissaient son àme , et elles y jetaient un trouble, une confusion, où les pensées les plus opposées se mêlaient , se heurtaient , se brisaient l'une l'autre.
« Ah ! se disait-elle , cet homme m'a comprise, et c'est moins ma faute qu'il a repoussée que le crime de cette femme qu'il a voulu protéger. Mais pourquoi la protége-t-il? Parce qu'elle a caché le scandale de ses intrigues sous des apparences où tout le monde voit, mais qu'on est convenu de ne pas percer. Ainsi donc une dissolution sans frein, mais de l'hypocrisie, voilà son droit à la protection du monde, et qui plus est à la protection d'un homme dont la sévérité de mœurs est attestée même par ses ennemis. Est-ce là de la jusiice? non. Eh bien ! ce que le monde n'a pas fait , je le ferai , moi; je remcHrai celle femme à sa place , je la dos-
48 «MU.l F.RI1F,.
ceiuli-ii à mon niveau ; que dis-je? je la jeUerai sous mes pieds ; je dirai loul ce que je sais. Mais, que sais-je qu'on ne sache déjà cl qu'on ne rcspeele , parce (ju'il convient à un mari iml)écile et lâche d'accepter tous les affronts? Où Irouverai-je un appui qui me soutiendra contre elle? personne; cl pour avoir dit la vérité je passerai pour avoir calomnié. Et puis , quand je réussirais à me venger, à quoi cela me servira-t-il ? M'aimera-t-il mieux quand je l'aurai si cruellement blessé, lui (jui ne m'aime plus lorsque je lui ai tout donné de moi, fortune, amour, honneur? Ah! mieux vaut mourir... oui , et ma tombe sera un abime que je creuserai entre eux ; je serai le spectre qui viendra s'asseoir au milieu de leurs entretiens. Folle et inutile vengeance qui ne sera peut-être qu'un embarras de moins à leurs intrigues. Non ! non ! je veux vivre, vivre pour les épouvanter sans cesse de mes menaces ; je tiendrai l'accusation sans cesse suspendue sur leurs têtes , et ce mari si complaisant parce qu'il fait semblant d'être sourd et aveugle, n'osera peutêtre plus être si lâche , quand on lui mettra la lumière en face de lui , quand on lui criera la vérité aux oreilles de tous. »
C'est ainsi , et toujours, et à peu près dans le
MARGIERITE. 19
même cercle , mais plus confuséraenl encore que roulaient les pensées d'Isaure, sans qu'elle s'aperçût de l'endroit où elle allait. Mais enfin, comme les eaux d'un torrent qui , après s'être précipitées dans une vallée , y tourbillonnent longtemps jusqu'à ce qu'elles trouvent ou se fassent une issue par où elles suivent un cours, sinon calme, au moins régulier et dans un sens déterminé , toutes ces tumultueuses pensées de madame Chambel s'apaisèrent et se dirigèrent dans un sens unique. Ce sens était celui de la lutte et de la vengeance. Et ce parti une fois pris , elle se reconnut en son àmc , se rendit un compte plus exact de ce qu'elle avait fait , dit , entendu , et fut très-surprise de se trouver à l'entrée du bois de Boulogne , où elle n'avait aucun dessein d'aller. Elle fit arrêter la voiture et demanda au cocher pourquoi il l'avait menée en cet endroit. Le cocher lui expliqua comme quoi elle lui avait répondu : 'i Où vous voudrez , » et comme quoi , ayant cru remarquer que madame était indisposée , il avait pensé qu'une petite promenade au grand air ferait du bien à madame.
Isaure rougit d'avoir été si bien comprise par cet homme , et lui demanda l'heure qu'il éiait.
VA) M\Ki;tKKHK.
— Onze heures.
Onze heures , pensa Isnure , et je suis sortie depuis huit heures! Que va penser Pierre?
