‹ Mari d'altesseChapitre 3 sur 28 · PREMIERE LETTRE DE LOUISE DE SAXE UN RENDEZ-VOUS DANS UNE ÉGLISE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE DE LOUISE DE SAXE UN RENDEZ-VOUS DANS UNE ÉGLISE

Rentré chez moi après cette inoubliable aprèsmidi, je tâchai d'être calme et tranquille, mais ma mère qui me connaît bien, me trouva changé, rayonnant, plus expansif qu'à l'ordinaire.

— Qu'as-tu donc ce soir, Henri ? demandât-elle. As-tu reçu quelque nouvelle importante pour un concert?

— Non, pas du tout, mais je suis content parce que... parce que j'ai fait une magnifique promenade hors de Florence,

C'était l'heure du dîner de famille. Nous allions nous lever de table lorsqu'une automobile s'arrêta à la porte de notre maison. On sonna et le chauffeur remit une lettre pour moi

à notre femme de chambre en lui recommandant de me la donner en mains propres. Intrigué, j'ouvris la lettre qui était d'une écriture haute et ferme et je fus stupéfait autant que bouleversé en constatant que c'était Louise de Saxe qui m'écrivait. Il n'y avait pas encore deux heures que je l'avais quittée. Elle médisait dans cette lettre, en italien :

Avec ces paroles qui ne disent rien mais qui doivent tout dire, je vous envoie mon souvenir et vous préviens que demain j'assisterai à la représentation de la Damnation de Faust. Si vous désirez me voir demain matin à dix heures et demie, vous me trouverez dans l'église Santa Trinita.

Brûlez cettre lettre car il faut tout détruire icibas... Vous m'appartenez comme je vous appartiens.

Je n'ai pas brûlé sa lettre. . . Quel est l'amoureux qui brûle les lettres de la femme qu'il aime?

En vérité je croyais rêver et je crois rêver encore en relisant ces premières lignes maintenant que tout est brisé à jamais. Je voudrais tout oublier, mais j'entends une voix enfantine qui m'appelle : c'est notre fils... Mon fils puisqu'il n'a plus de mère.

Ah! cette première carte, ce premier billet de Louise de Saxe, quel effet il produisit sur moi 1

Le malin à dix heures et demie précises, j'étais à la porte de Santa-Trinita. J'attendais... Je vis de loin, traversant l'Arno sur le pont, la Princesse arriver en marchant très vite. Elle passa près de moi, me regarda, toussa et entra dans l'église. Elle s'arrêta derrière une colonne où je la rejoignis. Elle me prit par la main et me conduisit vers une chapelle déserte. Nous nous assîmes et nous gardâmes le silence. On célébrait une messe dans Santa Trinita. L'orgue jetait sous les voûtes des accords graves.

— Henri, dit la Princesse, avez-vous pensé à moi, à ce que je vous ai dit, aux derniers mots de la lettre que je vous ai écrite hier soir?

— Assurément, Princesse.

— Non, vous devez... tu dois m'appeler Louise. Ne suis je pas ta Louise ?

Mon regard lui exprima toute ma reconnaissance.

— Louise, déclarai-je, j'ai pensé à vous sans cesse depuis hier. Je suis résolu à faire tout ce que vous voudrez pour vous rendre heureuse. Ni luttes, ni sacrifices ne me coûteront si un de vos sourires me récompense.

— Ecoute-moi, Henri, tu es bon, tu es honnête, mon devoir m'impose de te dire que si j'ai fui la Cour de Saxe à la veille d'être Reine, c'est que je comprenais qu'en retardant d'un seul jour mon départ, j'étais complètement perdue. On voulait remplacer pour moi la couronne royale par la camisole de force... Un infâme complot préparaît ma perte. Mes ennemis étaient puissants. J'ai compris l'impossibilité de la lutte. J'ai eu peur d'être enfermée. J'ai craint de devenir folle véritablement, et pour échapper à la folie, j'ai fui, perdant mes enfants, mon unique trésor. A présent je suis seule, abandonnée, sans une personne amie et entourée d'espions. Veux-tu me sauver, veux-tu que je devienne ta femme devant le monde entier? Je suis libre. Nul ne peut l'empêcher.

