III
Eh quoi ! M. Chambel s'était inquiété durant deux heures de ral)sence de sa femme , il avait eu la bonté de craindre qu'elle ne se fût tuée par désespoir de son abandon ; et point du tout, elle n'y avait pas songé le moins du inonde ; bien loin de là, au contraire, elle avait clé bassement dénoncer son mari à l'homme qui tenait dans ses mains sa fortune et sa position ; non-seulement elle avait été lui dire qu'il avait une maltresse, ce qu'il lui eût pardonné; mais elle avait fait encore bien pis , elle avait nommé cette maîtresse, elle avait compromis
61 MAIKiUElUTK.
une fcninic respectable malgré sa faiblesse, <»iii respeclable aux yeux (h; Clianibcl , par cela seul ([ue l'iulrigue élail sans scandale; tandis qu'elle-niènie la niallieurense, avait publiquelucnl abandonné son mari pour lui Cbanibel î Vous couij)i'encz quels transj)orls do juste colère une telle conduite devait exciter dans l'àme (le ce mari si insolenuuenl bravé, il le sentait, il n'en avait pas tro|) dit lorscju'il avait parlé à madame de Morency d'une séparation , et , quelque cbagrin que celle-ci en dût éprouver il y élail résolu, s'il ne rencontrait immédiatement une complète soumission.
Nous avons déjà dit dans quelles dispositions Isaure était rentrée cbcz elle, décidée à ne pas céder, et irritée surtout de celle froide répulsion de l'abbé Norton qui lui avait semblé la plus bumiliante des injures. C'était encore une de ces scènes auxquelles nous avons fait assister nos lecteurs, mais qui cette fois, armée de part et d'autre de ressentiments exaspérés, devait amener une solution définitive. Au premier regard que Pierre et Isaure échangèrent en se rencontrant , ils le comprirent ainsi l'un et l'autre , et tous deux s'y préparèrent sans peur. La colère était également aveugle des deux côtés.
— Poiirrii'z-vous me dire , fît M. Chambel quanil ils furent tous deux dans la chambre d'Isaure, pourriez-vous me dire d'où vous venez ?
— Cela m'est aussi impossible qu'à vous, monsieur, de me dire où vous allez tous les jours de trois à cinq heures.
— Je ne réponds pas, madame, j'inlerroge, reprit Chambel d'un ton froid cl décidé.
— Et moi, monsieur, je n'interroge ni ne réponds. Vous allez où il vous plait, moi où il me convient. C'est trop juste.
— Je vous préviens, madame, que ces façons ne sont plus de mise.
— Je vous préviens, monsieur, que je n'en aurai- pas d'autres,
— A qui croyez-vous donc parler de ce ton, madame?
— Mais , repartit Isaure d'un ton dégagé et dédaigneux , à M. Pierre Chambel , un grand poëte dont j'ai l'honneur d'être la femme.
Cela commençait bien , comme on voit, et chacun des deux acteurs de cette scène était si bien résolu à ne pas reculer, que tout ceci fut dit avec une sorte de calme apparent; il n'y avait eu ni grands gestes ni grosse voix de la part de Chambel. ni commotions violentes
()() >IMU,l'i;UITI\
cl i(-g.ir(ls lnriciix de la pari crisaiirc. (icîla conlimia (!(; inriiu;, car Pieire roparlil :
— EIi Iticn ! madame, ce ton m; conviciil pas ail grand poi'tc dont vous avez riionnoiird'être la femme, comme vous dites. Je ne veux pas le supporter plus longtemps.
— Vous êtes libre de ne pas le supporter, monsieur, mais je ne puis pas en avoir d'autre.
La (lucrelle languissait dans des généralités inutiles. Les deux champions le sentaient, ci chacun attendait que l'autre touchât enfin au point véritable de la question. Chand^el était, tellement décidé qu'il fut le premier à l'aborder et qu'il répliqua :
— Est-ce de celui-là (jue vous avez parlé ce; matin à M. l'abbé Norton?
A cette interpellation directe , Isaure se retourna et regarda son mari. Ils se mesurèrent pour ainsi dire l'un l'autre , et Isaure reparti! en se détournant avec indifférence :
— J'ai parlé à M. Norton du ton convenable à ce que j'avais à lui dire.
— Et qu'aviez-vous à lui dire?
— Celui ou celle qui vous a si bien instruit de ma visite a pu vous en dire aussi le motif.
— Je désirerais l'apprendre de vous, car je crains qu'on ne m'ait trompé.
HAKGLERITE. 67
— Vous a-t-on dit par hasard que j'étais allée chez M. Norton pour le séduire?
— La séducJion, madame, s'adresse à plus d'un sentiment; et lorsqu'une femme va chez un homme de l'austérité et de l'importance de M. iNorlon pour lui peindre son mari comme nu homme sans conduite et ahandonné au désordre, elle peut exercer sur son esprit une séduction aussi coupable que celle qu'on exerce sur un juge dont on égare l'équité.
— Un juge, d'une austérité comme celle de }[. Norton , ne se laisse pas égarer par une fennne comme moi. Vous pouvez être tranquille à ce sujet pour vous et pour d'autres.
— Qu'il ait repoussé vos accusations, c'est une reconnaissance de plus que je lui dois , mais je n'en ai pas moins le droit déjuger sévèrement ce que vous avez voulu faire.
— Ce que j'ai voulu faire , monsieur , e^l hien simple : je suis allée chez l'abbé Norton, à (pii vous devez tant de reconnaissance , pour le prier de vous faire entendre les conseils de sa superbe austérité, et de vous avertir qu'il n'était pas convenable à un homme marié d'être l'amant de la l'enune d'un honune qui l'a accueilli dans sa maison, et à la recommandalion de l'abbé Norton lui-même.
GS jiAïua kiiiik.
— Vous avez osr ilii(; rcla à M. Noi-Utii''
— Jo no l'ai pas pu , inoiisiciir, il a si bien fait qu'il n'a j)as voulu ni'oulendjc.
— Je le eoneois , son àiiic veiliieuse (levait avoir horreur d'une pareille indignilé.
— De laquelle, monsieur, delà mienne ou de celle de madame de Morency ?
— De la votre, madame, s'éeria {]|ian)bel ; car madame de Morency est trop à l'abri de pareilles calomnies.
— Sans doute elle est à l'abri de pareilles calomnies, connue les pauvres sont à l'abri des voleurs; quand on n'a rien à perdre...
— Madame!,., s'écria Chambel avec violence.
—Monsieur!... lui repartit madame Chanibel avec sang-froid. Me suis-je trompée? N'ètesvous pas l'amant de madame de Morency?...
— Non, madaïue, non! C'est une calonmie inventée par votre jalouse rage!
— Vraiment ! lui dit Isaure de ce ton railleur qui était son arme la plus cruelle; eh bien ! j'en suis charmée. J'ai élé une calomnialrice , soit ; pour une femme comme moi , un vice de plus et une faute de plus sont si peu de chose que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Tandis que si cela eût élé vrai, cela eùl pu vous faire du tort, et, ce
MAKUIEKITE. 69
qui est [)liis fâcheux , vous rendre ridicule.
— Me rendre ridicule !
— Mais je le crains, reprit Isaure. Vous avez vingt-cinq ans, ce nie semble; et, quoique je sois vis-à-vis de vous une vieille femme, je ne le suis pas encore assez pour pouvoir être votre mère, comme madame de Morenc) , qui a bien quarante-quatre ou quarante-cinq ans bien comptés.
Malheureux Chambel! après avoir été doucement poignardé au sujet de sa femme, le voilà exposé à des coups de couteau encore plus aigus au sujet de sa maîtresse. Ce mot « une femme qui pourrait être votre mère » l'avait fait bonilir ; mais l'occasion n'était pas bonne l)our éclater , et il se contint , et repartit avec assez de bonheur pour faire croire à Isaure qu'elle ne l'avait pas atteint.
— Que madame de Morency ait (puuantecinq ans ou cinquante, c'est une chose qui ne me regarde pas ; mais ce qui me; regarde, c'est (lue vous vous taisiez sur une femme respectable.
— Par son âge...
— Madame! s'écria Chambel, à qui ce second coup fut d'autant plus sensible qu'il l'interrompait dans une phrase dont il attendait beaucoup d'effet. Oui, madanie de Morency doit vous être respectable...
70 îlAIVr.l KIUTE.
— Par ses verlus,... dil Isaurc d'un l()ii(|iii aH'cclail une insolente niaiserie.
— Oui, par ses verlus, niadanie!... lepiil (Jhanibei (jue sa colère rendait absurde ; |)ar ses vertus, car elle ne s'est pas donnée en spectacle au monde!...
— Je ne sais pas si clic s'est donnée en spectacle, mais on prétend qu'elle s'est donnée au monde entier , et cela n'eût pas été flatteur [tour vous de succéder...
— Madame , madame , taisez-vous ! s'écria Cliambel exaspéré ; ne i)rononcez plus le nom de madame de Morency ; ne répétez pas ce que vous venez de dire... taisez-vous !
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc ? reprit Isaure. Je comprends que si madame de Morency était votre maîtresse, cela pût vous blesser ; mais vous m'avez dit qu'il n'en était rien. Je puis bien en dire ce qu'en disent ses meilleurs amis.
— Est-ce un parti pris à vous d'insuller madame de Morency? dit Cliambel en s'avançanl vers sa femme.
— Est-ce un parti pris à vous de la défendre ? — Oui, madame, contre vous.
— C'est prudent à vous, monsieur, de choisir le plus faible de ses ennemis.
nARGlERlTE. 71
Chambel était arrivé à cet état de colère où un Iionimc est prêt à perdre toute retenue; il le sentit, et dit à Lsaure :
— Vous comprenez, madame, qu'une telle discussion ne peut continuer entre nous sur un pareil Ion. Je ne veux pas sortir des bornes que votre qualité de femme m'impose ; je ne puis vous l'aire taire comme on fait taire un Jiomme.
— Comment fait-on taire un homme, je vous l>rie? lui dit lsaure d'un ton méprisant.
— En le souffletant et en le tuant, madame ! reprit Chambel la pâleur sur le visage.
— En ce cas , je ne sais pas, lui dit lsaure , si la fameuse Durandal pourrait suffire à l'immense extermination que vous aurez à faire.
— lsaure... lsaure... dit Chambel, par grâce et par pitié pour vous, quittez ce ton insolent !
— Bah ! fit lsaure.
— Mais vous n'avez donc pas peur de ce que je puis faire? lui dit Chambel avec menace.
— Peur, moi ! dit lsaure. Et de quoi voulezvous que j'aie peur, monsieur ! Est-ce de vous séparer de moi? Mon Dieu, monsieur, vous m'avez déjà fait cette menace, et vous voyez que je n'en suis pas si effrayée «pie cela ail arrêté mes calojimies-, peur ([iie vous ne me traitiez
72 M\H(.l KKITi;.
(•(niiiiie iiii lioiiimc, (]nr vous ne me soiiinc lie/'...
— Ali ! iiKidaiiic !
El (luc vous n'alliez jus<iuVi nio Uier ? El» hieii ! monsieur, failes ! C'est une fanlaisie (ju'i! vous sera peut-être agréable de satisfaire.
— Vous êtes folle, lui dit Chand)el ([ui se calma tout d'un coup en reconnaissant (jue sa fureur touriicrail contre lui avec une femme aussi décidée qu'Isaure ; vous êtes folle, et je suis aussi fou que vous de discuter avec une femme dont l'aveugle emportement briserait les liens les plus sacrés plutôt (pie de céder devant qui que ce soit.
La justesse de ce reproche frappa Isaun; ; elle sentit qu'elle était elle-même le premier obstacle à un retour sincère , et se calmant à son tour elle repartit :
— Vous avez raison, monsieur, je n'ai jamais cédé à une menace; mais j'ai souvent fléclii devant une prière, vous le savez.
— Vraiment ! fit Chambel qui prit à son tour l'ironie en main. Si je veux bien vous demander pardon de ce que vous avez été fain? ce matin, vous daignerez l'oublier?
— Pierre , lui dit Isaure , êtes-vous raisoniial)le? voulez-vous l'être?... Eh bien! ma dé-
MVRGCERITK. 75
marche de ce matin était honorable; point de vains mensonges entre nous ; vous savez bien que j'allais dire la vérité, que j'allais demander une juste protection à un homme qui , comme voire ami et comme prêtre, me la devait, et qui me l'a lefusée avec une dureté qui m'a prouvé qu'il savait aussi bien que moi une intrigue à la(iuclle il ne voulait pas être mêlé.
— Continuez, dit CUambel; il ne vous man- ([ue plus que de dire que M. Norton est le complaisant de cette prétendue intrigue.
— Prétenilue intrigue ! répéta Isaure avec impatience.
Oui, prétendue! reprit Chambel en faisant sonner le mot , car il avait, pour défendre madame de Morencj' , une ténacité qui venait chez lui d'un principe assez vrai , c'est qu'en fait de pareilles choses, il n'y a de certain que ce qui est avoué.
Isaure regarda son mari un moment en silence , puis elle lui dit :
— Vous êtes en bonnes mains, monsieur; on n'a pas été long à tuer en vous tout sentiment loyal et honnête.
— Que signilieut encore ces paroles?
— Rien, monsieur, rien que vous puissiez désormais comprendre.
74 XAIKil KniTK.
— Jecoiii|)rc'ii(lsi);ii'fai(('nieiit, madame, i\ut \o\vc fuiriir jalouse jette le mépris sur une Icmme (|ue vous accusez , o( contre la(]ucllc vous ne pouvez arriver qu'à clos injures.
— En tout cas, monsieur, je ne suis (|u'un eclio, car je vous afiirme (|ue ce n'est pas moi (pii ai inventé riiisloire des amours de M. Milon et de madame de Morency, de M. Albens et de madame de Morency, de M. Frccourl et de madame de Morency, de M...
Madame , s'écria Chainbel en interrompant une nomenclature qui menaçait de devenir longue, vous savez l)ien que vous meniez.
— Je vous ai dit (pie je n'étais qu'un écho.
— Vous mentez encore. Qui donc, s'il vous plaît, vous a si bien instruite? Est-ce M. Milon?
— Oh ! M. Milon ne se vante pas de si peu de chose.
— Vraiment! Est-ce M. Frécourt?... M....
— Je n'ai pas l'honneur de les connaître.
— Eh bien ! moi je voudrais connaître celui qui vous a dit tout cela... Serait-ce par hasard M. Jules? dit Chambeî qui voulait prendre à son tour l'olTcnsive.
— Oui , monsieur , c'est lui , repartit madame Chambel, quoique ce ne fût pas la vérité.
MAKGIERIÏE. 75
— Lui ! s'rci'ia Chambel avec un acconl de reproche terrible... Lui!... répéta-t-iL
— Oui , reprit Isaure, qui était charmée de l'effet qu'avait produit sa réponse; j'ai voulu essayer comment on menait à sa guise les pauvres jeunes gens qui se prennent d'amour pour des femmes expertes ; les lauriers de madame de Morency m'ont fait envie en ce genre, et en copiant un peu ses façons de faire, j'ai assez bien réussi pour faire causer M. Jules sur des choses qu'il peut savoir.
— Et savez-vous ce que vous avez fait? s'écria Chambel avec un accent tragique ; malheureuse et méchante femme, vous avez poussé un fils à calomnier sa mère !
Ce rapprochement de mots a toujours quelque chose de si solennel qu'Isaure en fut d'abord terrifiée, et qu'elle s'écria avec un véritable effroi :
— Que dites-vous?
— La vérité ; et voilà où vous a poussée votre aveugle violence.
A ce moment la figure d'Isaurc changea tout à coup d'expression ; un léger sourire se montra sur ses lèvres, puis elle parut contenir un rir(! étouffé (jui (init par éclater, et au milieu duquel elle se mit à dire :
76 MAïua hiini:.
— C.omnienl! c'osl c.liannanl ce (|iic vous m'apprenez là; la verlueusc inadaiiK^ do Morencv a un fils qu'elle a|)pelle son n(;vcu ? ( Elle se mil à rire. ) Mais d'où lui vient-il, ce neveu, ou plulôt ce fils (pii est un neveu ? Mais c'est délicieux, c'est nouveau, le moyen est adroit. C.omnienl donc , c'est de la veilu à sa suprême puissance ! Je conçois qu'une pauvre femme, (pii a le malheur d'èlre mère |)ar une faute, soit perdue, si elle a la sol lise d'appeler son fils <i mon fils 11 ; mais du moment (|u'elle l'appelle son neveu... c'est bien différent... tout est changé. En effet... on eût été une mère coupable, on est une tanle vertueuse... C'est fort amusant !...
Et elle continua à rire.
— Isaure! s'écria Chambel avec colère.
— Ah ! monsieur , laissez -moi rire , je vous en prie, c'est à en mourir.
— Isaure! répéta Chambel plus furieux, taisez-vous...
— Ah non ! voilà une heure que nous faisons de la tragédie à propos de cette respectable personne ; ah ! que nous sommes niais , mon cher ami... M. .Iules le neveu... le fils... le... ah ! ah ! c'est adorable !
El elle se jota sur un siège en rianl avec un
IJARGIERITE. 77
éclal, une violence qui moltaient Chauibel hors (le lui. «Isaure ! » s'éeriait-il à chaque instant ; Isaure, taisez-vous : mais il semblait que chaque menace fût un coup d'éperon à la gaieté cruelle d'Isaure qui faisait semblant de rire à se tordre, et qui balbutiait comme quelqu'un qui n'a plus le pouvoir de parler.
— Ah! je raconterai cela... j'en veux faire un roman... ça aura du succès, j'en suis sûre.
Chambel, éperdu, furieux surtout de sa sottise qui venait de donner à Isaure une arme si puissante contre lui et contre madame de Morcncy, Chambel, dis-je, prit les deux mains de sa femme dans les siennes, et, la forçant de le regarder en face, il lui dit probablement avec lin accent de délire ([ui alla juscprà la vérité :
Mais vous ne savez donc pas que je suis capable de vous tuer ?
