‹ Mari d'altesseChapitre 26 sur 28 · DOCUMENTS · texte numérisé non relu

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Je viens de résumer, dans le chapitre qui précède, la période la plus pénible de l'histoire Je mon mariage avec Louise de Toscane. Il ne m'est pas possible de ne point l'appuyer de quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à ce moment.

Lorsqu'en octobre 1911 le bruit, déjà plusieurs fois répandu, de notre rupture s'est trouvé confirmé par l'intervention de la justice, — qui m'a donné ensuite pleinement raison — on a pu croire, grâce aux déclaralions calculées de Louise et aux publications qu'elle a suggérées, qu'elle était une victime et que j'étais un bourreau dont elle voulait se séparer depuis longtemps. A lire quantité des nouvelles publiées

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par des journaux plus involontairement crédules, je pense, que consciemment mal intentionnés, Louise s'était aperçue de son erreur depuis deux ou trois ans déjà. Elle était au regret d'avoir épousé le « pianiste » Toselli. Elle ne se trouvait retenue dans les liens du mariage que par sa fidélité à la foi jurée, sa naturelle bonté et toutes les perfections de son âme. Innocente colombe, elle gémissait dans les fers où ma férocité la tenait enchaînée.

La simple vérité fut que totalement désemparé, rassemblant mes forces physiques et morales pour me tirer d'une aventure funeste, avec mon fils, que je voulais sauver encore plus que moi-même, j'avais refusé de suivre plus longtemps Louise de Toscane dans ses déplacements insensés. Mais j'y avais mis quelque mesure. Je l'avais traitée, comme toujours, avec l'indulgence d'un homme qui respecte ce qu'il a aimé.

Il est notoire, et on l'a vu par ce récit, que dès l'été de 1910, — et bien avant — la vie commune n'était plus possible. Les reproches que j'avais faits à ma femme l'avaient-ils détournée de moi? Etais-je détesté d'elle? Je ne citerai que quelques lignes d'une lettre qui date du 6 juin 1910

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et que je reçus de Paris, au cours d'une de ses randonnées d'Italie en Angleterre.

Je me sens plus que jamais attachée à toi...

Ne plus te laisser. Oh ! mon Henri !...Je suis vraiment à toi, je l'ai toujours été et je le serai tou* fours !ll

Je ne te laisserai jamais... mais toi ne me fais jamais plus souffrir avec ta malsaine et Jolie jalousie...

On le constate. C'est moi qui devais avoir tort. J'étais un Bartholo, un Othello, un être odieux, et Louise un agneau sans tache ne fuyant jamais le bercail.

Mais passons à 1911 et regardons de près quel était le ton de ma femme quelques semaines avant l'éclat du mois d'octobre et tout le bruit qui s'est fait alors dans la presse.

On l'a vu dans le chapitre précédent, Louise est partie de Fiesole, toute occupée de l'absurde histoire de « L'Histoire de ma vie ». Elle est allée en Angleterre, puis en Belgique. Il arrive des lettres à Fiesole pour ma femme ; je les ren voie en respectant leup secret. Rien de plus naturel, d'ailleurs.

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Voici en quels termes on m'en accuse réception:

iet septembre 1911.

Cher Henri,

J'ai reçu hier malin la lettre recommandée ;• merci de m'avoir expédié ma correspondance. Depuis hier je travaille assidûment à mon livre qui sera prêt à la fin de septembre.

Le cher petit Buby se porte splendidement, sa santé est très bonne, toutes ses fonctions très régulières. Hier nous avons été à Laeken, château et jardin royaux, mais le parc était fermé et nous sommes rentrés. Dans l'après-midi nous avons Jait un tour dans le bois.

Le temps est doux comme à Florence.

Le cher petit Buby embrasse tant son cher vetil papa; moi je V embrasse affectueusement.

Louise.

