‹ Mari magnoChapitre 14 sur 33 · IL PRIMO CERCHIO DELL' INFERNO · texte numérisé non relu

IL PRIMO CERCHIO DELL' INFERNO

La bataille a repris, plus atroce qu'aux premiers mois; les hommes tombent par milliers; de nouveau, les pays sont saccagés; et, dans les villes, des enfants sont massacrés.

Que ne puis-je en ce même moment, comme l'exorciste qui jadis libérait de leur démon les âmes, exorciser aujourd'hui dans les âmes la haine !

Ici et là, j'ai vu bien des soldats, retour du front; de ceux-là, aucun ne haïssait; ils se battent; mais ils ne haïssent pas.

Ils avaient de la pitié; ils avaient aussi l'estime: ils se battent; mais ils ne méprisent pas.

Parisien fidèle à ma cité, je vois ceux qui haïssent, et ce sont des bourgeois de l'arrière;

Et quand je les écoute, j'entends, après bien des

vaines paroles, qu'on me parle des valeurs qui baissent, des impôts qui doublent, de la viande qui enchérit.

Voilà ! quand l'ennemi menace votre vie, on ne hait pas ; quand l'ennemi vous menace les revenus ou le confort ou le joujou, on hait.

Je dis ce que je vois; je ne vois que mon petit coin; peut-être en d'autres régiments est-on féroce; peut-être en l'autre arrondissement a-t-on moindre souci de l'argent; je dis ce que je vois.

Je suis un vieil historien, familier des époques lointaines, des demi-civilisés, des primitifs, des Aruntas totémistes.

Ceux-là haïssent l'ennemi; ils expriment très concrètement leurs haines; et ils pratiquent l'art de les perpétuer.

Ils parlent aussi bien (sauf l'accent) que ces messieurs et dames de la Ligue Souvenez-Vous;

Mais ils sont moins forts en tant que danse du scalp.

Je suis un quelconque poète, dont les années ont fait une sorte de philosophe; dans une œuvre je regarde le monde; quand j'articule certains noms, je vois les hommes.

Je cite du Wagner; Alberich et Mime haïssent;

mais Siegfried ne hait pas, et pourtant il se bat, chers messieurs du Souvenez-Vous, et mieux qu'honnêtement.

Je cite du Corneille; lequel hait, parmi ces héros ?

Mais les traîtres haïssent.

Au fort le plus affreux de la mêlée, je crie : La haine ? — Moins que jamais !

Songez que vous êtes des hommes, et que la terre et le ciel sont pleins de dieux.

Quelqu'un, il y a dix-neuf siècles, a dit, et Tolstoï a dit : Aimez vos ennemis.

Morale pour une société d'ascètes, riposte l'exégèse, et que l'humaine Eglise née de l'Evangile pouvait avec peine observer.

Mais la sagesse antique a dit, et la sagesse de Zarathoustra a dit : Honorez votre ennemi.

Mais déjà le grand Social dit (et sa voix monte de la terre) : L'ennemi ? Qu'est-ce que cette minute dans mon heure ?

Pas de haine !

Au nom du soir qui gagne,

Sinon au nom de votre cœur !

Pas de haine ? — Si ! Haïssez cet ennemi, la haine.

Vous haïssez le crime ?... Vous haïssez les criminels ?... J'entends; vous êtes sans péché...

J'ai déjà ouï le couplet dans saint Luc... Seigneur, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme ce publicain...

J'aimerais mieux ouïr, dans la tourmente, le petit couplet du publicain.

Quand vous aurez vaincu, en vos âmes, la folie monétaire et la dureté et la peur (cela, notre égoïsme), c'est une jolie victoire qui vous fera les yeux doux.

La haine, fille de la vilenie, est sœur de la tremblotte et mère de la débâcle. . . Fuyez ces parentés, même métaphoriques.

Les yeux au ciel, et fixe !

Et que ceux qui ne se battent pas, aillent, avant que de haïr, voir par eux-mêmes dans la tranchée

S'ils n'y rencontreraient pas l'estime de l'ennemi, et le respect de l'ennemi, et la pitié aussi,

Et une muette confraternité dans la souffrance et l'endurance.

Vendredi 19 avril 1918, à Paris, jour de bombardement.

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