FANTAISIES DIVERSES... ET PENIBLES
Nous étions depuis plus d'un mois à Rapallo. J'avais pu mettre à profit les heures où Louise excursionnait ou bavardait sans moi, pour avancer quelques compositions musicales où je commençais à me reprendre, une fois de plus, à l'espoir d'une amélioration du caractère de ma femme, lorsqu'elle me fit, à bout, portant, selon son habitude une déclaration que rien ne justifiait :
— Rapallo est mortel. J'étouffe, je sens que j'y tomberai malade. Je n'y vois que des gens stupides. Je vais aller à Signa chez la marquise d'Asnasch.
Sans me laisser le temps de répondre, elle sort. J'étais encore entrain de me dire :
— Mais, mon Dieu, que lui prend-il ? Je n'au-
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rai donc jamais quinze jours de tranquillité 1 11 faut donc renoncer à toute espèce de choses suivies, à toute espèce de travail commencé pour aller chez la marquise d'Asnasch que je ne connais pas... C'est insensé !
Louise rentre.
— J'ai télégraphié que j'arriverai demain avec ma femme de chambre, Buby et sa nurse. Tu viens avec moi...
— Certes non, Louise, je n'ai pas l'honneur de connaître le marquis et la marquise d'Asnasch.
— Mais, moi, je les connais.
— C'est possible. Il y a une nuance.
— Je les connais depuis des années.
— Je ne dis pas le contraire, je n'en serais pas moins très gêné d'être leur hôte sans avoir été invité.
— Mais puisque je serai là.
— Ce n'est pas une raison suffisante à mes yeux. Je peux t'emmener chez de vieux amis à moi que tu ne connais pas encore, rien de plus naturel; mais que j'arrive, pour un séjour plus ou moins prolongé, dans une famille avec laquelle je n'ai pas encore de relations, ce n'est pas raisonnable. Signa est à dix minutes de
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Florence. Rentrons à Florence. Nous irons, un jour, faire une visite au marquis et à la marquise, tu présenteras ton mari, nous nous verrons ensuite; un peu plus tard, nous pourrons être des hôtes: mais je refuse de m'imposer.
Je vis sur son visage que nous allions avoir une scène. J'adoptai le parti de faire une concession.
— A la rigueur, je ne t'empêche pas d'aller chez la marquise d'Asnasch avec Buby. Je t'accompagnerai jusqu'à Signa, tu descendras et j'irai chez mes parents, puisque nous n'avons plus de domicile à Florence. Je viendrai ensuite présenter mes hommages au marquis et à la marquise.
Elle parut se rendre à mes raisons.
Dès le lendemain nous partîmes pour Signa. C'est une petite bourgade pittoresque accrochée au flanc d'un des derniers contreforts des Apennins, au bord de l'Arno, dans la campagne florentine.
Le marquis et la marquise d'Asnasch éblouis par le titre d'Altesse Impériale et Royale (titre qui lui a pourtant été enlevé par décret de S. M. l'Empereur François-Joseph) ont pour la comtesse de Montignoso une grande déférence et
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sont aussi flattés que fiers de la recevoir chez sux. La marquise espère toujours que la princesse rentrera dans la bonne voie. On a pu pendant longtemps la plaindre et croire qu'elle n'était pas la première cause de ses malheurs. Il est vrai que la fatalité y est aussi pour une bonne part. Un autre sang eut mieux valu pour elle que le sang royal et impérial dont elle est tour à tour si dédaigneuse et si fière.
Notre arrivée à Signa fat quelque chose de comique.