Ce billet confirme tout ce que j'ai raconté au sujet de Buby. Sa mère n'ignore aucun de mes griefs et de ceux de mes parents. Elle a bravé nos alarmes. Nous avons cédé une fois encore devant son droit maternel ; mais nous sommes sur des charbons ardents. Il faut donc nous ras-

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surer, Tout est calculé dans cette courte lettre pour y réussir. Le temps de Bruxelles vaut celui de Florence et l'on promène Buby dans le parc de Laeken.

Cependant les journaux font des leurs. Je m'irrite, j'écris ce que je pense à ma femme à ce sujet, et je continue à m'alarmer des suites probables de « l'Histoire de ma vie », scandale superflu.

Le 2 août, Louise m'écrit :

r.. Ne t 'agite pas à cause des journaux, tu sais que ce ne peut être autrement, il paraît qu'en Allemagne aussi on écrit des cochonneries et des infamies, mais cela ne me donne aucun souci..*

Une seule chose me préoccupe depuis hier. C'est une lettre de Nash par laquelle il me dit que Giron a écrit, paraît-il, ses Mémoires et les a vendus à un éditeur belge. Nash cherche à empêcher que Giron écrive des choses qui pourraient me nuire! Tu comprendras que cette nouvelle n'a pas été un plaisir pour moi. Mais Nash est si malin qu'il saura atteindre te but qu'il désire...

Un peu plus loin, Louise se révélait sous l'apparence de la femme du travail de l'esprit, . alors quelle affaire l

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... Hier, j'ai écrit pendant cinq heures et demie sans m'arrêter, c'est-à-dire que j'ai corrigé, travail qui fatigue beaucoup. Aujourd'hui je n'ai travaillé que trois heures et j'espère que comme fai encore six chapitres, c'est-à-dire cent-vingt pages à corriger, je finirai dans six jours. Je de^ vrai me rendre ensuite à Londres pour voir la traduction allemande et française

. Mais les belles lettres ne détournent pas une mère de ses devoirs, et elle achève en disant :

Sois tranquille, Buby se porte à merveille. Il pèse tellement que je ne peux le tenir dans mes bras que difficilement.

Avec mille baisers, mon cher Henri, toujours ta

Louise.

Buby était en réalité si bien portant qu'il est résulté du certificat du médecin que nous avons fait établir quand j'ai pu le délivrer des soins dont il était l'objet, que l'enfant était anémique et toujours en proie à une surexcitation extraordinaire.

Voici ma femme passée de Belgique en Angleterre, le 18août. Elle sait que je m'énerve, que

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je piétine sur place ; mais aurai-je le cœur de me fâcher? Elle n'en peut plus, elle est malade. Elle m'écrit de Londres :

Mon cher Henri,

Hier au soir nous sommes arrivés ici, sans souffrir de la chaleur qui épouvante tous les voyageurs. Buby était et est à merveille ; on ne pourrait souhaiter mieux. Je ne peux pas en dire autant de moi. J'ai souffert de vertiges, d'oppression, la nuit surtout. Je verrai aujourd'hui le docteur qui me dira ce que je dois faire. Aujourd'hui je dois voir Nash pour bien des choses ; je télégraphierai ensuite tout ! Je désire avant tout me remettre ; je suis si faible. Heureusement, le temps est frais*

« Je télégraphierai tout ! » Qu'est-ce qu'elle télégraphiera? Elle n'en sait rien elle-même; mais cette phrase doit me rassurer en même temps que le reste du billet peut m'^ttendrir. Dès le lendemain, 19 août, la Grande-Bretagne est devenue un pays inhabitable pour Louise de Toscane qui m'écrit :

Hier, je me suis sentie très mal.. . Après avoir vu ftlash et avoir fini toutes mes affaires, j'ai été chez

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Madame Ffoulkes et là j'ai rencontré le Docteur qui m'a décidée aujourd'hui même à partir pour Spa. Je prends le train de neuf heures. Nous serons à cinq heures à Bruxelles ou nous passerons la nuit. Je t'écrirai de là-bas. Je ne suis pas bien. Mille baisers de ta

Louise.

