UNE MAÎTRESSE DE MAISON COMME ON N'EN VOIT PAS
Nous étions en novembre dans notre appartement de la via Ferdinando Bartolommei. Depuis quelques semaines ma femme n'avait pas changé de place. Evidemment, elle devait couver quelque accès de voyagite. J'avais pris une bronchite et je dus rester quinze jours au lit. Au moment où je grelottais de fièvre, Louise jugea l'heure favorable pour me déclarer qu'elle voulait déménager. Je la suppliai de me laisser au moins me rétablir et de ne pas ajouter à l'ennui que j'avais d'être malade celui d'une discussion de plus. Elle n'en agit pas moins à sa tête et, pendant que j'étais couché, elle fit tout emballer et retirer de notre appartement, sauf les gros meubles et ce qu'il y avait dans ma chambre. Je ne me doutais de rien. Mes parents ne venaient
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pas quotidiennement. Il y avait brouille entre eux et ma femme qui aurait voulu que je cesse de les voir.
j Noire enfant, alors, n'annonçait pas ce qu'il est aujourd'hui. Il n'a commencé à vivre que le jour où le tribunal de Florence, sur ma demande, l'a confié à mes parents. De sa naissance à sa troisième année, il a été souffreteux, maigrichon, inquiétant. Louise prétendait sortir avec lui par tous les temps et jusqu'à la nuit close. Ma mère avait blâmé tant d'imprudence. Mais comment retenir ma femme au logis, et s'il lui plaisait de se parer de sa maternité, comment l'en empêcher? De là une brouille de belle mère à bru.
Un soir, le 18 décembre, ma grippe étant à peine encore en décroissance, mes parents viennent me voir. J'étais dans la plus vive inquiétude. Louise était sortie depuis plusieurs heures avec l'enfant, elle ne reparaissait pas et je n'entendais plus rien dans l'appartement. Inquiet de savoir si Buby était assez couvert, j'eus l'idée de me lever et d'ouvrir une commode qui était proche de mon lit et contenait ordinairement le linge et et les petits vêtements du bébé. Elle était vide. Que se passait-il? Qu'avait fait Louise? Mes
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parents, dans ma chambre, se livraient comme moi à toute espèce de suppositions. Enfin, ma femme arrive ; il était près de sept heures. Plus de Buby. Où avait-elle laissé notre fils?
Je me soulève sur mes oreillers, repris de fièvre à l'idée d'un malheur. Mes parents étaient tout tremblants.
— Quoi 1 Qu'avez -vous? dit Louise. Que te prend-t il, Enrico? Je t'avais dit que je ne voulais pas rester ici, je n'y resterai pas. Buby et moi et mes femmes nous nous sommes installés tantôt à l'hôtel de Rome. Si tu as des explications à me demander, je te les donnerai, mais pas devant tes parents.
Mon père et ma mère sortirent en se contenant à grand peine. Quant à moi, je m'étais affaissé sur le lit.
— A l'hôtel de Rome!... Comment! Nous avons une maison montée, j'ai besoin d'une vie d'ordre pour travailler, d'une existence simple, mais régulière... je suis malade et alité et elle va s'installer à l'hôtel de Rome!... Il faut que j'aille à l'hôtel de Rome!... Il faut recommencer la vie d'hôtel!...
Si faible que je fusse, je me levai, je me vêtis, et, au risque de greffer une fluxion de poitrine
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sur ma bronchite, dans notre appartement en désarroi et à peine chauffé, j'essayai de ramener ma femme à la raison.
— Qui te conseille, lui dis-je? Reviens chez nous avec Buby. Je suis malade, tu me laisses. L'enfant est faible. Tu sais ce que c'est que la vie d'hôtel : c'est le confort le plus factice. Ecoutes-tu des fous ou des misérables qui te montent la tête? Rentre chez toi.
— La maison me déplaît.
— Nous l'arrangerons.
— - Le quartier m'horripile.
— C'est un des plus agréables de Florence,
— Je ne veux plus tenir de maison.
