‹ Mari d'altesseChapitre 8 sur 28 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Un jour, toujours en mai, de deux heures et demie à sept heures, nous eûmes une explication décisive devant mes parents.

Sous peine de raviver les déchirements du cœur maternel, je ne peux insister sur les résistances que ma mère opposait. Mais elle est femme, elle est bonne, elle m'a gale; elle voyait, d'un côté, une infortunée, une amoureuse, et qui pleurait ; de l'autre, un fils qui suppliait et paraissait fou de désir. Elle finit par dire :

— Eh ! bien soit.

Mon père à l'écart, se taisait.

Le 8 juin, Louise, au retour d'une courte absence — elle est toujours par monts et par vaux — écrivait à ma mère qui avait répondu à

60 M.vni d'altess2

l'une de ses lettres enflammées un billet maternel :

Maman chérie,

Quel baume sur mon pauvre cœur que vos deux paroles que je viens de trouver à mon retour, il y a quelques heures! J'ai passé par des jours terribles, et, en voyage, j'ai été prise par des crises de désespoir telles que je suis restée des heures comme sans vie, mourante! ne pouvant mourir! Et la souffrance atroce, les nuits blanches, les longues agonies des heures du jour, appelant sans cesse celui qui est ma vie, l'essence de mon être entier; pas une minute passée sans que je vois son image, sans que je souffre et agonise sachant qu'il est absolunxnt nécessaire que je me prive de l'unique joie dans mon existence : de le revoir! de revoir E. Et alors je tombe dans une mélancolie noire, j'ai des évanouissements causés par la tension trop forte de mes nerfs... \

Et ma mère était bouleversée à l'idée de mettre aux portes du tombeau un cœur si sensible.

Mes parents, comme moi, croyaient à l'amour de Louise. Nous n'avons vu que plus tard qu'elle n'a le sens d'aucun amour: Amour de mari,

StfAÏU d'A!.TF.SS3 t!l

amour de père, amour d'amant, amour de mère, amour d'enfants, tout ce qu'il y a de meilleur en ce monde est lettre morte pour elle.

Ce même jour, 8 juin 1907, alors que ma mère élait ainsi enveloppée de phrases sanglotantes, j'avais, moi aussi, mon billet personnel où la princesse était sensée me sacrifier tout et n'attendre plus que de Rome l'annulation de son mariage pour devenir ma femme devant l'église après qu'elle le serait devant la loi :

Finalement tous les pourparlers sont finis ; il ne reste plus que la réponse de Rome et celle-là, certainement, se fera attendre pendant un an ! ! A uras-la la force, le courage, comme je l'ai moi-même, de aller, d'attendre, de souj/rir ? Dis-le moi, dis-le moi, oh ! mon Henri ! je te le demande avec anxiété, avec angoisse... Je suis martyrisée par les pensées, je vois que je s?!,s entourée d'espions et d'autres gens qui font leut possible pour m'arracher à loi, pour m'en éloigner... Je ne puis faire un pas sans être suivie, je ne peux m'éloigner de la maison sans être acompagnée!...

J'y croyais ! Oui, j'ai cru aux espions, j'ai cru aux intrigues pour nous arracher l'un à l'autre ! J'ai passé dans les rues de Florence en dévi-

$- M.\RT D'AT.TnsSl?

sageant des gens paisibles dans lesquels j'apercevais de redoutables ennemis. J'ai fait le guet autour de Louise, — comme don Quichotte autour de sa Dulcinée.

Heureusement, mon Imaginative amante partit pour l'Angleterre, à Cromer, au bord de la mer, emmenant la petite princesse Monica. Après quoi, elle revint me rejoindre dans celte ville d'art et d'amour pour laquelle j'ai un culte et qui s'appelle Venise. Elle devait revenir d'Angleterre ayant tout arrangé pour que nous pussions être unis sous legide de la loi anglaise.

Elle m'avait écrit, de Cromer, le 4 juillet 1907 :

J'ai tout arrangé, j'ai tout combiné, mon bienaimé,je vais V expédier une dépêche que, le 26, je serai à Venise. Sais-tu que ?'e n'en peux plus! Personne ne doit rien savoir. J'arriverai avec ma femme de chambre, le 26, au soir directement de Paris sans m' arrêter. J'irai sous un autre nom à l'hôtel Luna. Toi, tu iras dans un autre endroit, car personne ne doit savoir que nous sommes cmscmble. Le 27, au matin, je prendrai une gondole et je me ferai conduire où tu voudras... I\ous nous rencontrerons alors en gondole et nous filerons oà tu voudras...

La voilà donc en route. Mais à Paris, arrêt. Le 22, et de l'hôtel Magellan, je reçois une nouvelle sensationnelle :

A ujourd'hui, je suis arrivée à ce que je craignais. . . t opération de la cataracte de mon pauvre père arrive, précisément, pour me retenir... J'attends fiévreusement des nouvelles. Quand aura- 1- elle lieu ? Mon père, dès aujourd'hui, est à Munich — aujourd'hui tout sera fixé. J'ai envoyé une dépêche au professeur pour savoir si je devais partir sans aller auparavant à Venise; si oui, je t'en informerai, (dors je viendrai après, mais cela serait après une huitaine... Je serai à la Luna (l'hôtel)... J'irai te chercher sur la place Saint-Marc. Si lu me vois, suis-moi toujours...

Les inquiétudes de Louise sur son père, îe grand duc de Toscane, m'impressionnèrent vivement.

Page 1