Bonne M"' Ffoulkes, elle est naturellement si tendre et prévoyante qu'elle a chez elle un médecin, à demeure, pour rendre service à ses amies souffrantes lorsqu'elles viennent la voir 1

Mon angoisse au sujet de Buby ne va pas en diminuant. Louise alors s'acharne à me persuader qu'elle est au plus bas et, dès le 20 août, à peine arrivée à Bruxelles, elle m'écrit du Garlton Hôtel :

Mon cher Henri,

Le voyage d'hier s'est bien passé, mais moi je suis dans un état qui m'oblige à rester ici tout un jour. Je suis tellement faible et épuisée que je ne me reconnais plus. Je m'aperçois maintenant que la maladie nerveuse que je sentais venir est vraiment arrivée. Je suis soutenue par cette immense énergie qui est une grande partie de ma vie ! Main-

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tenant je n'en peux plus. Je suis une ombre de ce que j'étais avant. Je maigris chaque jour et suis très pâle. Tout m'ennuie, tout m'agace, tout m'irrite. Je souffre d'une anémie cérébrale; dans le train j'avais des vertiges, je ne pouvais pas regarder hors de la fenêtre, Il me semble toujours que je tombe, souvent je m'évanouis, ensuite je ne sais plus où je suis. Aujourd'hui j'ai de grands maux de tête; je n'ai pu dormir. Ici on est très bien; les

prix peu exagérés

Le cher Buby est un amour ! quelquefois il a des caprices. Il t'envoie tant de baisers... Baisers, cher Henri.

Ta Louise.

Comprend-on maintenant mon état d'incertitude et de réflexion, à Florence? J'avais beau ne pas croire en ses lettres, je me disais tout de même: Qui sait? Elle est peut-être réellement malade. Ne devrais je pas la rejoindre?

Du 22 août, cette autre missive :

Mon cher Henri,

f attends de tes nouvelles et comme je suis inquiète. Pour moi, je te dirai que je suis toujours la même, aujourd'hui, j'ai de très fortes douleurs de

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tête, mais avec le temps cela disparaîtra aussi. Demain matin, je partirai avec Baby pour Spa dans l'espoir de me remettre à cet air splendide. L'enfant se porte on ne peut mieux. Jamais je n'aurais cru qu'il supporterait si bien les voyages et le changement de nourriture. Tu verras quelle mine magnifique a ce cher ange. Il digère très bien, il dort sans s'éveiller...

Comment en douter ? Mais la question des Mémoires que doit publier M. Giron est resiée en suspens. Il faut la solutionner Louise y pense et m'informe :

Nash m'a envoyé une lettre de Giron qui dit qu'il n'a jamais écrit et n'écrira jamais un seul mot. La lettre est dans des termes précis de grand gentilhomme d'une parfaite éducation...

Il n'a pas tenu à moi d'être traité par Louise de « grand gentilhomme », J'aurais donné bien cher pour mériter cette épithète à ses yeux ; mais il a fallu que pour mon fils, pour l'avenir, pour la vérité, pour l'honneur de mes parents, je me défende... Qui l'a voulu?

Mes réponses devenant plus nerveuses et mes

doutes plus marqués, Louise va peu à peu laisser percer le fond de son âme.

Le 22 août, elle m'écrit de Bruxelles :

« Mon cher Henri,

Si tu me voyais, peut-être aurais-tu

d'autres impressions. Si tu étais venu avec moi comme je te l'avais offert, les choses seraient bien différentes maintenant. Avec ta tendresse empressée, peut-être n'aurais-je jamais été réduite au point ou j'en suis; mais jamais tu n'as voulu m'écouter.

J'ai trop souffert... et je finirai à ramener mon existence à une bien triste fin.

Ton affection est morte depuis longtemps... mais moi je ne m'imposerai pas à toi, depuis que je suis devenue un obstacle à ta carrière, la ruine de ton latent, comme tu le disais toi-même. Dans ces dernières semaines, je suis réduite à l'ombre de ce que j'étais. Demain je serai à Spa et dorénavant je t'enverrai journellement, selon tes désirs, des nouvelles du cher Buby; c'est ce que tu demandes...

