ENCORE VENISE
Dans son désir de déplacement, Louise, fatiguée de Varallo, me demanda de partir pour Venise. C'était l'endroit qui pouvait le plus m'attirer. Nous y revînmes avec Buby et cette nurse qui m'inspirait toujours le contraire de la sympathie.
Nous allâmes cette fois sur le Canal Grande, à l'Hôtel Régina. La première semaine, tout se passa presque convenablement à cela près que Louise était nerveuse, boudeuse, agressive et disait de temps en temps des choses extraordinaires ; mais enfin, nous étions à Venise. Je prenais mon mal en patience. Il me semblait que dans cette ville d'art, je pourrais me ressaisit et travailler. Ma femme allait, sortait, je ne
disais rien. J'avais essayé d'abord de l'accompa-
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gner; mais c'était à devenir fou. Elle entrait dans un magasin et achetait les choses les plus insolites et les plus coûteuses, pour le plaisir, je crois, de s'entendre appeler « Princesse » par le marchand. Mais que lui dire ? À quoi bon ? Qu'elle fit ce qu'elle voudrait, pourvu que je pusse avoir la paix. Vaine concession ! Ne s'était-elle pas mis en tête de me parler interminablement dès qu'elle rentrait, de son histoire d'apanage.
— Je m'y attends, disait elle. On va me supprimer mon apanage, tout au moins le réduire à rien, me donner une bouchée de pain. Je sens venir ce coup depuis deux mois...
Elle me regardait avec fureur comme si j'avais été pour quelque chose dans les intentions de la Cour de Saxe.
J'avais une violente envie de tout planter là, de rentrer chez moi... L'idée de l'enfant me retenait, sans parler du scandale et de la peine de mes parents... et puis l'enchantement de Venise opérait sur mon esprit. Des idées musicales chantaient en moi et j'avais la tête pleine d'harmonie dans les moments où je pouvais m'isoler.
Mais c'était trop d'être resté huit jours au
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même endroit. Au début de notre deuxième semaine de Venise, Louise arrive en bombe dans ma chambre en s'écriant :
— Ce calme m'assomme I Oh ! le silence de cette ville où l'on est dévoré de moustiques I . . . J'en ai assez des gondoles, des sérénades, du Canal Grande et des lagunes I j'en ai assez l Je veux rentrer à Florence.
Rentrer à Florence. Je n'avais rien à dire. C'était plus raisonnable que d'être à Venise. Je m'empressai d'acquiescer. On nous vit donc reparaître dans la capitale de la Toscane. Nous prîmes gîte alors à l'hôtel Helvetia. C'était à la fin de septembre 1909.
Depuis quelques semaines, Louise répétait toujours, sans se lasser :
— Tu verras qu'on va me réduire mon apanage ou me l'enlever.
Pourquoi cette crainte? Qu'y avait-il de nouveau qui pût la justifier? Qu'avait-elle appris? Je n'en savais rien et je changeais de conversation tout de suite, fidèle à mon parti pris de fuir ce sujet autant que je le pouvais.
Le 1", le 2, le 3, le 4 octobre se passent. Louise devenait de plus en plus nerveuse. Pas de nouvelles de sa rente mensuelle. Elle n'attendait
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que cela pour quitter Florence, car l'argument qu'elle pouvait opposer à la critique de ses déplacements perpétuels était, évidemment, qu'elle y faisait face de son propre argent. Dès le 2 octobre, elle voulait partir pour Lugano. Il y avait en effet longtemps qu'on ne l'avait pas vue au bord du Lac Majeur! Le 5, elle piaffait surplace. N'y tenant plus, elle téléphone à la Banque. Je n'avais qu'à la laisser faire. On ne m'a jamais vu à Florence, ni ailleurs, m'informer des rapports financiers de ma femme avec la Cour de Saxe ou ses intermédiaires. J'ai pu me soucier de contrôler les dépenses du ménage, mais nul ne peut dire que j'aie fait quoi que ce soit qui, de près ou de loin, eût pu être contraire à ma dignité d'artiste, capable de gagner sa vie et celle de sa famille.