Je résistai. Je refusai de me laisser transporter à l'hôtel de Rome et Louise dut aller chercher Buby et réintégrer le domicile conjugal. Mais elle était furieuse et pendant trois jours elle me fit une telle existence que le troisième jour j'ai cédé. Mon état physique était meilleur. Nous sommes allés à l'hôtel de Rome.
J'avais contre moi tout le monde : mes parents et mes amis... La fièvre me reprit à l'hôtel et je pensais avec désespoir à mes travaux en cours. Depuis notre retour de Venise, j'avais écrit une suite pour quatuor à cordes et quatre pièces pouc
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piano. J'avais travaillé de mon mieux ; mais dans quelles conditions! Je pensais avec désespoir à une demi-douzaine de compositions ébauchées que je ne me sentais pas en état d'achever. Le métier d'artiste veut la paix. Il vaut mille fois mieux, pour quelqu'un qui travaille du cerveau, avoir autour de soi une femme sotte, laide, pauvre, mais douce, que la plus intelligente, la plus belle, la plus riche — et la plus enragée des femmes.
Tout fut enlevé via Ferdinando Bertolommei et mis au garde-meuble. Ce fut un gâchis épouvantable. Quelques semaines plus tard, Louise plantait tout là, en janvier 1909, et allait avec Buby, à Sainte-Marguerite, sur la Riviera.
Nous sommes entrés à présent dans le tourbillon. Ma femme est au bord de la mer, moi je suis resté à Florence. Louise laissait un tas de choses à régler. Je les règle et j'aime autant taire les conditions dans lesquelles je dus agir pour que tout s'effectuât correctement, honnêtement, bourgeoisement. Puis, inquiet au sujet de mon fils, j'allai à mon tour à Sainte-Marguerite.
Ma femme n'y était pas depuis un mois qu'elle découvrit que la nourriture, le lit, le vent, tout était insupportable*
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Je ne crois pas avoir besoin de défendre la Riviera et de faire un éloge particulier de Sainte- Marguerite, qu'il ne faut pas confondre avec la Sainte-Marguerite du bord du lac de Lugano, endroit très agréable où l'on va par le funiculaire de Lanzo d'Intelvi. La Sainte-Marguerite du bord de la Méditerranée, dénommée le plus souvent Sainte-Marguerite Ligure, est une délicieuse villégiature d'été, très ombragée, très abritée, très gaie. On y voudrait vivre toujours. C'est une petite ville des plus prospères où les relations et les sujets de distraction ne manquent pas. Mais qu'aurais-je dit à Louise? Elle s'était mis dans la tête d'aller de l'autre côté du golfe qu'elle avait sous les yeux, à Rapallo. C'est une autre petite ville un peu plus élégante; mais quand on est à Sainte Marguerite, c'est comme si on était à Rapallo; la route qui relie les deux endroits est admirable. La distance est courte. C'était vouloir se déplacer pour le plaisir de se déplacer. La nourriture, le lit, le vent, seraient à Rapallo ce qu'ils étaient à Sainte Marguerite...
Nous fumes tout de même à Rapallo.
Par bonheur, ma femme y fit la connaissance de la comtesse Hélène Skarzynska et de la ba- • ronne Strombeek, deux femmes d'une parfaite
honorabilité, d'une réelle distinction, en qui elle aurait pu trouver des amies comme j'en souhaitais pour elle. Les premiers jours tout alla bien; mais ces dames ne mirent pas longtemps à découvrir que Louise tenait des propos peu ordinaires.
Un de ses passe-temps préférés était, à table, devant moi et au milieu d'Italiens comme moi, de critiquer la tenue que l'on a à table en Italie. Il lui paraissait plaisant d'établir que les Italiens ne savent pas manger ni se servir convenablement d'une fourchette. C'était chez elle une idée fixe, une marotte horripilante.
J'ai eu bien des fois l'occasion, dans mes voyages, de rencontrer des Allemands attablés et de constater la distinction de leurs manières... Louise qui croyait spirituel de se singulariser par des impertinences déplacées, aurait pu commencer par se corriger des défauts de tenue dont elle est coutumière en mangeant; mais la fable du fabuliste Français est toujours vraie : « On voit la paille dans l'œil des autres et on a la poutre dans le sien ».