Isaure retomba sur son siège d'où elle s'était levée, et, pressant sa tête dans ses mains, elle répondit d'une voix étouffée :
— Pour elle !
— Oui, pour elle, s'écria Chambel qui, ayant enfin franchi la barrière, ne ménagea plusrien; pour cette femme que vous insultez et que j'aime ; qui coupable ou non, perdue ou non, me plaît ainsi...
iS M \ii(;i F.iuTi-:.
— Miiis fniscz-voiis à votre (oiir, s'c(;na l^anro; vous vous (Irslionorez on parinni ainsi...
— Oh! (il riiainl)el,assnz, assez, inadamo. de ces sonlinicnls cxtravap[anls(loiil il vous plaîldc faire des vertus. Leuiondcestfailconiiue ildoil être : il csl indulgent pour ceux qui, du moins dans leurs fautes, ne bravent pas insoleninienl toutes les lois de la convenance et de l'honneur.
— Pierre , s'écria Isaure avec désespoir . taisez-vous, je vous en prie, taisez-vous.
— Vraiment! fît Chanibel ; allons donc, madame, vous qui dites si durement leurs vérités aux autres, il faut que vous appreniez à entendre les vôtres.
— Ah! fît Isaure en éclatant en larmes, il me l'avait bien dit... PauNre Victor !
Ce souvenir, qui eût dû arrêter Chambel s'il avait eu quelque souci d'un autre que de luimême, ne fil que rirritor et lui parut une injure au bonheur qu'il donnait à sa femme.
— Lui avez-vous fait souvent de semblables scènes ?
— Ah! Pierre! Pierre! lui cria sa femme avec des sanglots déchirants, il ne m'a pas insultée, lui, et pourtant il en avait le droit.
— Eh bien ! madame, si vous ne voulez plus l'être, n'insultez plus les autres.
MARGIEKITE. 79
— Vous avez raison. Je me tairai.
— N'excitez pas des représailles qui , vous le voyez, peuvent être terribles.
— Assez, monsieur, assez, s'écria Isaure en se relevant terrible. Mais vous êtes donc descendu au dernier degré de la lâcheté? Vous, c'est vous qui me reprochez ma faute, vous qui m'avez perdue, vous qui êtes venu, pauvre et tremblant, à mes côtés, vous plaignant d'une existence abandonnée, d'une puissance méconnue, d'un talent étouffé, vous que j'ai pris en amour, parce que je vous ai pris en pitié.
— Isaure, prenez garde!...
— Oui, en pitié ! Méconnu dans une étroite ville de province, moqué, raillé, renié par votre famille (pii ne voyait en vous qu'un honuue qui ne voulait pas suivre une carrière honorable , je vous ai pris criblé de dettes , misérable , inconnu , désespéré. Je vous ai sauvé de la misère où vous alliez vous perdre, je vous ai soutenu de ma foi en vous et de ma fortune aussi, monsieur, et le jour où vous êtes arrivé à être quelque chose, plus que vous ne valez, je vous retrouve vis-à-vis de moi, superbe, insolent, impitoyable. Oh! non, monsieur , non ! ce ne sera pas. Perdue [)ar vous, je ne veux pas être humiliée par vous! Vous
SO M\Ki;rEmïE.
^iii\i<'z à volie aisi; la carrière (j ni vous rend si lier -, je vous laisserai, paiivi'c niais (|ui sert (riiislruiiienl à un anihilieux, je vous laisserai au\ mains de cet honinu; sans eceur el de l'intriganle (jui vous liennent, Ué[)ècliez-vons de [trofiler de votre position, je vous le conseille ; carie jour où l'un vous aura pris tout ce (|ue vous avez dans l'esprit, ce qui n'est pas u;rand' chose, et l'autre tout ce que vous avez dans le cœur, ce qui n'est rien, ils vous jetteront à la porte et vous diront : « Monsieur, le monde est comme il doit être, el un honnne scandaleusement séparé de sa fennne souillerait la pureté de nos mœurs. »
— Comme il vous j)laira, dit Chambel, je préfère la misère el l'obscurité , madame , l'ingratitude même, à de pareilles scènes el à la vie que vous me faites.
— Je la laisserai libre d'être ceciue vous voudrez.
— Je n'attendais pas moins de vous , dit Chambel, arrivé à un résultat qu'il eût [)rovoqué peut-être, mais qui l'épouvantait à mesure (ju'il le voyait de plus près.
— Je pense, lui dit Isaure, qu'en cela je satisfais au moins l'un de vos plus chers désirs. Dans tous les cas, monsieur, j'obéis aux miens.
M.VKGIERITE. 81
— Je no m'en étonne pas, dit Chambel, le jiassé devait m'avertir de l'avenir.
— C'est ainsi en toutes choses, ce qu'on m'a prédit m'est arrivé ; et ce que vous auriez dû prévoir arrivera.
— C'est un parti pris, madame?
— Irrévocable, monsieur, et en cela encore le passé peut vous répondre de l'avenir.
— Soit, dit Chambel.
II sortit et alla s'enfermer chez lui; quant à Isaure, elle se livra aux soins de sa maison avec une apparence de tranquillité qui prouvait jus- ([u'à quel point dans ce cœur si violent et si incertain il y avait de force lorsqu'une décision y était arrêtée.
Plus de deux heures s'étaient écoulées lorsqu'on annonça à madame Chambel la visite de l'abbé Fortin.
Isaure donna siir-le-champ l'ordre d'introduire l'abbé Fortin. L'épreuve qu'elle avait faite près de M. Norton n'était pas de nature à lui faire considérer cette visite sous un aspect favorable. Isaure partageait ce préjugé assez commun qui attribue à tous les prêtres un même esprit et une sorte de solidarité d'opinions qui les pousse à juger tout du même point de vue. Si madame Chambel avait eu affaire à un de ces abbés mondains dont les salons causent comme d'un roman nouveau ou d'une actrice célèbre, elle eût pu croire qu'elle rencontrerait
84 lIAlK.ltmTK.
.luli'c clidsc (|tic ce <|u'ellc avilit Iroiivé. Mais la rrpiilalioii iIc l'ai)!)»' Noiion ôlail inéproclial)l(', car 1(> inonde a souvenl le lorl d'accoi-der son adiniralioii à rabsencHî des vices plulôl (ju'à la pialiiiue des vcilus, et pour les prêtres la continence est aux yeux du vulgaire un litre <]ui en remplace beaucoup d'autres. Parce que M. Norton n'avait januds été soupçonné d'une faiblesse, parce (|u'il observait dans toute sa rigueur la sobriété des jeûnes, on voyait en lui le prêtre chrétien dans toute son austérité. Ces sacrilices corporels snflisaient à couvrir d'un bouclier respecté l'inlrigue cauteleuse, l'ambition ardente, la haine persévérante de son âme et la i)erversilé de ses opinions.
Connue lui l'abbé l'ortin avait aussi une réputation irréprochable , et il est assez facile de (Comprendre qu'lsaure se laissât aller à l'idée que sous le même habit et la même renorinnée elle trouverait la même âme et la même inflexibilité. Si donc elle le reçut, ce ne futavee aucune espérance d'en recevoir des consolations, mais seulement pour ne |)as avoir l'air de reculer devant (jiii que ce fût dans la lutte qu'elle venait d'engager , et peut-être aussi pour dire à l'abbé Forlin tout ce qu'elle n'avait pu dire à l'abbé Norton.
MARGIERHE. 8S
Ce fut donc avec une sorte de roideur qu'elle échangea avec lui les premières salulalions , et (ju'elle se mit en devoir de l'écouter.
— Madame, lui dit l'abbé Fortin, je suis venu vous voir au sujet de la lettre de mademoiselle Marguerite, que vous m'avez remise ce matin.
Madame Chambel ne répondit que par une légère inclination , et l'abbé Fortin continua :
— Sans doute, vous en avez pris connaissance ?
— Oui , monsieur , dit sèchement madame Chambel; c'est une faute , je le sais , une faute grave, et je ne cherche point à l'excuser,
— Oui, madame , c'est une faute grave ; car elle a déjà fait du mal à une jeune fille innocente , vous le savez , madame , puisque vous avez lu cette lettre , à une jeune fdle indignement sacriliée au secret d'une intrigue couj)able.
Madame Chambel regarda l'abbé Forfin d'un air étonné , comme s'il eût été extraordinaire ([u'il crût à la liaison de madame de Morency, et (ju'il osât la qualifier de coupable. Mais la défiance d'Isaure ne se laissa pas désarmer I)ar cette première parole, et elle répondit avec moins de sécheresse , mais avec une égale reicnue :
86 n\ui;iEHHK.
— Croyez, inoiisiour , au chagrin f|uc j'o- [H'oiive d'avoir élt! une cause de malheur, si léger qu'il [)uisse être, surloul envers une personne (|ui a été , comme vous le dites , si légé remcnl sacrifiée.
— Eh bien ! madame , je viens vous demander, s'il en est temps encore, de ne pas rendre ce malheur plus grand.
— J'en éj)rouverais beaucouj) de regrets, monsieur, et je ne ferai rien pour cela. Mais je ne comprends pas comment je pourrais avoir une action quelconque sur la destinée de mademoiselle Marguerite.
— Puisque vous avez lu sa lettre, madame, vous avez dû y voir qu'il lui était défendu de m'écrire. Dans l'ignorance où j'étais de cette défense, j'ai moi-même appris à M. Norton que cette lettre était de Marguerite. M. Norton , madame, est le bienfaiteur et le protecteur de cette jeune fille , et il a le droit d'être blessé de sa désobéissance. Moi-même j'ai peut-être trop écouté le sentiment d'affection que j'ai pour celte jeune fille, en disant à M. Norton que je me placerais entre elle et lui. Mais je crois à M. Norton des sentiments trop élevés pour faire supporter à une pauvre abandonnée un dissentiment d'opinions où elle s'est trouvée
nARGl'ERITE. 87
mêlée à notre insu, sans doute. Mais, madame, l'indulgence qu'en ma qualité de prêtre j'ai le droit d'attendre et de demander à M. Norton, je ne la trouverais peut-être pas chez les personnes qui sont nommées dans cette lettre. Marguerite est destinée à vivre d'une manière subalterne, il est vrai, dans un monde où l'une de ces personnes peut avoir quelque accès. Un mot malveillant peut suffire à perdre une existence si précaire, et peut-être que si l'on savait...
~ Je vous comprends, monsieur, et jamais, je vous le jure , madame de Morency ne saura par moi l'existence de la lettre de mademoiselle Marguerite; ou, si elle le sait, elle en ignorera toujours le contenu.
— Pardon, madame, dit M. Fortin, si je demande davantage. J'aborde un sujet dont il doit vous être cruel d'entendre pailer par un étranger ; mais vous me pardonnerez, madame, de le faire dans l'intérêt d'une pauvre enfant (pii n'a personne au monde pour la défendre.
— Dites, monsieur, répondit madame Chambel avec un commencement de déférence pour l'abbé Fortin.
— Ce ne serait pas assez, madame, de garder le secret vis-à-vis de madame de Morency ; il
H8 >1 VIK.I KHITK.
\ a (ni('li|n'iiii vis-à-vis de (jiii nous voiidrit'/. peiil-rirc vous armer du léiuoignajTC! de Mar guérite el lui dire ce que vous avez lu... et...
— Ce sérail le dire à madame de Morency, dit Isaure avec amertume.
— Je le crains.
— Vous en êtes sûr, monsieur; vous ave/ mesuré l'empire inouï que celle femme exerce sur l'esprit de M. Cliandjel. Mais qu(;l charme a-t-elle donc pour le dominer ainsi?
— Elle est calme, madame , répondit doucement l'abbé Fortin.
— Elle est calme cl je ne le suis pas, voulezvous dire?
— Je le crois, dit l'abbé Fortin.
— Et vous avez raison, monsieur; non , je ne suis pas calme , et je méprise ce nu'sérahl.' sang-froid qui calcule cruellement une mauvaise action et pèse chaque parole pour la faire servir à d'indignes desseins.
— Vous vous trompez, madame, lui dit l'abbé Fortin gravement.
— Je me trompe, monsieur! lui dit Isaure avec un vif mouvement d'indignation.
— Vous vous (rompez sur le jugement qu(î vous portez, comme sur le sens que vous supposez à mes paroles. Mais je n'ai aucun droit :i
MAKGIEKITE. «I
\ous donner des conseils; seulement je dois vous dire que vous m'avez mal compris si vous m'avez supposé l'inlenlion de vous condamner dans votre cause.
— Cependant, monsieur, vous m'avez dit, vous venez de me répéter que je me trompais dans les jugements que je portais, et voudriezvous aussi me persuader que j'accuse faussement?
— Pardon, madame, mais ce peu de paroles que nous venons d'échanger vous montreront combien j'ai raison , si vous me permettez de vous les rappeler,
— Parlez, monsieur, parlez ; je ne demande pas mieux que d'être éclairée.
— Eh bien! madame, vous m'avez dit que vous méprisiez ce misérable sang-froid qui calcule de basses actions : je vous ai répondu que vous vous trompiez , et votre premier mouvement a été de me croire du parti de vos ennemis. Voilà, madame, ce que c'est que de ne pas être calme.
— J'ai eu tort sans doute , monsieur, s'il est vrai que je n'aie pas compris le sens de votre désapprobation.
- Non, madame, vous ne l'avez pas compris. Vous méprisez le misérable sang-froid qui cal-
ÎK> MAIK.IKKITK.
Cille de mauvaises actions, el en verlii «le ce mépris, vous êtes peul-éire fière de ne pas posséder ce sang-froid coupable.
— Oui, monsieur, j'en suis (ière.
— C'est que vous ne considérez cette vertu, car c'en est une, (lu'applitjuée à de mauvaises actions. Le courage est une des plus nobles (jualités de l'bomme, et cependant il arme souvent le bras d'un meurtrier. La patience est la meilleure force de l'honjUK; , et pourtant il l'applique quelquefois à préparer une ruine. Le calme est sa première défense , et ce n'est pas parce que d'autres s'en servent pour mal faire , qu'il faut le mépriser et le dédaigner pour soi.
— Je vous comprends , monsieur ; mais en quoi le calme me sauverait-il du malheur que je ressens?
— Peut-être en diminuerait-il l'intensité et le danger.
— Je fais tous mes efforts pour vous croire, monsieur, mais souffrirai-je moins i)arce que je serai plus calme ''
— Oui, madame, parce que vous jugerez mieux votre position.
— Mais elle est intoléral)le !
— Il y a cependant beaucoup de femmes qui
en acceptent de plus cruelles avec résignation.
— C'est qu'elles ont plus de vertu que moi.
— Elles ont celle-là du moins , madame, dit l'abbé doucement.
— Monsieur, je ne l'ai pas et je n'ai pas non plus celle d'écouter patiemment des leçons que je n'ai pas demandées.
— ÎNe venez-vous pas de me dire que vous ne demandiez pas mieux que d'être éclairée?
— C'est vrai, monsieur; mais quand je vous ai dit cela , je m'attendais à recevoir de vous des conseils salutaires.
— Et vous ne trouvez pas que ceux que je vous donne soient salutaires ?
Madame Cliambel se mordit les lèvres de dépit et s'agita sur sa chaise ; mais le calme inaltérable de l'abbé Fortin, la persistante douceur de son langage, étaient un frein que madame Cliambel n'osait briser ouvertement , et elle répondit en se contenant avec peine :
— Mais, monsieur, quels sont donc les conseils que vous m'avez donnés? Je n'ai encore entendu que des accusations contre moi.
— Vous vous tronq)ez encore, madame.
Isaure regarda M. Fortin d'un air fort étonné,
cl reprit amèrement :
— Pardonnez-moi, monsieur, mais je ne me
(lois pas encore tout it fail dénuée de raison ; i! me semble (|iie aoiis nj'avez ilil (pie je nian- (|iiaisde ealiue?
— Prenez-vous pour une accusation une chose dont vous avez dit être iière?
— Ne suis-je pas, selon vous, privée de cette grande vei-tu des autres femmes qu'on appelle la résignation "^
— Je crois que vous vous en êtes vantée vous-même.
— Oh ! monsieur, s'il en est ainsi, si chacune de mes paroles devient une arme contre moi, j'avoue que je ne suis pas assez habile pour résister à cette façon jésuitique d'argumenter.
L'abbé Fortin se leva , et salua madame (Ihambel en silence. 11 alla vers la porte ; mais à l'instant même Isaure s'avança vivement à sa rencontre, et lui dit :
— Pardon , monsieur , pardon d'une parole échappée à ma vivacité, mais que je désavoue lormellement.
L'abbé Fortin s'arrêta , et , regardant longtemps madame Chambel, il lui dit :
— Eh bien ! madame?
— Eh bien! monsieur? dit Isaure en baissant les yeux.
— Je vais vous parler sévèrement , et vous
m'écoulerez sans m'interrompre. Vous êtes malheureuse, madame, et vous avez le droit de vous plaindre; mais, je vous le dis encore, vous aggravez vous-même votre malheur. Écoutezmoi : quelques miuutes de patience ne sont pas un effort que vous ne puissiez faire lorsqu'il s'agit de votre avenir et de celui de votre mari.
— Cet avenir , monsieur , est irrévocablement fixé.
— Depuis longtemps ?
— Depuis une heure.
— Après de longues et mûres réflexions ?
— Monsieur ! fit Isaure avec un retour d'iml)alience.
— Ainsi , madame , en une heure , en (pielques minutes peut-être, vous avez décidé de la destinée de deux longues existences, vous avez condaumé la vôtre à l'isolement et celle de voire mari à l'abandon ; car , vous le savez aussi bien que moi, ce n'est pas un homme capable de donner à sa vie la direction ((ui lui convient : c'est un caractère violent avec un vice déplus <|ue le vôtre, la faiblesse. Ses sentiments sont, comme ses écrits , des reflets exaltés de la pensée des autres. Et vous , madame , vous qui , à défaut d'amour, devriez trouver dans vos de-
!)1 MMUiLinirt.