La Banque lui ayant répondu qu'elle était sans nouvelles de Dresde, Louise décida de se rendre aussitôt chez l'avocat Mattaroli. Je crus de mon devoir de l'accompagner, curieux de voir une fois de plus à l'œuvre le subtil représentant de la Cour de Saxe.
| L'avocat nous accueillit de l'air le plus confit en amitié qu'il soit possible d'imaginer et tout de suite compatit à l'infortune de ma femme.
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— Mais aussi, dit-il en me regardant avec une expression de douceur désolée, c'est votre faute.
— Comment, ma faute?
; — Eh ! oui, votre faute. Il faut bien que je vous le dise... Ne prenez pas cela en mauvaise part... Croyez que je suis le premier au regret de ce qui arrive. Je m'en doutais... Je voyais venir la nouvelle épreuve dont la Princesse va souffrir... Je tremblais... J'envisageais cette éventualité sans vouloir y croire...
— Enfin, interrompis-je, qu'avez-vous vu, qu'attendiez-vous? Parlez donc plus clairement. Qu'ai-je fait? Que me reprochez-vous?
— Moi, très cher maestro et ami, vous reprocher quelque chose ! Loin de moi cette pensée. Je n'ai pour vous que des sentiments affectueux ; mais vous êtes jeune, ce n'est pas un crime, et vous parlez...
— Sans doute. Qu'ai-je dit ?
— Souvenez-vous... Mettez-vous la main sur la conscience... Remontez dans vos souvenirs. N'avez-vous pas quelquefois médit de Sa Majesté le Roi ?
— Le Roi! Quel Roi? Notre Roi?
— Non... Le Roi de Saxe.
— Moi, médire du Roi de Saxe ! Vous plaisan-
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tez I Pour quelle cause ? Je n'ai jamais eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté et je suis un inconnu pour Elle. En épousant la Princesse, je n'ai pas épousé ses idées ni ses opinions. Elle peut vous dire elle-même que lorsqu'il lui arrive de parler de sa vie passée, je suis le premier à. détourner sa pensée de tout sujet de colère ou d'excitation. Je n'oublie pas qu'elle est la mère des enfants du Roi. Pour ses enfants et pour elle-même, je serais le premier à blâmer des propos blessants à l'égard du Roi de Saxe.
— Ah! vraiment... En vérité!... Je suis heureux d'entendre cela, répondit suavement M. Mattaroli. Je suis bien heureux, je suis aux anges. On vous a calomnié... Qui ne calomnie-t-on pas aujourd'hui?soupira-t-ilavecun regard d'amour vers son plafond. Eh! bien, poursuivit-il, je vais faire l'impossible... Que ne ferais-je pour votre Altesse, ajouta-t-il en plongeant du buste devant ma femme, et pour vous, très cher maestro. (Autre plongeon à mon égard). Je m'emploierai de mon mieux à arranger les choses. Oh ! ce sera difficile, très difficile, mais comptez sur moi. Je vais partir pour Dresde. Je vais m'arracher à tout ce qui me retient à Florence, je vous sacrifierai jusqu'à mon repos... Je pars»
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En effet, l'avocat Mattaroli prit le train pour la Saxe. En attendant qu'il revint, j'eus encore des discussions avec ma femme au sujet de Buby. Pour obliger Louise à faire des économies, j'avais eu l'idée de lui conseiller de prendre une assurance sur la tête de l'enfant afin de préparer son avenir. Je n'arrivais pas à la convaincre, i
Que fit l'avocat Mattaroli à Dresde ? Je n'en sais rien. Toujours est-il que l'apanage fut rendu. L'avocat étant de retour, nous fûmes chez lui, qui nous avait convoqué pour une cérémonie qu'il avait préparée et qui est restée un des épisodes les plus bouffons de nos quatre ans de ménage et de tragi-comédie.
