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HISTOIRE DE « L'HISTOIRE DE MA VIE

Nous voici en févriei 1911. On se souvient peut-être d'un journaliste Français, M. Lequeux, dont j'ai parlé au moment de notre mariage à Londres. Nous reçûmes de lui, à Fiesole, une lettre où il proposait à ma femme d'écrire un livre, de publier des Mémoires.

La proposition était assez vague et je fus d'avis de ne lui répondre qu'en déclinant son offre. Il était disposé à venir nous voir. C'était un dérangement que je jugeais superflu. Louise ne fut pas de mon avis. Ene ne tint aucun compte de mon opinion. Quelques jours après, M. Lequeux débarquait à Fiesole. Il apportait un contrat de l'éditeur Nash offrant à ma femme vingt-cinq pour cent sur les bénéfices de la publication de ces Mémoires, et une somme de dix mille francs.

Dès que je fus à l'écart avec Louise qui avait écouté cette proposition d'un air visiblement intéressé, j'essayai de l'arrêter dans la route sur laquelle elle s'engageait.

— Qu'est-ce que tu veux faire, dis-je. Te mettre en évidence pour te défendre quand personne ne t'attaque, c'est une folie ! As-tu envisagé à quoi tu t'exposes? Ecrire ta vie! Mais c'est un travail que tu ne saurais entreprendre sans remuer de pénibles souvenirs, sans offenser la Cour de Saxe, et sans faire autour de ta famille et de tes enfants un bruit pénible. Tu dis toimême que tu as recommencé ta vie. Ton existence est toute nouvelle.

— Justement.

— Comment justement ?

— Je ne suis plus qu'une mère !... Je ferai un livre pour les mères. Je ménagerai ce qu'il faut ménager, mais je veux montrer tout ce que mon cœur contient d'amour maternel.

Elle entreprit de développer son thème et m'étourdit d'une conception de volume destiné à lui gagner toutes les sympathies féminines par les trésors de vertus, d'affection familiale que Ton y trouverait,

Je ne m'en laissai pas imposer, mais j'eus beau

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dire et beau faire pour lui démontrer qu'il était impossible, absolument impossible de publier quoi que ce soit de son histoire sans commettre une irréparable faute, sans toucher à des plaies vives, sans se blesser elle-même, sans m'atteindre, sans frapper aussi son dernier enfant. Rien n'y fit.

J'ai lutté tant que j'ai pu tout en ménageant M. Lequeux, dont le caractère mérite de la sympathie. Sa mission était toute naturelle. Mais il était naturel aussi de ne pas faire ce qu'il souhaitait.

J'ai raisonné jusqu'à Livourne ou j'ai accompigné ma femme, décidée à se rendre chez le Consul d'Angleterre, M, Carmichael, en compagnie de M. Lequeux, pour y signer un contrat en règle liant Louise de Toscane à l'éditeur Nash. Jusqu'à la dernière minute, j'espérais un revirement, un accroc. Mais le contrat fut fait sans difficulté aucune et Louise reçut la moitié de la somme garantie comme minimum des droits d'auteur. Elle revint donc à Fiesole avec l'obligation d'écrire un livre et cinq mille francs reçus pour cela.

Fière et charmée de ce gain, il lui prit la

antaisie de partir pour Rome pour y voir des

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amies, s'y reposer, s'y retremper avant de commencer le grand travail de « L'histoire de ma vie ». Elle me laissa Buby sur les bras, n'emmena pas même sa femme de chambre et alla passer huit jours dans la Ville Eternelle qui est à l'occasion aussi celle des amours passagères.

A son retour, nous eûmes l'explication classique des ruptures, les reproches que l'on se fait mutuellement, les duretés que l'on se dit face à face. A cause de Buby, je n'ai pas osé encore faire un éclat.

J'étais dans cet état là lorsque Mrs Ffoulkes, femme de lettres anglaise, débarqua en Toscane pour aider Louise dans la rédaction de 1' « Histoire de ma vie ».

Mrs Ffoulkes, d'accord avec ma femme, son éminente collaboratrice, m'a fait l'honneur de s'occuper de moi longuement, quoiqu'elle m'ait connu fort peu de jours et qu'elle ait passé, dans toute sa vie, moins de trois semaines avec M. et Mœe Enrico Toselli. Aussi, quand je pense à elle, je ne peux manquer de me souvenir de la gracieuseté des considérations qu'elle a émises à mon sujet, en novembre 1911 dans des articles de journaux qui témoignent de sa fertile imagination de romancière, car

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il paraît que Mrs Ffoulkes est une femme de lettres éminente et qui a signé d'illustres romans. C'est du moins ce que me racontait Louise. A l'entendre, le bas-bleu que lui dépêchait l'éditeur Nash était le plus génial écrivain de l'époque. Le Dante et Shakespeare auraient à peine .pu prétendre à l'honneur de délacer ses bottines.

Tout en faisant la part des exagérations habituelles à Louise, je n'avais aucune raison de faire mauvais visage à Mrs Ffoulkes, encore qu'elle vint travailler à un livre dont j'avais plus d'une raison de m'inquiéler. Je n'allais pas d'ailleurs choisir le moment où une étrangère arrivait chez moi pour précipiter le dénouement d'une situation dont je sentais bien que ie ne pourrais sortir que par quelque acte irréparable.