Est-il besoin de multiplier ces citations ? Je les fais parce que, logiquement, je dois les faire. Mais on sent combien elles me sont pénibles.

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Passons sur les bilîels suivants où, enlre autres étrangctés, il est question de l'éditeur Nash commandant à Louise un livre sur Napoléon !... Force détails sur Buby, de plus en plus florissant, à en croire sa mère, me sont aussi donnés. C'est pour lui seul que ma femme se promène de Bruxelles à Spa, court les bois et les parcs, quoique si fragile et si ébranlée dans sa santé.

Nous arrivons au début de septembre. Ma patience est à bout. J'ai sommé ma femme de réintégrer le domicile conjugal afin de voir revenir Buby à un foyer où l'on pourra surveiller sa santé. Sa réponse, datée du 2 septembre 1911, Bruxelles, Carlton Hôtel, laisse percer l'irritation et tout ce qu'il y a de mauvais au fond d'une âme courroucée.

Cher Henri, Je viens de recevoir ta dépêche à laquelle je ne peux répondre par une autre dépêche, comme tu me le demandes, ce ne serait ni prudent, ni adapté à la circonstance, ce dont tu conviendras toi aussi en pensant à la publicité qu'un tel fait pourrait faire naître. Je réponds immédiatement à tout ce que tu me dis avec toute la tranquillité que ton agitation sans fondement me suggère. Tu ne me

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fais pas peur, mais tu me donnes à penser. Si ta désires une séparation légale, tu peux faire les pas nécessaires. J'attends ta décision. Quant à l'en/ait, si tu le désires, il peut rentrer tout de suite à Fiesole. Tai trouvé une personne sûre qui pourrait te rapporter le cher petit. Tu n'as qu'à m'envoyer une dépêche... Décide et écris-moi. Je ne te conseille pas de répéter une dépêche comme la dernière... Je te répète que je suis tout à fait décidée à accepter tes décisions. Buby partira lorsque tu le voudras.

Louise.

Si j'avais eu encore des doutes sur la sincéiité des sentiments maternels de ma malheureuse femme, cette facilité à se séparer de notre enfant, m'aurait ouvert les yeux. Mais j'avais plus d'une raison d'être fixé sur l'amour maternel tel que le comprend Louise de Toscane, Je m'étais décidé à tout brusquer en recevant d'elle un billet daté du 30 août qui m'avait effrayé sur les conséquences immédiates que son système d'éducation pouvait avoir pour Buby. J'avais montré ce billet à mes parents. Ils en étaient malades. Ces quelques lignes produites plus tard devant le Président du Tribun al de Florence, ont contribué

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à lui permettre d'apprécier les vertus éducatrices de Louise de Toscane.

Voici ce qu'elle m'avait écrit *

Les nouvelles du cher petit sont toujours les mêmes; toujours très bonnes. Pour calmer ses. caprices, qu'il a souvent sans aucune raison, j'achèterai aujourd'hui un fouet achevai qu'il sen< tira un peu plus que ma main. Buby fait journellement ses petites promenades et, aussi bien le jour que la nuit, il dort tranquillement. Son appétit est très bon ; il mange très volontiers.

Buby envoie de petits baisers à son cher papa et moi je t'embrasse affectueusement.

Louise.

Il n'y a qu'une ligne de vraie dans ce billet: celle où perce la colère des souffrances de l'enfant qui pleure ; il a des « caprices » à l'ordinaire des bébés de cet âge, parce qu'il est malheureux. Les nouvelles qu'on donne de lui s'efforcent de pallier la cause de sa nervosité : le manque de soins.

Pauvre enfant chéri, qui a versé tant de larmes tout petit, puissent-elles lui être comptées làhaut et lui épargner celles qu'on verse parfois, devenu homme, et qui sont si douloureuses.

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