C'élail le premier niouvenienl d'une lionne pensée ou plutôt de ee sentiment accoutumé qui est dans la vie de ceux qui se sont crus aimés et qui sont inquiets de rin(]uiélude des autres. Mais aussitôt celte crainte d'isaure se changea en une espérance. Que m'importe , se dit-elle , ce (|ue pensera Pierre? Lui dois-je un compte régulier de chaque instant de ma vie, (le chaque mouvement de mon cœur, de l'emploi de tous mes instants? Est-il si soucieux de mes douleurs? s'occupe-t-il , lui , de ce que je souffre? Et s'il doit en souffrir, tant mieux! Quelque sentiment qui l'alarme , tant mieux ! jalousie , crainte ou remords. Qu'il souffre comme moi , c'est juste, trop juste !
En vertu de cette conclusion, Isaure dit à son cocher de continuer sa course à travers le bois et d'attendre qu'elle lui donnât l'ordre de retourner chez elle. Laissons-la promener ses projets de vengeance et de lutte, et retournons auprès de Chamhel qui , voyant les heures se passer sans entendre parler de sa femme, commençait à prévoir les plus affreux malheurs.
I>a pensée d'un suicide s'était déjà présentée
MARGl'ERITE. 51
à son esprit et il y croyait, non-seulement parce que le caractère emporté de sa femme lui paraissait de nature à la pousser à une action de cette violence, mais encore parce qu'il s'imaginait en être digne. Oui . c'est vrai , la vanité de certains hommes va jusqu'à ce point que la pensée qu'une femme peut se tuer pour eux chatouille agréablement cette féroce vanité. Ce n'est pas un désir, ce n'est pas un espoir, c'est quelque chose qui passe dans l'esprit comme un parfum byronien : on se voit un moment dans un vague nuage de grandeur romantique, (;omme un don Juan pour qui on se meurt ; on pose à ses propres yeux, dans un paysage fantastique, à côté d'une tombe sur laquelle se penche un vaste saule pleureur. Tout cela n'est pas beaucoup plus arrêté, beaucoup plus sérieux qu'une idée de roman, de drame ou d'élégie , mais enfin on y pense, et cela n'est pas trop effrayant.
Il faut dire , à l'excuse des gens ainsi faits , qu'ils ne diraient pas un mot qui put amener ce résultat en vue de leurs idées poétiques. Une fois ce rêve passé , ils redeviennent des liommes à peu près comme les autres ; et si par hasard ils font assez de mal pour qu'une telle cnlastroj)he arrive , c'est qu'ils ont agi
hii MMKii iciin i;.
cil vcrlii (les pjissioiis coniiniiiies , comme eût fait un iii^onl de tliange qui trompe sa fepime , ou toute autre profession autililtéraire de ce monde.
Donc , après avoir épuisé toutes les snppositions possibles, la supposition d'un suicide s'était présentée à l'esprit de Cliambel ; elle passa dans son esprit comme nous avons dit, et cela parce qu'il n'y croyait pas. 3Iais à mesure que l'heure avançait , il y crut plus réellement, et alors il eut de sincères et véritables alarmes; mais son embarras était énorme : où s'informer? où aller? Il avait bien pensé à madame de Morency ; mais comment lui dire la vérité , comment lui dire l'accusation d'Isaure et ses menaces? Chambel commençait à perdre la tête , à se repentir, et à penser qu'il eût mieux valu rompre une liaison qui pouvait amener de tels événements , lorsqu'un mot de madame de Morency le lit prier de passer chez elle.
