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IDYLLE AU BORD DU LAC MAJEUR

Il faut à l'amour un cadre, un décor favorables. Ma patrie en abonde. J'aime la France pour ses beautés modérées, mais comment dire ce qu'on éprouve devant les splendeurs italiennes !

Nous avions aimé à Florence, à travers le pays toscan et au bord de l'Adriatique, à Venise. Louise, qui tient de ses origines le goût et le sens de ce qui est beau, voulut s'installer au bord du lac Majeur, à Stresa, en face des îles Borro-

mées.

Au commencementd'août, la voici donc à Stresa. J'aurais dû m'effarer de ses voyages incessants. Elle est atteinte d'une voyagite aiguë ; mais quand on aime, on ne voit rien, on ne veut rien voir. Je m'efforçais même de cacher ou d'expliquer à mes parents les allées et venues de

Louise de Toscane. Habitué moi-même à voyager, je ne trouvais pas d'abord trop extraordinaire les périgrinations de la princesse. J'en ai vu bien d'autres par la suite 1

Nous avions correspondu activement pendant qu'elle était loin de Florence on j'étais rentré en revenant de Nice. J'étais absolument conquis, enivré et impatient de sortir de l'irrégularité. Mais qu'étaient mes lettres en comparaison de celles que j'avais reçues I Une chose pourtant m'étonnait. Il était question de tout dans ces lettres, excepté de la petite princesse Monica, alors que Louise l'avait conduite sur les côtes anglaises, soi-disant pour lui trouver un climat exceptionnellement salubre.

Installée sur le lac Majeur, elle prît gîte, avec la petite princesse Monica et sa suite, à l'hôtel des îles Borromées, puis elle m'écrivit de la rejoindre à Milan où elle arriva par le train du Simplon, à sept heures du soir. Je l'attendais depuis une heure. Nous partîmes presque aussitôt de Milan pour aller à Pavie, à l'hôtel Croce Bianca. Elle était seule avec moi. Nous passâmes à Pavie deux jours de joie. Louise s'était renseignée sur les formalités d'un mariage en Angleterre. Au premier jour, fixée par Dresde et

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par Rome sjr sa situation réelle, Louise serait libre et sa vie nouvelle commencerait. Que ne disais- elle pa.,, que n'avait- elle pas vu, que n'avait-elle pas écrii. qu^ n'avait-elle pas fait? A 'entendre, tous les diplomates et tous les avocats internationaux travaillaient à son affranchissement. Elle allait être la femme d'un « grand artiste» et sa situation- ain:4 régularisée, elle aurait au moins la satisfaction de revoir ses enfants.

— Je serai une reine de l'a i, disait-elle, et cette royauté vaut bien l'autre

Naïf, j'écoutais tout cela, j'approuvais, j'acquiesçais, je m'exaltais. Je me voyais à la !êle d'un orchestre de virtuose, faisa )t ^vJcu.er des symphonies et des opéras qui rallieraient tous les suffrages. Louise «'associait par avance à mon triomphe et était à côité de moi sur la scène quand les lauriers pleuvraient sur mon front...

Qaand j'avais fini de me promener uais tous les châteaux espagnols qu'imaginii* Louise, dont l'éloquence et la volubilité étaient intarissables, j'arrivais cependant à la iabe parler de la Cour et de la vie princière. J'éta s curieux de savoir ce qu'elle pensait des princes qu'elle avait connus. Elle m'a diô souvent de bien intéressantes choses.

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Ce fut à Pavie, en allant visiler la Chartreuse, que nous parlâmes à loisir de la Cour d'Autriche Louise n'était pas tendre pour le vieil Empereur.

— Il est très intelligent, me dit-elle, maisfroid, gourmé, rude. Il manque de générosité. N'est-ce pas une honte de penser qu'il donne seulement cent mille florins de dot aux archiduchesses ou duchesses de sa famille qui se marient !

— Et le prince héritier, demandai-je ?

— François-Ferdinand est un homme faible, d'une intelligence bornée, très clérical et soumis au clergé. A la mort de François-Joseph, la Hongrie n'acceptera pas sans difficulté d'être soumise à François-Ferdinand. Il est vrai que sa femme, aujourd'hui princesse de Hohenberg, est très habile et a su préparer l'avenir. C'est elle qui par la volonté, par les soins incessants dont elle entoure son mari, a fait de lui ce qu'il est. Son influence est souveraine.

