LOUISE DE SAXE FAIT LA CONNAISSANCE DE MES PARENTS
On me pardonnera de m'étendre sur le temps le plus heureux de ma vie avec Louise de Toscane. Le moment où un amour commence où deux êtres sont attirés l'un vers l'autre est celui qui offre, je crois, le plus d'intérêt. En amour tout est plus beau avant qu'après.
Je rentrai donc chez moi aprè? ma rencontre de la Princesse à l'église Santa-Trinita et notre étrange dialogue dans le silence d'une chapelle vide. Encore sous cette impression, j'annonçai à mes parents que Louise de Saxe viendrait le jour même, à deux heures, faire leur connaissance.
Ma mère, qui est à moitié Italienne, moitié Française, puisque sa mère était Lorraine, joint
Maison habitée par la famille Toselli, à Florence.
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à la sensibilité du Midi, le raisonnement sérieux du Nord. Elle fut stupéfaite de la nouvelle que j'apportais.
— Qu'est-ce que tu racontes-là, Henri ? me dit-elle. La Princesse de Saxe vient aujourd'hui chez nous?
— Mais oui, maman.
— C'est étrange, extrêmement étrange. Ni ton père ni moi ne connaissons la Princesse et c'est elle qui, la première, vient nous faire une visite? Permets-moi de te dire que cela ne me plaît guère. Nous avons une vie tranquille, un intérieur modeste, cette visite me paraît déplacée.
— Elle veut me voir dans mon milieu, dans mon ambiance... On lui a parlé de vous.
Ma mère regarda mon père qui ne disait rien et se contentait de nous dévisager l'un et l'autre.
Je ne connais pas d'homme meilleur au monde. Il est entouré à Florence de l'affection générale. Niçois d'origine, il opta pour la nationalité italienne en 1860, quand l'Italie céda la Savoie et le Comté de Nice à la France. Il a servi noblement son pays comme officier de
Bersaglieri. Les fortes études qu'il avait faites
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lui permirent, lorsqu'il prit sa reliai le, de bonne heure, de passer les examens nécessaires pour être professeur de langue et de littérature françaises et d'occuper ses loisirs en entrant dans l'enseignement supérieur technique italien. Voilà près de trente ans que l'élite des étudiants' toscans a reçu de lui le précieux enseignement d'une langue dont il a voulu que je connaisse ce qu'elle a de meilleur. Ma culture française, mon admiration des lettres et de l'histoire de la France, que je considère comme ma seconde patrie, c'est à lui que je les dois.
Optimiste par tempérament, toujours désireux d'arranger les choses, il fut le premier à dire :
— Ce qui est fait est fait. La Princesse vient, la courtoisie nous oblige à la bien recevoir.
Avec une précision toute royale, à deux heures sonnant, Louise de Saxe arriva en automobile et entra dans notre salon. Elle fut charmante, simple, enjouée, délicieuse. Elle s'intéressa à tout ce qui nous concernait.
Le grand salon, chez nous, est occupé en partie par mon piano personnel, un grand Erard, format de concert, encombré de photographies, de bibelots qui sont les souvenirs de mes voyages et des auditions que j'ai données
à. l'étranger. 11 y a là les portraits de mes maîtres : Sgambati, Chiostri, Federico Sarti et Giuseppe Martucci, professeurs illustres. Sgambati enseigne au Conservatoire de Rome et dirige le quatuor de S. M la Reine Marguerite. Chiostri, mort trop tôt, a été un des plus grands violonistes du temps et un merveilleux maître de musique classique. Sarti est une gloire du Conservatoire de Bologne. Giuseppe Martucci, autre inoubliable artiste, disparu hélas ! révéla Wagner à l'Italie. Ce fut aussi une illustration bolonaise.
Nous dûmes parler de chacun de mes maîtres à la Princesse. Puis, elle tomba en arrêt sur les souvenirs que je garde de la Cour Royale. Appelé à l'honneur de jouer au Quirinal, à diverses reprises, j'ai reçu de bienveillantes marques et de précieux témoignages de l'immense bonté de S. M. la Reine Marguerite. Il fallut tout raconter a notre princière visiteuse. Les moindres choses l'intéressaient, l'enthousiasmaient. Elle s'informa aussi de notre famille et de son passé. Mon père dut lui montrer le portrait que nous conservons précieusement de Pierre Toselli, mon bisaïeul, qui mourut Maire de Nice.
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Mon grand oncle, Jean-Baptiste Tosclli, son fils, a rapporté de lui dans son Précis historique de la ville de Nice, un fait peu connu, qu'il est curieux, je crois, de mentionner ici :
En 1796, lors du passage de l'armée d'Italie commandée par le Général Bonaparte, quelques bataillons arrivés à Nice ne voulaient plus marcher sous prétexte qu'ils n'avaient ni souliers ni argent, et s'étaient dispersés dans la ville.