Quand Louise se déplace, il faut d'abord qu'elle ait une escorte et surtout un nombre incalculable de colis. Je vois encore, et je verrai toujours le train venant de Pise s'arrêter à Signa et ma femme, avec sa suite, descendre du wagon. Le marquis d'Asnasch (qu'elle ne connaissait pas encore 1) était venu au-devant d'elle. Je descends aussi. Présentation rapide. Le train va repartir. Je remercie en deux mots le marquis de la gracieuse hospitalité qu'il veut bien offrir à ma femme. Je ne manquerai pas, du reste, dès le lendemain, d'aller saluer M™" la marquise d'Asnasch. Je remonte dans mon wagon, la portière se referme et j'attends... J'attends une minute, deux minutes, cinq minutes, le train ne
repart pas. D'habitude, le convoi s'arrête à Signa juste pour marquer l'arrêt, puis il repart. Ma femme et le marquis se sont éloignés ; j'aperçois hors de la barrière qui sépare la voie de la place de la -are, un fiacre de campagne attelé d'un paisible quadrupède. C'est évidemment l'équipage avec lequel le marquis est venu attendre ma femme et ses bagages. Ses bagages ! Je suis soudain saisi d'un frisson. Ses bagages! Grand Dieu ! mais elle a dû les faire enregistrer tous pour Signa. Alors, il doit se passer quelque chose d'affreux...
Je mets la tête à la portière et je vois le chef de train, sa trompette aux lèvres, qui, depuis un moment, attend pour donner le signal du départ. Il lève les bras au ciel et les laisse retomber d'un air découragé. Hélas ! du fourgon des bagages sortent les innombrables colis qui accompagnent ma femme. Je risque un œil du côté vers lequel elle s'est éloignée en compagnie du marquis et je l'aperçois, très à l'aise, qui cajole Buby et fait des grâces sous les yeux des braves gens qui la regardent curieusement. Elle ne prête aucune attention au marquis. Celui-ci, immobile, la bouche à demi-ouverte, regarde les malles en monceau extraites du fourgon des
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bagages pour la voyageuse descendue du train à Signa, puis il tourne la tête vers sa petite voiture. . .
— Où va-ton fourrer tout cela, grand Dieu ! et pour combien de temps M"" Toselli vient-elle s'installera Signa?...
J'étais joliment content d'être remonté dans mon compartiment et de faire dans mon coin celui qui ne sait rien et ne voit rien. Je n'aurais su où me mettre.
Je laissai passer la journée du lendemain pour permettre au marquis et à la marquise d'Asnasch de revenir d'un émoi bien compréhensible, et pour donner à ma femme le temps d'effacer par son amabilité, dont je ne doutais pas à leur égard, toute espèce d'impression désagréable. Arrivé à Signa, j'y reçus le plus gracieux accueil. La bonne éducation n'est que l'art de paraître au-dessus des misères de la vie.
Lorsque je fus un moment à l'écart avec ma femme, je ne pus m'empêcher de lui dire :
— Fais-moi le plaisir de convenir qu'il est insensé d'arriver dans une maison amie, sans crier gare! avec un enfant, une femme de chambre, une nurse et d'innombrables colis. Tu n'as pas l'intention, je pense, d'encombrer longuement des hôtes aussi aimables.
MONICA,
Princesse Royale de Saxe, en 1907.
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— Je resterai le temps que je voudrai. Je n'avais qu'à hausser les épaules. En tout lieu, une scène entre époux est déplacée, à plus forte raison chez des gens qui vous reçoivent.
Louise resta trois semaines incrustée à Signa. « Incrustée » est une façon de dire. Elle y laissait Buby et les domestiques, mais, chaque jour, elle venait à Frorence et le plus souvent, sans que je sache qui elle allait voir, ni ce qu'elle faisait.
Cette situation, qui ne pouvait éternellement se prolonger, s'aggrava soudain à la suite d'une découverte qui me fut extrêmement pénible.
Je m'imposais, on le sait, par principe, de me mêler le moins possible des affaires d'argent de ma femme, surtout de celles dont la cause pouvait être antérieure à notre union. Depuis que nous étions mariés, j'observais cette ligne de conduite, versant à la communauté mes droits d'auteur et les honoraires des concerts que j'avais donnés et dont deux, au moins, avaient représenté une somme élevée. Je vivais sans engager aucune dépense personnelle, sans contracter un centime de dette chez qui que ce fut et où que ce fut. Je devais en même temps
songer à remplir mon mandat de chei de
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famille. L'apanage, c'était très joli, mais la suspension qui s'était déjà produite, les menaces constantes que rapportait l'avocat Leonida Mat* taroli, tout permettait d'envisager une suppression complète. Or, nous avions un enfant, d'autres pouvaient venir, il fallait faire des économies. Quel homme, à ma place, n'eut pas souhaité d'administrer les ressources de la communauté? Mes parents et mes amis m'y encourageaient. Louise avait trouvé ce désir si naturel, qu'à la date du 10 juillet 1908, elle avait tenu à joindre l'administration de ses propres ressources aux miennes, dans les termes suivants (1):
10 juillet 1903.