— Louise, répondis-je, je n'aurais jamais osé vous demander des explications sur votre passé. Mon bonheur est grand de vous entendre dire que je peux vous aider à sortir d'une situation pénible, car je vous aime. Mais promettezmoi tout de suite que vous ne ferez jamais rien pour attirer sur vous des scandales dont souffriraient vos enfants, votre famille et nous-mêmes. Qu'une vie nouvelle soit possible pour vous et

vous apporte le calme et la tranquillité, je l'espère, je le souhaite avec vous. Mais dites-moi, jurez-moi que le bonheur, pour vous et pour moi réunis, ne peut se trouver que dans une existence régulière, tranquille, normale.

Louise de Saxe, sans me répondre, s'agenouilla et parut prier avec ferveur.

Depuis, je l'ai entendue cent fois rire des croyances religieuses et vilipender les prêtres.

J'étais debout près d'elle. Pris soudain d'une folle terreur, je me sentais entraîné dans un tourbillon. Je ne savais plus que souhaiter : ou la réalisation de ce que je venais d'entendre et de dire moi-même, ou l'anéantissement de mon rêve d'amour profond et idéal. Mais la Princesse se releva et m'attira devant un grand Christ. Elle s'arrêta, tendit vers le Sauveur ses petites mains gantées et me dit :

— Je te jure, Henri, que je serai ta femme, que je te serai soumise, aimante, fidèle. (Les mêmes paroles qu'elle avait dites à la villa). Je t'aimerai de toute la tendresse d'un cœur qui a souffert. Tu seras mon unique pensée, ma seule joie.

Je l'interrompis :

— Après vos enfants, pourtant.

— - Oh! sois béni, déclara-t-elle. Tu comprends

toute l'angoisse, tout le déchirement de mon cœur maternel.

Elle me serra fortement la main et dit :

— Jure à ton tour.

Je la regardai. Elle était pâle et visiblement émue. La fatalité m'entraînait. J'étais subjugué, je répondis :

— Si vous devenez jamais la compagne de ma vie, je vous jure que je vous aimerai follement. Vos joies seront mes joies, vos peines seront mes peines. Les mêmes échos s'éveilleront dans nos cœurs. Nous vivrons unis dans l'amour comme dans la douleur. Mais réfléchissez, Louise, voilà comment je veux aimer et être aimé : Tout ou rien... N'allons pas plus avant dans les serments solennels. Prenons tous deux le temps d'être à nous-mêmes. L'entraînement est souvent funeste.

— Je veux te voir chez toi, répliqua Louise de Saxe. C'est dans l'atmosphère familiale que je souhaite de te connaître, dans ton salon d'études, entouré des objets qui te sont familiers, Je veux t'entendre sur le piano où tu travailles, où tu composes. Puis-je venir chez toi, aujourd'hui, à deux heures, je ferai ainsi la connaissance de tes parents dont on m'a dit tant de bien?

J'écoutais, j'écoutais. Elle parlait, je répondais, mais je ne savais plus où j'étais ni ce que je disais.

Mon esprit jeune et vivement impressionné n'a perdu aucun détail de ma vie avec Louise de Saxe et les premières heures sont les plus profondément gravées en moi. Je me souviens que, d'instinct, je voulus défendre l'avenir. Si peu expérimenté qu'on soit à l'âge que j'avais, il me parut essentiel de dire :

— Vos désirs seront toujours des ordres pour moi ; mais souvenez-vous que dans la bataille de la vie, je ne veux de vous que l'appui d'un cœur fidèle. Je veux pouvoir me réfugier dans votre tendresse, y puiser des inspirations et l'énergie qu'il faut pour concevoir et réaliser des œuvres qui soient vraiment des œuvres. Mais pour me reposer ainsi en vous il faut que je vous sente bien toute à moi, à moi seul. Vous m'avez rendu en un instant amoureux fou, gardez-moi tel que je suis. Je me donne à vous avec une confiance entière. Je ne sais de vous qu'une chose : vous êtes là devant moi dans ce moment et je vous aime. L'amour met, dit-on, un bandeau sur les yeux. Ne le déliez jamais de ces mains que je baise.

SIARI d'altessS SIC

— Je suis heureuse, Henri, je suis heureuse, répondit-elle. J'ai trouvé en toi l'idéal que je cherchais. Une vie nouvelle s'ouvre pour moi. Merci! Oh! merci! Quittons-nous maintenant, mais dans trois heures je serai chez toi.

Je sortis de l'église et je la regardai s'éloigner. Au fur et à mesure qu'elle disparaissait une étrange angoisse me serrait le cœur.

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