RECEPTION A LA VILLA MONTA UTO
Après la visite de la princesse de Saxe, j'attendis six jours de ses nouvelles. Ces six jours parurent interminables à mon cœur amoureux. Enfin ma mère reçut le billet dont voici la copie textuelle, aux noms près des personnes désignées.
16 décembre 1906.
Désirant que Lady P. entende votre fils, je vous prie de me faire savoir si jeudi prochain, à 4 heures 30 après-midi, mon automobile pourra venir vous prendre. J'ai aussi invité Madame B. Puis-je attendre un « oui » ?
Croyez-moi, chère Madame,
Votre Luisa de Toscane,
MARI D'ALTESSB
Ma mère répondit que nous acceptions cette aimable invitation.
La princesse nous reçut avec effusion. Elle nous présenta ma mère et moi à Lady P. qui fut très aimable, mais d'une amabilité toute anglaise. C'est une femme de haute naissance et d'une intelligence supérieure, très douée et qui a dû être merveilleusement belle. La princesse était aux petits soins pour elle. Il me sembla même qu'elle exagérait. Elle était à genoux devent Lady P. et lui parlait avec quelque chose d'empressé, de servile qui me déplut. Lady P., avec son grand air imposant, paraissait la protéger. Sa toilette était d'une simplicité élégante, tandis que la princesse avait une robe décolletée, presque théâtrale et hors de propos pour une réception intime.
Il faisait dans son salon un froid sibérien, car il ne faut pas compter avoir chaud dans les vieilles maisons italiennes quand, par hasard, il fait froid au dehors. Les bras, les épaules de Louise étaient d'un rouge violet. J'en étais exaspéré.
Au moment où nous prîmes le thé, la mignonne princesse Monica entra au salon, suivie de sa gouvernante. Cette enfant était très belle avec
ses boucles dorées et ses grands yeux noirs au regard vague et triste, trop triste. Sa mère la prit, la fit sauter sur ses genoux, l'amusa un moment, la caressa, mais se lassa vite.
Je comprends maintenant que même dans l'amour maternel la nature mobile de Louise de Saxe commande à ses sentiments. Les enfants pour elle sont des jouets. Elle s'en distrait, elle s'en pare surtout, car un bébé est un brevet de jeunesse ; mais une gouvernante a toute la responsabilité, et la princesse ne s'est jamais occupée elle-même, vraiment, de ses enfants et ne saurait sacrifier à une petite créature sortie d'elle, une heure de promenade.
Madame B. chanta des romances intéressantes de Richard Strauss. Je jouai divers morceaux. Lady P. eut l'amabilité de me complimenter. Je l'écoutais à peine. J'étais frappé de l'attention grave de la petite princesse Monica. Je la vois encore, debout, près de la table du salon. Elle était silencieuse, immobile, pensive. Elle n'avait rien de l'insouciance et de la gaité adorable des enfants heureux.
Vers six heures seulement, il me fut possible de m'approcher de Louise de Saxe, un peu à l'écart. Hâtivement et à mi-voix, elle me dit :
— Je viendrai demain à deux heures te prendre en automobile. Nous ferons une longue promenade aux environs de Florence. Nous serons enfin seuls... Cette société m'opprime, m'énerve. Le grand air, la solitude de la campagne, le silence, voilà ce que je veux pour jouir en liberté avec toi, cher Henri, des merveilles de la nature. A demain, n'est-ce pas ?
— A demain, chère Louise, et merci pour les heures d'attente délicieuse que je vous devrai.
Elle eut pour moi un sourire divin... L'auto nous ramena à Florence. Je rêvais... Quel réveil à présent !
PROMENADE EN AUTOMOBILE A RIGNANO SUR l'aRNO
Dès notre retour, ma mère qui se doutait de quelque chose d'insolite, n'eut pas de peine à me confesser. J'avouai sans difficulté la promenade à laquelle la princesse venait de me convier pour le lendemain.
Le soir à la table de famille et le jour suivant, jusqu'à l'heure où la princesse vint me prendre, la conversation entre ma mère, mon père et moi fut une interminable discussion.
— Comment ! la princesse vient elle-même te chercher, disait ma mère. J'ai connu un temps où une femme de monde aurait eu plus de respect d'elle-même, plus d'égards pour les convenances. Elle est charmante, la princesse, mais ne va-t-elle pas un peu loin dans ses bravades et ses caprices?
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Je répliquai :
— Il s'agit d'une simple promenade, une promenade d'artistes. La princesse a bien le droit d'admirer la campagne et de chercher à échanger des idées dans un décor qui plaît à sa nature indépendante et éprise du beau.