Je laisse toutes mes affaires conclues avant et après mon mariage (25 septembre 1907) dans les mains de mon mari, Enrico Toselli. Dans tous les cas je iautorise à faire absolument ce qu'il voudra sans aucune obligation de me demander soit mon conseil, soit mon consentement.
Louise Toselli.
Princesse de Toscane.
(1) Eq italien dans l'original.
Aux termes de ce pouvoir j'avais donc pour charge de vérifier les comptes dans la mesure du possible. Bien que ceci fut signé, je n'eus jamais en mains la mensualité que ma femme recevait de la Cour de Saxe. J'avais seulement en commun avec elle la clef de notre coffre à la Banque d'Italie, à Florence, où nous laissions en dépôt notre argent et nos bijoux.
L'argent est comme la langue, dont parle Esope : c'est la plus mauvaise ou la meilleure des choses, suivant l'emploi qu'on en fait. J'aurais voulu que jamais l'argent ne fit question entre ma femme et moi ; mais le sentiment de mes responsabilités me rappelait à mon devoir. Je tremblais enfin sans cesse de découvrir que la femme qui portait mon nom pouvait avoir contracté, à mon insu, quelque énorme dette.
J'avais de graves raisons d'être inquiet.
Pour expliquer mon état d'esprit, il est bon que je rapporte un fait qui justifiait mes préoccupations et qui s'était produit antérieurement.
Au moment où nous étions à Rapallo, j'eus l'occasion de faire exécuter à Bologne, en audition particulière, par le fameux quatuor bolonais, ma première suite de musique de chambre. En rentrant à Rapallo, je m'arrêtai à Flo-
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rence, à l'hôtel de Rome avec Louise qui m'avait accompagné. J'eus besoin d'aller à la Banque d'Italie et, en ouvrant notre coffre, je constatai la disparition d'une paire de boucles d'oreilles en brillants, d'une grande valeur, que ma femme y avait déposée. Je lui téléphone. Elle me ré-' pond : « Je les ai >).
Le lendemain, avant de repartir pour Rapallo, repris d'un doute, je lui dis :
— Montre-moi donc tes brillants. Tu as des bijoux, il faut les porter.
Alors, Louise me glisse dans la main un petit papier rouge. Les bijoux de ma femme étaient engagés au Mont-de-Piété pour trois mille francs, à mon insu, afin de payer une traite de Rouff, le couturier parisien.
Je fus d'autant plus indigné que mes parents n'ont jamais refusé de nous prête** l'argent dont nous avons pu avoir besoin et quelquefois des sommes qui ont atteint jusqu'à près de quinze mille francs d'un coup.
Il est mesquin, dira-ton, de rapporter de tels détails. On se trompe, car je parle ici sans fiel et sans courroux. Je suis obligé de me tenir dans la réalité, puisque je me suis promis d'éclairer mon prochain. A chaque ligne que
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, écris, je pense à quelque artiste qui pourrait, comme moi, se retrouver en face d'une tentatrice et se laisser prendre. Le bonheur, la joie, l'estime, tout se perd dans les mains d'une femme sans ordre et sans respect de la vérité.
Louise était-elle lasse de mon contrôle ? Avaitelle de plus lourdes fautes à me cacher? Toujours est-il que pendant qu'elle était à Signa, je lui dis :
— J'irai demain à la Banque voir où en est notre compte et comment vont nos affaires.
Elle ne sourcilla pas et m'embrassa.
— Oui, va, va à la banque, répondit-elle.
Je m'en vais le lendemain à la Banque d'Italie. J'entre et je vais au guichet où je présente mon livret et ma clef. L'employé me regarde et me dit avec embarras :
— Je ne peux pas vous laisser aller au coffre. Madame Toselli a retiré le pouvoir qu'elle vous avait donné.
