HESITATIONS, DISCUSSIONS... REPRISE
L'accident de la princesse n'eut pas de suites inquiétantes. Jusqu'en juin 1907 j'eus peu l'occasion de la revoir et la correspondance entre nous fut espacée. La comtesse Fugger veillait et, d'autre part, je cédais aux conseils de mes parents.
J'étais revenu de Nice un peu effaré de ce que j'avais entendu dire, dans ma famille française, sur Louise de Toscane. J'avais été aussi fâcheusement impressioné par la vue de la compagne de l'archiduc Woelfling : une vie irrégulière me semblait la pire déchéance.
Un après-midi, avant de revenir à Nice, j'étais allé secrètement à la villa Montauto, par la petite porte qui donnait sur les champs. Louise m'attendait. Nous fîmes une promenade amou-
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reuse dans l'ombre d'un petit bois, nous allâmes ensuite à travers la campagne. Le soleil flambait, il faisait chaud. Est-ce là que je pris du mal? Peu de temps après, une rougeole grave se déclarait.
Quoique la pensée de Louise fut constamment présente à mon esprit, je supportais plus aisément de ne pas la voir... Je finissais par comprendre qu'il fallait tirer au clair certaines choses. Si quelqu'un des miens avait lu ses lettres, c'eut été bien pire. Que ne m'eût-on pas dit? Mais je les cachais jalousement.
On connait la sensibilité des artistes. On croira sans peine que pris dans l'aventure où j 'étais pris, j'étais à peu près incapable de composer, de travailler comme à l'ordinaire. Mes parents me voyaient abattu, soucieux, indécis. Ils avaient constaté du reste que l'opposition que me faisait la comtesse Fugger n'avait fait qu'attiser chez moi le feu delà passion. Ils craignaient de m'exciter en me faisant une opposition déclarée. Enfin, pour tout dire, ils restèrent persuadés, jusqu'à la dernière minute, que l'union projetée était impossible et qu'elle ne se ferait pas.
Cependant, la princesse continuait de se poser en fiancée vis-à-vis de mes parents. Elle écrivait
Panorama de Fiesole.
à ma mère. Celle-ci lui répondait brièvement, mais bonnement. Contenue par sa tendresse pour moi, elle s'armait de patience. Mais elle ne pouvait pas dissimuler l'inquiétude que je lui causais tant par le trouble où j'étais qu'en raison des bruits qui couraient à Florence. La princesse voulut avant tout gagner ma mère. Elle lui écrivait, le 18 mars, une lettre qui, tout en répondant à ses justes alarmes, devait la conquérir par l'affection et les sentiments qu'elle exposait. Cette lettre débutait ainsi :
Maman, oh! maman aimée,
Me voilà enfin, après tant de temps, — un mois et demi de torture, d'angoisse et de sacrifices, enfin à la veille de décisions qui régleront ma vie future, qui mettront mon âme en paix, donneront à ce vauvre cœur martyrisé droit à un peu de bonheur ! Je viens me jeter dans les bras de celle qui n'est olus qu'une mère, de vous, — maman chérie — que j'appelle avec toutes les forces de mon cœur!
Suivaient des phrases sur l'affection, l'amour, la fidélité, la passion, et enfin :
Je désire qu'Henri sache le contenu, de cette lettre, qu'il sache qu'avant tout j'ai une confiance
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illimitée en lui, en son fidèle amour, que je sais que rien ne saura le changer, mais aussi que je le supplie de ne jamais cesser de travailler, de se /aire courage, de penser que je désire qu il pense à sa carrière, — que je souffre le martyre en songeant quii puisse se laisser aller au désespoir oubliant sa carrière, son beau talent! La douleur de ses parents, que je sens — sans leur pouvoir parler — augmente la mienne! Je le supplie de penser à mes paroles !
Et maintenant je vous embrasse, je vous tiens serrée, maman chérie, je vous tiendrai au courant de tout. Embrassez pour moi les yeux, le front de celui qui, loin de moi, ne quitte pas même une minute ma pensée. Croyez à la sincérité, loyauté, fermeté de ma volonté, de mon cœur, je vous aime tous deux pour la vie.
Cette lettre toucha mes parents. Quant à moi, en réalité, je restais démonté, si démonté qu'après un grand concert de bienfaisance où j'avais paru à la préfecture de Florence, au palais Riccardi, je manquai volontairement un rendezvous donné par Louise à la villa Montauto... Mais je fus repris par lettre. Dans mon désir de me posséder, de me recueillir, j'aurais voulu
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m 'en tenir à des communications téléphoniques. Elle m'écrivait :
20 avril, soir, 1 1 heures.
Mon bien aimé, Depuis vingt-quatre heures je suis comme dans it,ne autre vie. Je suis un autre être depuis que fai entendu ta voix aimée qui m'a assuré que rien au monde ne me séparera de toi...
Cette lettre signée, comme beaucoup d'autres, «Nunc et Semper» flamblait comme une torche, d'un bout à l'autre... Et je m'enflammais !
Après que j'étais pris dans ma chair et mes sens, on me prenait par l'esprit et les sentiments. On me mettait en balance, par la lettre suivante, avec ce qu'il y a de plus sacré chez une femme et une mère : l'amour de son enfant.
Du 25 avril:
Henri ! Henri ! Mon Henri !
Tout est fini pour moi ! Hier soir fai du décider ou de laisser ma petite pour toujours, la laisser aller, l'abandonner au destin inconnu et terrible, sans affection, sans une main amie... ou de détacher mon cœur de l'amour sans fin, l'unique amour de ma pauvre vie désormais ruinée.