\(»irs la force de le tlélendre conlre tous el coiili-e liii-inèine , vous rahandonnez! Kt celle irsolution, il vous a sufli d'une niiuiile pour la prendre! et, depuis (ju'ellc est prise, vous M(; vous èlcs pas demandé si , troj) irrilée de loris réels, mais pardonna!)Ies, car il n'y a pas de torls qui ne le soient, vous n'aviez pas écouté seulement votre colère ! Vous vous êtes fait l'arbitre souverain de votre cause, sans en appeler à un conseil plus calme, à un ami.
— Mais je n'en ai pas , monsieur , d'ami ; je suis allée ce matin chez M. Norton , et il m'a repoussée avec une dureté inflexible.
— Il a sans doute eu tort ; mais s'il vous avait dit comme moi , et plus sévèrement que moi , que vous manquiez de calme et de patience , que , fière d'une franchise de bons ou de mauvais sentiments que vous croyez la suprême vertu , vous vous égariez dans vos soudaines résolutions , s'il vous avait enfermée dans vos paroles du moment, pour vous prouver combien il avait raison, vous lui auriez répondu comme à moi que vous n'entendiez rien à des argumenlalions jésuitiques ; et , si irrité de cette injure, et c'en eût été une cruelle pour lui , il se fùl fait votre ennemi , à qui en eût fié la faute? A vous, madame. Aussi M. Norton
MAKGiERiTË. ya
a-l-il été plus prudent que je ne le suis , en refusant d'intervenir dans une affaire où les meilleures intentions peuvent être ainsi jugées.
— A votre tour, monsieur, pensez-vous que les intentions de M. Norton me fussent bien favorables ?
— C'est parce qu'on voit sans cesse les autres et jamais soi-même , qu'on se trompe si souvent sur ce qu'on doit faire. Vous avez mille fois raison de condamner la conduite de votre mari ; mais avez-vous été aussi sévère envers vous qu'envers lui? 11 a obéi en aveugle à une passion mauvaise, et vous en faites autant. Il vous fait mal , et votre seule pensée est moins de vous arracher à ce mal que de le lui rendre.
— Je me défends, nionsieur.
— En frappant plus fort que lui; c'est un combat où vous pensez moins à parer les coups qu'à les rendre, au risque de périr.
— Mais, monsieur, à votre compte , je dois donc tout subir sans murmure?
— La vertu chrétienne le voudrait ainsi, madame ; mais ce n'est pas à une fausse abnégation que je veux vous amener , ce qui serait peut-être moins diflicile que vous ne croyez.
Isaure prit un air fâché.
— Pardon, madame, mais un liomuio <iui
JM> M.VIIGl KHITE.
(Mil voulu lliiKcr voire orgueil , vous dirr (|H(voiis aviez la toute -puissance d'aecoiiiplir . sans faihiirun nionienl, la résolution (|ue vous avez une fois prise, un lionune (pii vous eût fait ensuite un tableau spicndide de celle résignation nuielle dont le silence glacé est une accusation <pii parle plus haut (pie toutes les récriminations , cet homme eût pu vous amener à jouer un rôle au fond duquel il y eut toujours un sentiment de vengeance.
— C'est peul-êlre vrai, ce que vous diles là, monsieur.
— Un autre, madame , eût jiu, prolitant des vivacités de votre cœur, faire un appel à ce cœur qui est généreux et prouipt , vous arracher la promesse d'un pardon qui eût été sincère un moment, mais cjue vous auriez bientôt considéré corante une indigne surprise à voire bonne foi.
— Ceci est encore vrai, monsieur, dillsaure ; mais alors je ne vois pas comment je puis être amenée à une bonne résolution.
— En vous armant contre la violence et l'exagération de vos jugements et de vos résolutions, en vous montrant que ce calme que vous méprisez tant est la première force, contre les autres et contre vous-même.
— Prouvez-le-moi, nionsieui-.
— Eh bien! madame, il est certain qu'il sciait facile de trouver des termes magnifiques contre la perfidie, la lâcheté de la trahison de votre époux, et vous applaudiriez de tout cœur à ce que je vous dirais, et vous vous estimeriez l.ï plus malheureuse des femmes , car le malheur sourit quelquefois à l'orgueil ; mais si j'osais vous remontrer que ce malheur, si grand qu'il soit, est un malheur assez vulgaire, ne diriez-vous pas que je prends le parti du vice ?
— Je vous en crois incapable.
— Si je vous disais que frapper incessamment et sans ménagement un homme de sa faute, c'est le pousser à y persévérer, ne diriezvous pas que puisqu'il est coupable , c'est à lui de s'humilier?
— Peut-être, monsieur.
— Eh bien ! madame, si cet homme, si votre mari , se faisant une vertu de la franchise de ses sentiments , vous disait alors : Oui , je fais mal, je le sais, mais je m'en vante, je l'avoue, ne l'auricz-vous pas poussé à faire encore plus mal qu'il n'a fait par l'obsession de vos accusations, et surtout par ce sentiment d'orgueil tout prêt à pardonner, j'en suis sûr, mais
08 >i\iu.i KiiiTi;.
à l;i «.(iiKlilion ([u'oti vous (IciiiiiiKlei'a grùce? ls;Mir('i'c''n(''cIiil cl clevinl Irislc, puis <;lIo rcpril (loucoineni :
— Conlinuez, nioiisicui", conlinuoz.
— Vous pouvez m'euleudrc nuiiulcuanl, lui (lit vivciucnl l'abbé Forlin, vous avez compris enfin que c'était votre fierté plus (juc votre amour qui vous avait fait agir jusqu'à présent, et vous êtes sauvée.
Isaure le regarda d'un air stupéfait.
— Oui, madame, la conduite de votre mari est indigne et celle de madame de Morency est in(}ualifiable ; oui , je suis prêt maintenant à condamner avec vous , parce que je vous sais prêle à raisonner avec moi ; car c'est à votre raison que je m'adresse , madame , et non pas à votre cœur. Eh bien ! madame , supposez un moment que vous soyez la coupable et votre mari l'accusateur, supposez que vous avez un sincère repentir de votre faute , et entendez mettre pour condition à votre pardon , de l'implorer en vous humiliant, vous ne l'accepteriez pas à ce prix, vous préféreriez une séparation, vous préféreriez l'isolement, la mort peut-être.
Isaure baissa la tète.
— Eh bien ! pourquoi demandez-vous à un homme , et pour une faute que les mœurs du
MARGIERITE. 99
monde peuvent lui faire considérer comme légère , ce que vous vous sentez incapable de faire? Mais supposez au contraire qu'au lieu do vous accuser de vos torts, qu'au lieu d'en chercher la preuve à tout prix pour pouvoir mieux vous les reprocher el les venger , on vous dise : <. Ce tort que vous niez, je ne veux pas y croire, ou plutôt je n'en veux rien savoir. Je vous ai conlié mon honneur et ma vie, je vous en laisse le gardien et je vous laisse le soin de les défendre. » Que répondriez-vous à cet appel?
— Ah! monsieur, qui vous a donc appris mon cœur? Oui , vous avez raison , au prix de ma vie je voudrais redevenir digne de la confiance qui me ferait un pareil appel et qui m'eût épargné de rougir ; mais il est trop tard !
— 11 n'est jamais trop tard pour agir avec prudence et dignité. Que gagneriez-vous encore à de nouvelles discussions? des paroles J)lessantes et des bravades plus blessantes encore, en vertu desquelles on prendrait des résolutions fatales.
— Elles sont prises, monsieur, et déjà le mot de séparation a été prononcé entre nous !
— Eh bien , madame , avez-vous la force de le rétracter?
Isaure se tut.
1(10 MAlU.l EKlTi;.
— P()mrc/-v(»iis liiiiiiilier ;i vv poiiil \<»(i'<'
Isaïuc! rôflécliil. longtemps ol i'<''j)()ii(lil cnliii :
— Non, monsieur; non, voyez-vous, c'esl ;iu-des8us de mes forces, au-dessus de mon courage; je puis mourir, mais je ne ferai pas cette làciielé. J'ai dil à M. Cliand)cl que tout était fini entre nous ; j'ai peut-être eu tort, mais je l'ai dit et je me tiendrai parole.
— Madame, si vous lui aviez dit que vous l'empoisonneriez, licndriez-vous votre parole?
— Ah ! monsieur ! fit Isaure avec dégoût.
— Alors , madame , ce n'est donc que l'énormité du crime qui vous arrêterait?
— Cela ne se ressendile en rien, monsieur.
— Pardon, madame; si une parole prononcée dans la colère est un engagement sacré, vous croyez-vous bien sûre que votre colère n'ira pas un jour jusqu'à des menaces plus terribles? Pour cela , madame , il y a du pardon ; mais celle qui, froidement, s'assure dans une mauvaise délcrniinalion, vous savez, madame, ce que vous en pensez.
Isaure se tut encore et s'agita un moiiienl, puis elle reprit en se parlant à elle-même :
— M'humilier à ce point,... moi !... Eh bien, monsieur, reprit-elle après une pause, je vouo
MARGIERITE. 101
promets de ne pas en parler , d'oublier ce que j'ai dit ; mais qu'on ne m'en fasse pas souvenir !...
— Point de demi-résolution, madame , point de transaction trompeuse avec vous-même.
— Mais que voulez-vous que je fasse alors, monsieur?
—Attendre !
— Eh bien, soit ! monsieur, j'attendrai ; j'attendrai patiemment , sans cris , sans accusations, sans colère;... est-ce assez?
— Ce ne serait pas assez pour une autre, c'est beaucoup pour vous ; seulement , défiezvous du premier moment, car il est possible que l'on considère votre détermination comme une défaite, qu'on vous le montre et que vous ne vouliez pas le supporter.
— Je le supporterai, monsieur... Et combien de temps doit durer cette épreuve?
— Huit jours, je reviendrai vous voir dans huit jours.
— Je vous attendrai.
Isaure resta seule, et, le parti une fois pris, elle s'y affermit, non comme l'eût voulu l'abbé Forlin, mais à sa manière et selon son caractère. « Eh bien , soit ! se dit-elle ; on me jette de louscôlés le reproclic de mon caractère vio-
102 MMl(;i KUITI..
Icul . cil Ilicn . je me <oiili(Mi(li;ii en fiicc de loiil. ("Il Hicc dos injures les plus o(li(Misos, s'il le f;uil. .le leur jn'ouvcrai (jiio les (orls no sont pas de mon côlô ; ci lorsipron auia bion vu <|ue ce n'csl pas moi qui persôvôro dans le mal, alors j'aurai le droit d'éclaler et do dire à (oui
10 monde la vôrilô cl ce (pio j'ai fait pour |)rô- \cnir un scandale. Alors ni mari, ni prôlrc, 110 pourront me dire que c'est moi <iui aggiavo l(^ mal par mes violences ; alors j'aurai raison, »
On doit penser que de son côté Chambcl avait dû faire d'assez graves réflexions, et qu'il n'ôlait pas Irès-rassuré sur les suites de la séparation qu'il avait acceptée. Dans un moment (le colère, il avait avoué la vérité à sa femme; il avait fait bien pis, il lui avait livré le grand secret do la vie de madame do Monnicy. Quel usage terrible Isaurc ne jiourrait-cllo pas Caire de ces aveux ! C'était à considérer pour lui et pour madame de Moroncy. Quant à tromper Isaure, il n'y fallait plus penser. Quant à la faire plier, il en avait reconnu l'impossibilité.
11 n'y avait donc qu'un moyen , c'était de la flécbir. Mais comment s'y prendre, comment aborder, mémo pour lui demander pardon , ce caractère tout liérissé do sarcasmes ou de violences'^ Tout l'espril de riiambol ne lui mon-
MMUUEIUTE. 103
Irait pas un luoyeiurarriver, el il si; Irouvail le plus malheureux des hommes. Quant à sacrifier niailanie de Moreney, quant à donner le droit à madame Ausier de dire , avec sa voix de vil)cro : « M. Chambel a eu peur de sa femme, » il ne pouvait admettre un moment cette pensée. Ces incertitudes diu'crent deux heures ; elles eussent duré jusqu'au lendemain, elles eussent iluré huit jours , car Chambel était de ces hoinnies qui ne savent rien vouloir, ni le bien ni le mal. La conclusion qu'il lira de tous ses raisonnements et de toutes ses réflexions fut de se laisser aller au flot des circonstances, et de se régler sur ce (lu'elles lui présenteraient de déterminant. Si c'était une séparation, tant pis; il n'y voyait pas plus loin. Ce fut donc avec cette incertitude d'un côté, el cette résolution de l'autre, (pie Chambel et sa femme se retrouvèrent en présence.
Isaureet son mari avaient égaloiuenl redoulé cette rencontre, car malgré sa ferme résolution, madame Cluunljel n'était pas bien sûre de ne pas laisser échapper quelques mots piquants si Pierre prenait vis-à-vis d'elle des airs de matamore , tandis que Chambel craignait que de nouNcaux reproches de sa f(>mme ne vinssent l'obliger à latificr d'une façon formelle la séparation annoncée. Ce fut par conséquent un terrain neutre; (|u'ils choisirent pour se revoir, et ils s'arrangèrent de manière à ne se revoir (lu'à l'heure du dîner.
Pour d'autres que pour eux-mêmes ce ([ui
100 AiMuaiMiiTi;.
se {inssa rùl clé une assez aimisanic Cdmédic:. En olTel , il faliail bien se parler, oii montrer leur (lissenlimenl à des regards curieux (jui exj)li(iuenl aussi bien le silence (jue les discours. Sans iloule il lallail parler, cl sur des sujets Irès-indifféienls , et il ne ponvail y en avoir de plus indifféreuls (jue le diner luimême. Isaure ne s'élail mise à (al)le (pu) pour faire aele de présence , et elle venait do servir son mari , sans se servir elle-même.
— Vous ne mangez [)as ? lui dit Chambel.
<' Bien ! pensa Isaure, si je ne mange pas , on dira que je fais des scê.ies nnieltes on ayant l'air d'avoir perdu l'apjjélit de désespoir. )>
— Pardon , dit-elle en se servant , je m'étais oubliée , je pensais à autre chose.
Chambel fut sur le point do lui demander à (juoi elle pensait; mais il eut peur de la réj)onse et ne dit rien , pendant «lu'Isaure faisait tous ses elïorts pour se donner l'air d'avoir de l'appétit. Un moment après , Chambel reprit :
— Qu'avons-nous à diner ?
— Dos éperlans au gratin, je crois, dit Isaure ; vous les aimez , ce me semble ?
— Beaucoup, dit Chambel.
MAUiaKUlTK. 107
— Tant iiiioux, roparlil l.^aure.
Cliaiiibel regarda sa feiuuie pour savoir ce
(jiie sa physionomie pouvait ajouter à ee tant mieux si simple. Cette physionomie voulait dire seulement : « Je suis eliarmée que ce soit quelque chose qui vous plaise. » «' Oh ! oh ! se dit Chambel ; qu'est ceci? D'où vient tant de douceur? Il y a quelque sinistre projet làdessous; prenons garde. )> Et tout aussitôt il se sentit pris à la fois de peur et d'humeur. Celle nouvelle tactique ne s'était pas trouvée thnis ses prévisions. Cependant il n(! voulut pas aNoir l'air de faiblir, et reprit bientôt après , avec un courage héroïque :
— Je trouve (pie ces éperlans sont fades.
— C'est peut-être ma faute , dit simplement Isaiire; comme depuis (juehiucs jours je me sentais un i)eu mal à la goi'ge , j'ai recommandé de ne rien épicer.
u Toujours même douceur, se dit Cliambel ; pas h; moindre nuit à double enlenle , elle <[ui est si habile à les trouver à propos de tout; j)as le moimii'e sourire éijuivocpie et j)incé. Il y a ([uebiue chose, c'est certain , (pielipu; chose de grave. »
Le diner se passa ainsi le i)lus naturellement du monde en apparence , mais avec une
lus n.\m.i KKiTi;.
fxlrt'iiit; aiixicU; dijs deux j)ai'ls , siirloiil du côté de r.lKiinl)el. Puis viril le iuoiii<;nl où il fallut se lever de lahie , cl à ce iiioiuciil il y eul encore une grande apj)réliension de ce qui allail ari'iver. De la salle à manger on passail dans le salon , ouvrant à droite dans la chambre «risaure , à gauche , dans rai)i)arlemcnt de Chambel. « Si j'entre dans ma chand)rc , se dit Isaure , j'aurai l'air de voidoir m'enfermer chez moi et de bouder. » Elle resta dans le salon. « Je comprends , se dit Chambel ; on veut me laisser rentrer le premier chez moi pour pouvoir dire que je me tiens à l'écart; je n'en ferai rien. » Et il demeura dans le salon. Chambel avait f;)it les frais des premières paroles prononcées à diner, Isaure jugea qu'elle devait en faire autant à son tour :
— Que devient, dit-elle, la pièce dont nous avons été voir la première représentation il y a huit jours ?
— Elle ne fait rien.
— Cela m'étonne ; elle ne manque pas d'un certain intérêt.
— Sans doute, un intérêt de curiosité, comme celui (ju'on prend à deviner une énigme; mais une fois qu'on en sait le mot, on n'y revient plus. Tout cela n'a ni slyle, ni
MAKGlEKlTt. 109
vérité , ni connaissance réelle du cœur humain.
— Ah! fit Isaure, c'est que le cœur humain est un mystère difficile à connaître.
— Oh ! oui , dit Charabel avec un profond soupir et en levant les yeux au ciel.
Isaure avait un peu deviné , avant le dîner, les appréhensions de son mari ; mais ce Oh ! oui , avec le soupir et le regard dont il fut accompagné, les lui montra tout à fait, et malgré sa colère et son chagrin , il lui prit envie de rire de l'anxiété de Chambel ; mais elle résista et repartit :
— Oh ! oui , ce doit être une élude fort difficile.