Nous allâmes le soir, à neuf heures et demie, 5 via Serumido, au domicile privé de l'avocat de la Cour de Saxe. Passons sur ses discours et arrivons au fait. Il avait préparé un acte de séparation amiable qu'il nous demanda de signer. Quelle en était au juste la formule? A. quoi a bien pu servir cette pièce dont je n'ai jamais plus entendu parler ? Je l'ignore. Ce dont je suis certain, c'est qu'après des pourparlers abondants, nous signâmes le papier que nous présentait l'avocat Mattaroli. En fait, Louise et moi n'y
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attachions aucune espèce d'importance. Nous ne prenions pas au sérieux les propos de l'homme de loi. J'avais quanta moi la conviction qu'il nous proposait une chose nulle en droit et en fait. Cette pièce ne pouvait servir à rien. Ma femme et moi nous en [avons ri en sortant de chez lui et nous sommes rentrés bras dessus bras dessous à l'hôtel Helvetia, nullement séparés, — au contraire.
Quelques mois plus tard, l'avocat Mattaroli, uni à l'avocat François Goselschi, a renouvelé cette histoire de séparation amiable en profitant d'un moment de trouble aigu dans notre ménage. Nous avons encore signé ce qu'ils demandaient et nous sommes rentrés chez nous mari et femme, comme devant. Je n'ai pas besoin de dire que le seul fait de notre cohabitation persistante annulait tous ces actes de comédie.
La première formule de séparation qui était à la fois pour nous ténébreuse et puérile, me valut deux ou trois jours de paix. Louise en était amusée. Elle aime à mystifier. Mais ma tranquillité fut brève. Sa manie de déplacement reprit le dessus et j'eus beau dire et beau faire, elle partit pour Montreux. Elle avait renoncé
au Lac Majeur, elle préférait le lac de Genève. Excédé, je lui dis :
— Pars sans moi. Je ne peux plus vivre comme je vis. Tu es en train de tuer le musicien que je suis. Tu ne le fais pas exprès, tu cèdes à ta nature ; je dois obéir à la mienne qui est de travailler et de ne pas oublier tout ce que je dois à mes parents et à mon art. Je vais rester dans ma famille. Je te rejoindrai un peu nlus tard.
Elle consentit assez aimablement. Ma mère et moi nous l'accompagnâmes à la gare pour embrasser Buby jusqu'au dernier moment, et elle partit emmenant l'enfant et ses deux femmes allemandes.
— Enfin, songeais-je, je vais avoir un peu de tranquillité ; je ferai du bon travail.
J'avais esquissé quelques pièces de piano dont les thèmes me semblaient bien venus. J'étais pressé de les développer. Je me mis à l'œuvre dans la paix de la maison paternelle. Mais aussitôt que Louise fut à Montreux, je reçus d'elle lettres sur lettres et télégrammes sur télégrammes. Elle me donnait rendez-vous à Milan. J'y allai passer deux jours, puis elle reprit le train pour Montreux et je rentrai à Florence. Nouvelles lettres ; nouveaux rappels, nouvelles
histoires ! Je me décidai à la rejoindre encore dans la capitale de la Lombardie. Mes parents et moi-même, nous étions inquiets de Buby. Nous avions essayé vainement de dissuader Louise d'aller s'installer en plein hiver (nous étions en novembre) au bord du lac de Genève, avec un enfant délicat et qui venait mal. Il changeait continuellement d'alimentation et de milieu, et se trouvait exposé à toutes les bousculades et intempéries des voyages.
Buby a été la principale cause de nos disputes, et non la moins justifiée.
Je finis par pousser jusqu'à Montreux où je m'abstins de tout reproche et de toute vivacité.