En même temps, il me montrait une lettre de ma femme révoquant effectivement son autorisation du 10 juillet.
J'aurais reçu un soufflet en pleine figure devant cinq cents personnes que je n'aurais pas été plus humilié. Je pris copie de cette lettre
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indigne que rien ne justifiait et je me rendis aussitôt chez l'avocat Orlando Giannolli. C'est une des plus hautes personnalités florentines et un maître du barreau italien consulté, à l'occasion, sur les questions de droit international, par tout ce qui compte en Italie. Il avait faitenregistrer notre mariage; il avait élé le conseil de ma femme autant que le mien. Le procédé de Louise le surprit jusqu'à l'écœurement.
Il me conseilla de lui demander une explication immédiate et eut la bonté de m'accompagner en voyant dans quel état de bouleversement m'avait mis l'affront que je venais d'essuyer. Peut être craignait-il que je manquasse de patience. Nous traversions la place du Dôme quand j'aperçus ma femme, venue en ville. Je fis arrêter sa voiture, montai près de Louise et lui dis :
— Que t'ai-je fait? Que signifie ia manœuvre déshonorante pour moi dont tu t'es rendue coupable ? Que t'ai-je pris ? Que te dois-je?...
Rouge, balbutiante, Louise finit par m'expliquer que pendant notre séjour à Rapallo, le deus ex machina de toute cette intrigue l'honorable avocat Leonida Mattaroli, était venu, un certain jour, pendant lequel je m'étais absenté
pour me rendre à Florence consulter le Professeur Grocco à propos d'une angine dont je souffrais. Il était arrivé comme par hasard... Et c'est lui qui avait cru devoir conseiller à ma femme de me retirer sa procuration.
L'avocat de la Cour de Saxe entendait sans doute travailler ainsi à la paix de notre ménage.
Le soir même, Louise rétablit la procuration, mais le coup n'en était pas moins porté et en moi l'affront restait ineffaçable. Une idée allait s'emparer de mon esprit: J'avais sauvé la face, c'était bien; mais de tels procédés rendaient la vie commune impossible et j'envisageais déjà l'échéance fatale d'une rupture.
A VARALLO EN MEME TEMPS QUE SON ALTESSE LA PRINCESSE MATHILDE DE SAXE, SŒUR DU ROI
Louise eut-elle quelques remords de ses mauvais agissements? Toujours est-il qu'elle profita de ses voyages de Signa à Florence pour faire la paix avec mes parents.
Dès qu'ils la voyaient tendre et souriante, ils se reprenaient à être optimistes, et oubliaient en un moment leurs craintes et leurs griefs.
On nous reçut à déjeuner Via Lamarmora. Nous fûmes traités en enfants prodigues. Louise, très gracieuse, convint qu'elle était restée suffisamment chez le Marquis et la Marquise d'Asnasch; mais elle ne voulut pas entendre parler de se réinstaller à Florence. Elle décida de partir pour Varallo, non loin du Lac Majeur et du Lac d'Orta, dans la montagne. C'est une
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ravissante petite ville d'une des plus belles régions du monde. Varallo, perle du Val Sesin, est dominée par une hauteur que l'on appelle le Sacro Monte. On y admire un calvaire de la fin du xve siècle. Chaque station est figurée par une chapelle où l'on voit des personnages en terre cuite, aussi grands que nature et les murs sont ornés de fresques de Gaudenzio Ferrari.
Je laissai ma femme prendre les devants et la rejoignis quatre jours plus tard au Splendid- Park-Hôtel; mais, je le confesse, je ne voyais plus les choses de la même façon. Je me sentais vieilli, l'avenir m'effrayait, j'étais plus irritable. Enfin, je souffrais continuellement et d'une manière sourde de me voir paralysé dans mon art. Je n'avais plus de goût à me mettre au piano, je n'avais plus d'idée quand je m'asseyais devant mon papier à musique. Mes parents m'avaient en vain stimulé. Leurs encouragements, leur insistance m'énervaient et je n'osais pas leur répondre : « J'expie déjà la faute que j'ai commise. »
On me disait souvent :
— Tu ne sais pas t'arranger, tu es tantôt trop faible, tantôt trop violent...
