‹ MargueriteChapitre 31 sur 48 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

hu lever du rideau , Marguerite est assise à droite du public ; près d'elle, à sa gauche, Amélie est assise sur un siiige plus Las, et la Cbanoinesse se tient debout a sa droite ; Marguerite a sur ses genoux un album ouvert dans lequel les deux autres femmes jettent les yeux de temps en temps durant la scène. De l'autre côte du tlièâtre, près de la table où sont restées les curiosités de la Clianoioesse, au deuxième acte, Beauséjour est assis et Forster est debout à son côte'. Ces deux groupes sont sépares par toute la largeur du théâtre.

LA ctlANOlKESSE, se penchant vers les deux

femmes el iniliquant le projet d'isoler les deux

hommes de leur conversation.

Il paraît que M. Bonnard lit dans le parc les lettres qui viennent de lui arriver de Paris, qu'Albert est occupé à écrire dans sa chambre, et que nous pouvons causer ici comme si nous étions seules... M. Forster est si sérieux, et M. Beauséjour si étourdi, que nous avons bien fait de les bannir!... Nous ne parlerons pas de la journée à M. de Beauséjour, pour le punir d'avoir compromis M°"= Beauval.

AMÉLIE , riant.

Et moi qui n'avais rien vu de dangereux dans ce rendez-vous I... on fait comme cela mille imprudences, parce qu'on ne vous instruit pas du tout de ces choses-là dans les couvens. MARGUERITE, riant.

Folle!... veux-tu donc qu'il y ait une classe...

LA CBANOIMESSE, riant.

Pour traiter des rendez-vous, peut-être?

HARGCERITE , posant sa main sur la icte d'Amélie.

Ah ! si cette bonne téte-là pouvait être aussi raisonnable qu'elle est jolie!... Mais il y a la un peu de folie, vraiment!

AMÉLIE

Tu me donneras de la raison, toi qui en as pour deux.

Nonl... mais, en ce moment, j'ai de la joie au coeur à en vouloir donner à tout ce qui m'entoure!... E; je souhaiterais tant que tu fusses heureuse, toi!...

LA CBAKOINESSE.

Si M"" Beauval s'ennuie, que ne se fait-elle une collection de choses curieuses, au lieu de faire des coquetteries T. .. Mon Dieu, le temps,

la peine et l'argent qu'elle emploierait a se procurer des magots et des perroquets, ne seraient pas perdus!... cela lui resterait toute la vie!... tandis que les adorateurs sont de beaux oiseaux de passage, dont il ne reste pas même une plume!... et, du moins, on ne se compromet pas avec les oiseaux empaillés.

Les trois femmes rient.

BEAUSÉJOUR, à Forster en souriant.

Il parait que là-bas on conspire contre nous?... la tante est le chef de la conspiration : c'est une vieille rancune.

FORSTER, très-grave et très- froid.

Vous plaisantez toujours, monsieur, même avec les choses les plus sérieuses : la haine ou l'amour des femmes, leur bonheur et leur réputatiuii!... Aux Etats-Unis, nous ne plaisantons pas avec cela.

BEAUSÉJOUR

Oh! vous ne plaisantez avec rien I... mais votre gravité américaine ne veut-elle donc pas comprendre que c'est justement à ce qui est triste qu'il faut mettre de la gaité? Ainsi, voyez!... ces dames me boudent, elles veulentque je reste là, loin d'elles, tout seul... j'ai essayé de m'approcher... Oh! (// fait signe qu'on t'a repoussd.) Si je demandais pardon, on refuserait...

LA CDANOINESSE. de loin.

Certainement ! c'est très-sérieux 1

BEAUSÉJOUR, bas à Forster, Aussi, j'en ris.

LA CUANOINBSSE, de loin.

Une femme se compromet en vous permettant de venir prés d'elle.

BEAUSÉJOUR, bas à Forster.

Avant un quart d'heure, elles auront toutes trois quitté leur place pour se rendre à mes côtés.

FORSTER, haut et très-grave.

Oh! oh!... je parie cent louis que cela ne sera pas.

BEAUSÉJOUR

Je tiens!... et je ne demande même que cinq minutes.

FORSTER

Alors, je parie deux cents louis.

BEAUSÉJOUR, lui serrant la main.

Merci !

MAGASIN THEATRAL

LA CIIANOINESSK, aux femmes.

Quel est donc ce pari que monsieur est si sur de gagner?

BKADSKjoun , Irès-hiiui.

Oui, mon cher monsieur Forster, toutes les choses rares qui sont sur cette lâl)le, tout ce que vous avez apporté d'Amérique, en y comprenant vos millions, ne vaut pas ce que j'ai dans ma poche.

FORSTEK.

Bah!...

BEAUSÉJOUR

M. du Sommerard n'a rien de pareil dans sa collection, et la marquise de Montadc prétend qu'elle se brouillera avec moi, si je ne le lui donne pas pour la sienne.

