‹ Mari magnoChapitre 15 sur 33 · IL SECONDO CERCHIO DELL' INFERNO · texte numérisé non relu

IL SECONDO CERCHIO DELL' INFERNO

Dans le premier cercle de l'enfer était la haine; mais il est un second cercle de l'enfer.

Trognes sauvages, hurlant à l'ennemi; c'était ceux du premier cercle;

Et cela se pardonne peut-être; car tel est l'homme chez les demi-civilisés et les préhistoriques;

Car beaucoup ont eu leurs enfants tués, ou leurs maisons brûlées, ou leurs petites rentes bousculées;

Car si grande est quelquefois la colère, ou la douleur, que l'on revient à l'âge des cavernes.

Mais dans le second cercle de l'enfer on voit des messieurs policés, et des dames bien élevées,

Et qui discourent, et qui écrivent, et qui prient :

O Dieu, je te rends grâce de ce que je suis tout honneur, et que les autres sont toute honte.

Ainsi parlait à peu près Luc, chapitre XVIII, verset onze.

Dans le second cercle de l'enfer on est sans faute; on regarde le ciel en face;

Les mains sont pures; les cœurs sont clairs;

Pas même le péché véniel que les grands saints commettent sept fois, dit-on, par jour.

0 Dieu, je te rends grâce de ce que je suis tout honneur, et que les autres sont toute honte.

Dans le premier cercle de l'enfer on est mauvais; on est inique; car on souffre.

Ici, l'on juge en équité et en droit; en équité et en droit tout à la fois; aussi l'on juge ainsi qu'il suit :

Moi, agneau; eux, des loups;

Moi, candeur; moi, bonté; moi, un défaut pourtant, trop de générosité;

Eux, la face de la bestialité.

0 Dieu, je te rends grâce de ce que je suis tout honneur.

Dans le premier cercle de l'enfer, les mains se tordent, les yeux sont rouges, les hyènes du désespoir grognent.

Ici, l'on est tranquille, ayant une âme pure.

O Dieu, je te rends grâce, disent-ils... Moi, je l'ai dit, je me répète, et je le dis, J'aimerais mieux ouïr, dans la tourmente, le petit couplet du publicain;

Et que Ton dise : J'ai péché; et qu'ainsi l'on devienne meilleur.

Sainte confession, amie voilée qui nous prend par la main et nous ramène vers nous-mêmes !

Contrition, seconde amie, mais au front découvert et baissé, qui, de son doigt tendu, nous montre notre cœur !

Pénitence, troisième sainte amie, mais au front découvert, mais au front relevé, dont l'œil fait signe à l'espérance;

0 trois amies qui sont debout, l'une derrière l'autre, de marche en marche;

Et c'est le seuil de la plus belle porte qui est derrière vous.

Salut à qui se juge comme juge un juge sévère, et se voit face à face, et ne se pardonne point;

Salut à qui a cette force, se savoir coupable; cette vertu, l'avouer; cette grâce, la volonté d'être meilleur;

Car ses deux pieds ont fait, dans l'ombre, un petit pas vers son dieu.

Les autres sont toute honte, et tout crime, et toute ordure, dites-vous ?...

Ainsi parle Gavroche :

« Vous n' vous êt's donc pas r'gardés ? »

O Dieu, je te rends grâce, disent-ils;

Et ils préparent de petits pièges scélérats;

Les uns mentent, et les autres renient;

Les uns se vendent, et les autres dénoncent;

Ils insultent, avec des airs pudiques;

Ils crient à la mort, et s'emplissent le ventre;

Ouah ! ouah ! on jappe, et vite, vite, on détale;

On s'enrichit aussi; comment donc? on fornique entre temps.

Là-haut, cependant, les jeunes hommes perdent leur sang; les vieux sont brûlés vifs; les mères sont devenues folles.

O Dieu, je te rends grâce...

Nous sommes la vertu, tontaine !

Et l'honneur, tontaine, tonton !

Et le droit, tralala !

Et la vérité, larirette, lariré !

Oh! que n'ai-je,

Que n'ai-je le talent

Qui fait monter les mots du dedans de la terre,

Et qui fait que l'on voit, et qu'on touche, et que l'on pleure.

Que n'ai- je, hélas,

Un petit brin du talent qui fait monter du dedans de la terre les mots,

Et qui fait qu'on écoute, et qu'on a les yeux fixes, et qu'on est pâle.

Que n'ai-je, hélas, hélas, les mots, fils des dieux, qu'il faudrait

Pour dire mon horreur

Et me coucher, après, l'âme rassasiée, dans ma tombe.

Octobre 1918.

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