Je ne fis donc aucune observation quand ma femme parla d'aller attendre elle-même Mrs Ffoulkes à la gare de Florence. Une Princesse Royale devait bien cet hommage à une Princesse de lettres.

— Mais, demandai-je à Louise, as-tu la photographie de Mrs Ffoulkes? 11 arrive beaucoup d'Anglais et d'Anglaises à Florence, et, à première vue, ils se ressemblent tous. Gomment reconnoitras-tu l'envoyée de l'éditeur?

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— Elle aura un mouchoir rose à la main.

Je m'imaginais aussitôt Mrs Fibulkes sous l'aspect angéliqwe d'une pâle et blonde fille d'Albion, toute émaciée par les méditations spirituelles, semblable à un lis et balançant d'une main alanguie une soie vaporeuse, couleur d'aurore, devant un visage de chérubin.

Louise avait retenu, à Fiesole, pour cet archange, une chambre à l'hôtel Aurora. Je vis enfin paraître la suave et géniale créature annoncée, sous l'aspect d'une grande et forte femme au teint couperosé, l'œil dur et cerné, les lèvres minces, les cheveux teints, et précédée d'une poitrine près de laquelle les débordements du Nil ne sont qu'une pâle fantaisie du Créateur. Et moi qui croyais qu'en Angleterre... Après tout, c'était peut-être un monopole.

Mrs Ffoulkes portait avec agrément une cinquantaine de printemps, et, pour témoigner de sa solide jeunesse, était habillée en petite fille. J'ai connu d'elle, ensuite, une photographie qui la réprésente en Napolitaine. Les journaux d'Angleterre devraient publier cette image. Elle peut suffire à guérir tout un peuple du spleen.

Le sol accidenté de Fiesole ne parut pas venir tout de suite à Mrs Ffoulkes. Chaque

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fois que je la voyais, elle me faisait de la peine. Elle passait tout un moment à souffler avant de pouvoir exprimer sa pensée. Elle se servait pour cela de la langue française, ne sachant pas un mol d'italien. Et quel français, mon Dieu !

Je me suis demandé depuis comment Mrs Ffoulkes avait pu comprendre tout ce qu'elle a rapporté des opinions de mes compatriotes sur mon compte. Je ne l'ai jamais vue s'entretenir avec aucun d'eux, et pour cause 1 Personne ne l'aurait comprise.

Dès le premier soir, au dîner, je tins à marquer devant la femme de lettres envoyée par l'éditeur Nash, que je n'avais pas l'intention de me mêler de ce qu'elle venait faire, et je dis :

— Je sais que vous devez travailler avec la Princesse, Madame. Je ne vous dérangerai pas. Je m'abstiendrai d'être àFiesole tous les matins et partirai de bonne heure pour descendre à Florence. Je déjeûnerai chez mes parenls. Vous ne me reverrez que dans l'après-midi et le soir.

J'eus alors quinze jours de tranquillité relative et qui me permirent de prendre le parti que j'avais décidé de prendre : celui d'en finir avec une existence impossible. Le musicien avait sombré dans ce naufrage, l'amoureux n'était

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plus, le mari ne pouvait plus être; restait l'enfant. Il fallait le sauver. Je ne songeais qu'à cela.

Cependant, ma femme s'enfermait à double tour avec Mrs Ffoulkes. Elle parlait, l'autre griffonnait. En deux semaines, le livre fut terminé. On m'en donna la nouvelle sur le ton du triomphe. Je n'en ai rien lu alors. Mrs Ffoulkes l'avait rédigé, c'était donc en anglais et j'ignore totalement l'anglais. J'ai voulu tout de même poser quelques questions. Je me méfiais du livre « fait pour les mères. »

— Tu verras, c'est magnifique I répondit Louise,

Mrs Ffoulkes baissait modestement les yeux.

Elle était au mieux avec ma femme. A peine au bout de huit jours, on aurait dit qu'elles étaient liées depuis l'enfance.

Nous n'étions pas en mauvais termes Mrs Ffoulkes et moi. J'ai été le premier surpris quand, par la suite, elle a cru servir la cause et les intérêts de ma femme en m'accablant de ses brocards.

Lorsqu'elle est partie, elle emportait des morceaux de musique que je lui avais donnés et qu'elle me promettait de faire éditer en Angle-

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terre. Elle crut même devoir offrir une superbe boîte de cigarettes à son hôte de la villa Paganucci. Nos rapports se sont continués un certain temps. Je lui ai écrit au moins une fois, un peu plus tard, à Pâques, pour lui souhaiter mille prospérités, selon la coutume italienne.

J'aurais voulu garder d'elle un bon souvenir, ' Je lui ai dû parfois quelques agréables moments durant ses trois semaines de villégiature romanesque à Fiesole.