Si Isaure , au lieu de continuer sa promenade , était arrivée à ce moment , à l'heure où Chambel éperdu n'avait plus que remords et terreur, tout se serait réparé peut-être. Isaure eût compris dans ce trouble qu'elle eût surpris à l'improviste, le reste d'un amour qu'elle avait tant aime. Pierre eût peut-être eu de ces re-
MARGIEKME. ?tù
proches désespérés qui disent si bien qu'on sent encore une pari de sa vie et de son bonheur dans le bonheur d'un autre , et peut-être Isaure lui eût-elle alors parlé seulement de sa douleur, et non pas de ses droits ; peut-être cette amertume de paroles qui les divisait encore plus que leurs vrais sentiments se serait-elle assez effacée pour laisser parler leurs cœurs, et peut-êlre un aveu et un pardon fussent-ils sortis de celte explication; mais il était trop tard déjà, lorsque Chambel était près de madame de Morency ; car tout ce qu'il éprouvait de repentir allait s'y perdre dans une nouvelle colère.
En effet , Chambel trouva madame de Morency pâle , irritée , les dents serrées et dans une agitation menaçante que n'avait jamais vue Chambel , et dont il ne soupçonnait pas madame de Morency susceptible. Elle n'était pas seule, et madame Ansier se tenait dans un coin , l'air solennel, hautain et indigné.
Lorsque Chambel entra, madame de Morency se détourna avec désespoir, et alla se jeter sur un divan où elle cacha ses larmes. Chambel s'approcha d'elle.
— Laissez-moi, monsieur! s'écria-t-elle, laissez-moi ! vous m'avez perdue ; ah ! malheureuse, d'avoir cru en vous !
!i| MMICI'KHITF.
Clinnïhrl, ('pouvanU'', se lonrna vers niadaino Ansicr-. en lui disant avec une alarme sin- Ci)vo :
— i>lais qu'y a-t-il , mon Dicn ? qu'y a-l-il?
— Le voici , monsieur, repartit madanie Ansier avec indignation : Ce matin, comme j'entrais chez M. l'abbé Norton pour lui remettre tin travail qu'il m'avait demandé, j'en ai vu sortir madame (lliambcl , pâle avec l'air d'une furie. Pardonnez-moi , monsieur, la dureté de cette expression; oui, elle avait une figure qui m'a épouvantée. J'ai pressenti un malheur, et, quoique je n'eusse rien à dire à M. Norton , j'attendis qu'il eût terminé une conférence qu'il avait avec M. Fortin, et je lui fis demander un moment d'entretien. L'abbé Norton est un homme , monsieur, dont la vie exemplaire est trop au-dessus de toutes les faiblesses pour les condamner ; mais cette indulgence lui rend également odieuses les basses etindignes vengeances d'une femme qui devrait se souvenir de ce qu'elle a fait...
Madame Ansier, malgré sa prétention littéraire, ou peut-être à cause de sa prétention littéraire, s'embarrassait pour dire le plus durement possible à Chambel ce qu'elle avait appris de l'abbé Norton ; mais madame de
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Morency , qui n'y metlait point tant de prétention, céda à la colère qui la dominait, et s'écria en se levant :
— Enfin , monsieur, madame Chambel est allée ce matin chez l'abbé Norton et a osé lui dire que j'étais votre maîtresse ; et elle l'a menacé d'un scandale, d'un éclat, de scènes infâmes. Voilà , monsieur, voilà la vérité que madame Ansier craint de vous dire par honte de la conduite de madame Chambel , mais que vous devez connaître et que je vous apprends.
— Ce n'est pas possible ! s'écria Chambel qui, abasourdi et de la nouvelle et de la colère de madame de Morency, et de la haute indignation de son honneur outragé , ne sut trop que répondre.
— C'est vrai, monsieur, dit madame Ansier, M. Norton me l'a appris avec tous les ménagements possibles pour madame Chambel ; mais c'est la vérité.
Ce qu'il y avait d'admirable dans la façon de parler de ces deux femmes , c'est que madame Ansier avait honte pour M. Chambel de la conduite de sa femme , c'est que l'abbé Norton avait mis tous les ménagements possibles pour madame Chambel. Quant à la conduite de madame de Morency . quant aux ménagements
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(lu'il (Mil f;illii à l'nbhc Norton poiirporliM- d'une chose vnu'e , il n'en était piis (luestion ; madame CIiand)el était seule indigne, madame Chamhel seule avait besoin qu'on parlât d'elle avec tous les ménagements possibles.
