I. — UN EXEMPLE A LA THÉORIE DE LA SINCERITE EN ART
Nous avons dit, messieurs :
Mal écrire, c'est ne pas penser...
ou :
Pour écrire bien, il faut penser réellement.
Prenons une phrase des plus dites pendant la guerre :
« Il faut se battre jusqu'au bout. »
Pour en apprécier la valeur, cherchons, conformément à notre théorie, si elle a été réellement pensée.
Il faut se battre jusqu'au bout... Voyons d'abord : Il faut se battre...
Qui ça, se battre?...
Deux sens sont possibles :
Il faut que je me batte...
ou :
Il faut que les autres se battent...
Donc, si celui qui prononçait la phrase avait pensé, il se serait vu contraint de choisir entre :
Il faut que je me batte...
ou :
Il faut que les autres se battent...
Passons à la deuxième partie : ... jusqu'au bout...
Jusqu'à quel bout? jusqu'au bout des forces? des
forces de qui? jusqu'au bout de mes forces, ou jusqu'au bout des forces des autres?
Celui qui aurait été au fond de sa pensée se serait aperçu qu'il fallait choisir entre :
Jusqu'au bout de mes forces...
ou :
Jusqu'au bout des forces des autres...
Donc, la phrase : « Il faut se battre jusqu'au bout... » devait se remplacer par l'une des suivantes :
Je veux me battre jusqu'au bout de mes forces...
ou :
Je veux que les autres se battent jusqu'au bout de leurs forces...
Voilà la sincérité, — la sincérité avec soi-même, — dont nous faisons, messieurs, la qualité première de tout écrivain.