MA RENCONTRE AVEC L ARCHIDUC LEOPOLD DEVENU M. WOEFLING
Parti pour Nice afin de préparer un concert qu'on m'avait demandé, je mis les choses en train et revins à Florence où, dès mon tour, je fus prié à déjeuner à la villa Montauto. Ce déjeuner me laissa une impression singulière. La comtesse Fugger était en tiers, l'air moitié figue moitié raisin. J'eus à peine le temps de dire quelques mots de Nice et du programme convenu, la princesse mit la conversation sur la religion. Elle parla des prêtres et du culte catholique en termes tels que si j'avais eu alors deux grains de bons sens, je me serais détaché d'une femme qui professait des opinions aussi subversives. Elle se répandit aussi en diatribes contre le Vatican.
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— Ah! si j'avais seulement cinq cent mille francs à donner à Rome, il y a longtemps que mon mariage avec le roi de Saxe serait annulé ; mais tout est pourri dans ce qui est en haut: prêtres, nobles, rois, empereurs, tout cela ne vit que pour l'argent.
J'ai entendu bien des fois ces divagations. Comment ai-je pu avoir la marque d'an esprit généreux, émancipé par l'amour des arts et de la liberté?
L'époque du concert, à Nice, était proche. Je repartis, pour donner au théâtre des Capucines, sous les auspices de l'Association de Beethoven, la deuxième sonate de Grieg et d'autres morceaux que j'exécutai avec le violoniste d'Ambrosio. Je donnai ensuite un récital auquel l'archiduc Woefling (1) assista.
Sa sœur lui avait écrit et nous nous étions vus. Il m'avait paru un bon garçon ; il vivait en sauvage. Il vint m'entendre et fit sensation. Le concert commençait à quatre heures. L'archiduc arriva en habit et cravate blanche, accompagné d'une amie extraordinairement décolletée, très grosse et peu favorisée par la nature. Louise
(1) Je n'ai pas besoin de rappeler la retentissante rupture du frère de Louise de Toscane avec l'Empereur et la Cour d'Autriche*
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avait averti son frère de son intention de m'épouser. Celait déjà une chose aux trois quarts faite sur le papier. L'archiduc m'en parla. Je restai sur la réserve. Je dois dire qu'il n'approuva pas le projet de sa sœur. Les opinions qu'il émettait sur sa famille témoignaient de beaucoup d'indépendance d'esprit.
— Le roi de Saxe, me dit-il, est un... (ici une appréciation trop personnelle). D'ailleurs, les rois sont comme les autres hommes. Il y en a un de bon sur cent et encore j'exagère. Quant à ma sœur, elle est enragée. Elle n'a plus quatorze ans, elle devrait rester tranquile... Enfin, si vous l'aimez, c'est votre affaire. Peut être qu'une fois remariée, elle se calmera.
C'est un grand bel homme, blond, solide, la voix forte, sincèrement aimable et enjoué. Il habitait une pension anglaise où il en prenait à ses aises. Il allait et venait en pantoufles. Je le questionnai sur sa vie de Cour.
— La vie de Cour est la plus bête, la plus fausse et la plus misérable des vies. Tout y est truqué et insupportable. J'étouffais à la Cour. Un homme libre a le monde à soi, mais un prince, un roi, rien ne lui appartient et il appartient à tout le monde.
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Je laissai l'archiduc en compagnie de la personne avec laquelle il vivait, et je revins à Florence après avoir assisté à l'exécution de mon poème symphonique inspiré par le Feu, de d'Annunzio. L'orchestre fut conduit par Gervasio et Ion fit un indulgent accueil à ma composition.
J étais d'autant plus pressé de revenir à Florence que j'avais reçu la nouvelle d'un accident d'automobile dont Louise venait d'être victime. Elle s'était déjà cassé une jambe dans une chute à bicyclette. Cette fois, en voulant conduire elle-même son automobile, elle l'avait lancée contre un arbre. La comtesse Fugger était blessée au genou, Monica avait une lèvre coupée, le chauffeur s'était trouvé projeté hors de la voiture et n'avait pas de mal ; mais la princesse, souffrait de diverses contusions. Elle avai?: télégraphié à son frère pour le rassurer autant que moi-même-