Chambel ne fit qu'un mouvement de tète pour toute réponse , et Isaure reprit :
— Si on peut appeler cela une étude ; car enfin , quand on se met à étudier une science, un art, une langue , il y a une manière établie et connu(; de les apprendre ; mais comment étudie-l-on le cœur humain? Où est le commencement et la fin de cette étude? où est la certitude des résultats acquis et de la vérité de ces résultats?
La question ainsi posée eût été embarrassante pour un plus habile que Chambel ; mais
110 MMKil'ElWTi;.
il lu! peiisail pas le moins du iiioiidi' à y lopoiKJre . cl se disait seul cmcnl : <i Voici l'oratifo (|iii croit, on aboidc des géncialités l)anales poiii- en faire tout à l'heure des applications personnelles ; je ne serai pas assez sol pour donner dans le piéiJfe. » En conséipience , il répondit d'un ton professoral :
- Le cœur humain est un ahiine où l'on regardera élernellement sans jamais en voir le fond.
- En ce cas, dit Isaure en s'asseyant et en prenant une broderie, ce qui l'établissait dans le salon , d'après ce que vous disiez tout à l'heure, celte élude sera éternellement intéressante , puisqu'on n'en saura jamais le dernier mol.
Chambel ne s'occupa point de la réponse à faire ; mais il regarda sa femme s'asseoir et s'assit de son coté en verlu de la réflexion suivante : «11 paraît que c'est un parti pris d'avoir l'air aimable ; eii bien ! je serai charmant. )>
— Que faites-vous donc là? dit-il assez gracieusement à sa fenuue en regardant la brodeiie (ju'elle tenait.
Toute la résolution d'isaure faillit s'écrouler à celle question ; elle avait pris celte broderie
MAUGIEUITE. 111
sans y fnirc la nioimlre allenlion et seulement pour se donner une eonlcnance ; cl quand elle fui interrogée à ce sujet, il fallut bien se souvenir que c'était une paire de manchcUcs promises à madame de Morency. Il y eut un moment d'hésitation, et Isaure fut prête à metire la batiste en morceaux; mais elle avait promis d'être calme, elle voulut l'être, et ne se crut pas autorisée à échapper par lin mensonge à une circonstance pénible de Tépreuve qu'elle s'était imposée. Elle répondit donc de la voix la plus trancjuilh^ qu'elle put prendre :
— C'est quelque chose que j'ai promis à madame de Morency.
Si la question avait vivement ému madame Chandjcl , la réponse , el surtout le ton dont elle fut faite , stupéfia singulièrement son mari. Le nom de madame de Morency venait d'être prononcé entre elle et lui , et- il n'avait pas résonné comme une tocsin d'alarme el de révolution ! Par quel chemin couvert , par (piclle mine souterraine Isaure marchait-elle donc à ses projets , et quels étaient ces projets? Chambel demeura muet de surprise , el Isaure , qui comprit son épouvante , lui dit le plus gracieu-
M'UKMll (lu UKUldc •
112 MAROIERITE.
— Los lioiiv(v.-v()iis jolies?
(;ii;mil)('I j)ril son coiirngc à doux mains, ol, au ris(|iio cio (oui ce (pii pourrait lui en arriver, il répondit :
— Je les trouve cliarnianles.
Après cette réponse , il y eut un assez long silence, comme celui d'un équipaj^e qui se recueille un moment après avoir évité un écueil où il pouvait se briser. Isaure était contente d'elle , et Cliambel se perdit en réflexions profondes sur l'étrange changement de sa femme. Nous ne suivrons pas celte conversation durant plus d'une heure où elle erra ainsi de sujet en sujet , craignant à chaque instant de se heurter à un sentiment, à un souvenir, à un mot, qui pourrait faire éclater l'orage. Enfin le moment arriva où madame Chamhel et son mari avaient coutume de disposer de leur soirée , quand cela n'avait pas été convenu d'avance. De son côté Isaure ne voulut prendre aucune détermination à ce sujel. n .Je ne l'engagerai ni à sortir ni à rester, se dit-elle, et il fera tout ce qu'il voudra, i> Quant à Chambcl , ses appréhensions revinrent plus inquiètes que jamais.
«1 On attend ma sortie;, pensa-t-il , et toule celle comédie n'esl faite que pour endormir
MAUCUEUITE. 113
ma vigilance -, car, une fois qiio je serai hors (le la maison , je snis certain qu'Isaure accomplira ce qu'elle a résolu, n Mais qu'avait-ellc résolu? C'éfail là la grande question. Chamhel était moralement vis-à-vis de sa femme dans la position d'un homme qui s'imagine qu'un autre veut l'assassiner, sans pouvoir lui montrer cette crainte et sans savoir par quels moyens il y veut arriver. II ne le quitte pas des yeux , il épie chacun de ses gestes et chacun do ses mouvements , sans oser cependant s'éloigner, <le peur d'être frappé au moment où il se retournera. Celte anxiété arrive enfin au point où cet homme préférerait voir son ennemi tirer une paire de pistolets et l'en menacer, pour pouvoir lutter avec lui au risque de ce (jui pourrait lui en arriver. Chambel était si convaincu que ce calme apparent cachait quel(}ue sinistre dessein , qu'il prit une grande résolution , celle de ne pas quitter sa femme de vue. Il s'établit donc à côté d'elle, se fit apporter du papier, tout ce qu'il fallait pour travailler, et se mil à écrire pendant qu'elle brodait à la lueur de sa lampe. La nécessilé de j)enser à ce qu'il composait arracha bientôt Chambel à ses jiréoccupations personnelles; ijiais le travail manuel au(juel se livrait Isaure
114 M VU(.I KRITI'..
m* pouvail avoir sur clic la nicinc aclioii. l'en à peu SCS pensées la gagncrcnl ; elle oublia rocciipalion <prellc s'clait imposée, cl laissa tomber sa Iclc sur sa poilrinc; ses regards fixes devant elle regardaient sans doute dans un passé qu'elle estimait heureux ; car bientôt (pichpics larmes descendirent silencieusement sur son visage. A ce moment, et dans l'inlcrvallc d'une page à une autre, Chanibel leva les yeux , et vit sa femme ainsi perdue dans ses pensées; il vit la douleur empreinte sur son visage , il vil ses larmes , et , pour la première fois, il sentit qu'elle souffrait, cl il eut un mouvement de repentir. Mais tout à coup Isaure, honteuse de s'être laissé ainsi dominer par sa douleur, releva vivement la tête , et Chambel reprit son travail pendant qu'elle essuyait ses larmes et recouunençait sa broderie.
Un des grands privilèges de l'honnue <pii écrit, c'est d'avoir, à côté de sa vie réelle, une vie fantastique et imaginaire dans laquelle il a le pouvoir de se retirer et de se mettre à l'abri des chagrins de l'autre. Souvent mêincî il arrive que l'excitation d'un malheur prête aux choses inventées qu'il crée dans celle disposition un(; éiiioiion qui le domine conqilétement
MAUGlEKirt. lia
Chainbel écrivait vite , et , comme il arrive souvent ((uand la pensée se présente viven)cnt, il murmurait sourdement ses phrases à mesure qu'il les écrivait. Ce bruit monotone appela Tattention d'Isaure ; elle se mit à le considérer, le front penché sur la table, et inondé des rayons de la lumière (pii l'éclairait. Que de fois , lorsqu'il essayait ce talent qui n'avait pas encore pris rang dans le monde , que de fois ils avaient passé ainsi de longues soirées, tous deux près de la même table, k)us deux éclairés par la même lampe, lui écrivant, elle brodant, ainsi qu'ils faisaient en ce moment ; mais heureux alors , et croyant tous deux au bonheur de leur avenir! Isaure eût voulu que ce qu'elle voyait eût été un rêve, car elle en était à ce poiot de ne plus croire à une pensée heureuse que dans les illusions du sommeil , et il lui prit une de ces fantaisies du mour si inexplicables à qui ne les a pas senties. Elle se prit à se dire : « Oui , je dors , je rêve ; me voilà heureuse comme je l'étais autrefois. i> Elle effaçait ainsi de son esprit le présent et sa triste réalité , pour ne pas détruire cet harmonieux tableau, cet aspect si send)lable à son bonheui'd'aulrefois. A ce moment , et que le lecteur nous i)ardonne d'en-
IHi .>iAi(ui tiiriK.
lier (l;ms tics détails (jui seinblciil presque l)uérils ; à ce nionicnt , comme cela lui arrivait toujours lorsqu'il se laissait oniporlcr par l'ardeur du travail , (Juiinhel lit entendre une pelih; toux sèche et fatiguée (pii souvent avait alarmé Isaure. Quand cela lui arrivait autrefois , dans ces mêmes soirées si send)lal)les en apparence à celles-ci , Isaure se levait doucement pour ne pas le troubler, lui [)réparait silencieusement un peu d'eau sucrée qu'elle posait à côté de lui , et reprenait ensuite sa place , remerciée par un regard furtif que Chambel distrayait rapidement de son occupation. Sans le vouloir, sans le savoir peutêtre , mais sous l'influence du souvenir de ce qui avait été, elle se leva doucenicnt , prépara silencieusement le verre d'eau accoutumé , le posa doucement sur la table, et alla s'asseoir pour attendre le regard qui devait la remercier ; mais ce regard ne vint pas , et , pour la première fois peut-être, la douleur que ressentit Isaure fut une véritable douleur de l'àme , une de ces douleurs où il ne se mêle ni lutte, ni violence , ni accusation , une de ces douleurs où il n'y a que désespoir, et qu'elle eût exprimée par ces seuls mois , si clh; avait pu parler :
MARGLKKITE. H7
<i Oli! mon Dieu ! il ne m'aime plus ! i> Oui , ce fui à ce moment (jue le cœur d'isaure fui véiita])lenu'nl touché dans son amour : elle éprouva (|u'elle pouvait encore plus soulïiir que s'iriiler, en se sentant manquer de force pour contenir les larmes et les sanglots qui l'oppressaient. Elle se leva désespérée, et alla se réfugier dans sa chambre pour pleurer. A ce mouvement , Chambel releva la tête , et , avec cette barbarie de l'homme qui ment et qui ne croit à la vérité de rien parce qu'il ment, il se leva en se disant : «i Ah ! la comédie est linie ! La patience n'a pas pu aller plus loin , et on veut bien me rendre ma liberté. i> Chambel oubliait à ce moment ce qu'il avait craint des projets de sa femme ; il était trop fier du triomphe qu'il avait obtenu : en effet , il n'avait point (juillé la partie ; il était demeuré tant qu'on était demeuré ; il avait fort indilTéremment parlé des choses indifférentes sur lesquelles l'entretien avait eu lieu , et ce n'était pas lui qui s'était le premier retiré dans son cauq). Satisfait de sa belle conduite , Chambel (juilla sa maison , et, un moment après, il était chez madame de Morcnc) .
Mais, avant de raconter ce (jui se passa. il est bon de revenir sur quel(|ues circon-
118 MAiu;i i:uiTK.
slîiiicos (l(> fclli' jouinro, ciiToiislaiHX's (|iii s'élaicnl passées oiilre d'aiilrcs pcisomiatçcsilc colle histoire.
(loiniiio on tloil le pensci-, .Iules ([tii croyait n'avoir fait ([110 céclur à iiii caprice sans conséquence en leinellanl à Isaure la lellre de Marguerile, fut assez surpris de la ré|)onse évasivcî qui lui fui faile lorscpi'il envoya rcdemandei- celle lellre pour la reinellre à l'abbé Forlin. La disparilion d'isaure l'avail éloinié sans l'éclairer, mais ce refus coinnienca à lui faire craindre que celle leîlre ne lui cùl élé demandée dans un bul malveillanl. 11 ramena à lui tous ses souvenirs , et finit par y trouver la pensée que madame Chambel lui avait quel- (juefois paiu jalouse de Marguerite. Cette pensée lui expliqua la demande de la lellre , le refus de la rendre , et lui fit craindre que madame Chambel n'en fil un usage falal pour cette jeune fille.
.Jules n'avait jamais fait beaucoup d'attention à Marguerite , il ne l'avait pour ainsi dire jamais regardée ; mais parce qu'il savait à peine si elle était belle ou non , si elle avait de l'esprit ou si elle en manquait, sans juger si madame Chambel l'accusait à tort ou à raison , le premier senlimenl de Jules fut d'é[)rouver
■HAIUil ERITE. 119
un très-vif regret d'avoir tlonné à (luehiiriiii mie arme contre Marguerite , fût-ce à inailaiiie Cliambel (jifil aimait. A ce regret se joignit bientôt la pensée qu'il avait fait une chose indélicate , et ({u'il y avait été sans doute amené par des coquelleries qui n'étaient qu'un jeu et ilont on l'avait fait la dupe. Jules s'irrila d'autant plus vivement de la conduite de madame Chambel , qu'il s'arrêta à cette dernière conclusion, et, ne pouvant insister plus qu'il n'avait fait le soir où sa demande élail parvenue à Isaure en présence de son mari , il se résolut à ne pas laisser passer la journée du lendemain sans ravoir la lettre. Toutefois il ne voulut pas avouer à M. Fortin la faute qu'il avait faite, et l'on sait comment le lendemain malin cette lettre arriva à sa véritable destination.
Mais Jules, dans celte même matinée, avait attendu avec anxiété l'heure où il pourrait faire remettre un billet à madame Chambel. Chaque fois qu'il l'avait essa}'^ , il lui avait été répondu que madame Chand^el était sortie dès le matin et n'était jjas encore rentrée.
Madame Chambel , sortie à pareille heure et si longleuq)s absente , avait dû être poussée par (piclque intérêt puissant. iN'élait-ce pas
l-ii) n\U(.i i.itm:.
celle Icllrc i|iii avait (Iclcniiiiic cclk' absence? el (nie pouvait amener celte absence? Jules avait allendu avec une vive anxiété le retour d'Isanre ; mais pendant ce temps il avait vu arriver madame Ansier chez madame de Morency, madame Ansier fort agitée , l'air soucieux; et ces deux dames s'étaient ensuite enfei-mécs ensem!>le. Puis on avait fait mander M. Chambel , cpiL était ai'rivé non moins agité et non moins soucieux. On s'était enfernié encore , el même à travers le plafond Jules avait entendu des éclats de voix qui annonçaient une explication. C(;pendant Jules avait profité de la présence de M. Chambel chez madame de Morency pour se présenter lui-même chez Isaure ; elle était toujours absente , et en rentrant chez lui il avait rencontré M. Chambel si préoccupé et si agité, qu'il se parlait à luimême et n'aperçut point Jules. De tout cela il était aisé de conclure qu'il se passait quelque chose de grave el de i)énible , et de là à sup- ])oser que la lettre de Marguerite , qu'il avait si imprudemment livrée à madame Chambel , fût la cause de cet événement qu'il ignorait, il n'y avait qu'un pas. Jules demeura donc bien convaincu qu'il en élait ainsi, et dans la pensée que sa tante ; madaïue de Morency, qui
MAKGIEKITE. 121
snns doute voulait proléger Marguerite coulre madame Chambel, le pourrait d'autant plus eflicaccment qu'elle connaîtrait les armes de celle-ci contre la jeune fille , il se décida :i lui avouer la vérité. Il se rendit donc près de sa tante , lorscpie madame de Morency, demeurée seule avec son amie madame Ansier, lui disait :
— Comment ! l'abbé Norton ne vous a rien dit de plus?
— Vous connaissez trop l'abbé , ma chère , lui répondit madame Ansier, pour penser qu'il s'aventurera à dire un mot de plus (pi'il ne faut dans une pareille affaire. Voici ses propres paroles : <i Madame Chambel , sans me rien dire positivement , me send)le avoir accusé votre amie d'une faute à laquelle je ne crois l)as ; mais cette femme est jalouse, violente, résolue ; c'est une fenune à redouter.
— Pas plus? dit madame de Morency.
— Cela vous étonne ? Ah çà , entre nous , n'est-ce pas déjà beaucoup de la part de l'abbé Norton? A-t-il jamais pensé à autre chose qu'à lui et à lui seul? S'il vous a fait avertir , croyez que c'est dans son intérêt d'abord.
— Je n'en doute |)as ; mais conunent , en un
MMUil KKI
jour, celte l'einmc a-l-elle lounié sa jalousie de Marguerite contre moi ?
— Voilà ce que M. Norton ne ni'auiail pas liit , à supposer (m'il le sùl , ce (jue j'ignore; conipléteuKUit.
— Et il vous a dit qu'il ne croyait pas à l'accusation de madame Chambcl ?
— Oh! ma chère, dit madame Ausierd'un air impatient, l'abbé Norton n'est pas un entant ; il joue son rùlc cl il fait bien ; il me semble qu'il vous fait le votre fort conniiode. Vous n'avez qu'à croire qu'il ne croit pas , et vous pouvez alors , sans embarras de votre j)art, sans sermons obligés de la sienne, lui demander un conseil. N'oubliez pas que vous avez besoin de lui ; car M. Chambcl , malgré tous ses grands ciis , ne me parait pas de force à faire taire sa femme.
— Ah ! fit madame de Morency, (luolle horrible furie que cette femme !
— Que voulez-vous, dit madame Ausier, ce sont celles qui ont fait le plus mal qui sont le plus méchantes contre les autres ; la nature humaine est faite connue ça ; vous ne la changerez pas.
Madame Ausier en était à celle aj)précialion si juste de la nature humaine , lorsque Jules
M\RGIEU1TE. 123
entra. Il avait l'air fort embarrassé , mais il s'estima heureux de la présence de madame Ausier qui avait été toujours pour lui une protectrice assez gracieuse pour qu'un autre que Juless eût compris où elle voulait en venir. Heureusement que madame Ausier, fort occupée en ce moment d'un autre côté , n'avait fait de Jules qu'une question d'avenir et n'avait rien terminé ; seulement elle le préparait en cas de solitude.
— J'étais venu , dit Jules , pour vous confier une chose assez grave qui m'arrive , et sur laquelle j'ai besoin d'un bon conseil.
— De quoi s'agit-il? lui dit assez sèchement sa tante qui n'avait aucun désir de s'occuper des chagrins de son bien-aimé neveu.