Mon père souriait en regardant ma mère.
— Une princesse, ma chère, observa-t-il, n'est pas une femme comme les autres, et celle-ci est princesse entre toutes les princesses. J'imagine que cette promenade ne peut avoir aucune importance.
— J'aimerais autant qu'elle ne se fit point. Je ne voudrais pas voir Henri engagé dans une aventure dangereuse.
— Quelle aventure à craindre ? répondit mon père, toujours indulgent. Il est jeune, les aventures sont de son âge.
— La princesse est jeune aussi, objecta ma mère, et beaucoup trop, à mon avis.
Les mères ont un instinct qui ne les trompe pas. Mon père, lui, même averti de l'étrange succession des événements qui venaient troubler notre existance, ne voyait au pis aller là-dedans qu'un caprice de jolie femme et un amourette déjeune homme, tous deux également libres.
SÏARI d'ALÏESSB r47
La discussion durait encore lorsque l'auto de Louise de Saxe arriva. J'étais prêt, j'attendais, je sortis précipitamment.
— Quelle belle journée ! Quelle magnifique promenade nous allons faire, s'écria la princesse en me tendant sa jolie main.
Je m'assis en face d'elle et à peine étions-nous hors ville que Louise me dit :
— Henri, mets-toi près de moi. Voici la campagne, nous n'avons plus à craindre les regards indiscrets.
J'obéis et m'assis à côte d'elle. La voiture filait à grande allure et nous causions intimement.
— Sais-tu, cher Henri, me dit Louise, qu'au mois de mai prochain nous pourrons nous marier et être unis pour toujours ?
Je ne m'attendais nullement aune déclaration aussi précise et j'eus le sentiment que la femme que j'aimais voulait non seulement m'enchaîner mais encore m'étourdir. Je l'écoutais, stupéfait.
— Les démarches pour obtenir l'annulation de mon mariage, continua-t-elle, sont en bon chemin. Le Vatican et la Cour de Dresde correspondent quotidiennement. Quand tout sera terminé, je pourrai voir mes enfants autant que je le désirerai.
Impressionné de son insistance à 1 égard du mariage, j'osai réagir et lui demander :
— Mais quelle grave raison, Louise, fera-t-on valoir au Vatican pour annuler votre union avec le roi de Saxe ?
— La base, le point essentiel de cette annulation qui doit me rendre mon entière liberté, provient de ce fait, que mon mariage m'a été imposé. Je n'ai pas dit « oui » librement. Mon père et ma mère m'ont contrainte à épouser le prince Frédéric Auguste de Saxe en me menaçant, en cas de refus, de m'enfermer pour toujours dans un couvent. J'étais entre l'enclume et le marteau. Que pouvais-je faire? Mes parents voulaient cette union. Leur orgueil satisfait de penser que leur fille serait reine un jour, les y poussait absolument. L'égoïsme leur persuadait qu'une couronne valait bien le sacrifice de ma jeunesse, de ma liberté, de ma croyance en l'amour. Si j'étais malheureuse, si mon cœur, si ma vie étaient brisés, tout cela n'avait aucune importance à leurs yeux. Les raisonnements sont vains à la Cour de Lorraine. (1) Les sentiments les plus sacrés, les aspirations à une vie
(1) C'est sous ce nom qu'est désignée la maison du Grand Duc de Toscane.
simple et naturelle y sont proscrits et condamnés. La vanité, masquée d'une religion outrée, doublée du plus pur jésuitisme, règne en maîtresse absolue. Comprends -tu, Henri, combien j'ai souffert en me voyant ainsi sacrifiée et, avec moi, mes plus chères illusions, faites d'espoirs généreux, brutalement détruites?
Elle parlait avec angoisse, sur le ton de la douleur contenue. J'étais troublé ; je sentais dans ce chaos des obscurités et des incohérences, et une voix intérieure me criait de me tenir sur mes gardes. Mais j'étais un tout jeune homme, j'avais sur les yeux un bandeau et j'étais près d'une femme enviable. Quand ma raison essayait de parler, mon cœur, mes sens, mon imagination protestaient et la faisaient taire.
Avant d'arriver à Rignano, sur l'Arno, nous descendîmes de l'automobile pour aller en paix à travers la solitude du paysage. La princesse prit mon bras. Je sentis, appuyée contre mon corps, cette créature que je trouvais exquise, divine. J'étais transporté dans ces régions du désir où l'homme ne voit plus sur terre que le moment de passion qu'il espère.