Mais ee (ju'il y avait d(^ plus admirable, c'est (jue (Ihambel écoutait cela comme «ne cliose loulc simple, toute naturelle ; c'est (pi'il était sincèrement indigné de la conduite de sa femme, et qu'il était honteux, devant ces deux danjcs irrépiochables, des fautes de madame Chambel. Aussi répondit-il :
— Heureusement l'abbé Norton n'est pas un homme à se laisser influencer par de pareilles délations (il n'osa pas dire caloumie), et je vous jure que je mettrai un terme à ces indignes emportements.
— Si vous le pouvez , lui dit aigrement madame de Morency. Madame Chand)el est d'un monde, ajouta-t-elle avec un souverain dédain, où les querelles domestiques, les cris , les fureurs sont de mise. Vous a-t-elle fait déjà beaucoup d'algarades de ce genre?
Chandjel se mordit les lèvres, et jura en luimême qu'il punirait Isaure de ce qu'elle lui attirait. Un mot sévère et mérité eût averti madame de Morency de quitter ce ton d<î vertu
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indignée ; mais quel homme a jamais eu le courage de défendre sa femme qu'il trompe, contre sa maîtresse qui l'injurie ? et Ciiambel répondit avec mauvaise grâce , mais avec d'autant plus de lâcheté qu'il se sentait humilié :
— Je vous jure que c'est une folie qui ne recommencera pas ; je prendrai des mesures sévères.
— La meilleure mesure , monsieur, dit madame de Morency d'un air digne , c'est de ne plus nous voir, monsieur ; c'est de briser des relations dont on s'arme avec cette impudeur.
— Nous séparer! s'écria Chambel dans un tendre effroi , jamais !
— Eh ! que voulez-vous donc que je fasse ? dit madame de Morency avec des larmes qui éclatèrent avec un admirable à-propos; voulezvous que j'attende que cette méchante femme vienne porter le trouble , le désordre , le déshonneur dans ma maison ? Ah ! Pierre , quel malheur pour un homme comme vous d'avoir ainsi livré votre vie à une pareille femme, en proie à de si cruelles passions.
Ceci fut dit avec un accent de tendi-e pitié qui toucha profondément le cœur sensible et
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\ anilcux de (iliainbel, et niailaïue Ansicr ajouta à celle énioliou on disant d'un accent plein de s}nij)alliie pour le niallieur de Cliandjcl :
— Hélas ! (piand les honiiues connue M. (llianibel rencontrent, trop jeunes encore, et lorsqu'ils n'ont aucune expérience du monde, des femmes qui s'emparent d'eux pour en faire les esclaves de leurs ca()rices et d'une aiid>ition (jui veut se parer de leur gloire et de leur renonunée, ils se sont fait un avenir bien malheureux.
— Pauvre Pierre ! dit madame de Morency avec un soupir, c'est vous que je plains.
— Ah ! fit madame Ansier, quand on est sous un pareil joug, il faut, pour le briser, un caractère que bien peu d'homuies possèdent.
— Me croyez-vous donc un enfant? s'écria Chambel en se relevant de toute sa force. Non! non ! et ce joug , je saurai le briser tout à fait , si cela est nécessaire.
— Pierre , s'écria madame de Morency d'un ton alarmé, que dites-vous là? Non , ne faites pas cela, si ce n'est pour vous, que ce soit pour moi.
3Iadame de Morency se reprit à pleiu'cr, et continua d'une voix pleine de sanglots :
— Madame Ciiambel dirait partout que c'est pour ujoi (pie vous vous êtes sé|)aré d'elle , et
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le monde est si empressé d'accueillir toute calomnie , qu'on le croirait peut-être. Non , Pierre, je vous l'ai dit, il vaut mieux nous séparera tout jamais.