— Qu'est-ce que c'est ? fit doucement madame Ausier.
— Il faut que je vous raconte tout ce qui s'est passé pour que vous compreniez comment j'ai pu être amené à un pareil oubli. Imaginezvous qu'hier madame Chambel...
Ce nom fut comme un talisman , madame de Morency écouta de toute son allenlion et s'écria vivement :
— Eh bien ! madame Chambel...
Jules commen(;a son récit , iulerronq)u vingt
121 M\IU;tEKITt.
fois |);ir les (|iR'sUons do inadainc; (h; Morciicy, <|iio nuulamc Ansicr ('li(>rcliail vaiiiemonl à «'almtT (lu gosle el du regard , ol qui se laissa si l»ien emporter au IrouMe (juVlle épronvail , quelle s'écria au moiiient où Jules avail remis la lellre :
— Ali ! malheureux ! vous m'avez perdue ! Jules regarda sa laule d'un air siélouué,
«lue madanu^ Ansier s'empressa de prendre la parole en disant :
— Vous avez conmiis une grande imprudence...
— Mais comment cette prétendue innocente a-l-elle pu dire...
— Que voulez-vous qu'elle ail dit? s'écria plus vivement encore madame Ansier. Allons, calmez-vous... qu'est-ce qu'il y a... mademoiselle Marguerite a fait une faute... l'abbé Norton est trop juste pour vous en rendre responsable...
Madame de Morency finit par comprendre, aux regards significatifs de madame Ansier, qu'elle se laissait aller à une colère indiscrèle ; elle se contint , mais se tournant alors \ ers Jules :
— Mais conunent, dit vivement madanK; de Morency, avez-vous osé vous charger d'une pareille lettre?
— CVtail une Iclliv adressée à M. l'alîbé lorlin.
— Mais alors pounjuoi la donner à celle femme ?. . .
— La faiMe est faite , reprit madame Ansior, (|ui craignait toujours qu'un mot imprudent ne vint révéler la vérité à Jules. Tout ceci ne la réparera pas. Voyons, Jules , laissez-nous un moment. Voire tante a raison d'être fâchée... Je la calmerai... Laissez-nous.
Jules son il , et juadame de Morcney s'écria :
— Voilà donc ces innocences de couvent ! Une misérable orpheline que je reçois chez moi , que je traite comme ma fille, vraiment, et qui écrit à son confesseur, que je veux bien admettre chez moi à cause d'elle, des infamies sur mon compte! Ah ! mais c'est une affreuse et horrible perversité ! Quelles mœurs que celles des jeunes lilles d'aujourd'hui ! C'est honteux! '
— C'est possible, dit madame Ansier; mais madame Chambel est en possession de celle lettre, et cette lettre, il faut la lui arracher.
— Mais comment?
— Laissez-moi faire, dit madame Ansier;
120 MAlUaiEItlTE.
so}(^z ('aliiic,cl (lejiiaiii vous l'aiiioz. Seule iiKMil , |);!iiiioUoz-inoi ce soir de parler seule à M. Cliauibel.
— Soil! dit uiadanic de Moreiiey.
Voilà où en élaier)l reslées les choses quand (Ihambel arriva le soir.
\YI
Lorsque Chambel fui dopiiis (iiielcinos niouicnts clicz madame de Morency , madame Alisier l'entraîna dans un petit coin écarté, et commença au sujet d'Isauie un interrogatoire en règle, au(iuel Chambel répondit en raison de sa vanité : c'est-à-dire tiu'il raconta, dramatisa, arrangea à sa façon l'explication qu'il avait eue avec Isaure, puis la soumission tremblante qui s'en était suivie, et il en conclut lièrement que ce caractère rebelle était enfin brisé , et que maintenant c'en était fait pour
l'iS MMl(;rKIUTK.
j;iiii;iis lie ('('lit' i)r('lomliic ('iieruic, (|iii ira\;iil c\(' si roiloiilablc (inc parce (lu'ou n'avait pas os(' lui iTsislor. Mais iiiadainc Alisier avail trop l)i('ii apprécie le earactère de (lliainhel , sinon celui d'isanre, |)Oin' croire à ce li-ioniplie , on plutôt à cette défaite. Un faux senihlaut de vicloire pouvait suffire à la vanité du poëte, et surtout à sa faiblesse qui, lasse d'un premier combat, ne voulait i)as en tenter un second; mais ce n'était assez ni pour madame de Morency, ni pour madame Ansier. Celle-ci, soit (prellc le pensât réellement, soit que ce fût une ruse pour arriver à ses tins, montra à Chambel les craintes que lui-même avait éprouvées , et lui dit :
— Madame Cliaujbel vous (rompe, monsieur; celte douceur est une feinte pour arriver à (piebjue cruauté habilement préparée.
— Isaure est emportée, jalouse, mais elle n'est pas méchante.
— Vous a-t-elle parlé d'une lettre; (prellc a extorquée à Jules, je ne sais à (piel prix?
Chambel fut aussi surpris (jue blessé de la lévélation et de la façon dont elle était faite.
— D'où savez -vous qu'elle a cette lettre?
— Nous le savons; «pie vous inq)orte? Mais vous, comment, sachant qu'elle Ij possède, car
vous Icsiivcz, à ce ([Ufje vois, coiimionl avc/voiis pu la lui laisser dans les uiairis?
C.lianibel se niordil les lèvres et ne réponclil l)as. .Madame Alisier eoiilinua :
— Elle possède celle lellre, elle la garde, elle peut s'en servir. C'est une arme avec laquelle elle peut perdre madame de Morency ; et vous croyez avoir remporté une grande victoire parce qu'elle alfecle une douceur et une résignation dont le passé, je le suppose, ne doit pas vous garantir la sincérité?
— Mais eulin , si elle refuse de me rendre celle lellre, je ne peux pas la lui arracher par la violence.
Madame Ansier regarda Cluuuhel comme ferait l'adroil fripon à (pii un novice passerait une ohjeclion iruiie niaiserie slnpide; puis elle reprit :
— Supposez (jue vous soyez jaloux , et (jue vous ayez la ferme volonté de savoir la vérité ; supposez (pril existe une correspondance cpic ^ous vouliez découvrir, iriez-vous tout simplement prier votre femme ou lui ordonner de vous la livrer? Eli! mon Di(!u ! vous feriez comme tous les maris : vous épieriez un moment favorable, une absence, cl à force de K'cherclies vous découvririez parfaitement ce
]7}{) >i\K(aKunK.
([lie ^()ll^ ;iurit'/, iiiléivl à liomcr, rallùl-il fiiircM' une scnurc...
CliaiDbcl liessaillil.
— IN'csl-ce pas vrai? reprit niadanio Alisier en levant les épaules; ne le feriez-voiis pas? (oiis les maris ne le font-ils pas? El pour sauver une fennne (|ui vous aime, vous ne feriez pas ee que vous feriez pour vous-même ! Je ne le crois pas , je ne veux pas le croire.
Chambel se lut encore.
— Songez, lui dit madame Ausier, (juc celle letlre, il nous la faut demain ; demain, entendez-vous... Après-demain peut-être le coup qu'on prépare sérail porié.
Chambel sortit de celle conversation plus mauvais (jue de la première. En effet, quand le matin de ce jour il avait promis de faire taire sa femme, ce n'avait été qu'avec le projet d'y arriver par des moyens peut-être violents, mais avoués ; mais , à partir de ce moment , il descendait à des moyens ignoi)les en toute cause, la violation du secret et de la clef.
Un jour, deux jours, se passèrent sans (ju'il pût arriver à trouver un moment pour pénétrer dans l'appartement de sa femme de manière à n'être pas deviné, et ces deux jours se passèrent comme la soirée que nous avons racontée.
MAlUilEIUTE. 131
Isaui'o s'cMircrmait dans imc iiidiiTéroiice absolue, et prenait d'autant plus de courage à celle comédie de résignalion, qu'elle ne lui réussissail pas. Sa pensée était encore toute au premier motif de sa résolution : <( Je leur montrerai que la douceur patiente qu'on m'olTrait comme un remède est une duperie, et alors j'aurai le di'oil de rompre une chaine que rien ne peut alléger. » Chambel , pressé vivement par madame Ausier et par madame de Morency , se tourmentait vainenient , car Isaure ne quittait plus la maison. Enfin, et en désesi)oir de cause, il lui proposa un soir daller au spectacle; et une fois la représentation engagée , il laissa sa femme seule dans sa loge et revint en grande hâte chez lui. Il n'eut pas grand' peine à fouiller dans des tiroirs qu'Isaure fermait, à la vérité , avec soin , mais dont elle déposait la clef dans un endroit connu de Cbainbel. Elle n'avait pas songé un moment que son mari put descendre à une si misérable action. D'ailleurs Isaure n'avait véritablement rien à cacher ; et du nionienl qu'elle avait remis à M. Fortin la lettre de Marguerite, elle avait pour ainsi dire oublié la copie qu'elle en avait faite, et ne considérait pas qu'elle put être de la moindre importance.
152 Mvm.i miTK.
(Iiiiiiilicl lui l()iiu;l('iii|>s;'i li(»ii\ci- cfllc cdiiic; car, ».Mi parcouraiil Ions les papiers l'un après l'aulrc, sa proniière insperlion s'arrèla long- U'inps sur l'aspccl même de récriture, el celte copie lui passa deux ou trois fois dans les mains, cl il la rejeta en reconnaissant l'écriture d'Isaure. Knfin , dépilé de son peu de succès, il reprit cliacun des papiers el m parcourut (pielques lignes pour mieux s'assurer de ce qu'ils étaient, (le fut ainsi qu'il retrouva la lettre de Marguerite, el une fois qu'il l'cul commencée, il la lut d'un bout à l'autre.
Certes ni madame de Morency , ni madame Ansier, ni Isaure elle-même, (jui connaissait celle lellre , n'eussent pu prévoir le changement étrange el soudain (prelle apporta dans toutes les silualions.
Jamais homme n'éprouva un élonuement si délicieux que celui de Cliambel à la lecture de celte lellre mystique (pii respirait tant d'amour pour lui. Mais qu'était-il donc, lui dont la vue inspirait de si subites et de si brûlantes passions? Qu'élait-ce donc qu'Isaure «jui prétendait l'enchaîner au joug du mariage, conune un mari qui a fait son temps de conquérant? Qu'était-ce môme que madame de Morency?
une vieille femme. Isaure avait raison. >pii
MAKlilEIUTE. 133
iivail élo ce (iii'lsaurc lui avait dit, il le savait liieii au fond de l'âme, et (jui s'éliiil emparée de sou inexpérieuce et de l'ignorance où il était de son véiilable mérile, pour l'attacher à un cliar trèsdcscrlé de tous les hommes qui s'estimaient ce (|u'ils valaient. Est-ce que lui, Chamhel, ne serait pas par hasard un niais, accaparé par une intrigue au-dessous de lui? Que de fois il avait remanpié les regards de pilie mo(|ueusc de M. Milon (pii , déjà vieux luimême, ne voulait plus de celte madame de Morency dont Chandjcl faisait son culte et son admiration! Et il était deuKîuré assez aveugle pour ne pas voir qu'il était ridicule, ainsi (|u'lsaure le lui avait dit, loisque, prés de lui, une jeune fille, un ange de lumière, la heaulé dans toute sa sj)lendeur, le cœur dans toute sa pureté, la vie dans toute sa première grâce, lui offrait le plus délicieux amour, le plus hrùlajjt et le plus virginal !
Tous les elTorls d'isaure, toulcs ses bonnes raisons, toutes ses épigranunes n'eussent pas détruit madauK; de Morency en un an si vite que le fit la lettre de Marguerite en ([uehpies minutes. La vanité s'était chargée de rtiiner cet amour vaniteux, si bien que Chambel se disait en allant nîjoindre sa femme :
15'< n^iuaEitiTt.
— Isaurc avait raison ; son insliiutl dt; IcMniiic lui avait appris où dovail èiro la vmlc. C'est (lt> Margiiorilc (iircllc a d'abord élé jalouse; clic avait compris l'aiiiotir que j'inspirais, cl elle m'avait cru de moitié dans celte passion digue de moi. Je conçois sa colère quand elle a découvert à qui je la sacrifiais , car enfin c'est vrai. Isaure vaut cent fois madame de Morency. Mais cette fennne est capable de tout. Avoir arrangé ses absences avec les absences de Marguerite, de manière à compromettre, à perdre cette innocente enfant, mais c'est véritablement monstrueux! Et je lui aurais j)eulétre sacrifié Isaure, qui m'aime véritablement t!t (pii, malgré ses violences, a dans le cœur une noblesse et une générosité (ju'une femme comme madame Morency est incapable de comprendre! Non, certes, je ne ferai point une ])areille sottise et une si haute infamie. Pauvre Isaure, c'est qu'elle m'aime vérilal)lem(;nt ! et je veux lui rendre le repos et la trancjuillité. Oui! oui ! je romprai avec madame de Morency, et je tromperai si bien ma femme au sujet de Marguerite , qu'elle redeviendra pai-failement lienreusc.
Cependant Isaure, demeurée seule, avait éprouvé une vive inquiétude de l'absence de
■tlAKGlElUTE. Î5S
son mari; où ôlait-il allé? Pourquoi la traîner au spectacle pour l'y abandonner lorsqu'elle lo laissait libre de disposer de toutes les heures de la journée et de ses soirées? Prétendait-il , après avoir brisé entre eux les rapports de confiance et d'affection qui eussent dû toujours les unir . s'affranchir même de ces devoirs de politesse publique que les gens bien élevés gardent vis-à-vis l'un de l'autre, même dans leurs plus violentes discussions ?
Isaure , tour à tour irritée et accablée par cette cruelle appréhension , fut dix fois sur le point de se retirer. Mais on avait remarqué sa solitude ; quelques femmes et quelques hommes de son monde l'avaient reconnue , et les lorgnettes, dirigées de temps à autre sur sa loge, venaient lui dire : «' Elle est toujours seule. » Ce fut la crainte de paraître , devant ces regards malveillants , accablée de son abandon , qui la fit demeurer le front haut et l'air radieux à ce spectacle où elle souffrait horriblement. Le retour de Chambel , cependant , au lieu de lui venir en aide, lui donna un nouvel effroi ; s'il venait s'asseoir à côté d'elle d'un air maussade , ennuyé , distrait , c'était encore pis que (le l'avoir laissée seule.
Mais point du fout, à peine rentré il s'excusa
l'C» tuKui tniri:.
;iv('ciiii ciiipri'ssciiKMil iii:uiif(^sl(' ; il lui lacdiila conmic (|iioi il s'ôlnil riippclc lotil ù coiip ;ivoir oiihlir (renvoyer au journal (|iu'l(|ues lignes loi'l iinporlanles , coiinneul il élail l'ciilrc poulies écrire , cl élail revenu le plus vile possible désolé , ilésespéré de l'avoir laissée seule... Il lui parla de ce qu'elle avait vu, l'écoula avec complaisance , lui répondil avec des sourires approbaleurs , fui chanuant, allenlif, presque amoureux , si bien qu'lsaure, sans chercher à s'expliquer d'abord la cause de ces façons fanl nimables, les accueillit avec reconnaissance, le remercia par des manières non moins allenlives et affectueuses, posant pour ainsi dire leur bonne inlelliiijence à la face de ceux qui en avaient douté. Chacun d'eux revenait à Taulre en vertu d'un sentiment qui lui était elianger, mais enfin ils se retrouvaient, et, sans vouloir approfondii- ce ((ui les poussait ainsi, ils senlirenl sorlii-th^ cet accord apparent une ombre ile ce bonheur passé (pii leur avait été si cher.
Ce fut ainsi qu'ils rentrèrent chez eux. (Jiambel, tout préoccupé de cet amour inconnu sur lecpiel il bâtissait le roman le plus éthéré et le plus brûlant, était ravi de la douceur de sa femme, qui ne l'obligeait pas à se mettre en
MARGIERITE. 157
colère et qui lui laissait la liberté de ses rêves suaves. Il ne s'inquiétait plus si cette douceur cachait des projets uienaçants pour madame de Morency; elle était bien femme à se défendre toute seule, et après tout Isaure était dans son droit, et sa rivale lui avait fait assez de mal pour qu'elle lui en rendît un peu.
Quant à Isaure , cette soirée avait presque complètement cliangé ses idées. « Serait-ce vrai , se disait-elle , que la patience et la douceur eussent une si grande puissance?!) Puis elle se remettait dans l'esprit les raisonnemenis de l'abbé Fortin . elle se souvenait de l'appel qu'il avait fait à ses propres sentiments , de l'aveu qu'elle avait fait elle-même de l'empire qu'eût exercé sur elle l'absence de toute récrimination et de toute plainte , et elle se laissa aller à la pensée que Chambel se repentait, que (;hamJ)eI revenait , et , pour la première fois depuis longtemps , elle se trouva sans force pour chercher des molifs mauvais à la conduite de Pierre, et se donner à elle-même des raisons contre son bonheur. Voilà où en étaient les choses lorsque Chambel et sa femme se séparèrent, et il nous reste maintenant à ra- C43nter ce qui avint de cette découverte de ces nouveaux sentiments, et ce qui amena plus
l."(S HAKlil fclUTK.
i:i|)i(lcni{'nl i\\\(m n'niil dû If snitposcr l:i cnnfliisioii (!() (•(•Ile liisloire. T)('s (nu; Clianihcl fut seul, il l'opril la locluro do (•(!l(c Icllro ([ii'il avait à peine pareonriie, cl sedélecla dans cello cliastn confidence d'un amour donl il élaill'olijet et qui s'ignorait lui-nièine ; il s'exalta de cet amour, il s(! remit en présence cello belle lètc calme et pure, et se rappela ses langueurs si tristes, ses regards éperdus, ses amors sourires ; il fit si bien que quckpies lieures après il en était éperdumenl amoureux, et qu'il lui écrivait une lettre de poète , une lettre d'bomme de lottros, une lettre du roman qu'il avait fait en luimême, une lettre qui commençait par ces mots : « Vous m'aimez, Marguerite, je le sais, j'ai surpris la confidence que vous en avez faite à l'abbé Forlin. Vous m'aimez, et je vous aimais. Et cependant jamais je n'ai osé mo l'avouc-r à moi-même. Je repoussais comme une folit; le trouble do juon cœur à voire aspect. Qui pourrait se laisser aller à l'amour qu'il éprouverait pour un ange du ciel qui j)asserail devant ses yeux en traversant l'espace ! Il garderait celle sainte apparition comme tin pieux souvenir. mais il n'oseiait se dire qu'il l'aime. Mais vous êtes descendue jusqu'à moi ; je serai digne de monter jusqu'à vous... ;>
JUKGLtRUK. 1."!)