Aujourd'hui ces souvenirs soulèvent en moi un sentiment de répulsion et d'horreur. J'ai
appris à mes dépens tout ce qu'une apparente bonté et des dons de séduction peuvent cacher de calculs et de pièges.
Cheminant côte à côte, nous arrivâmes à Rkmano sur l'Arno. Un modeste restaurant,, gai, clair, bien situé, me permit d'offrir a Louise un thé improvisé. Elle accepta joyeusement et, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, comme feront toujours les amoureux, nous nous sommes dit ce que tout le monde se dit et qui paraît toujours nouveau...
Au bout d'une heure et demie, nous reprîmes la route de Florence. En me quittant, Louise m'indiqua qu'elle me préviendrait dès qu'elle serait libre pour que nous pussions nous retrouver. Je la quittai, mais mon cœur la suivit je et la désirais de nouveau, de toute mon âme.
NOUVELLE RENCONTRE, NOUVELLE PROMENADE, HISTOIRE D'UNE BAGUE DE FIANÇAILLES
Quelques jours après, la femme de chambre de confiance de la princesse et l'une des créatures les plus singulières que j'ai vues dans l'entourage de cette malheureuse femme, apportait à ma mère, à huit heures du matin, la lettre suivante :
Chère Madame,
Voici ma femme de chambre qui attend l'adresse du palazzo Montagliari que je voudrais voir aujourd'hui même. Auriez-vous la gentillesse de vouloir bien écrire au crayon le numéro du palazzo ?
Croyez-moi toujours,
Luisa de Toscans.
Je compris parfaitement que ce billet, que je ne pouvais manquer de voir à l'heure où il arrivait, ne devait être pour moi qu'une indication de rencontre. J'obtins de ma mère qu'elle me remit sa réponse et je passai la donner moi-, même à la femme de chambre, soi-disant pour demander des nouvelles de la princesse.
— Son Altesse m'a dit de l'attendre via Lamarmora. Elle y sera dans un quart d'heure.
La via Lamarmora est la rue que nous habitons. Je sortis sur les talons de la femme de chambre et à peine arrivé sur la place du couvent de Saint-Marc qu'illustre le souvenir de fra Àngelico, je rencontrai Louise de Saxe.
— Quel heureux hasard ! dit-elle en souriant.
Cet heureux hasard me permit de l'accompagner jusqu'au palais Montagliari, sur le désir qu'elle m'exprima de m'avoir peur guide. Elle avait congédiée sa femme de chambre et je lui dis :
— Je suis infiniment heureux de vous revoir, Louise. Quand vous êtes loin de moi, l'existence m'est pénible.
Elle sourit et me serra la main sans répondre. Je n'osais reprendre la parole. J'attendais qu'elle me fit part de ses intentions, de ses projets. Mon
attente ne fut pas longue. Elle me déclara soudain qu'elle avait l'intention de se remettre à l'étude du piano et me demanda si je consentirais à lui donner des leçons. Elle ajouta en riant qu'elle ne trouvait pas de meilleur moyen de nous voir plus souvent.
Je lui répondis que je serais charmé d'avoir pour première et unique élève une si admirable créature.
Nous étions aux anges l'un et l'autre. Arrivés au palais Montagliari, elle demanda le prix de location du premier étage sans vouloir le visiter et nour re'jurnâmes sur nos pas. Mais avant de nous retrouver sur la place Saint-Marc, Louise de Saxe s'arrêta.
— Henri, dit-elle, je viendrai te prendre en automobile ce soir, à huit heures et demie. Attends-moi sur la place Savonarole, du côté de l'église. Il faut que je sois seule avec toi. Si tu savais combien je t'aime...
— Mon cœur, Louise, vous appartient et je vous aime aussi passionnément.
Je baisai sa main avec tendresse et j'attendis impatiemment le soir.
A l'heure fixée, l'auto s'arrêta devant l'église. La princesse donna l'ordre au chauffeur d'aller
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aux Cascine, célèbre promenade qui est le Bois de Boulogne de Florence. Dès que nous fûmes côte à côte dans la voiture, elle s'écria :
— Oh! Henri, quel bonheur! quel bonheur! Dès que nous serons à la fin du mois de mai, je serai ta femme. J'ai vu ce matin, en te quittant, l'avocat de S. M. le Roi de Saxe, M. Léonida Mattaroli. Il va partir pour Dresde. Il doit arrêter les derniers arrangements avec la Cour et presser l'annulation de mon mariage. En attendant, cher bien aimé, dès ce moment je t'appartiens toute car je suis ta fiancée... Ferme tes yeux chéris et ne les rouvre que lorsque je te le permettrai.