— Ah ! ne répétez pas cela , dit amoureusement et douloureusement Chambel. Reposezvous sur moi du soin de vous protéger.
— Ah ! dit madame de Morency, ce n'est i)as pour moi que je vous parle , c'est pour vous. C'est tout votre avenir qui est en jeu. Céder aujourd'hui, c'est perdre votre liberté à tout jamais. Vous ne pourrez plus avoir un désir, une volonté qu'il ne faille soumettre à la volonté d'un maître... Ah ! Pierre , prenez garde.
— C'est un essai de tyrannie que j'arrêterai à temps, croyez-moi.
— Oh ! ce n'est pas seulement cela , Pierre , et il faut que je vous aime bien pour vous dire la vérité , car elle doit vous être cruelle ; c'est la légèreté avec laquelle on se joue de votre repos, de votre honneur, et si je n'avais éclairé la jeunesse de Jules...
— Que dites-vous? s'écria Chambel.
— Kien... , rien...; mais je n'ai pas voulu qu'un enfant qui m'est si cher, vous le savez , fiit pour vous une cause de chagrin ; mais d'autres seront peut-eire moins délicats, ou ne
Irouveronl pas des conseils qui les aircteni , et alors...
Le regard qui finit la phrase eut une éloquence qu'aucune parole écrite ne peut remplacer. Chainbel pâlit de pressentiment , et madame Ansier, dont la parole ressemblait assez au marteau qui enfonce le clou piqué dans un mur, ajouta de sa voix la plus prophétique :
— Ce qu'elle a fait, monsieur, peut vous faire craindre ce qu'elle fera. C'est horrible à dire , mais on ne ment ni à la nature ni à ses antécédents.
Est-il vrai que l'honune soit béte à ce point? est-il vrai qu'un homme d'un véritable mérite comme Chambel , puisse arriver à ce degré d'inibécillité de se laisser dire de pareilles choses par deux femmes dont l'une était sa maîtresse et dont l'autre était sa complaisante, sans compter tout ce qu'il avait de purement personnel à se reprocher ? Cette imbécillité peutelle aller jusqu'à croire de pareilles paroles , jusqu'à s'en irriter, jusqu'à en être furieux contre celle qu'on accuse , comme cela arriva à Chambel? Hélas! oui, c'est vrai de la plupart des hommes et des honmies d'esprit surtout.
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Pauvre niais placé entre deux serpents , Chanibel les écoutait comme des voix amies ; cette impudente accusation dans de pareilles bouches , lui venait sous la forme d'une flatterie personnelle , et le lâche désertait sa cause et sa vie , parce qu'on lui disait qu'il valait mieux que ce qu'il avait obtenu. Les violences d'Isaure qui disait hautement et en face sa pensée , lui semblaient autant d'ignobles transports , comparés à cette bonne et digne pitié dont on le couvrait. II resta ainsi plus d'une heure entre les mains de ces deux femmes , et il en sortit sur un mot qui acheva leur victoire. En effet madame Ansier lui ayant dit :
— Mais qu'avez-vous pensé en apprenant que madame Chambel était sortie si matin et en ne la voyant pas rentrer?
— En vérité , repartit Chainbel , dans mon trouble et ne supposant pas qu'une femme pût s'égarer au point de faire ce qu'a fait madame Chambel , j'ai craint que , dans un moment de folie, l'idée d'un suicide ne l'eût emporté....
— En vérité , fit madame Ansier d'un air de raillerie perfide, c'est trop de naïveté... Elle... ah! vous êtes bien enfant...
— Non , il est bon , dit madame de Morency avec un accent lancroureux.
(5i> MAIU.I IIUTK.
Cliaiiibfl soilil sur l'idée qu'il élail dupe de sa I)oulr pour sa feiuiue, et il rentra chez lui au nioineut où la voiture d'Isaure s'arrêtait à lu porte.