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UN AN APRES

On ne se lasse jamais d'aller à Venise. J'y revins cette fois, accompagé de ma nouvelle famille. Buby était avec nous, suivi de sa nurse. Les autres domestiques étaient restés à Florence.

Nous descendîmes à l'hôtel Luna sous le nom de San Marcellino, pour dépister les journalistes qui s'intéressaient toujours à nos faits et gestes.

Nous eûmes alors huit jours paisibles. Promenades en gondole, sérénades sur l'eau, pèlerinages aux endroits où nous avions passé amoureux et fiancés ; excursions au Lido, rien ne manqua. Le ciel était aussi de la fête. Je me reprenais à croire que j'avais tort de m'assombrir, d'avoir des inquiétudes et je cherchais à conquérir complètement Louise par la douceur,

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par des raisonnements que je m'efforçais de présenter en évitant quoi que ce fût qui aurait pu la froisser ou lui déplaire. Elle était bien disposée et m'écoutait avec approbation.

Je profitai de sa bonne humeur pour écourter la vie d'hôtel et nous rentrâmes chez nous, à Florence, via Ferdinando Bartolommei.

Nous y étions à peine que Louise, sans rien me dire, s'avisa brusquement de télépraphier à ma mère qui était à Milan chez des amis. Sa belle fille la rappelait d'urgence. Ma mère court au train avec mon père et arrive chez nous. Elle prend à part Louise qui ne lui dit rien d'extraordinaire et l'accueille comme si elle venait de la maison d'en face...

Nous nous sommes demandés quelle idée avait bien pu traverser le cerveau de ma femme et nous avons commencé à être plus inquiets que par le passé.

Nous touchions à l'anniversaire de notre mariage. Nous le fêtâmes le 25 septembre 1908 en offrant à Louise des présents qui pouvaient lui plaire. Mes parents furent, comme toujours, excellents à celte occasion qui m'inspira, dans une heure de sollitude, l'idée de mesurer le chemin parcouru.

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Ma famille, devant moi, paraissait encore optimiste. Elle n'avait pas perdu l'espoir et la confiance qu'elle s'efforçait d'avoir depuis notre mariage, soumettant son cœur à sa raison. Je devais cependant me remémorer les froissements, les bizarreries et autres fautes qui pouvaient m'effrayer. Cependant l'opinion publique nous était favorable, à quelques potins près, qui, pour la plupart, provenaient de journaux inventifs.

Le premier orage entre nous, précurseur delà tempête date du mois d'octobre 1908.

Les fantaisies de Louise s'aggravèrent peu de temps après son retour à Florence. Passons sur ses achats invraisemblables, sur ses dépenses personnelles. On lui avait rendu son apanage, elle le touchait. J'aurais voulu ignorer l'emploi qu'il lui convenait d'en faire; encore fallait-il que la maison fut en ordre et que l'existence que nous menions me permît de travailler. Or, je ! trouvais de plus en plus que rien n'était à sa place autour de nous et que les relations de ma femme ne répondaient pas à la situation morale que mes parents occupaient à Florence, à celle que j'y avais moi-même. Elles constituaient pour Louise, en raison même de son origine,

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un défi au bon sens. Je n'ai pas mentionné les personnalités inattendues qu'il lui avait plu d'inviter au dîner de baptême de Buby, au mois de juin ; c'est par pure charité. Bref, en octobre, j'étais décidé à ne voir venir chez nous que des gens d'un commerce agréable et connus ou estimés à Florence. Mlle Zimmer était sous ce rapport, ce que Louise connaissait de mieux. A chaque instant, cette femme de lettres paraissait au logis.

Un matin, nous allions nous mettre à table, Mlle Zimmer arrive. On l'invite. Elle déjeune avec nous et la conversation prend pour thème une histoire domestique. Nous avions un valet, qui, sans mon autorisation, était allé à une réunion socialiste. Je me permis de déclarer que l'on ne saurait avoir des domestiques pour les encourager dans la voie de la destruction sociale.

Louise rétorque mes arguments, s'enflamme, et, à côté d'elle, Miss Zimmer prend feu.

J'ai l'habitude de tenir à mes idées, surtout quand je crois que l'expérience des faits peut démontrer qu'elles sont raisonnables. Je m'échauffe moi-même. La discussion s'envenime. Miss Zimmer se jette à corps perdu dans

Enfin seuls !

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la bagarre et je finis par lui laisser entendre qu'elle sera sage à l'avenir en ne prenant pas la peine de délaisser son intérieur pour ne s'occuper que du nôtre.

A partir de ce jour-là il y eut entre ma femme et moi quelque chose de cassé et qui ne se raccommoda pas.

Elle sortit plus fréquemment sans que je susse où elle allait. Son allure devint plus libre. Elle prenait une voiture dans la rue, s'y dressait et parlait au cocher debout, à très haute voix, pour se faire remarquer. Mes parents devenaient malheureux. On juge de ce que de bonnes âmes leur racontaient. J'étais pris entre eux et ma femme, et le désordre régnaii de plus en plus à la maison.

Louise de Toscane n'avait aucune idée de l'ordre. Un tas de faits me revenaient à l'esprit. Je me remémorais toutes les circonstances dans lesquelles mes parents avaient dû déjà venir à notre aide, et de plus en plus, l'infériorité sociale et morale des gens dans la compagnie desquels elle se plaisait, me consternait. Nous faisions des efforts vains pour lui constituer un cercle de relations où elle aurait pu trouver les joies du cœur et de l'esprit.

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Ma famille était depuis de longues années en relations avec la comtesse Talon, née Àmeriga "Vespucci, la dernière descendante de l'illustre découvreur de continent. C'était une gloire de Florence. Elle avait un grand âge, mais sa société était encore des plus recherchées. Elle avait vécu longtemps à Paris et suivi son mari, qui était officier à la campagne de Crimée. Ma mère lui avait présenté sa belle fille, et la comtesse, femme très cultivée, témoignait beaucoup de bienveillance à Louise. Elle m'affectionnait. Elle essaya bien volontiers de donner quelques conseils à ma femme. Elle lui faisait des représentations sur ses écarts et ses erreurs.

— Henri vous aime, mi disait-elle, vous avez un enfant. Les vieillards ont l'expérience de la vie. Gardez-vous des dangers, ne cédez pas aux emballements de votre nature, aux impulsions irraisonnées qui tourmentent votre esprit.

Louise aurait pu beaucoup gagner près de cette véritable grande dame qui avait été d'une beauté merveilleuse et mêlée aux événements de la libération de l'Italie. Elle était pleine de nobles souvenirs. Dévouée à Mazzini, à Cairoli, aux frères Bandiera, à Cavour, à Garibaldi, elle avait risqué sa vie pour porter des proclama-

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tions patriotiques, cachées dans ses souliers, au temps où, jeune et belle, elle n'était environnée que d'hommages; mais si les Autrichiens l'avaient prise, ils ne l'auraient pas épargnée.

Elle parlait toujours avec autant de bonté que de précision.

Louise répondait à ses objurgations et avis par l'assurance qu'elle m'aimait follement et qu'elle était fidèle.

— Je suis une épouse et une mère accomplies, disait-elle.

Et peut-être, la malheureuse, en était-elle

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