Je fermai les ?eux. Je sentis aussitôt deux petites mains qui me prenaient doucement la tête tandis qu'un souffle chaud et parfumé envahissait mon visage... Ses lèvres se posèrent sur les miennes et y laissèrent une bague... Ce fut une sensation rapide, brûlante, une joie infinie et indéfinissable.
— Ouvre tes yeux, mon Henri, et garde bien la bague de fiançaillles, porte-la toujours, à ton doigt. C'est mon premier gage d'amour qui te dira sans cesse que mon affection sera éternelle. Tu es plus jeune que moi, mais je te serai si
dévouée, si aimante, que les années qui me firent ton aînée disparaîtront sous la force constante de ma tendresse.
— Merci, Louise, balbutiai-je. Je ne sais plus que dire. Mais j'espère, je sens, que je ne serai plus seul. Pendant les très longues journées durant lesquelles nous serons séparés, j'aurai à mon doigt ce souvenir qui me fera croire que vous êtes près de moi.
Ce souvenir, à présent, je ne l'ai plus et je ne regrette que d'avoir pu l'accepter un moment. C'était une bague ornée d'un saphir qu'encadrait un brillant de chaque côté. Quand nous fûmes mariés, Louise prit un jour cette bague et sans me prévenir, fit monter les pierres en épingle de cravate. Elle m'offrit cette épingle à l'occasion de je ne sais plus quelle circonstance ?t, un peu de temps après, la reprit...
J'ai réfléchi bien des fois à tout cela, , bien des fois, j'ai rougi de ma candeur. Ma ilors> où étais-je? En plein ciel.
L'auto nous transportait dans la nuil -jneà travers le bois plein de silence et de m stère. Quels instants inoubliables 1 La princesse donna l'ordre au chauffeur d'aller à Fiesole. Les sept ou huit kilomètres de chemin furent faits à toute
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vitesse. Au réel et au figuré, j'étais emporté dans une course à l'abîme.
Parvenus sur la place de la vieille ville étrusque, nous rebroussâmes chemin pour aller au viale dei Colli jusqu'au piazzale Michel-Angelo où nous descendîmes de voiture.
Comment décrire l'impression que je ressentais en serrant sur mon cœur une femme adorée, sous un ciel pur, au-dessus de Florence majestueuse et resplendissante, étendue à nos pieds. Dans cette minute de lièvre, de poésie et d'amour, je sentais l'inspiration musicale me pénétrer d'un frisson divin. J'exhultais de toutes les forces de ma jeunesse et je me persuadais que mon art me réservait un avenir glorieux. J'imaginais déjà les couronnes que je déposerais aux pieds de celle que j'aimais.
Cette nuit splendide était froide. Louise de de Saxe ne semblait pas s'en apercevoir. Appuyée à la rampe qui entoure la place Michel-Angelo, elle paraissait songer au passé ou à l'avenir. Un frisson nerveux l'agita tout à coup et elle fit un geste comme pour chasser une douloureuse pensée.
— Oui. oui... il le faut absolument, s'exclamat-clle. Je ne puis vivre seule, j'ai besoin detre
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comprise, j'ai besoin d'aimer, d'être aimée. Oh ! Henri, quand on saura que je suis protégée, qm ie suis tranquille, tu verras qu'on m'accordera de voir mes enfants. C'est alors que je connaîtrai le bonheur complet.
— Nul plus que moi ne vous le souhaite, Louise, et je serai heureux de partager votre bonheur.
— Oh! Henri, je comprends que j'ai commis de graves erreurs... Si je pouvais retourner sur mes pas, je t'assure que je n'abandonnerais ni la Cour, ni ma famille et encore moins mes enfants. Mes ennemis, profitant de ma faiblesse, m'ont jouée ignoblement; mais par bonheur, je suis encore jeune. Forte de ton amour, j'espère pouvoir prendre ma revanche avec fierté et avec noblesse... La soirée est si pure que je voudrais ne pas rentrer chez moi et me promener à ton bras jusqu'à l'aube : mais il faut que je rentre à cause de Monica... L'existence est faite de sacrifices...
J'ai mis des mois et des mois à reconnaître tout ce qu'il y avait d'insensé dans ces phrases de comédie qui se gravèrent dans mon cœur. Je n'écoutais d'abord que la musique. Le sens
réel des paroles n'est parvenu à mon esprit qu'à la sombre clarté des désillusions. Que venaient faire ses enfants et Monica et cette histoire d'annulation de mariage dans les instants où je me livrais tout entier? Pourquoi voulait-elle d'un mari? Pourquoi étais-je celui qu'elle avait choisi? Je ne m'explique rien encore. On ne peut pas s'expliquer ce que fait Louise de Saxe. Mais enfin, tout ce qu'elle disait tendait à l'auréoler de vertus. Elle n'était qu'une victime de la méchanceté des hommes, sans quoi elle eût été la plus aimante des épouses et la plus dévouée des mères. Il fallait que j'en fusse persuadé et je le fus parce que j'étais aussi sot qu'enivré de désirs amoureux. Quand on en arrive où j'en étais, on est lâche avec soi-même.