— Ma pauvre enfant, dis je à Louise, tu n'as pas un jour de bonheur. Tu n'es bien nulle part. Notre fils est ici au froid, à l'humidité. Tu dépenses, pour vivre à l'hôtel, deux ou trois fois plus que pour vivre chez toi. Pourquoi ne pas essayer de nous fixer dans cette Toscane que tu aimes tant ? L'air est si pur, le panorama si splendide, à Fiesole, où nous avons vécu tous deux des heures inoubliables. Pourquoi ne nous fixerions-nous pas à Fiesole ? Louise m'écoutait avec émotion»
— Tu as cent fois raison, dit-elle. Trouvons un abri à Fiesole... Oh ! Fiesole! Fiesole ! Je ne demande pas mieux que d'y vivre jusqu'à ma mort.
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DE MONTRBUX A FIESOLB ÀCCALMIB
Ma mère avait eu l'obligence de chercher et de trouver pour nous une installation raisonnable et pratique dans un des endroits les plus agréables de la vieille cité étrusque qui domine Florence et la plaine florentine. Elle avait retenu conditionnellement pour nous la villa Paganucci. 11 ne manquait plus que l'agrément de Louise et le mien. Elle nous écrivait que nous serions installés aussi commodément qu'il est possible de l'être.
Nous laissâmes Buby à Montreux et nous voilà, revenus à Florence, à l'Hôtel Helvetia, d'où le lendemain matin, nous montâmes à Fiesole.
Quels souvenirs ! Quel émoi en nous ! Il faisait un temps de paradis. Louise était charmante et
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'"étais plein d'espoir. Je reprenais force et courage, comme Antée, en foulant le sol de ma terre natale, terre d'amour et de rêve. Il me semblait que Fiesole allait faire ce miracle de calmer l'âme tourmentée de ma Louise.
C'était un matin d'hiver, froid et clair, très sec, très frais, très pur. La villa nous plut infiniment. Maison simple au bout d'une rue en pente, un voisin d'un seul côté, M. Corrado Corsi, honorable fonctionnaire de l'Administration des Postes à Florence, et sa femme, et M. .et Mm0 Paganucci, propriétaires. De l'autre côté, un chemin pittoresque, puis des jardins en terrasses. En bas, dans la villa, les pièces de réception et les dépendances ménagères. Au premier, les chambres d'où l'on avait une vue sans pareille. Au dehors, tout le terrain nécessaire pour se promener sur un espace planté de treilles et d'ombrages. Partout des promesses de fruits et de fleurs. Que fallait-il de plus pour couler des jours heureux? Enfin, un prix modique. La vie n'est pas coûteuse à Fiesole. Je calculais déjà que ma femme pourrait économiser pour notre Buby et ses enfants à venir, la moitié de ses revenus et que mon art suffirait, et au-delà, à faire face aux frais de la vie commune.
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Qu'il faut peu de chose pour que l'on se raccroche à l'espoir et comme, d'insiinct, nous voulons repousser les réalités décevantes de la vie. J'avais tout oublié de mes ennuis passés, lorsque Louise partit pour Montreux chercher Buby et les domestiques allemandes.
Le 18 décembre, nous nous trouvâmes en famille, réinstallés à Fiesole. Ce fut notre second foyer après celui de la via Ferdinando Bartolommei. Enfin, nous étions chez nousl Je me sentais optimiste, joyeux, léger.., Je pouvais travailler. Je travaillais.
Sous l'influence du ciel et du décor, Louise s'était mise à écrire. Elle composa un livret d'opéra « Le Chevalier de Saint-Graal, » une pièce en un acte dont j'allais faire la musique. Tout allait bien avec mes parents.
Noël venu, mon père et ma mère vinrent passer cette journée de fête familiale chez nous. Notre installation était au point et me plaisait. Ma mère trouvait tout très gentiment arrangé. Lorsque nous fûmes seuls tous deux, elle me dit:
— Enfin, tu touches au port. Après tant de secousses, Fiesole aura converti Louise à la sagesse, à la vraie vie.
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Ma femme s'occupait de sa maison. A vrai dire, elle faisait encore des dépenses futiles et malheureuses, mais je fermais les yeux. Elle ne pouvait être parfaite en un instant. Il fallait lui faire crédit. Entrée dans la bonne voie, peu à peu, elle s'améliorerait.
