JE NE SUIS POINT UN PACIFISTE
Je ne suis point de ceux qui s'étonnent que les grands peuples s'entre-tuent,
Comme autrefois les clans et les tribus s'entretuaient,
Puis les cités autour des acropoles, puis les nations autour des oriflammes féodales.
Je suis de ceux qui disent : On a toujours vu ça; on verra toujours ça.
Je ne suis point de ceux qui se désespèrent des flaques de sang et des toits écroulés.
Je suis de ceux qui disent : Qui peut fréner une avalanche ?
Je ne suis point de ceux qui le soir songent à se jeter, les bras ouverts, entre les combattants.
Je suis de ceux qui disent : Un destin souverain donne les ordres.
Je ne suis point de ceux qui construisent des sociétés de nations fraternelles.
Je suis de ceux qui disent : Dans les sociétés de nations fraternelles je vois naître là-bas Abel; je vois naître là-bas Caïn.
Je suis de ceux qui maudissent pour la mauvaise guerre,
Et qui bénissent pour la bonne guerre.
Car les morts de la mauvaise guerre sont une pourriture dans le vent;
Mais les charniers de la bonne guerre exorcisent, dit-on, les larmes des survivants.
Je ne veux rien connaître, dans l'histoire des hommes, que le pourquoi et le comment.
Pourquoi, depuis les temps, se battent-ils, les hommes?
Si c'est pour s'enrichir, je dis : Voleurs assassins !
Si c'est pour qu'au trui s'enrichisse, je dis : Gueux misérables !
Si c'est pour asservir meilleurs que soi, je dis : Fils de Satan !
Est-ce pour se défendre ? Je dis : Attaquez vite !
S'agit-il de protéger un idéal, deux idéaux, trois idéaux ? Je crie : Hardi !
Etes-vous les rouges témoins d'un évangile en gésine ? Haut les glaives !
Portez-vous aux autres hommes, dans vos gaz asphyxiants, un dieu nouveau ? Ce dieu soit avec vous !
Eh! bien, pourquoi se battent-ils ici?
Pour le droit? Marchez, soldats du droit!
Pour l'affranchissement des autres hommes? Que bénies soient dans vos mains vos grenades !
Pour le bon devenir de vos enfants? Vos enfants, cœurs étreints, paupières mouillées, rediront la chanson fidèle :
Ils ont passé là, grand'mère. . .
Grand'mère, ils ont passé là...
Parce que vous serez morts, non pas pour Memmon, mais pour Dieu.
Jadis, au bord du fleuve, au pied des sept collines, il fut un petit peuple;
De l'ouest à Test et du sud au septentrion Il distribua ce présent divin, jus humanum, Par le fer et le feu
Et par le jeu des plus pures vertus civiques. Gloire à ses mille ans de guerre!
De l'autre côté de la mer, il fut une cité de marchands aux mitres multicolores, aux yeux bridés,
Avides des trésors de l'univers,
Et qui payaient des mercenaires.
Le nom de Carthage n'est-il pas diffamation parmi les hommes?
La guerre, soit ! Le comment, avec le pourquoi, seul m'angoisse au long de l'histoire.
Car la bonne guerre est la guerre unanime.
Rome toute voulait la guerre, quand Rome partait en guerre.
Qui refusa de prendre son billet pour le Rhin, pour l'Egypte, pour Marengo,
D'entre nos grands-pères les Sans-Culottes?
Le peuple est-il un troupeau que le berger mène au fouet et à la mitrailleuse? Ron! exécrez la guerre.
Le peuple est-il un vol de printaniers oiseaux qui s'élancent avec des cris vers le soleil? Ron! glorifiez la guerre.
Eh! bien, voyez. Ment-on ici? Rend-on justice à l'ennemi? Est-on toujours le peuple chevaleresque? A-ton le pas calme des forts?
C'est un critérium.
Ceux de la tranchée et ceux du gîte ont-ils une même âme?
C'est un critérium.
Commande- t-on avec respect? Obéit-on avec dignité? Le chef est-il un bon héros dont on est fier? Le fantassin est-il l'enfant gâté que choie le chef? Derrière, a-t-on la gratitude? A-t-on l'amour?
L'ordre tient-il, sereinement, ainsi que sur un beau visage?
En est-ce fait de la bombance? Ménage- t-on le bien public? A-t-on puni, s'il s'est trouvé, le mauvais citoyen? Chacun prend-il sa responsabilité?
Voit-on le grand effort? Les fronts ont-ils pâli?
Et les femmes,
Savent-elles qu'on est en guerre?
C'est un critérium; c'est un critérium.
Je ne vois plus dès lors la guerre de Carthage; je vois la guerre pieuse de Rome;
La fatalité inévitable de la guerre se purifie;
La pluie de feu, la pluie de sang qui déferle depuis trois années est sainte
Autant que furent saintes
Les trois gouttes de sang et d'eau qui tombèrent, au coup de lance, de la croix du crucifié.
Est-ce assez dit ainsi? puisque la cause est bonne, puisque les cœurs sont bons,
Et que chacun dit oui, et qu'on s'aime, et que nous nous battons pour le vrai, le beau et le bien,
Allright!
Acceptons, non sans angoisse, mais acceptons,
Acceptons que les choses soient, qui doivent être,
Comme acceptait le Patriarche,
Quand il menait, d'un pied solide, bien qu'avec un râle en la gorge,
Son premier né vers l'abattoir agreste où l'attendait
Le Baal, saoul de graisse et de fumée, qui dispensait
Les nombreuses portées de menu et de gros bétail
Et les cadets pour gambader rieurs
Autour du berceau vide de l'aîné.
Dans la guerre du droit et de l'idée et de la blanche vérité et du renouveau
Où tous les cœurs consentent, où toutes les mains s'étreignent,
Comment serais- je,
Comment serais- je un pacifiste?
Mai 1918.