La lettre continuait ainsi avec uneabondancf infinie de phrases creuses , de sentiments où Chambel avait essayé d'imiter la chaste mysticité de la passion de Marguerite. Il ne demandait rien que de maintenir cet amour dans un échange de confidences toujours pures, et pour cela la maison où elle allait bientôt habiter lui laisserait la liberté de son àme et de sa correspondance. C était enfin , en tout point , une lettre ridicule , mais qui pouvait être d'un effet bien pernicieux sur un esprit aussi inexpérimenté (jue celui de Marguerite, sur une àme aussi disposée à l'amour enlhousiasle qu(î la sienne.
Pour ne mettre personne dans sou secret , Chambel alla dès le matin porter lui-même sa lettre à la maison des dames de***, où se trouvait Marguerite. Il lut à |)eine introduit dei lière la petite porte à judas, (pii ouvrait sur l'allée qui conduisait à la maison, (|ue le regard dont l'examina la portière, (pii |)ortait une sorte d'uniforme religieux , (pioi(pi'elle n'appartinl pas à la congrégation, fit douter Chambel que son message pût arriver à son adresse. Cependant, il avait présenté sa lettre, en disant :
— Pour mademoiselle Marguerite.
La portière avait pris la lettre, avait regardé
I l() MMUiUEKtTK.
IV-iTiUirc, If papiiT satiné, si;nli le juu 111111 do la iHissivc, et, apiès avoir considcrô (l'une façon étonnée le beau jeune lionune (jui s(! présentait, elle avait dit sécliemenl :
— De (luelle part?
— De la part de l'abbé b'ortin, avait répondu (Ihand)el , s'iniaginant avoir eouvert son message d'un nom qui devait lui ouvrir les portes d'une maison religieuse.
— C'est bien , dit la concierge , celte lettre seia remise à qui de droit.
La pieuse servante , qui ne devait pas mentir, mâcha si sourdement les derniers mots de sa phrase que Chand^el crut avoir complètement réussi et se relira triomphant. Puis, après cette expédition , il rentra clicz lui disposé à être charmant avec Isaure. Mais, au moment de monter chez lui, un billet (pii l'avertissait qu'on l'attendait chez madame de Morency lui fut secrètement remis, et cependant Chamb(;I n'y alla point, il ne voulut pas laisser la passer matinée sans revoir sa femme, et il se lit annoncer chez elle. Un nioment avant Isaure était triste et se demandait si ce qui s'était passé la veille n'était point un rêve. Mais elle avait épié le retour de Chambel; car elle savait qu'on était venu plusieurs fois le demander de chez ma-
Jl\!UilEKHT. 141
dame de Morency , et elle s'alleiidait à le voir se rendre inimédialement à cet ordre ou à cette prière. Mais lorsqu'elle vit et entendit (ju'il venait tout droit ])rès d'elle, Isaure se sentit joyeuse, lière, confiante, et lorsque Clianibel entra dans sa chambre, elle lui tendit la main avec une effusion cliarniante en lui disant :
— Merci, mon ami, merci.
Pierre l'embrassa , et se dit avec une non moins vive effusion de contentement de soi :
te Pauvre niais que j'étais, de m'inqioser des scènes odieuses, des craintes perpétuelles pour vouloir conserver une liaison sous les yeux mêmes de ma femme. Eh , mon Dieu ! il n'y a qu'à savoir s'arranger ; il n'y a tpi'à placer son amour tout à fait en dehors de ses relations, et l'on a à la fois le bonheur du cœur et le repos du ménage. »
Ravi de lui-même, Chambel fut très-aimable pour sa femme , il déjeuna avec elle dans sa chambre, et, tandis qu'elle mettait à le retenir une coquetterie empressée , triomphante , il mettait à demeurer un empressement ravi. N'était-il pas le plus heureux mortel de la terre? adoré de tous cotés, inq)atiemmenl attendu, ai'demmenl retenu , et sans doute lu (i
\V2 Mvnr.i'EWiTE.
iclii au tiiilicu (les pins dclii'aiiU.'s ('inolioiis ; la lèlc eu totirnail à ce pauvre Chanihcl , il rayonnait, el Isaure prenait tout cela pour elle, elle bénissait l'abbé Fortin , elle eût voulu le remercier à deux genoux de ses bons conseils qui avaient opéré un si magnifique prodige. Elle était heureuse enfin.
Cependant il parait que l'impatience de madame de Morency, avertie de la rentrée de Chambel , était arrivée à un degré d'exaspération qui ne connaissait plus de bornes. En effet on vint avertir Chambel que M. Jules l'attendait dans son cabinet. Chambel s'y rendit d'assez mauvaise humeur; mais il paraît que la leçon avait été bien faite au neveu, car ce fut d'un ton presque épouvanté qu'il dit à Chambel:
— Monsieur, ma tante désire vous parler; je ne sais ce qu'elle a , mais il doit se passer quelque chose de fort extraordinaire, car elle a eu de violentes attaques nerveuses , et madame Ansicr elle-même me parait on ne peut plus alarmée.
Il n'y avait pas moyen de résister, et Chambel passa jusque dans la chambre de sa femme pour lui dire qu'il allait rentrer à l'instant même. Cette sortie rendit à Isaure toutes ses appréhensions malgré la précaution deson mari,
c;ir elle ne doutait pas qu'il ne se irmlil piès de madame de Morency.
A ce moment il se passa une petite scène que la description de la localité (jue nous avons donnée expliquera au lecteui-. Cliambel , en sortant de son cabinet pour aller chez sa fenune avait traversé le salon où Jules l'avait suivi et où il s'était arrêté. De son côté Isaure avait quitté sa chambre en suivant son mari pour examiner de quel air il sortait, de façon ({u'elle se trouva en lace de Jules, pendant que son mari était déjà à la porte du salon. Jules salua madame Chambel d'un air glacé et lui dit tout bas :
— La lettre de mademoiselle Marguerite , madame ?
— Je l'ai depuis deux jours remise moimême à M. l'abbé Fortin.
— Dois-jc le croire ?
— C'était chez M. Norton, demandez-le-lui, dit Isaure d'un air tout aussi froid (jue l'air de Jules.
Chambel se retourna, et voyant la ligure hautaine et impassible de sa fennue, il se dit :
i Voilà un petit jeune homme (jue je n'aurai pas besoin de mettre à la raison , on vient de lui donner son congé.
MAHl.l KRIIK.
Ils sorliriMit ensemble, el le visiigc peiné el colère tle Jules convain(}uil le inori de h» justesse de sa supposition. En consé(iuence, lois- (|ue (ihandjel arriva chez madame do Morency, il (tait dans l'ivresse d'un homme cjui se croit assuré de tout, dont toutes les positions sont sauvées , et qui se sent assez fort pour tout braver. Au moment de l'entrée de Chamhel , la mise en scène des personnages était à peu près ia même que celle du jour de la première explication relative à la visite d'Isaure chez M. Chambel. Madame de Morency violennnent agitée, debout au milieu de son salon ; madame Ansier assise dans un coin , avec une majesté aigre et racnaçanle ; seulement Chambel, qui ce jour-là s'était préscnlé pâle et éperdu , entra à ce moment la lèle haute et l'air décidé.
— En vérité, monsieur , lui dit madame de Morency , je vous dois mille remercimcnts de vos attentions. Je n'ai pas eu l'honneur de vous voir hier soir, et ce matin, lorsque je vous j)rie de venir , vous ne daignez pas vous déranger.
— Pardon, madame, des affaires indispensables...
— Celle de conduire madame Chambel au spectacle, et de faire de votre loge; un nid de 'ourtereaux aux yeux du pid>lic?
MAUGIERITE. li'i
— Madiime ! lit Chambel d'un air superbe.
— Je vous préviens, monsieur, que vous avez paru fort ridicule.
— Je ne sache pas , madame , dit Chambel dun ton solennel, qu'un mari et une femme {pii paraissent en bonne inlelliij[cnce soient une cliose ridicule.
— Alors la comédie a été bien jouée, car tout le monde en a été touché.
— C'est que peut-être ce n'élait pas une couiédie.
A cette foudroyante parole , madame Ansier et madame de 3Iorency se regardèrent avec une stupéfaction inouïe ; il y eut un moment de silence, puis madame Ansier se leva, et, venant à madame de Morency, elle lui prit les mains et lui dit en pleurant :
— Je vous l'avais prédit, nja pauvre enfant ; vous êtes trop noble et trop loyale pour lutter avec une feanne de l'espèce d(;madameChambel.
— Madame Chambel est une femme honorable, madame, s'écria vivement Chandjel, qui ce jour-là mesurait à leur juste valeur les grands airs de madame Ansier.
Ceci dépassa de beaucoup tout ce qu'attendait madame de Morency, qui repartit d'un ton furieux :
1 1() ^uaiu KKiri:.
— Esl-c'f à surprciidic cl ;i .soiislijiirc dos lettres, ([iiVlle est devemie loiit à coup si lionorable?
— Ma chère, ma chère, dit inadame Ansier. cela devait être ainsi , cette méchante femme liiomphe. Eh ! mon Dieu ! après l'avoir amené à se faire épouser, croyez-vous qu'elle ne le poussera pas à faire phis mal encore?
— Madame Chambel, madame, reprit Pierre, ne m'a donné ni bons ni mauvais conseils, elle s'est résignée ; et si sa douleur a éclaté dans les picmiers moments , ce n'est pas moi , ce n'est pei-sonnc de nous (pii puisse se montrer sévère à cet égard. Mais j'ai rélléchi à ce que vous m'avez dit, madame, et plus encore pour vous (jue [)Our moi, j'ai pensé (jue nous devions...
Chambel s'embarrassait dans sa phrase, tant le regard que madame de Morency attachait sur lui était lier et irrité.
— Vous avez été bien long à comprendre , monsieur, lui dit-elle, ([ue j'étais honteuse il'une erreur où mon honneur a été compromis.
— Je m'estime heureux de l'avoir compris, si lard que ce soit, dit Chandjcl , piqué d'être si bien accueilli selon ses projets.
— Pourvu que ce ne soit pas assez tard poui'
(lue je n'aie pas à vous maudire, dil madame de Morency . qui pleurait de rage au milieu de sa dignité. Avez-vous enfin eelle lettre?
— Je l'ai lue , dil Chambel . et elle n'a vion qui puisse vous compromettre.
— C'est ce dont je jugerai mieux que vous . (piand vous me l'aurez remise.
Chambel prit un grand air de vertu , et i-epartit :
— Cette lettre ne m'appartient pas.
— Mais madame Chambel l'a lue. mais vous l'avez lue , et c'est moi qu'elle accuse, et je ne pourrais la lire!... Vous devenez pas trop sur de vous-même.
— Cette lettre, madame, fit Chambel, qui se mit à parodier les paroles que sa fenuiie lui avait dites à ce sujet, cette lettre renferme des secrets qui n'appartiennent qu'à madcnioiselb' Marguerite, et...
— Et à monsieur et madame Chambel, dit madame de Morency avec colère. Voulez vous me remettre cette lettre?
— Non, madame.
— Et vous voyez bien qu'il ne l'a pas, (piil n'a pas ose la prendre ! dit madame Ansier.
— .l'ai fait ce que je devais, dil Chamftel. Je ne puis ni ne doi< V(MI'- I;i livrer.
KiH ^lAnr.rKRiTK,
Madame de IMotoncy rcuiarda (iliaiidt(>l, cl, sans lui irpondrc. elle lui moid.ra la jiorli^ d'iiii geslo iini)t''ricnx ; cl. (lliambc!! salua olsorl.il.
Vn moinenl après Jul(;s frappa, cl croyani sans doulo annoncer une Itonno nouvelle à madame de Morency, il lui dit :
— Madame Chambcl a remis, il y a deux jours, la lellre de Marj^fuerile à ral)l)é Korliri , el cela chez M. Norlon.
— Depuis deux jours , lit madame Ansier; M. Cliambel n'a don(- i)u la voir.
— Ah ! s'écria madame de Morency , il y a dans tout ceci quehpie horrible macliinalioii,
WÏI
Le retour de Cliani])el chez lui fut un nojiveau triomplio pour Isaure, car son mari avait jEjanlc un air de menace et de dédain qu'on sentait aisément s'adresser à ce qu'il avait laissé derrière lui. Plusieurs jours se succédèrent sans que rien parût devoir changer le nouveau bonheur des ce ménage , et Isaure , de plus en plus ravie, avait vis-à-vis de Pierre cette charmante coquetterie du cœur qui rend si fier celui qui en est l'objet, et qui lui dit san«; cesse : Vois comme je suis heureuse d'un peu d'amour que tu me donnes !
(icpciKhml (;iiaml)el sortait sdiivont, (Icdkmilail longtemps absent, ol lors(|u'il rentrai!, il rappoilail toujours une eeilaine incpiiéludo à laquelle Isaure avait cru trouver une excellente raison. Elle ne doutait pas (jue madame dcMorency, furieuse d'avoir été si vite et si complètement abandonnée, ne suscitai à Chaml)el des tracasseries près de M. Norton, et <juc l'abbé ne fût plus le prolecteur enlliousiaste de son mari. Elle s'expliquait le silence de Pierre à l'égard de ses inquiétudes par une délicatesse qui ne voulait pas découvrir ce que pouvait coûter à sa carrière le sacrifice qu'il avait fait, et c'était de la part d'Isaure une reconnaissance de plus pour son mari. Isaure se trompait également sur les dispositions de M. Norton et sur la cause des inquiétudes de Chambel.
En effet, voici ce qui s'était passé le lendemain de cette rupture qui, à vrai dire, n'avait été si facile et si rapide (pie par la bonne volonté des deux parties. Madame de Morency était accoutumée à des intrigues plus calmes que celles où elle était si imprudemment engagée , et les rivales de l'espèce de madame Chambel lui donnaient des insomnies qui altéraient la fraîcheur d'un teint arrivé à ce dernier degré de conservalion (|u"un rien peut
MAlUilERIlt. nu
détruire à loul jamais. Elle iiavail donc pas hésité à prendre au bond la première parole de Chambel pour amener celte rupture nécessaire à sa beauté. Mais en femme prudente, elle ne voulait pas cependant laisser dans les mains de personne un acte d'accusation dont on pourrait se servir plus tard. Elle se perdait dans la contradiction des paroles dites par Chambel et des paroles d'Isaure rapportées par Jules. Chambel prétendait avoir lu la lettre, et , au dire d'Isaure , la lettre avait été remise à l'abbé Fortin bien avant que Pierre fût averti par madame Ansier de son existence. Il y avait un moyen facile de savoir lequel des deux avait menti : c'était de s'informer du fait près de l'abbé Norton ; et comme la dernière négociation de madame Ansier , qui de\ ait amener la remise de la lettre, n'avait pas eu le succès promis , madame de Morency se décida à aller chez l'abbé JNorton, en vertu de ce principe , que personne ne fait si bien ses affaires que soi-même.
Ce fut de la même façon que nous avons vu M. Norton recevoir l'abbé Fortin et madame Chambel , qu'il reçut madame de Morency. Lorsque son tour arriva , elle fut introduite. K\cn ne pouvait porter atteinte à la règle que
lîSiî MAUUil KHITt.
cet lioniino inail arrèlécî. Que ce fut un iuipurlun ou un honiinc d'une Iiaule valeur, (juc ce fût un de ces fous (lui ont toujours dans leur [)oehe des projets qui doivent régénérer la société, ou un cœur désolé qui venait lui demander appui, M, Norton les accueillait toujours à leur rang d'inscription ; il appelait cela de l'égalité évangélique. Madame de Morency le savait ; mais elle s'était imaginé qu'en faisant passer à M. Norton un mot qui lui disait combien sa démarche était urgente , il se départirait en sa faveur de son inflexible régularité; l'abbé lui fit répondre qu'elle entrerait à son tour. L'antichambre , ce jour-là , était remplie , et madame de Morency voulut savoir combien de gens devaient la devancer ; elle se fit donner la liste des personnes inscrites. Son nom était le dix-septiènie , et était précédé d'un autre nom de femme : c'était celui de madame B*** , la supérieure de la maison des dames de***, où était Marguerite. Madame de Morency , sans prévoir précisément ce qu'elle pourrait tirer de cette rencontre inopinée, la considéra comme heureuse, et chercha à se rapprocher de celte dame , ne fût-ce que pour passer moins ennuyeusement le temps di; l'attente. Elle la découvrit dans un coin de
MMUilKlUlE. 1!)5
l'anlicliaiiibre où la religieuse, le chapelet à la main , disait à voix basse ses prières accouliimées.
— Pardon , madame , de vous troubler dans vos pieuses occupations, lui dit madame de Mo rency ; mais je crois avoir l'honneur de parler à madame B*** la supérieure de la maison des dames de***.
— C'est moi, madame.
— C'est dans votre maison que M. l'abbé Norton a placé une jeune fille nonuuee Marguerite.
— Vous la connaissez ? dit assez froidement la supérieure.
Ceci parut d'un assez bon augure à madame de Morency. u Si on accueille si mal les personnes qui connaissent mademoiselle Marguerite , c'est qu'on n'a pas une passion décidée pour elle. »
Aussi madame de Morency reprit-elle d'un ton d'humilité qui aurait pu l'aire envie à toute une congrégation :
— Hélas ! madame , je suis madame de 3Iorency , chez qui mademoiselle .Marguerite a demeuré près de deux mois.