Rentré, après cette soirée d'émotion intense, dans ma chambre, chez mes parents, j'essayai de raisonner mon cas et ce qui venait de se passer. Au milieu des choses familières et qui me sont si chères, dans l'atmosphère paisible de la maison honnête où j'ai grandi, je me disais que j'étais entraîné dans les flots par une sirène redoutable. Je sortis de mon doigt la bague de fiançailles, furieux et gêné de l'avoir acceptée. N'est-ce pas moi qui devais, le premier, passer
un anneau au doigt de la femme qui acceptait mon amour et me donnait le sien? Pourquoi me laissais-je entraîner ? J'essayais de me cramponner, de me reprendre, mais je l'aimais follement et, si je souffrais, je cherchais encore à l'excuser l
sous l'oeil de la. comtesse fugger
Peu de jours après, Louise de Saxe m'annonça que sa dame d'honneur, la comtesse Marie Fugger, arriverait à la villa Montauto. Elle me dit qu'il fallait être extrêmement prudent, car la comtesse était envoyée près de la princesse par ses parents, le Grand Duc et la Grande Duchesse de Toscane, avec la mission spéciale de la surveiller continuellement, de lui interdire toute distraction qui ne serait pas protocolaire et d'informer minutieusement la Cour des ses faits et gestes.
— En un mot, mon cher Henri, conclut Louise, je vais être prisonnière, j'aurai à mes côtés un véritable geôlier. Il est pourtant nécessaire et politique que tu fasses la connaissance de la comtesse. Bonne musicienne, elle adore la mu-
sique. Elle appréciera ton talent. Il faut la conquérir à tout prix.
Trois jours plus tard, sans que je fusse averti, le matin, à onze heures, la princesse et la comtesse Fugger arrivèrent via Lamarmora. J'étais à mon piano, j'étudiais. Ces dames venaient, dirent-elles, pour m'entendre. Je n'eus pas le mauvais goût de me faire prier. La comtesse me parut très intelligente, mais d'une nature froide, altière, qui n'attirait pas, du premier coup, la sympathie.
Louise, très simple, très à l'aise, tout en restant très princesse, m'invita gracieusement à prendre le thé à la villa, le jour de Fan.
Le premier janvier, j'allai donc à Bellosguardo en jeune homme qui va faire simplement une visite mondaine. Il faisait un froid de loup et le vent des Apennins avait apporté de la neige qui drapait de blanc la campagne florentine. J'arrivai à la villa dans un tourbillon de flocons, enchanté de trouver, auprès d'un feu pétillant, la princesse et sa dame d'honneur.
Notre causerie fut enjouée. Louise de Saxe raconta qu'elle avait étudié le violon pendant quelques années. Elle me fit voir son instrument, me le présentant comme un superbe Joseph-An-
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toino Guarnerius, fameux luthier de Crémone, mort en 1745. Je ne pus, sur-le-champ, juger de l'authenticité de l'instrument, mais je confessai que je jouais aussi du violon en amateur. La princesse me pria aussitôt d'emporter son Guarnerius, d'y remettre les cordes qui manquaient et de revenir à la villa, le jeudi suivant, pour faire de la musique avec elle et la comtesse Fugger.
Je rentrai chez moi, porteur du Guarnerius, après avoir affronté sans accrocs le regard investigateur de la dame d'honneur dont j'avais, m'avait-on dit, tout à craindre.
Le jeudi matin, à l'heure fixée, je revins à la villa Montaulo. La comtesse Fugger se mit au piano, je saisis le violon précieux et nous fîmes de la musique. Je pus apprécier le très réel talent de la comtesse en même temps que ses qualités de diplomate et d'observairice. Elle ne nous quittait pas un instant du regard. Que lui avait-on dit? Que savait-elle? Florence, évidemment, ne se désintéressait pas de mes rencontres avec la princesse, mais jusqu'ici» quoi qu'elle pût penser, la dame d'honneur ne laissait rien voir.
La matinée était très belle. La comtesse proposa une promenade au dehors. Nous l'accep-
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tâmes avec joie, Dieu merci ! je pus enfin être un moment seul avec Louise qui me dit :
— Dimanche matin, à huit heures, je t'attendrai ici.