« A cette nouvelle, dit mon grand oncle dans son livre, Bonaparte partit aussitôt pour aviser aux moyens de calmer ces mutins. 11 traversa la place Saint-Dominique, entra dans la rue du Marché et y trouva un attroupement de récalcitrants auxquels il voulut, mais en vain, faire entendre raison.
« — Donnez-nous du pain et des souliers, Général, criaient-ils, alors nous marcherons.
« Ils s'excitaient mutuellement, leurs cris augmentaient, l'affaire devenait grave, quand notre bien aimé père, le négociant Pierre Toselli, qui, sur la porte de son magasin, était témoin de l'embarras du jeune Général, craignit qu'il ne lui arrivât malheur et eut l'heureuse inspiration d'ordonner à ses employés d'apporter en toute hâte le pain et le vin qu'ils pour-
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raient réunir afin de le distribuer aux soldats Cet acte de généreuse spontanéité calma les esprits et Bonaparte eut raison des mutins >>.
S'associant à nos souvenirs, Louise de Saxe gagnait sans peine le cœur de mes parents.
— Oh! comme j'aime, dit-elle, la société des artistes. Ils ont des idées nobles et généreuses ; ils s'affranchissent des préjugés mesquins. Avec eux, tout a de l'intérêt, de l'imprévu. Si vous saviez la façon dont, à la Cour de Dresde, les artistes sont traités ! Quand on leur a payé leur cachet, tout est dit. On les tient à l'écart comme de simples salariés. Je me souviens qu'un soir, au palais royal, une soirée intime fut organisé pour entendre Paderewsky. Il interpréta merveilleusement du Chopin. 11 joue comme un dieu. Sous ses mains le piano est tantôt une harpe du ciel, tantôt l'orchestre même des voix de la nature. Quand il eut fini, personne de ma famille ne bougea, personne ne le complimenta. Moi seule, dans un élan d'enthousiasme, me précipitai vers lui et le félicitai chaudement. Mon acte de courtoisie, si naturel, déplut vivement à mon beau-père. Il me foudroya du reg trd et me dit ensuite que ma conduite et ma tenue n'avaient pas été celles d'une Princesse royale,
L'étiquette, cette espèce d'armure de préjugés et de sottises, presque toujours grotesque, me paralysait. Elle étouffait en moi toute liberté. J'ai une nature expansive et des idées modernes, comment pouvais-je supporter l'existence de Cour? J'ai pu la tolérer un certain temps, mais m'y soumettre, m'y accoutumer, jamais.
Nous l'écoutions, très intéressés. Elle ne s'arrêtait plus. Elle s'excitait. Elle continua en disant :
— Il faut vivre à la cour de Dresde comme j'y ai vécu pour connaître ses intrigues, ses bassesses, ses comédies, ses farces et, hélas ! ses drames aussi. Mais les drames se jouent dans l'ombre des coulisses du trône, car la Cour est un théâtre, triste théâtre et triste école. Les scènes varient selon les caractères et les intérêts en présence ; mais quelle horreur de ne sentir autour de soi que des calculs, des combinaisons, des complots et pis encore. Parfois le spectacle est amusant. Si on pouvait toujours rester simple spectateur, ce serait drôle, mais il faut être acteur soi-même, et dans l'action où l'on joue un personnage, on engage ses goûts, ses idées, ses espoirs, son honneur, sa liberté, son sang.
Après avoir ainsi parlé, la Princesse, changeant de ton, se mit à rire à propos des îldicules de Cour et j'eus comme une espèce d'intuition du plaisir qu'elle avait pu prendre à l'existence artificielle qu'elle condamnait et dont elle plaisantait après l'avoir quittée. Je me demandai si elle n'était pas maîtresse dans l'art de tirer les ficelles de ces pantins que sont les hommes. Je la regardai...
Elle venait de prendre sur un meuble une petite lampe antique, en terre cuite, très originale et qu'un de mes amis, retour de Rome où il avait assisté à des fouilles, m'avait donnée. Mon père, chaque fois qu'il examinait cette petite lampe, ne manquait jamais de citer deux vers de la Lucrèce de Ponsard :
Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l'urne L'huile qui doit brûler dans la lampe nocturne,..
Il n'omit pas de faire sa citation favorite, et la Princesse parut admirer cette lampe qui éclaira peut être, il y a deux mille ans et plus, la vertueuse existence de quelque Lucrèce filant aussi la laine au foyer conjugal. Je demandai à Louise de Saxe de me faire l'honneur de l'accepter en mémoire de sa visite. Elle me remercia et mit.
la petite lampe dans son manchon avec une joie enfantine, puis elle s'en fut en disant à ma mère qu'elle lui écrirait avant peu pour l'inviter à la villa Montauto. Je l'accompagnai jusqu'à sa voiture, je lui baisai la main et elle murmura en me regardant dans les yeux :
— Toujours et pour toujours à toi.