Cet hélas ! fut compris comme il devait l'être, car la supérieure se rangea pour faire
l'.JÎ MAKUL'EKlTt.
à cùlé irellc une pince à iiiadiunc de Morency, et lui dit :
— Je sais , madame , que vous a\ ez bien voulu donner l'hospilalilé à celle demoiselle , et cela a dû vous causer bien de l'embarras.
' — Bla maison csl ouverte aux })iotégés de M. l'abbé INorlon, mais la position de mon mari exige que je reçoive beaucoup de monde , et une jeune fille, sur laquelle, à vrai dire, je n'avais aucune autorité, est difficile à surveiller , et j'ai dû prier M. Norton de la i)!acer sous une protection plus efficace que la mienne.
Cette phrase donnait ouverture à toutes les accusations, s'il y avait lieu d'en faire, et, dans le cas contraire, pouvait demeurer connue non avenue. Mais il parait que madame de Morency avait touché juste, car la supérieure lui dit en baissant la voix :
— Auriez-vous eu à vous en plaindre?
Madame de Morency leva les yeux au ciel et
dit d'un air mystérieux :
— Je venais parler d'elle à M. Norton.
— Je viens pour le même sujet , madame , fit la supérieure en accompagnant ses jnuoles d'un regard tout plein de l'abomination de la désolation.
MARGltRlTE. 131}
— AU ! lit uiadame de Moreucy, je crains que M. Norton n'ait pas bien placé ses bienlaits.
— Je le crains aussi.
— C'est triste , fit madame de 3Iorency.
— Pardon , madame , reprit madame B*** , si je vous adresse cette question, mais je crois <jue vous en savez autant que moi ; ne receviez-vous pas chez vous un monsieur Pierre Ciiambcl?
Ce nom fit tressaillir madame de Morency ; elle se demanda comment il avait pu arriver jusque dans la maison sainte, et eut un moment de véritable frayeur. Cependant elle se rappela les précautions savantes par lesquelles elle était d'abord parvenue à diriger sur Marguerite les soupçons d'Isaure. D'autres (ju'elle avaient pu être pris à ce manège sans avoir été détrompés comme madame Chambel l'avait été, et avaient pu en dire quehiue chose. iMadame de Morency répondit d'un ton d'intelligence :
— Oui , madame , je le recevais ; c'est l'un des collaborateurs les plus actifs de notre journal ; c'est un protégé de l'abbé Norton.
— En ce cas , M. Norton est bien indignement récompen.sé de ses bonlés. Imaginez-
I '.')() MAItCI KKITK.
\oiis (|U(' ce 1^1. CIjainbt'l a ou l'audace dVcrirc; à code doaioisclle , cl ce <|u'il y a de plus extraordinaire, cVsl (juc l'abbé Forliu, un ecclésiastique, est, à ce (ju'il paiail, le confident de ces amours.
Madame do Morency ne comprenait pas trèsbien ; Cliambel amoureux de Marguerite, no lui était jamais venu à la pensée, et M. Fortin confident de cet amour, était pour elle une chose tout à fait inouïe d'après ce qu'elle savait. Elle regarda la supérieure comme pour s'assurer de ce qu'elle venait de dire, et celleci reprit :
— Tant d'audace et tant do perversité vous étonnent , madame ?
— En vérité oui, madame, et j'aAoue que vous me surprenez étrangement.
— Mais ne veniez-vous pas vous plaindre de madomoisclio Marguerite à l'abbé Norton?
— Sans doute , dit madame de Morency qui ne savait pas trop sur (juel terrain elle marchait, niais qui comprenait, au ton de confiance de la supérieure , qu'elle devait se trouver en dehors de ses soupçons ; sans doute, mais il s'agit d'autre cliose.
— Vraiment! mais celte jeune lille est donc tout à fait perdue?
MAUGitiuri;. 1o7
Madauic de Moreucy risqua une petite coulidenee pour en gagner une giande et surtout pour s'éclairer, et elle dit en liésitant :
— Je dois croire... je crains... que cette demoiselle n'ait indignement calomnié une lenune qui est au-dessus de pareils soupçons, mais...
— Ah ! lit la supérieure , vous m'expliquez une partie de la lettre de M. Chambel, qui dit à mademoiselle Marguerite qu'elle s'est trompée en le croyant épris d'une femme indigne (le lui être comparée.
Madame de Morency serra les mains comme si elle eût tenu Chambel et Marguerite en position d être étranglés , et la supérieure continua :
— Une femme dont les coquetteries l'avaient cent fois fait rougir lui-même.
— Le misérable ! murmura madame de Morency.
— Si cette fenune est votre amie , madame , jcprit la supérieure , je comprends votre indignation , mais il ne faudrait pas lui révéler la manière dont on parle d'elle ; car quoique je sois en dehors des passions du monde , je ne pense pas qu'on jjuisse traiter (juehiu'un d'une manière plus méprisante.
i;')S >KUlil I.IUTK.
La folci-e , la lagc (iiréprouvail inailainc (le Moroiicy roccii|>aioiit si violonmiciil (|u'('ll(; avait loiil à fait oublié dans (juel but elle s'était lapprochée de luadaiiio IJ*** , (jui conliiiuait .ses doléanees sur la perversité de la protégée de l'abbé Norton. Enfin une pensée de vengeance perça à travers les fureurs intérieures de madame de Morcncy, et elle y procéda avec assez de sang-froid.
— Vous avez surpris celte lettre , madame? — J'ai lu cette lettre , comme c'était mon
devoir, dit la supérieure d'un ton digue; et comme cette demoiselle n'appartient pas à la maison, je venais la connnuniquer à M. l'abbé Norton pour qu'il avise à faire cesser ce scandale. Mais je ciains de ne pouvoir attendre jusqu'à l'heure où il pourra me recevoir ; car j'ai des devoirs saciés à remplir vis-à-vis des jeunes âmes qui ne doivent pas souffrir pour celles qui font mal.
— Hélas! madame, fit madame de Morency, ce sera demain comme aujourd'hui, et M. l'abbé Norton est malheureusement trop occupé des grands intérêts de la religion pour avoir le droit de faire passer les nôtres avant ceux-là.
— Aussi , madame, dit la supérieure , suisje à peu près décidée , si dans une heure
M\R(ilERlTE. 1!)9
M. l'abbé Norton n'a pu me recevoir, de ron- Irer cboz moi et de lui envoyer celte lettre, en l(!i expliquant moi-même le but de ma visite.
— Il va plus de dix personnes d'inscrites encore avant vous, madame, et je crois que, si vous ne pouvez dépasser celte heure , il est inutile d'attendre plus longtemps. Mais vous pourriez faire ici ce que vous ferez chez vous; vous pouvez écrire un mot et mettre la lettre sous enveloppe ; je la remettrai moi-même à M. l'abbé, car il faut absolument que je lui parle.
— Seriez-vous assez bonne pour cela , madame ? fit la supérieure en se levant pour écrire.
— Je suis tout à vos ordres , dit madame de Morency, à moins que vous ne préfériez que je lui dise de vive voix le sujet de votre visite.
— Je vous serai fort obligée de vouloir bien vous en charger , mais il est nécessaire que j'écrive.
La supérieure fit comme elle disait; mais, au grand déplaisir de madame de Morency , elle suivit trop exactement ses avis, et mit son billot et la lettre de Marguerite sous une enveloppe qu'elle cacheta avec soin , et la remit à njafhnne do IMorcncN .
IGO M \R(;rKuirK.
(ieci s'clail fait devant dix personnes , de faeon qu'il n'y avail, pas moyen de rompre le eachct , une fois la snpérieure sortie , et de prendre connaissance de celle infâme lellre <pii brûlait les doigls de madame de Morency à travers sa grossière enveloppe. Dix fois elle fnt tentée de sortir à son tour pour faire cette lecture; mais la supérieure avait dit au valet de cliandire , ou plulùt à l'huissier de l'abbé ■Vorton :
— Vous direz à M. Norton que je n'ai pas eu le lemps d'attendre, el que j'ai chargé madame de Morency de lui remettre ce que je lui apportais.
Etait-ce précaution, était-ce régularité':' c'était régularité prol)ablement ; n)ais ces petites circonstances mettaient un frein aux brûlantes curiosités de madame de Morency, el il lui fallut attendre deux heures avec ce tison dans les mains. Mais ces deux heures donnèrent à madame de Morency le temps de réfléchir et de se faire un plan de conduiie vis-à-vis de l'abbé Norton ; plan de conduite devenu bien plus hostile, grâce aux nouvelles armes qu'elle s'était procurées, et dont elle se jura bien de ne pas se dessaisir, en se disant (]ue la soustraction de madame Chambelanio-
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lisait la sienne , comme si elle élail femme à ne pas se passer d'une pareille excuse, dans lo cas où elle lui aurait manqué. Mais on aime souvent à se tromper comme on trompe les autres, et cette raison n'avait même pas permis de naitre aux prétendus scrupules que madame de Morency voulait bien se supposer. Enfin ce fut son tour d'être introduite, et [huissier de M. Norton, car cet homme n'avait pas d'autre emploi que celui des huissiers de ministère, quoiqu'il n'en eût ni la chaîne ni \c titre, et l'huissier de M. Norton , dis-je, en annonçant madame de Morency , répéta lexluellement la |)hrase que lui avait dite la supérieure. Madame de Morency se trouvait donc dans l'obligation de remettre la lettre; mais elle l'avait [)rudemmenl mise dans sa poche, pour ne l'en tirer qu'au besoin.
M. Norton accueillit madame de Morency avec nne sorte de bonne grâce qui lui était {)articulière. En ce cas il offrait un siège et pinçait ses lèvres en sourire.
— Pour procéder par ordre connue c'est mon habitude, madame, veuillez d'abord me dire le motif de la visite de madame la supérieure <les dauiesde***. Veuillez me remettre sa lettre, o\ puis nous passerons à ce qui vous concerne.
1(52 M\u(;i i.niïK.
— Pciil-i'Ire t'oiiiprciuln'/.-Noiis mieux le l)iil (lo la vi.si'.c de inadnine l\*** lorscpie nous ((hinailrez le niolif de la niicnno, dit madame de 31orency froideiiient.
L'abbé Korlon jela sur elle un regard |)areil à celui d'un juge f|ui s'apprêle à déeider du sort d'un aecusé et repartit sèeliemetit :
— Parlez , madame.
— Est-il vrai, monsieur, qu'il y a trois jours une lellrc de nuKlemoiselle Marguerite ait élé remise en votre présence à M. l'abbé Forlin par madame Chambel?
— C'est vrai , madame.
— Vous savez ce que contenait cette lettre , monsieur ?
— - Elle ne m'était point adressée et je ne l'ai pas lue.
— Elle contenait une accusation infâme contre moi.
— Cela se peut, madame, mais je l'ignore.
— Cependant l'avis que vous m'avez fait donner par madame Ansier prouve que vous connaissiez cette accusation.
— J'ai cru démêler dans les paroles de madame Chambel des suppositions qui pouvaient vous être désagréables, et comme ami de M. de Morency j'ai cru devoir vous en avertir.
MARGl EKITE. 1G3
L'abbé Norton en celle circonstance se fût com|)létemenl révélé à qui eût pu supposer qu'il avait des confidences pour ceux qui le servaient. Cet homuK; , quand on le comprenait, laissait faire ce qui pouvait lui être utile et le payait généreusemenl, mais jamais à titre de service convenu, et toujours il s'était gardé le droit de dire : « Je n'ai été pour rien dans ce que vous avez fait. i> Madame de Morency le savait, et elle ne se senlail ni l'envie, ni le ])ouvoir d'arracher ce masque à l'abbé Norton, il lui suffisait qu'à son tour il voulùl bien la comprendre et la servir. Elle accepta donc la réponse de M. Norton pour bonne , et reprit avec assez de calme :
— Eh bien ! monsieur, cette accusation que vous avez cru démêler à travers les plaintes de madame Chambel , elle est nettement posée dans la lettre de mademoiselle Marguerite à l'abbé Fortin.
— Cela se peut , madame , reparlil encore M. Norton sans paraitnî ému de ce qu'il entendait.
— Eh bien ! monsieur , lui dit madame de Morency avec un emportement mal contenu , je viens vous prier de faire cesser ce scandale.
— Par quel moyen y pourrai-je parvenir?
î(?i K.viua tiim,.
— M. Cliamhel, monsieur, vous doil loul ce qu'il est ; nuKlemoisclIo Marguerife csl dans votre coniplèle (l(''|)cnciaiu'e. Les moyens me semblent très-faciles , si vous voulez les voir.
- Madame , j'ai repoussé de tout mon pouvoir les eonlidences de madame (;iiand)el , et .si, j)lus prudent que je ne l'ai été, j'avais gardé pour moi mes suppositions et mes doutes , je serais resté étranger à une affaire où je n'entends parler que de lettres surprises et d'aceusalions que personne n'a vues. Ce que je n'ai pas fait , madame , je veux le faire ; il ne convient ni à mon caractère, ni à mes habitudes, de me mêler de choses dont la marche me semble peu honorable pour tout le monde. Je ne blâme ni n'accuse personne ; mais je ne puis rien en de telles discussions.
— A ce compte donc , dit madame de Morency indignée, vous m'aurez demandé l'hospitalité pour mademoiselle Marguerife, et vous trouverez bon que, pour m'en récompenser, elle m'ait indignement calomniée.
— Vous a-t-elle calomniée? fit l'abbé Norton. Ceci fut dit d'un ton si double , si étrange ,
si particulier à l'abbé Norton, que madame de Morency ne sut s'il voulait lui dire : «< Vous savez bien qu'elle ne vous a pas calomniée, »
nvutiitiuTt. 16cî
ou bien si c'élail une simple (|iieslion. Jladaine de Morency garda un nionienl le silence, puis elle reprit :
— Du reste , mademoiselle Marguerite a, ce me semble , assez à faire de se défendre de l'amour de M. Chambcl, pour ne pas l'attribuer à d'autres.
— C'a été l'idée de madame Clunubel , dit l'abbé Norton fort surpris en lui-même , mais toujours impassible.
— En ce cas, elle a deviné juste, car M. Cliaiubel est en correspondance avec mademoiselle Marguerite.
— Vraiment ! dit l'abbé Norton ; je l'ignorais complètement, comme j'ignore ce que contient la lettre à M. l'abbé Fortin.
— Eh bien ! monsieur , je vous l'apprends, et c'est ce que madame la supérieuie m'avait chargée de vous dire.
— En vous remettant pour moi une leltni de Marguerite peut-être ?
— Non, monsieur, une lettre de M. Chaudjcl à cette demoiselle.
— Lettre (ju'elle n'a pas reçue , par consé- (juent , d'après la règle de la maison. Eu ce cas , le mal n'est pas grand. M. Chambcl est un élourdi...
It>li HAKtJ HERITE.
M. Cliiimhc'l est un infâme, iiioiisieur ! s'écria luadume de Moiency avec violence.
— Je conipivnds qu'il niaïKiue à ses devoirs de mari en ainianl une autre femme que la sienne , dit M. Norton ; niais M. Clianihel est bien jeune...
Madame de Morency se tordait de colèie et de désespoir.
— En ce cas, monsieur, reprit-olle les dents serrées, je crois de mon devoir de prévenir madame Chanibel de l'inconduile deson mari.
— Vous pouvez le faire mieux que personne, iil M. Norton.
Madame de Morency se leva tout à coup , et dit à l'abbé Norton en le regardant fièrement:
— Vous nj'avez trop bien (comprise , monsieur, pour qu'à mon tour je ne vous devine pas ; mais puisque c'est en vain que je me suis adressée à vous , je vous préviens que je me chargerai seule du soin de ma défense.
A ces mots elle se dirigea rapidement vers la porte et disparut, pendant que l'abbé Norton marchait gravement vers elle en disant :
— Madame... madame... vous oubliez... la lettre de madame la supérieure.
Non, certes, elle ne l'avait pas oubIié(;; et c'ast parce qu'elle s'en était souvcjiue à temps
MARGIERITE. 107
qu'elle s'était ménagée celle sortie tragique , qui laissa l'abbé jNorton dans le doute de ce qu'elle eût fait si elle n'eût pas été emportée par sa douleur et sa colère.
Une fois seule dans sa voiture , madame de Morency lut enCn cette fameuse missive commençant ainsi : « Vous m'aimez Marguerite, je le sais, j'ai surpris la confidence que vous en avez faite à l'abbé Fortin. » Donc Chanibel avait lu la fameuse lettre. Mais cette fameuse lettre avait été remise depuis trois jours à l'abbé Fortin , il connaissait donc cet amour lorsqu'il faisait encore de la passion vis-à-vis de madame de Morejjcy , car celle-ci ne supposait pas un moment (ju'Isaure eût fait une pareille conlidence à son mari, et l'idée que madame Chanibel avait pu garder une copie de cette lelti-e ne pouvait lui venir à l'esprit.
C'était assez pour iriitcr nuulame de Morency; mais lors((u'elle arriva aux phiasesoù il était question d'elle, sans cependant qu'elle y fût nommée, madame de Morency faillit suffotjuer de rage. Kien n'égalait le ton de dédain poétique et facpiin avec lequel M. Chainbel se disculpait d'un amour ijnpossible, inimaginable, ridicule. Il y avait ridicule.