LA CDAHOINESSE.

Qu'est-ce que cela peut être T

De-Tuséjour prend i3ans sa poclie un pi'tit portefeuille, en tire un papier plié en quatre, l'ouvre et montre une mècbe de cheveux.

FORSTER

Une mèche de cheveux I

tA CBANOIKESSE.

De qui donc?

Elle s'avaiire un peu et cherche à voir. BEAUSÉJOOR.

Ire mèche de cheveux d'un des Templiers brûlés sous Phillppe-Ie-Bel!... authentique!... Regardez plutôt!... puis voilà un papier qui le prouverait , si cela pouvait avoir besoin de preuves !

LA CHAKOlNESSE , s' approchant.

Monsieur de Beauséjour, apporter ici pareille chose est bien obligeant !

FORSTER, la voyant s'approcher.

Ohl...

BEAUSÉJOCR , li part.

Et d'une!...

LA CHANOINBSSE, regardant tes cheveux.

Comme ils sont conservés!... on ne dirait pas qu'ils datent de si loin !...

BEACSÉJOCR, npar(.

Je le crois bien \ [Il a abandonné la mèche à la Chanoinesse qui l'examine : il tire la Mode de sa poche.) Vo'i\a le dernier numéro de la Mode!... La gravure est justement la toilette qu'avait hier soir M"' de Léville, et qui a tant fait parler quaiiil elle a été sortie de chez il"" de Belmare. AIUÉLIB, fjui s'est levée au nom de JU"* de Léville, et (jtii accourt.

Elle a parfois des toilettes si bizarres! voyons doncl

FORSTER

Ohl...

BEAUSÉJOUR , à part.

Et de deux! (// laisse la Mode entre les mains d'Amélie et tire un autre journal de sa poche.) Ah! ce journal est pour Albert qui veut savoir où l'on souscrit pour les iuceudié.s do laCreuze !... Ce diable d'Albert, je ue sais pas comment il

fait, il a toujours de l'argent pour tous les malheureux! {Marguerite s'est levée au nom d'Albert, et elle s'approche à mesure que Beauséjour en 1 parle.) Il n'y en a guères comme lui!... ordinai- ; rement, ceux qui sont généreux n'ont pas d'argent, et ceux qui ont de l'argent ne sont pas généreux!... Mais Albert! oh! c'est un homme à ' part!... je ne connais personne de meilleur et de plus parfait au monde!

MARGCEBilE , arrivée tout prés de Beauséjour et s'appugant sur le dossier de son fauteuil. N'est-ce pas 1

FORSTER

Ohl...

BEAUSÉJODJ, à pnW.

Et de trois ! ( Baut en se levant. ) Vous étiez là, madame? (/i "(. ) Eh bien ! monsieur Forster T..

FORSTER

Vous avez gagné 1...

Il prend gravement dans sa pothe uo paquet de î)ank-notes.

LA CHANOINESSE

Comment?... qu'a donc gagné M. de Beauséjour?

FORSTER

Le pari qu'il avait fait qu'après l'avoir repoussé quand il allait près de vous, mesdames, vous arriveriez toutes trois près de lui !

LES TROIS FEMMES, en s'éloignanl.

Ah!...

FORSTER, lui donnant la bourse.

Voilà votre somme !

BEACSÉJOCR.

Merci! J'en achèterai le petit alezan dont Rodolphe d'Harcourt veut se défaire. Ces jeunes gens de la haute société me vendent tous leurs mauvais chevaux pour un peu de bonne amitié qu'ils me donnent, et ils croient que je ne m'en aperçois pas!... Ils se trompent! j'ai mis cela dans le chapitre des dépenses perdues!...

Air de ta liobe et les Bottes.

Mais cet argent sitôt que je parie.

Je suis sûr de le ressaisir ; Pour moi c'est une économie, Et pour Forïter c'est un plaisir :

A me duper en riant on s'essaie, Je fais semblant d'être dupe en cfl'et.

J'achète mais c'est lui qui paie,

£t tout le monde est satisfait.

FORSTER, très-grave.

Il plaisante toujours!

BEACSÉJOCR.

Au reste, il est juste que vous payez aujourd'hui pour le mauvais tour que vous nous aviez joué eu nous amenant cette espèce d'Iroquois arrivé des bords du lac Ontario... M. Bonnardl

Les femmes qui causaicut enstmhle se rapprochent. MARGUERITE.

Que dites-vous de M. Bonnard?

BEACSÉJOCR.

Je dis que, grAcc a Dieu, nous en sommes débarrassés, il est partit

LA CBANOINESSE.

Parti, lui? Oh! vous ne le connaissez pas!

BEAVSÉJODR.

Comment?

FORSTER

Sans doute I... Il va passer plusieurs jours au château. Tenez, demandez plutôt à M. le comte Albert que voici.

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