— Le prince héritier, aime-t-il les italiens ?

— Il les exècre.

La Chartreuse laissa la princesse assez désillusionnée. Du reste, nous ne vîmes que la partie permise aux femmes. Aussi bien la vie

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monastique n'inspira-t-elle à Louise que des brocarts sur la religion, mais elle vit qu'elle me désobligeait quand j'objectai que les chartreux sont ordinairement des gens qui se sont retirés du monde après des épreuves et des malheurs et que l'isolement et l'austérité de leur vie doivent inspirer le respect.

Elle m'embrassa éperduement, m'appelant poète.

Le soir, à Pavie, nous fûmes au cirque Guillaume ; mais tout le temps du spectacle, Louise tint son éventail devant son visage. Elle avait peur d'être reconnue par le manager de ce cirque qu'elle avait vu à Dresde.

En rentrant à l'hôtel, à pied, par une nuit chaude et de ce bleu de lapis lazzuli qui est le propre du ciel italien, Louise, rayonnante d'amour, s'appuyait mollement à mon bras.

J'avais les larmes aux yeux en la laissant repartir pour Stresa.

Je partis pour les bains de Porretta, dans la montagne, à deux heures de Florence. C'est une agréable station d'été où mes parents vont passer leur temps de vacances. Je les mis au courant des assurances du prochain accord de Louise avec Rome et je leur fis des confidences

sur l'état de santé de la princesse... Je n'ai pas besoin d'insister. On comprendra que ces confidences étaient le meilleur argument à ma disposition pour obtenir l'asquiescement définitif au mariage qui pouvait toujours se faire civilement d'abord, en Angleterre, et qui se compléterait religieusement après que le Vatican aurait consenti à l'annulation de l'union religieuse de Louise et de son premier mari.

Mais Rome n'a pas consenti et, quoique respectueux des traditions religieuses, j'ai commis la faute d'épouser une femme qui, aux yeux de l'église, est actuellement la femme du roi de Saxe. La loi saxonne a pu la déclarer libre, la loi anglaise a pu lier son sort au mien, une autre loi, faite d'un pouvoir plus mystérieux et plus haut que l'ordinaire des lois humaines, la laisse rivée à son premier serment. J'aurais écouté mes parents, j'aurais eu la conviction que tout ce que disait Louise de la Cour de Rome et des démarches que, soi-disant, on y faisait pour elle, était sans fondement, je ne l'aurais pas épousée.

Nous avions combiné, à Stresa, que huit jours plus tard je serais à Milan où nous nous rêver-

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rions. Celte fois, nous filâmes sur Turin, à l'hôtel Trombetta. Ce fut là que je conduisis Louise au théâtre où Andréa Maggi, le grand artiste, hélas! mort aujourd'hui, jouait le Triomphe d'amour de Giacoso. Ce beau poème, d'une si noble inspiration, plut infiniment à Louise. Elle sent autrement mieux la littérature que la musique et la peinture et les splendeurs mêmes de la nature. Les mots et les sentiments qu'ils expriment sont ce qui agit le plus efficacement sur elle.

De Turin, nous revînmes à Milan et, de Milan, nous fûmes à Slresa. Je pris ma chambre sur le lac Majeur dans un autre hôtel que celui de la princesse. Après dîner, à la nuit close, nous nous rejoignîmes sur le bord du lac. Oh ! ce lac, si cher aux peintres et aux poètes italiens ! Cette eau pure où se mire l'azur immaculé ! Cette eau que, de temps en temps, agite l'hélice d'un bateau à vapeur qui passe empanaché de gris, étincelant de lumières et ajoutant aux échos du rivage l'harmonie caressante des violons qui détaillent sur l'eau langoureuse de spirituelles canzonetta! Au-dessus de nous resplendissait la lune ; mais sur les arbres, l'ombre était opaque et nous allions lentement dans la fraîcheur

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du soir, abrités de la vue des indiscrets et aspirant un air embaumé de parfums.

La duchesse de Gênes, tante de Louise de Toscane, morte depuis, possédait une résidence à Stresa. Nous passâmes devant cette demeure princière et Louise se souvint qu'elle y était venue avec son mari. Elle ne parut rien regretter.

Nous eûmes encore trois jours de parfait bonheur, bonheur caché à Stresa. Un incident inattendu vint apporter l'orage dans notre ciel serein et faire décider en un instant notre départ pour l'Angleterre.

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