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Le devoir de mère, iamour désintéressé qui ne connaît aucun égoïsme, qui est prêt à tout sacrifier, cet amour me dicte ce que f écris ci dessus. Hier soir, tout le monde craignait que je meure. Je ne suis pas morte ! Je vis, mais comment?... Quoiqu'il arrive mes bras sont à ton cou et sans rien dire j'étreindrai jusqu'au dernier soupir ce cœur qui est à moi.
Je fis un effort sur moi-même : Je parlerai sérieusement, profondément à Louise, je ne me laisserai pas entraîner sans voir ou j'allais. Je ne voulais pas que Louise abandonnât pour moi la princesse Monica. Celte pensée m'était intolérable...
Nous étions dans son boudoir, rideaux baissés, portes closes.
— Louise, lui dis-je, j'ai reçu ta lettre. Ton cri de douleur maternelle m'a bouleversé. Je ne veux pas que tu abandonnes ton enfant à cause de moi. Ce sacrifice serait inhumain et je ne l'accepte pas. Ayons mutuellement confiance. Attendons les événements. Ne sacrifions pas la petite princesse, cela nous porterait malheur. La pensée de l'innocence immolée à notre amourm'empêcherait d'apprécier la joie d'aimer
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et notre bonheur réciproque serait empoisonné.
Louise m'approuva. Et tout d'un coup il ne fut plus question du départ de la petite princesse Monica ni de la condition soi disant imposée. J'en demeurai surpris.
— Louise, continuai-je, parle moi du temps passé. A quoi peux-tu songer lorsque nous ne sommes pas ensemble?
J'essayais ce détour pour la ramener aux préoccupations dont je la supposais angoissée et dont je souhaitais qu'elle me fit confidence. Elle se lança alors dans des histoires extraordinaires dont j'eus beaucoup de mal à la détourner et qui toutes avaient pour but de m'assurer que j'étais le premier homme qu'elle eut vraiment aimé au monde.
Je m'attachai alors à lui redire qu'il fallait faire une croix sur le passé, renoncer à tout ce qui devait îe lui rappeler et aller logiquement jusqu'au bout de ses actes. Autant je pouvais être fier et heureux d'aimer Louise de Toscane, autant je pouvais souffrir d'être le mari ou simplement l'ami de la princesse de Saxe. Si nous devions être unis, nous devions faire notre vie par l'art et le travail.
Elle m'approuva avec délire. Pendant plu-
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sieurs jours je me persuadais que je pourrais compter sur sa raison.
Le 4 mai au malin, après un rendez-vous où je lui avais dit, une fois de plus, non sans vivacité, comment je concevais les devoirs et les charges de la vie, elle m'écrivait:
Mon Henri adoré,
Je suis si heureuse, si heureuse ! Je me sens mal depuis hier ; je n'ai pas mangé, je n'ai pas dormi celle nuit, mais mon cœur, mon âme repose dans l'amour immense, dans l'immense affection plus forte que la vie ! L'orage d'hier au soir m'a fait comprendre ce que tu es, mon adoré Henri, je t'aime doublement, si c'était possible; l'admiration et le respect (sic) que j'ai pour toi me lient à toi pour la vie ! Tu as eu raison ; je me sens renaître à une nouvelle existence. Avec toi j'oublierai le passé et les douleurs ; en me connaissant de près, tu verras que ton choix a été bon et que celle qui, bientôt, sera ta femme n'est pas indigne de ton amour. Tu verras que je n'étais qu'une pauvre petite barque sans gouvernail dans la marée orageuse de l'existence! Jamais un bras fort n'a voulu me secourir, jamais personne ne m'a défendue ! Les fautes commises étaient dictées par un be-
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soin extrême d'être aimée... de ne pas être seule !... En toi, mon adoré, J'e trouverai tout. Pour la première fois de ma vie, je suis — et je serai heureuse, tranquille, — j'y choisirai le vrai moi gui trouvera le vrai but de son existence. On ne peut comprendre mon amour ; je t'adore à un tel point que moi-même j'en suis émerveillée!
Je te serre comme hier dans mes bras, mon Henri. Crois à la fidélité éternelle de ta
Louise plus forte que moi en psychologie, m'avait senti fléchir. Elle redoubla de lettres dont je sens aujourd'hui tout le calcul.
Lettre du 5 mai (soir).
Quel bonheur ! je ne puis te le dire, mon adoré, combien je t'aime... J'ai été ce matin, tel lement stupide que je ne pouvais parler... fatiguée, épuisée...
Et cinquante lignes suivaient, plus fortes qu'un philtre de Circé.
Je ne peux rapporter les termes que j'ai sous les yeux.
Si ensorcelé que je pusse être, je me débattais quand même à celte époque, mai 1907 et chaque
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fois que je voyais Louise, je m'efforçais de parler raisonnablement. Je lui disais:
— Ne compromettons pas ma carrière, ne compromettons pas non plus ta situation aux yeux du monde. Tu accuses la Cour de Saxe, mais songe qu'elle n'a pas tous les torts.
— On m'aurait enfermée, répliquait-elle, on m'aurait tuée.
Elle pleurait, elle sanglciait, elle se jetait à mon cou en déclarant:
— Je suis ta fiancée. Nous ne pouvons pas rester dans une situation irrégulière et dangereuse pour nous deux.
« Je l'ai aimée, je l'aime, me disais-je. On s'en doute, on nous épie. Si je la compromets davantage on va supprimer son apanage et j'aurai mis cette femme sur le pavé. Je ne peux pas ne pas l'épouser. »
Après tout, j'étais libre. C'est ce que je répétais alors à mes parents. Mais quelle douleur pour mon père et ma mère 1