Midi venu, je pris congé et rentrai chez moi. Le dimanche, quand je revins, Louise de Saxe m'attendait au salon.
— La comtesse Fugger va sortir pour aller à la messe, m'expliqua-t-elle ; nous serons seuls encore une fois, après une très longue attente. Viens, if faut saluer la comtesse.
Je rencontrai la dame d'honneur dans le vestibule, prête à sortir. Elle nous regarda étrangement, mais fit bonne mine à mauvais jeu.
A dix heures, elle revint. Nous étions dans un certain trouble. D'un coup d'œil, elle jugea la situation... Elle appela la princesse et lui parla à demi-voix, puis, se retournant de mon côté, dit à bout portant :
— Vous désirez épouser la princesse de Saxe, paraît-il, M. Toselli?
J'avoue que je ne m'attendais pas à ce coup de théâtre. J'eus du mal à répondre :
— Oui, Madame, je ne peux nier que j'ambitionne de rendre heureuse la princesse, si cela est possible.
— Voulez-vous venir un instant avec moi ? Elle m'entraîna hors du salon, près d'une
fenêtre qui donnait sur le jardin.
— Connaissez-vous la princesse de Saxe, sa vie, son caractère, Monsieur? me demanda nettement la dame d'honneur.
Interdit, je n'eus pas le temps de répliquer. Elle reprit :
— Ecoutez-moi bien : Vous êtes jeune, vous appartenez à une famille honorable, vous avez devant vous un brillant avenir, vous pouvez tout espérer. Quand on en est où vous en êtes à l'âge que vous avez, il est aisé d'atteindre à la gloire et à la fortune ; mais prenez garde I prenez garde 1 le bel avenir qui s'annonce pour vous sera détruit, si vous épousez la princesse de Saxe. Plutôt que de commettre une pareille erreur, descendez à l'instant même au jardin et tirez-vous un coup de revolver dans la tête.
J'aurais dû l'écouter. Je me contentai de rester ahuri et muet... A ce moment la princesse survint.
— Avez -vous fini de parler en secret? demanda-t-elle. Ne jouons pas de comédie. La comtesse, tu le vois, Henri, a tout deviné. Je n'ai rien à cacher ni à nier. Les paroles qu'elle
La princesse Louise (voile blanc) et la comtesse Fugger. sa dame d'honneur, habillées par fantaisie en religieuses, en 1906.
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vient de te dire onl-elies pu te faire changer d'idée à mon égard ?
— Assurément non, princesse.
— Sache bien, en tout cas, que je ne prétends iaire illusion sur personne et qu'il ne faut jamais juger les autres, Henri, d'après soi-même.
En lançant cette sentence, qui me parut alors très belle et d'une sincère franchise, elle passa devant la comtesse en la dévisageant avec sévérité. Nous la suivîmes au salon et elle reprit :
— Je désire, Henri, que tu continues à pratiquer le violon. Il ne faut négliger aucun talent. Accepte que je t'offre mon Guarnerius... Je t'écrirai quand nous pourrons nous revoir... Aime-moi et appartiens-moi complètement. A bientôt.
Je partis en emportant le Guarnerius. Je l'ai encore. Je l'ai retrouvé dans un coin de débarras. C'est un faux Guarnerius, comme on en trouve dans les bazars.
L ENVOUTEMENT
Je crois qu'en janvier 1907 Florence entière savait mieux que moi que je devais épouser la princesse de Saxe. J'avais fui mes amis, délaissé mes relations. Je ne me doutais guère des bruits étranges qui couraient la ville et revenaient aux oreilles de mes parents. Ils haussaient les épaules, et leurs habituelles connaissances pensaient comme eux. On disait : « Folie de jeunesse, histoire d'artiste. » On est indulgent aux amoureux, en Italie. Nul ne pouvait savoir, d'ailleurs, où en étaient exactement les choses entre la princesse et moi. Mes parents se rendaient parfaitement compte du penchant que nous avions l'un pour l'autre, mais voulaient croire encore à un flirt comme le monde en admet.
Cependant, au fond, ma mère plus perspicace,
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craignait que l'affaire ne fut plus avancée que je ne le laissais voir. Elle continuait à s'inquiéter des suites d'une liaison possible. Mais si jeune qu'on le soit à vingt-quatre ans, on est hors de page, et quant à me retenir ou me confesser à ce moment-là, il n'y fallait pas songer.