Cette femme de lettres consulte les esprits. Elle ne se contente pas d'avoir des rapports avec ceux d'ici-bas, elle en a aussi avec ceux de l'au delà. Nous lui fûmes redevables de quelques séances de spiritisme qui firent diversion à mes tracas. J'ai cette mobilité de sentiments qui est inhérente à la faculté de subir les impressions de la vie, par quoi, sans doute, on est plus ou moins artiste. On éprouve, on enregistre, on n'pèle. J'ai éprouvé le comique du spiritisme, ma femme aussi, qui se prêtait de bonne grâce et avec un impertubable sérieux aux évocations de Mrs Ffoulkes.

Après son départ, Louise jugea devoir se reposer. Elle prit le train pour Portofino qui est un petit port de la Riviera qu'illustre le voisi-

nage du couvent de Cervara où l'on rappelle le souvenir de François 1er. C'est là que le hasard le retint après la bataille de Pavie. Le bateau qui le menait prisonnier en Espagne fut jeté par la tempête sur ce point de la côte et le roi gentilhomme y dut séjourner quelque temps sur l'ordre de Charles Quint.

Je ne pense pas que ce souvenir ait eu beaucoup d'attrait pour ma femme. Elle avait sans doute d'autres raisons d'aller respirer l'air de Portofino. Je ne les ai pas connues. Son absence dura cinq jours. Je suis resté avec Buby. Mon fils me suffisait.

J'étais bien résolu à reprendre ma liberté, mais, jour et nuit, je pensais à l'enfant, à ses droits, à son avenir. Je ne savais de quelle façon il serait plus sage de procédera cause de lui. Le laisser à sa mère, ce n'était pas possible. On l'a bien vu depuis ; mais, dès lors, mes parents et moi-même, nous ne nous faisions aucunes illusions. Tout en nous se révoltait à l'idée d'aban donner ce pauvre enfant à des mains mercenaires, sous la direction d'une mère à chaque instant changeante dans ses desseins et dans sa conduite.

Quand elle revint de Portofino, j'eus la sensa-

tion d'être en face d'une personne nouvelle Mrs Ffoulkes avait déteint. Louise revenait trans formée en bas-bleu. Il n'était plus question que de son livre, de ses travaux littéraires, de ce qu'elle ferait dans les Lettres et de l'importance que ses écrits auraient dans le monde. Elle passait des heures à griffonner, à remplir des feuilles de papier, à télégraphier à son éditeur, à correspondre avec Mrs Ffoulkes. Enfin, au travers de tout ce fatras, je finis par être à peu près informé de ce que contenait le fameux ouvrage qui devait être un monument élevé à l'amour maternel. Je découvris, non sans stupeur, qu'il contenait de véritables attaques dirigées contre S. M. l'Empereur d'Autriche J'essayai de faire entendre à ma femme l'absurdité de ses procédés. Elle partit en sifflant et en haussant les épaules.

J'aurais dû faire un éclat, me dira-t-on, m'opposer à la publication du livre.

Comment ? de quelle façon ? Je n'avais qu'à joindre cette révolte et cette humiliation à tant d'autres et laisser sonner l'heure où il me serais possible de reprendre mon fils. Je m'imposais de dépasser les limites de la patience. 11 fallait attendre que le livre, nouvelle cause de grief

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eutre nous, eût paru. Quant à discuter avec Louise, c'était impossible plus que jamais. Elle tenait, au sujet de « L'Histoire de ma vie, » des propos inouïs. A l'entendre, elle aurait enfin sa revanche. Le Baron George von Metzsch, premier Chambellan de S. M. le Roi de Saxe, serait ruiné à tout jamais dans l'esprit du Souverain. Toutes les personnes dont elle avait eu à. se plaindre, seraient perdues elles aussi.

J'écoulais sans la contredire. Elle finissait alors par me savoir une espèce de gré de ce silence. Elle ne voyait pas que j'en étais arrivé au point où je m'efforçais seulement de la comprendre, de la juger, et que tout ce que je ne disais pas, préparait ce que je ferais. Elle se calmait, elle s'attendrissait, elle devenait meilleure.

— Tu me pardonnes mes mauvais moments ? disait-elle.

— Oui, oui, je te pardonne.

En effet, je passais mon temps à pardonner, et, d'ailleurs, au fond, je lui ai tout pardonné.

Elle partit pour Londres afin de voir les épreuves de son livre. Les relations épistolaire? entre elle et son éditeur s'étaient multipliées, L'aventure ne valait pas la peine de traverser

l'Europe. Il était enfantin d'aller à Londres pour corriger du papier noirci et pour revoir l'anglais de Mrs Ffoulkes ; la poste eut sufïii à permettre ce travail, en admettant qu'il fut nécessaire. Mais non, elle s'était mis en tête d'aller à Londres et elle y fut. Emballée sur le compte de l'éditeur Nash, voyant eu lui, sans doute le parangon de toutes les vertus que devait exalter son livre, elle lui fît présent, à mon issu, d'une épingle de cravate dont j'ai trouvé la trace sur le livre de comptes de la maison, en 1910, au mois de novembre, écrit de sa main.

Peu d'éditeurs ont eu la bonne fortune d'être ainsi favorisés et encouragés dans leur commerce.

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