Nous étions en janvier. Le livret de Louise s'achevait. Elle était toute au travail de la composition poétique. Nous discutions. Elle n'a pas le sentiment du vers tel que la composition musicale l'exige. On sait qu'il faut un raccourci, une condensation que le théâtre nécessite. Je lui expliquais les règles de l'art dramatique. De fil en aiguille, nous discutions parfois musique, et il advint que nous ne fûmes pas toujours d'accord parce qu'elle avait des théories subversives. Ainsi, j'ai le culte de la « Damnation de Faust. » Nous en étions arrivés, je ne sais comment à parler de l'œuvre de Berlioz.
— C'est une mauvaise copie de Wagner, déclara-t elle.
Cette hérésie me fit bondir et nous eûmes une scène à propos de la « Damnation de Faust... » On sait qu'il faut se garder de contredire la Comtesse de Montignoso. On doit accepter tout ce qu'elle dit comme vérité d'évangitei
On trouve aussi des gens qui déclarent que la « Divine Comédie » est ennuyeuse. 11 faut de l'intelligence et de la culture pour comprendre l'œuvre du Dante et les doctrines profondes qu'elle contient. Il en faut aussi pour apprécier à sa valeur l'œuvre d'un Berlioz.
J'ai bien compris que Louise était fermée à l'entendement des véritables choses d'art et je l'ai blessée en lui laissant voir mon opinion.
Les vers de son livret n'en étaient pas moins terminés le 27 janvier 1910 et je me mis au travail de composition du « Chevalier de Saint- Graal » pour achever mon œuvre le 23 mars suivant. J'ai travaillé d'arrache-pied, tout d'une haleine, en restant quelquefois une semaine entière sans sortir.
Pendant que je m'attachais à cet espoir de renaissance artistique, de rénovation de notre foyer, d'orientation de notre vie, Louise sortait, descendait dans Florence et, de plus en plus, y prolongeait ses visites. Tant et si bien qu'un beau soir, revenu à mes soucis d'antan, je voulus savoir d'où elle venait, qui elle voyait, ce qu'elle faisait. I
Adieu les beaux jours 1 Encore des scènes.
ous en eûmes bientôt de plus pénibles encore
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qu'auparavant. Ah 1 si n'avait été Buby, je serais parti à la première dureté inexcusable. Oh 1 ce soir de la fin de mars 1910 où Louise de Toscane, ma femme, en qui j'avais mis toute ma confiance, pour laquelle j'avais arrêté ma carrière, sacrifié, à vrai dire, mes parents, mes amis, me cria :
— Est-ce que je t'empêche de travailler? Quand je suis dehors toute la journée, composes. Je te laisse la maison, écris. Tu te plains, tu me cherches des querelles, tu veux savoir ce que je fais et qui je vois... Est-ce que je te reproche à toi, de ne rien faire et de vivre à mes dépens ?
La malheureuse! Le matin même elle était tout sourire.
Il y a en elle ces deux Princesses de la fable ; ce le qui n'ouvre la bouche que pour qu'il en sorte des fleurs et des pierreries et cette autre qui ne l'ouvre aussi que pour qu'il en sorte des crapauds et des couleuvres.
Je ne sais si ses heures me seront comptées quelque part, mais il m'a fallu me souvenir de ce que je devais à ma famille, à mes amis, à l'éducation que j'ai reçu pour ne me porter à aucune violence, ne pas faire du scandale et garder mon sang-froid. Dans sa fureur, Louise
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de Toscane évoquait brusquement devant moi tous les mauvais souvenirs de sa vie passée.
— Tu ne me dompteras pas. D'autres ne m'ont pas domptée... J'ai tenu bon, même à ma mère: disait-elle, et sache bien que lorsqu'on m'a offensée, je ne pardonne jamais, jamais.
Je ne dis pas tout.
A partir de ce moment, mes yeux restèrent ouverts. La tragédie entre nous commençait.