Voilà de ces circonstances où les femmes
16S MMtlilKlilTK.
iiiaiiiliss(.Mil leurs l)omicls cl U'iii-s jupes, ci voiulraicn», porter boites cl éperons poiii- aller souflleter et liier riiisoleiil (pii les traite ainsi. 11 ne faut donc pas s'étonner (lu'en i)areille occasion elles se niontr(.'nt si inéchanles , snrloul iorstpie, dans une occuri-ence coninie celle-ci, elles ne peuvent armer ni frère, ni mari pour leur cause. Une seule pensée resta debout dans le cœur de madame de Morency : la vengeance. Vengeance contre M. Cliambel, vengeance contre madame Chanjbel , vengeance contre Marguerite et contre l'abbé Norton lui-même. Il fallait les frapper tous à la fois cl du même coup. Mais quand la combinaison ruinait les uns, elle épargnait les autres. Enfin , après de longues réflexions, des désespoirs successifs, des mc' iiaces incessantes, elle trouva le filciui devait la conduire dans ce ténébreux complot où elle n'admit pas même sa chère madame Ansier , [)auvre fennne aux gages de l'abbé Norton, et (jui voulait bien aider le mal de tout son pouvoir, à condition qu'il ne lui en coulerait pas le moindre ris(jue. Maintenant disons conunent madame de Morency procéda à cette terrible exécution.
Elle rentra chez elle et fit fermer sa porte à tout le monde. Puis elle s'enferma deux Ion-
MAKCl ElUTt. 160
guos heures avec sa feunne île cliainhre , j»eiiliaiil que le cocher brossait la voiliue de cérémonie. Puis au bout de deux heuieselle reparut dans son salon , où madame Ansier l'attendait avec Jules.
Ils furent tous deux éblouis : jamais plus coquette parure n'avait rehaussé la beauté de madame de Morency. A trente-huit ans (madame Chambel avait seule le droit de lui en donner quarante-cinq), madame de Morency passait encore pour très-belle ; ce jour-là elle était éblouissante; elle était fraîche, elle était leste , elle était rayonnante , elle était jeune. Jules et madame Ansier se récrièrent à son aspect. Cette admiration ajouta à la beauté de niadame de Morency l'éclat de la confiance. Elh; traversa rapidement le salon , et , sans répondre aux questions inquiètes de madame Ansier qui la suivait avec un étonnement alarmé, elle gagna sa voiture; et ce ne fut que lorsqu'elle fut à une certaine dislance de chez elle ([u'elle fit arrêter, et dit à son valet de pied :
« Chez le duc de V***. ..
Win
Qu'on nous pernietle de ne {vas raconter la visite de madame Morcncy à M. le duc de V*** ; nous allons seulement en faire connaître les résultats, et ces résultats l'expliqueront beaucoup mieux que nous ne pouvons et que nous ne voulons le faire. Dans ce récit, où nous avons essayé de tracer quelques caractères existants, nous ne voidons pas faire entrer des scènes à la façon de celles des Liaisons dangereuses. Le but que nous nous proposons n'en a pas besoin. Nous allons donc franchir sur-lerli:Hii|) un irilervollo de quehine*; joui'; et nous
172 JlMKil KIUTK.
rcporicioiis la scruc; clicz iiKidaiiK' Cliaiiihol.
La ru|»luro entre ClKun])el el madame de iMorenev é(ail manifesie , mais elKUnie jonr cependant les incpiiétndes de IMernî seiublaienl devenir j)lus vives; il eiiercliait à pénélier jusqu'à Marptiierite sans y parvenir, et se désolait de son impuissance. Quant à Isaure , elle eonfinuail à donner à cotte tristesse le molif que nous avons dit , et, ne voulant pas en laisser plus longtemps le poids à son mari seul, elle se décida à aborder un sujet qui touchait de si près aux violentes discussions qui avaient été sur le point de l(>s séparer complètement.
— Pierre, lui dit-elle un jour, si queUiue malveillance voulait ébranler ou ruiner votre position près de l'abbé horion , il ne faut point vous eu faire un chagrin. Ma fortune, qui est la vôtre, nous permellra toujours de vivre honorablement , alors même (ju'il faudrait réformer un peu du hi\e (jue votrt; active collaboration à un journal impoilan! vous avait permis d'introduire dans nos habitudes. On est bien fort quand on n'a besoin de personne ; et si , aux yeux de quehiues-uns, vous paraissez vous arrêter dans voire carrière, ce sera pour la repreiulre plus brillante, plus haute, eldans des œuvres plus éludiées , |»lus diiiables (pie
MAlKilERITK. 173
celte polémique journalière où les ineilleui'S esprits s'épuisent sans laisser rien d'achevé et (le complet,
A ce& bonnes paroles, Chambel répondit qu'Isaure s'alarmait à tort sur sa position ; que jamais ses rapports avec l'abbé Norton n'avaient été plus excellents , et que, s'il paraissait triste et inquiet , c'est <pi'il était souf- Irant, et que sa santé s'altérait.
Cette réponse affligea Isaure. Il y a tant de dilTérence entre le chagrin qui rend malade et la maladie qui rend triste, qu'Isaure ne pouvait s'y tromper. '^ Aimail-il donc cette femme à ce point, se disait-elle, que cette rupture lui fasse une peine si active? Toujours distrait, toujours préoccupé , il est rarement avec moi , même lorsqu'il me parle : il est donc avec elle dans sa pensée. » Cette supposition attristait Isaure à son tour. En effet, le droit de l'épouse était satisfait, mais le cœur n'avait rien obtenu. Pierre ne l'outrageait plus, ne la bravait plus; mais il avait laissé son amour à la femme (|uil avait quittée. Il arrive souvent alors (jue l'oji regrette des torts au fond desquels on ooil voir l'iicore une espérance. Huit jours avant, Isaure n'était que trahie; à ce moment, elle commençait à sentir (pi'elle n'était plus aimée. D'ail-
171 M\«(;i r.KU K.
leurs sav;iil-('ll(' comiiicnl celte nipliirc av;iil. clé amenée? Les conseils de l'abbé Forlin , les renionlrances de M. Norton n'en avaienl-elles l)as été la cause? N'étail-ce pas un sacriri(;e à (les exigences étrangères plutôt qu'un retour à (les sentiments intimes?
Toutes ces réflexions détruisaient la joie qu'Isaure avait éprouvée de son triomphe , et une tristesse gênée avait remplacée les cris et l(^s fureurs réciproques dont la maison de Chambel avait été le théâtre.
Un soir Isaure , demeurée seule après son diner , s'était retirée dans sa chambre , se demandant si le bonheur n'est pas, comme l'honneur, un asile où l'on ne peut plus rentrer dès qu'on en est sorti. En effet, à force de raison et de résignation, on peut se tenir pour salisfait de la position qu'on a reconquise ; mais lorsque la foi, cette virginité du cœur, a été détruite , le bonheur manque de sa véritable essence. C'est un de ces aliments vides qui rassasient sans nourrir, qui trompent le besoin pendant une heure après laquelle la faim revient plus mordante. Isaure était toute en proie à ces pensées, plus désespérée de son avenir qu'elle voyait désert,que de son passé où l'amour avait habité, lorsqu'on lui annonça l'abbé For-
riMU.lEKlTE. 17ti
tin. Cette visite fut la bienvenue et jeta dans son âme une supposition d'espoir. Peut-être l'abbé Fortin lui ferail-il voir qu'elle ne considérait pas la vie sous son véritable aspect; il fallait qu'Isaure fût bien abattue pour avoir envie de croire à l'apprécialion d'un autre plutùtqu'à la sienne. Mais l'aspect de l'abbé Fortin détruisit immédiatement ce mouvement d'esj)oir. M. Fortin était sombre , soucieux , et il ) avait sur son visage une sévérité qui ne lui était pas habituelle. Cependant la vue de luadauie Chambel le frappa aussi , tant son abatloiiient était grand ; Isaure lui dit d'un aiitiisle :
— Vous m'aviez promis de venir, et je vous remercie de votre visite, monsieur, aussi bien que des bons conseils que vous m'avez donnés.
— Us ont porté des fruits bien amers, dit labbé Fortin, si j'en juge d'après ce que je vois.
— Non , monsieur , dit Isaure, je n'ai plus à me plaindre. La raison a fait place à l'égarejnent ; chacun ici est rentré dans le devoir , el il ne me reste plus qu'à espérer... si l'espoir peut m'ètre encore permis.
M. Fortin parut fort étonné de cette douk-nr résignée , et reprit :
I /() XSItr.HKKITE.
— D'oi'i \i('iil celte lrisles.se Jiprès une si grande vieloire'f'
Isaui'e hésita un iiiomeiil à répoiidn.' , mais elle se décida à confier à l'abbé Fortin le vide nouveau de son âme, et elle finit par lui dire :
— Son cœur est-il donc resté avec cotte femme ? Ou s'il n'est pas resté avec elle , où donc est-il? car il ne m'est pas revenu.
— Comment! vous ne le soupçonnez pas' répondit l'abbé Fortin d'un air si étonné qu'Isaure comprit aussitôt qu'elle devait le savoir. Elle se releva, et une lueur de celte ardeur ex. cessive que M. Forlin avail eu tant de i)einc à soumettre se montra tout à coup dans ses regards.
— Le souj)çonner! moi? C'est donc vrai... Qu'y a-t-il? Encore trompée! Mon Dieu! ce n'est pas possible ! Parlez ! par grâce, monsieur, parlez !
L'abbé Fortin réfléchit , et après un moment de silence* il reprit :
— Il est temps que la vérité se fasse jour , et peut-être vaut-il nueux que vous la sachiez de moi que du hasard. D'ailleurs il me faut une exi)lication à moi aussi , une explication franche , et je l'attends de vous.
— Je ne sais pas mentir, monsieur, reprit
>i\K(;iKiuïK. 177
Isaiire ; de tous les vices , le mensonge est le plus hideux et le plus coupable à mes yeux.
— Eh bien ! madame , répondez-moi donc franchement. Avcz-vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?
— Je le crois, monsieur, repartit Isaure, j'en suis sûre. Nulle plainte amère ne m'est échappée , je n'ai fait entendre aucune récrimination, je n'ai montré aucune colère.
— Ce n'est pas tout, madame, dit l'abbé Fortin.
Isaure le regarda sans répondre , comme si elle cherchait à deviner à quoi il pouvait vouloir faire allusion.
M. Fortin continua en observant madame Chambel :
— II y avait un secret sur lequel vous m'aviez promis le silence.
— El ce silence , je l'ai gardé, monsieur , dit Isaure d'un ton offensé du doute de l'abbé Fortin. Je ne vous l'eusse pas promis, qu'en ma (pialilé de femme qui n'a pas perdu toute retenue, je n'eusse livré à la curiosité de personne les confidences d'un cœur qui croyait ne parler (ju'à vous. C'eût été comme un outrage à la pudeur de celte jeune fille, et j'en suis incapal)le. El si vous ne m'estimez [tas assez pour
I7S >i\ui;iEiuTE.
en croire mes st-rupiiles, ^()us poiivc/, facile iiieiil imaginor (|uc mon iiiléirl no nio pc^rnuM lail pas de me donner une pareilh; rivale, en avertissant (juchpi un des senlimenls (|u'eil(' «'prouve.
— Pardon, madame, mais il y a en tout ceci quelque chose d'inexplicable, dont cepcn dant il faut que j'obtienne la solution , pour savoir si l'honnne (jue je soupçonn«î est le véritable coupable. La lettre de Mar«fueritc vous a été remise cachetée ?
— Oui , monsieur.
— Et du moment qu'elle vous a été remise jusqu'à celui où vous me l'avez rendue chez M. Norton...
— Elle ne m'a pas quittée.
— Vous en êtes sûre?
— Je vous l'affirme sur l'honneur.
— Eh bien! madame, M. Cliambel connail celle lettre.
Isaure poussa un cri , se leva soudainement, courut à son secrétaire, ouvrit tous les tiroirs, prit tous les papiers , les bouleversa , les tria , les compta , mais ne trouva point la copie qu'elle avait faite de la lettre de Margueiite.
— Oh ! s'écria-t-elle , le malheureux ! Descendre jusque-là ! Ah ! c'est infâme !
MARUIERIIE. 170
— Qu'c>l-c'e iloue? s'écria M. Foiliii (jui avait suivi celte leclierche d'un regard anxieux .
— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? Eh bien! c'est ma faute, sans doute; mais , je vous le jure , je l'avais complètement oublié. Dans la nuit qui précéda la remise que je vous fis de cette lettre, j'en avais , je ne sais l)Ourquoi , fait une copie : cette copie m'a été volée... volée, c'est le mot... volée par M. Chambel... qui s'en est vanté, sans doute... N'est-ce pas, monsieur, qu'il s'en est vanté, et qu'il a indignement étalé cet amour d'une innocente enfant aux yeux de sa maitresse... aux yeux de tout le monde ?
L'abbé Fortin baissa la télé et ne répondit pas. 3Iadame Chambel crut voir dans ce silence une condamnation du mystère qu'elle avait fait de cette copie.
— Mais je vous jure, monsieur, reprit-elle avec un véritable mouvement de douleur, je vous jure que je l'avais oublié... je vous jure...
— Je vous crois , madame , dit l'abbé Forlin; mais le niallieur n'en est pas moins grand parce que vous en êtes innocente.
— Qu'est-il donc arrivé?.,.
— Il est inutile (pie vous le sachiez , madame ; ce qui est arri\é est irréparable.
1<S0 >l Mtl.l I lUTK.
— Irri'parahlc ! Jiionsioiir. l'our <|ni''' Pour moi... i)oiir Marguerite... pour M. Cliaiiihel ! Oh ! parlez , monsieur , je vous en prie ; vous me faites mourir !
Une interruption (jui , au premier aspect, a l'air d'un de ces incidents romanesques qui viennent toujours à point pour dénouer une situation , mais qui était le résultat d'une machination habilement menée , suspendit les ([uestions de madame Chambel. Un domeslicjue entra et remit une lettre à Isaure. Celle-ci frémit en reconnaissant sur l'adresse l'écriture de madame de Morency ; elle brisa le cachet d'une main tremblante , et , la pâleur sur le front, elle lut les deux lignes suivantes :
«1 Puisque madame Chambel se plaît à faire collection de lettres volées , on croit lui faire plaisir en lui adressant celle-ci. »
Elle regarda ; c'était la fameuse lettre de Chambel à Marguerite , conmiençant par ces mots :
«c Vous m'aimez , Marguerite , je le sais ; j'ai surpris la contidence que vous en avez faite à M. l'abbé Fortin, n
Isaure continua celte lecture au milieu de tremblements convulsifs et de sanglots étouffés ; puis, passant la lettre à l'abbé Fortin , elle lui dit amèrement :
MARGIEKITE. 181
— Si j'ai commis quelques fautes, monsieur, je suis punie , assez punie pour me croire délivrée (Je toute obligation envers qui que ce soit. Oh! maintenant, malheur à tous! malheur à cette femme, et malheur à lui! La ruine que je lui avais prédite va venir sans doute ; ce sera son châtiment à lui , car il serait insensible à tout autre. Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle en serrant les poings avec rage , si vous êtes juste , vous le maudirez !
— Ainsi , madame , dit gravement l'abbé Fortin, vous appelez la malédiction du ciel sur la tête de votre mari pour une faute dont vous êtes peut-être la première cause. Vous maudissez , quoicjue coupable ; que feront donc ceux qui souffrent plus que vous , quoique innocents?
— J'ai été la première cause de tout cela, dites-vous? s'écria Isaure avec violence. Estce parce que j'ai surpris la lettre de mademoiselle Marguerite? Et si M. Chambol ne m'av;iit pas donné de justes motifs de jalousie, je n'aurais jamais pensé à m'occuper des correspondances de cette demoiselle , et tout ce qui est arrivé depuis ne serait pas arrivé.
— Mais elle était innocente de vos soupçons, madame, dit l'abbé Fortin.
IH'Ù, M\R(;UEUITE.
— Mais clic iiV'lail pas innoccnle ilc sou uiuuur, icpiil Isaurc (luo la colcre oinporlail, encore, el i)robablciucnl M. Chaïuhcl ik; s'adresserait pas à son innoccnle vcrUi, s'il n'avail pas trouve dans celle innocente correspondance tant d'innocent amour.
Isaurc s'était retrouvée tout cntiéi'c. A ce mot, répété avec affectation, sa voix, son geste, son sourire, avaient ajouté un degré d'insolence qui lit naître dans le cœur de M. Fortin un profond mouvement d'indignation. Alors il se leva , et s'écria d'un ton qui força Isaure à baisser les yeux :
— Oui, madame, innocente connue les anges; oui, madame, innocente devant Dieu, qui l'ab soudra d'avoir aimé , et qui la récompensera de ne pas avoir failli ; qui la récompensera, madame , d'avoir souffert , et d'avoir encore à souffrir par toutes vos fautes ; car cette jeune fille , dont vous parlez avec un si fier dédain , elle est perdue, madame, elle est maintenanl ilans la misère el l'abandon !
— Oh ! mon Dieu ! s'écria madame Cliambel, je n'ose vous comprendre, monsieur; perdue, dites-vous?
— Je me suis trompé de mot, dit amèrement Tabbé Fortin ; non, madame, non ; ce n'est pas
MARGl'ERITE. 185
une fille perdue comme tant de femmes honorées sont des femmes perdues, comme madame de Morency a été une fille perdue ; je veux dire que Marguerite est perdue, parce qu'elle est ruinée , parce qu'elle n'a plus d'asile que sous mon toit , qui est bien pauvre , parce qu'elle n'a plus d'amis que moi qui suis impuissant.
— Mais, que s'est-il donc passé , monsieur? Enfin , expliquez-vous, dit Isaure dans un véritable désordre de douleur et d'effroi ; je puis réparer le mal, peut-être, je le puis, je le veux, je le dois; oh! pardonnez - moi , monsieur, pardonnez-moi ; mais je souffreaussi beaucoup.
— Ce que j'ai à vous dire , madame, est inconcevable ; ce ne peut être que le résultat de scènes préparées d'avance ; les choses ne se passent pas ainsi d'ordinaire , et il y a une main qui en a dirigé les mouvements. Celle main , je crois la connaître maintenant, quoi- (lue je ne m'explique pas par quels moyens elle a pu associer un lionnne comme le duc de V*** à sa vengeance.
— Mais je ne vous comprends pas, dit Isaure ; le duc de V***, dites-vous? N'élait-ce pas chez lui que Marguerite devait entrer en qualité d'inslitulrice?
— Oui. madame, et ce malin élail le j(»iir