Il est facile de faire des reproches. Il faut avoir
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vécu avec Louise de Toscane pour comprendre mon cas. Elle m'échappait sans cesse au propre et au figuré. Elle a un art incroyable de se retourner dans la discussion et de vous reprocher ses propres torts. On n'en sort plus, on n'en peut pas sortir. Elle change de ton; de gestes, d'allure. On croit la tenir, elle s'esquive, elle va fuir... Pas du tout, elle revient sur vous et vous prend pour vous abandonner puis vous reprendre. C'est terrible I
Nous passâmes presque deux mois à Varallo. Ces huit semaines furent orageuses. Rien n'était réglé dans la vie de l'enfant. Il était sans cesse abandonné à des mains mercenaires. Il lui fallait des soins constants, un régime attentif, il n'avait rien de tout cela. Quelle hygiène d'estomac peut-on assurer à un petit être délicat, en allant sans cesse d'hôtel en l'hôtel? J'aurais préféré vivre dans une roulotte de saltimbanques; on doit finir par s'y organiser. Nous nous fâchions sans cesse à propos de Buby. Mes remarques, mes reproches étaient accueillis avec des haussements d'épaules de la part de Louise et des ricanements plus ou moins contenus de la part de la bonne allemande.
£e figure-ton que l'on peut nourrir un enfant
par la force brutale? Deux fois par jour, mon pauvre Buby, âgé alors de quinze mois, devait, bon gré mal gré, à l'heure voulue, avaler un potage. Il protestait toujours. Alors on lui tenait la tête, les bras, les jambes et on lui pinçait le nez. L'enfant, ainsi paralysé, quasi torturé, criait comme un possédé et l'on en profitait pour lui faire avaler son potage. Devant les raisons de ma femme et la volonté de la fille de chambre, je ne pouvais rien faire. Je n'entendais rien à l'éducalion des enfants... Buby devait s'habituer à obéir. Mais je voyais bien qu'avec ce système il ne prospérait pas et devenait insupportable. Mes parents ont tout obtenu de lui par la douceur. Qu'en aurait fait sa mère? Auraitil vécu?
Le personnel de l'hôtel était indigné des procédés d'éducation auxquels était soumis mon malheureux Buby. Il se faisait une opinion singulière de la valeur éducative des nurses allemandes et de la sensibilité maternelle de la princesse de Toscane. Je ne décolérais pas à propos de l'enfant. J'en arrivais à me demander si la compagne de ma vie ne s'était pas froidement résolue à m'exaspérer. Quand je parlais de m'éloigner pour chercher le calme afin de tra-
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vailler elle ne voulait rien entendre ; je l'abandonnais, je la détestais, je ne l'avais jamais aimée... Elle commençait une kyrielle de récriminations, et lorsqu'elle commence, il n'est pas facile de l'arrêter. Quand je restais près d'elle, j'étais sûr de n'entendre que des choses désagréables.
Louise se faisait un malin plaisir de vanter devant moi la suprématie des races germaniques sur les races latines et de traiter les Italiens avec un mépris insultant. Los Français, du reste, n'étaient pas plus haut cotés dans l'estime de ma femme. Elle mettait les uns et les autres dans le même sac. Je pouvais donc me considérer doublement injurié puisque je suis, par mon sang, Italien et Français.
Ce mois d'août 1909 m'a laissé un pénible souvenir, quoique passé pour la plus grande part dans un pays dont, à tout autre moment, j'aurais goûté le charme.
J'ai parlé d'une fille de chambre, d'origine allemande, à laquelle ma femme avait confié la princesse Monica. Elle avait conduit l'enfant à la Cour de Saxe. On ne l'avait pas gardée pour la raison, paraît-il, qu'elle était protestante. Cette fille était revenue près de la
comtesse de Montignoso qui la reprit à son service, pour peu de temps du reste, et lui confia Buby. Sa présence à Varallo ne pouvait qu'envenimer les choses. Cette Allemande exécrait les Italiens et passait son temps à exciter sa maîtresse qui n'avait pas besoin d'être excitée.