Lorsque je ne voyais pas la princesse à la dérobée et dans des conditions romanesques, nous correspondions. J'ai gardé les innombrables lettres que j'ai reçues d'elle. Elles sont presque toutes longues et passionnées. Ce n'est pas sans émotion que je touche aujourd'hui ces feuilles sèches, tombées du mancenillier dea illusions. Qui n'aurait été pris comme je le fus? Qui n'aurait entraîné sa famille comme je l'ai entraînée, obligeant ma mère à surmonter ses plus intimes et ses plus respectables appréhensions. Jamais homme, je crois, ne s'est trouvé encerclé dans plus d'amour habile à capter un cœur. Je n'ai qu'une excuse dans mon malheur, c'est que ie fus de bonne foi. Peut-être aussi, à certains moments, Louise de Saxe, était-elle sincère? Mais elle a des sincérités successives et diverses.
Je le demande, qui ne se serait abandonné pieds et poings liés, pris par toutes les fibres, à
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la femme qui écrivait des lettres où je lisais ceci : (1)
30 janvier i907.
Ils font leur possible, ils emploient tous les moyens pour me séparer de toi, mon Henri! Mais ils n'y réussiront pas. Non, jamais, ils n'y réussiront ! ! Toute ma vie est à toi. Je te serai fidèle jusqu'à la mort...
Aujourd'hui, j'ai eu la visite d'une personne venue me dire que le bruit court dans toute la ville que je suis éprise de toi et que je vais demander l'annulation de mon mariage pour t'épouser. J'ai laissé dire... J'ai été tellement dépitée que je me suis enfuie telle que j'étais dans ma chambre et que je suis allée errer au loin dans la campagne. J'ai laissé la comtesse dans des angoisses telles que pendant un quart d'heure elle me fit chercher partout, croyant réellement que j'étais partie ou que je m'étais sauvée via Lamarmora. Lorsque je suis rentrée, la comtesse fut toute joyeuse et tranquillisée. Elle m'avait crue morte. Dès qu'elle
(1) Les lettres que je cite sont toujours écrites en italien dans le texte original quand elles me sont adressées. Je les ai traduites aussi fidèlement que possible. Celles qui sont adressées à ma mère out été écrites par ma femme, en français.
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s'aperçut de mon départ, elle était allée voir si mon revolver était encore à sa place.
Crois-tu qu'une vie comme la mienne puisse être iolérable ? En plus de cela fai appris de la Saxe que si jamais je me mariais, je n'aurais plus un centime, (i) Cela est inévitable! Je ne pourrai cacher que je veux me marier à cause des pièces nécessaires. Je suis plus misérable que la plus pauvre des femmes! Oh ! protège-moi, Henri, ou abandonne-moi ! Je ne veux pas être un poids dans ta vie ; mais sans toi, tout bonheur, tout espoir s'évanouit... Je mourrai... J'ai foi en ton amour plus qu'en moi-même...
Tu ne connais que mes bonnes qualités-.. Je suis à demi folle, têtue, capricieuse, habituée à ne jamais plier la tête, à faire tout ce qui me plaît ; j'aime à me faire courtiser, je perds facilement la tête. J'aime et je me lasse aussitôt : le changement tue le remords. Je suis une femme dangereuse qui rend tout homme amoureux. Je suis habituée au luxe, à l'élégance, à beaucoup dépenser. Voilà tous mes défauts... J'en ai encore mille autres que je ne connais point. Malheur à celui qui me connaît
(1) Ainsi souligné dans le texte. Les mots soulignés abondent dacs ces lettres ainsi que les traits de suspension, les points d'e*çlamalion et autres signes impressionnanti.
jusqu'au fond de lame ! Il doit être aussi léger que moi, mais il doit m' aimer jusqu'à la mort...
Que faisais-je? Que pensais je? après avoir reçu une telle lettre. Je pensais à rejoindre Louise. Je la voyais dans un abîme de douleur. J'admirais qu'elle se fut déchirée de ses propres mains pour se montrer à moi sous des dehors affreux afin d'éprouver mon amour.
Où ne va-ton pas quand on vous dit : « Prenez garde, il y a du danger 1 » Je lui parlais de fuir.
— Que m'importe l'argent que vous perdrez. Nous referons notre vie, vous serez mon Egérie !
Et nous avions des heures de souffrance et de passion indescriptibles, à peine étais je rentré, qu'une autre missive venait m'achever.
31 janvier 1907, soir 11 heures 30.
