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EN ROUTE POUR L ANGLETERRE

Ce matin-là, Louise avait résolu de télégraphier à l'avocat Mattaroli. Elle voulait le voir à propos de son mariage à réaliser avec moi, aussi bien qu'à propos de celui qui est resté valable, au point de vue religieux, avec le roi de Saxe. La femme de l'avocat répondit à sa dépêche en lui disant que si elle tenait à joindre M. Mattaroli, elle devait lui télégraphier chez la comtesse Fugger, à Munich. Aussitôt, fureur de Louise. Ne machine-t-on pas sa perte? Que peut faire l'avocat de la Cour de Saxe avec la comtesse Fugger?... L'avocat Mattaroli, au courant de nos projets, nous a trahi! L'avocat Mattaroli nous trahit !

Je ne sais que répondre. Elle va, elle vient, elle crie, elle pleure, elle fulmine...

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— Il faut partir, tu m'entends, dit-elle. Nous irons à Milan.

Pourquoi Milan plutôt qu'ailleurs? Qu'apprendrons-nous à Milan? Enfin, soit, allons à Milan.

Nous y voilà le lendemain, Louise toujours très agitée. Je ne l'avais jamais vue dans un tel état de surexcitation ; mais son énervement et tout ce qu'elle pouvait dire de démesuré ne me désarçonnaient pas encore. J'étais seulement tout étonné de ce qu'elle disait à propos de Dresde et de Rome qu'elle accusait de comploter contre notre mariage. Je me trouvais balancé entre le trône de Saint Pierre et le trône de Saxe; on m'excusera d'avoir eu le vertige.

A Milan, pour la distraire, je proposai d'aller au théâtre. Elle accepte. Je prends des places, je les rapporte, elle n'en veut plus. Nous n'irons pas au théâtre.

— Ecoute, me déclare-t-elle, il faut aller à Florence, ne serait-ce que pour que tu prennes des effets qui te manquent. Aussitôt après, nous irons directement en Angleterre nous marier.

Il y a loin de Milan à Florence, et, du reste, mes bagages étaient restés à Stresa. Mais il fallait aller à Florence. Il est vrai que nous avions des papiers à prendre et certaines choses à régler.

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Le lendemain, j'étais à ma po,te. C'était le 1er septembre 1907. Mes parents villégiaturaient alors à Porretta.

Deux jours plus tard nous partions en automobile pour l'Angleterre avec l'intention de passer par la montagne apennine et de nous présenter à mon père et à ma mère avant d'aller passer devant l'officier de l'état civil anglais.

Nous étions trois dans l'automobile, sans parler du chauffeur. La princesse avait jugé nécessaire d'inviter une de ses plus fameuses amies, qui répondait au nom de Miss Hélène Zimmer, une vieille allemande, à moitié anglaise, quelque peu bas-bleu et conférencière, si je ne m'abuse, et douée d'une étonnante puissance d'adulation. « Altesse par ci, Altesse par là, ma chère Princesse... » Je n'entendais rien d'autre.

On nous reçut à Porretta, plutôt fraîchement. Nous y fûmes vers le soir, à six heures. Mon père laissa Louise, appuyée par Miss Zimmer, donner à ma mère des raisons sentimentales, renouvelées de ses lettres, et me prit à part.

— Tu fais une bêtise mon garçon, me dit-il. J'ai laissé aller les choses, car je crois encore que ce mariage ne peut pas se faire. Tu es notre

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seul enfant, nous t'avons gâté... Tu n'es pas une mauvaise nature, tu t'es coiffé de cetle princesse, tu crois à tout ce qu'elle raconte... Elle raconte peut-être des choses qu'elle imagine vraies ; mais songe à la différence d'âge et de situation. Songe à tout le temps que tu as- déjà perdu. Où veux-tu qu'une pareille aventure le mène I Les journaux vont en parler. Vous allez être livrés à la curiosité publique. Quel bruit! pour ne pas dire quel scandale dont ta mère et moi nous aurons à souffrir. Crois-tu que le fils d'un vieux militaire comme moi, devenu professeur dans l'enseignement supérieur italien, doive épouser une femme qui a déjà eu tant d'aventures? Est-ce un mariage naturel et normal?

Je ne l'écoutais pas. Il m'a répété bien des fois depuis, ce discours qui a fini, peu à peu, par se graver dans mon esprit et j'en ai reconnu, trop tard, la justesse.

Je répondis que j'avais donné ma parole, que je ne pouvais refuser d'épouser celle qui, devant l'opinion publique, était déjà compromise par sa liaison avec moi et par les conséquences de cette liaison et qu'enfin Louise serait la plus ' simple, la plus sûre, la meilleur des épouses. Ne

me l'avait- elle pas juré cent fois par paroles et par écrit ?

Mon père hochait la tête en se mordant les lèvres. Quant à ma mère, embrassée, cajolée, mouillée de larmes, elle cédait, mais avec tristesse. Et nous partîmes, toujours flanqués de Miss Zimmer, qui ne nous lâcha qu'au restaurant des Trois rois à Bologne, où nous dînâmes. L'auto la ramena vers Florence. Le train valait mieux pour nous. Nous prîmes la route de Turin, Modane, Paris, Calais, Londres. C'était la première fois que j'allais en Angleterre dans des conditions aussi étranges, avec un bagage réduit au strict minimum et en compagnie d'une princesse que j'allais épouser.

J'essaye en vain de me remémorer ce que je pouvais penser. Je regardais Louise, je l'entourais de soins. Elle était affectueuse et charmante et si pressée d'atteindre au port de ce mariage que j'en étais touché au cœur. Mais elle avait une préoccupation qui me surprenait un peu : elle s'occupait des journaux et des journalistes. Qu'allait on dire? Quel tapage à Dresde et dans toute l'Allemagne, dans toute l'Italie, dans le monde entier ! Nous devions être guettés, pistés, annoncés. Elle parlait de ce que nous

dirions aux journalistes et de l'accueil à leur faire. Je ne voyais pas qu'elle prenait le bruit pour la gloire.

Mais comment la presse eût-elle été déjà aux aguets? En dehors de mes parents, deux personnes seulement étaient au courant du mariage décidé : Miss Zimmer et la comtesse Fugger. Avaient-elles intérêt à lancer les reporters à nos trousses ? De fait, nous arrivâmes le plus tranquillement du monde à Londres, par Victoria, et nous allâmes tout droit prende gîte à l'hôtel Cecil, sous le nom de M. et Madame San Mar cellino.

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