Les gens qui ont des domestiques sont bien à plaindre et ceux qui n'en ont pas ne connaissent pas leur bonheur. Je tiens pour certain que dans les neuf dizièmes des mésententes entre époux, et des scandales dans les familles, le virus du mal qui vient tout ravager part de la cuisine et de l'office. Il semblerait que la nature veut se venger et punir l'être qui essaie d'échapper à la loi du travail personnel. Son existence sera empoisonnée par les secours mercenaires que sa fortune ou son rang lui assurent. Ah ! ces filles, ces Allemandes dont Louise de Toscane faisait ses confidentes, j'y pense encore avec horreur.
Fatiguée de Varallo au bout de trois semaines de villégiature, ma femme vint passer dix jours à Florence, chez mes parents, où nous fûmes gâtés. Tout alla passablement. Puis elle revint à Varallo. A peine y était-elle qu'elle voulut \epartir brusquement sous prétexte d'un mal de dents qui l'obligeait à se faire soigner d'urgence.
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Quoique je pusse dire, elle reprit le train pour Florence, emmenant Buby et l'ancienne nurse de la princesse Monica, retour de Saxe.
Il y a loin de Varallo à Florence, très loin, et Milan est sur la route, sans parler de Bologne et autres grandes villes. On trouve des dentistes à Milan et dans les autres cités italiennes. Pourquoi ma femme allait-elle à Florence? Je me le demandais encore lorsque j'appris que la princesse Mathilde de Saxe, sœur du Roi régnant et belle-sœur de ma femme venait d'arriver à Varallo.
Elle était dans le même hôtel que nous. La fuite de Louise et cette apparition subite de la princesse Mathilde de Saxe me donnèrent à réfléchir. Je n'eus l'air de rien, je ne changeai aucunement mes habitudes. Je pus constalcr seulement que la princesse et sa suite me regardaient comme une bête curieuse.
J'aperçus d'un coup d'œil, que je ne me permis pas de renouveler, une femme plutôt grande que petite, d'âge mûr, privée de tout avantage physique et habillée à Dresde par quelque couturière; saxonne. J'entrevis de grands poils sur une figure brique et dans cette figure deux yeux aux aguets, mais sans malveillance et d'une exprès-
sion plutôt douce. La princesse était accompagnée d'une dame d'honneur et d'un chambellan et chaque fois que j'entrais ou sortais de l'hôtel, j'étais sûr de constater qu'ils ne me perdaient pas de vue du plus loin qu'ils m'apercevaient jusqu'au moment où je disparaissais.
J'attendais que ma femme revint et je mettais à profit son absence pour essayer de travailler, puis, lorsque j'étais las, je prenais un fusil et j'allais à la chasse.
La princesse Mathilde de Saxe ne prolongea pas son séjour au Splendid-Park-Hôtel de Varallo. Elle disparut la veille au soir du jour où ma femme rentra. Je n'eus rien de plus pressé que de demander à Louise une explication sur le passage de sa belle-sœur à Varallo et l'étrange chassé croisé qui venait de se produire entre elles. Ma femme eut l'air de tomber des nues.
— Comment ! Mathilde était à Varallo, là même où nous vivons? Je n'en savais rien. Ce n'est pas possible 1 Que signifie ce voyage? Que me voulait la sœur du Roi ? Que cherchait-elle à savoir? Qui essayait-elle de connaître ? Qu'est-ce qu'on machine encore ?
La colère de ma femme me paraissait factice,
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son indignation simulée. Je me sentais dans une atmosphère de mensonge. Je n'ai jamais pu démêler ce qu'on avait cherché en celte circonstance. Je reste persuadé que la sœur du Roi de Saxe ne pouvait pas ignorer que nous étions à Varallo, avant d'y arriver. Aucun de nos déplacements, à celte époque, ne passait inaperçu, hélas! La Cour de Saxe voulait-elle se rendre compte de visu de ce que pouvaient représenter M, et Mme Toselli ? Louise, avertie je ne sais comment, s'était-elle subitement dérobée ? Etait-ce moi qui devais intéresser la Cour? Je suis encore à chercher le signification de celte rencontre. On reconnaîtra qu'elle fût tout au moins bizarre.
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Photographie prise au temps de la lune de miel et dédicacée à l'intention de Madame Tosfxli mère , par ses enfants .