Seule, seule avec mes pensées, seule à chercher [a route sûre de notre bonheur ! Henri, écoute-moi, entends-moi, l'amour le plus passionné, le plus fidèle, nous unit... En avril, la petite (1) retournera en Saxe, ensuite je serai libre. Je saured alors ce que je dois attendre, ce que je peux attendre... La petite repartie là-haut, après avoir tout payé%
\1) La princesse Moaica.
tout emballé, tout arrangé, nous nous épouserons avec ou sans argent, Notre route est droite devant le monde... Tu auras le courage de dire une seule parole : Je serai ta femme par devant la loi et non ta maîtresse ! Penses-y, réfléchis... Agis, réponds. Je serai la femme, je te le jure. J'ai juré de l'être et je tiendrai ma parole. Tu seras l'homme le plus fier du monde car en face du monde entier tu diras : « J'épouse cette femme qu'un roi à mise à la porte et que moi, Enrico Toselli, je reconnais comme l'être le plus digne d'affection qu'il y ait au monde...
Quand je relis ces lettres, je me sens comme au bord d'un abîme d'où je suis sorti rompu, écarlelé.
Mais ai-je le droit d'étaler des intimités qui me parurent d'abord si douces et si précieuses? Hélas! j'ai suivi un chemin que je croyais céleste et je n'y trouve plus que des fondrières I Mes yeux se sont ouverts. J'aurai le courage du chirurgien devant la plaie qu'il débride, et du malade qui veut que le bistouri le soulage.
Revenons donc à nos débuts de liaison tout enflammés d'amour.
îv'a-t-on pas dit que je calculais? Quel étrange
72 M.'. RI d'altesse
calculateur je suis et j'ai été ! Je n'avais qu'à suivre la voie honorable et fructueuse où j'étais entré. Elle m'avait déjà rapporté plus d'une quarantaine de mille francs gagnés en peu de temps, et une notoriété rare à mon âge. Sans réfléchir, je sacrifiais tout cela à la folie d'aimer une princesse, pour entendre des paroles et des histoires que d'autres femmes ne m'avaient pas dites, et je me délectais des lettres incandescentes qui se succédaient!
3 février 1907, soir 9 h. 30.
Oh ! Henri ! Henri ! mon Henri !
Aujourd'hui j'ai passé près de toi et je ne t'ai pas va. Quand ma suivante (1) m'a averti, je me suis éveillée comme d'un songe, le cœur traversé de douleur. Mes pensées volaient avec la vitesse de l'automobile au devant de toi. Je le croyais chez loi et regardais le numéro 18. Je me suis retournée, mais trop tard... J'aurais tué celte femme qui m accompagnait: Le désir de te voir aujourd'hui mettait en moi un tremblement...
Dans une année tu seras assis à côté de mon lit ; tu m'embrasseras, moi, et un petit visage : celui de
(1) La comtesse Fugger»
notre enfant ! mais, en attendant, un pea de patience...
Tai écrit à mon jrere qu'il aura un rendez-\ous avec toi à Nice. Ta peux parler à mon frère comme tu voudras...
Quel pouvait être le fond véritable des pensées de cette femme plus âgée que moi de treize ans? Pourquoi cette idée constante, dès le début, de persuader l'amant qu'il ne doit être qu'un mari et un père? Pourquoi cette volonté immédiate, ce calcul arrêté d'enfanter et ainsi de me prendre, de me lier ? Pourquoi enfin mêler si étrangement l'argent et l'amour?
Je rassemble mes souvenirs et je l'entends encore m'interroger sur ma carrière artistique, sur les résultats que j'avais déjà obtenus. Je la vois se passionner, s'enthousiasmer à l'idée d'être l'inspiratrice d'un artiste qui, dans sa compagnie, disait-elle, ne pouvait manquer d'être grand.
Elle s'imaginait sans doute qu'un concertiste, un compositeur, allait, du soir au matin, devenir un phénix par la seule vertu de son mariage avec Louise de Toscane, ex-princesse de Saxes et elle attendait de lui la sécurité de sa vio
future, tant au point de vue matériel que moral. On voit par ses lettres qu'elle envisageait tour à tour l'hypothèse d'être sans sou ni maille et celle d'obtenir une forte somme 1 A quel moment é'.ait-elle sincère?
Je ne m'arrêtais pas à ces contradictions; je dédaignais les considérations financières; je ne doutais pas de mon avenir. J'avais la belle confiance de ma jeunesse. Il m'était indifférent que la princesse n'eut rien à attendre de la Cour de Saxe ; mais je dois à la vérité de déclarer que j'ignorais que sa situation réelle fut des plus embarrassées. Cette idée ne pouvait se présenter à mon esprit, car mes parents et moi-même nous avons toujours eu l'horreur de la moindre dette.