‹ Mari magnoChapitre 5 sur 33 · AINSI PARLERAIT-IL PEUT-ÊTRE · texte numérisé non relu

AINSI PARLERAIT-IL PEUT-ÊTRE

Au plus lointain de votre histoire, vos pères s'échappaient des molles plaines de la Cisalpine, sitôt qu'avril ramenait les bonnes randonnées, pour la bataille et le sac des cités italiques;

Ils chargeaient, avec des rires, faisaient ripaille, et criaient : Malheur aux vaincus !

Ou bien, c'était les Volces du pays de Toulouse, qui, délaissant la Loire, le Rhin et le Danube et le Vardar, Escaladaient les cimes où siégeait Apollon Pythien, Gamins pillards, amoureux de plaies et de bosses, Et ils s'en revenaient, point enrichis, sinon de horions, en disant : On s'est amusé.

... Vous,

Ces jeux-là vous amuseraient-ils?

Vêtus d'armures, plume au cimier, lance au poing, vos pères longtemps ont détroussé le pacifique.

Mais le délice, c'était de pourfendre le camarade, sous les regards intéressés des dames,

D'estoc, de taille, oh ! le sport plaisant !

... Mais vous, vous avez d'autres sports.

Souvenez-vous de Clermont, et de Pierre-l'Ermite, et de Godefroi; et comme ils se sont rués, vos pères, ils ne savaient où, vers les Lieux Saints.

L'astre était sorti de Jacob; l'étoile était levée dans l'aube de l'orient.

Et les bons chevaliers se réjouissaient dans leur barbe de travailler pour Dieu en jouant du joujou aimé de la guerre.

. . . Vous, savez-vous un saint sépulcre à conquérir ? Le royaume de Jérusalem ? un protectorat modeste vaut-il pas mieux ?

Et vous tâcherez à éviter l'effusion du sang.

Et puis, souvenez-vous comment, au cours de votre histoire, la politique a succédé à la folle aventure.

Le Cardinal entend qu'on se batte en vue de buts pratiques, et le Grand Roi pour l'hégémonie de sa maison.

Car Louis est digne de régner, et Versailles est une grande merveille.

... Hors la Société des Auteurs, qui parmi vous croit que Paris soit le cerveau du monde ?

Et quel fol professerait que celui qui veut régner est sans doute digne de régner ?

L'Europe s'est dressée contre vos pères; il fallut se défendre; on s'est défendu; quiconque n'était pas vainqueur était criminel; là-bas, la poudre; ici, la guillotine.

Se défendre ? qui parle de se défendre ? nul ne peut se défendre, s'il n'a le cœur d'attaquer.

Et l'on porta aux hommes, par toute l'Europe, leur délivrance.

. . . Etes-vous ces messies, ces martyrs, ces dieux ?

Vos pères ont eu Napoléon, ton dernier né, ancienne France, et votre amour secret, fils de l'ancienne France !

La guerre ruisselle,

Comme aux temps gaulois, joyeuse autant qu'un rire d'enfant,

Comme aux croisades, fraîche autant qu'un matin d'avril,

Et voici, toute nue, la joie de vivre.

Sonner la charge depuis Cadix jusqu'à Moscou, et montrer à l'Europe qu'on est le vol de l'aigle,

Et serrer la taille aux filles de Germanie, en buvant le petit vin rhénan,

Et berner l'Angliche,

Et se couronner des lauriers de César, Et régler pour Talma un parterre de rois bêlants, Et mourir, le front dévasté, dans un îlot de l'Atlantique,

Tandis qu'ici les cœurs se crispent d'une extase silencieuse.

... Mais vous dites, vous, que l'on est guéri; vous ne rêvez plus hégémonie; chacun chez soi, dans son usine, dans son bureau, dans sa mine; et il est bon qu'au Parlement vous vous chamailliez en famille.

Quelques années encore, — un quart de siècle, je suppose, — vos poètes ont touché les cordes des survivances; mais Hugo vieillard corrige Hugo jeune homme.

Des réveils encore, Magenta, Malakoff, le brave général Boulanger, l'agonie de la folie gauloise.

Depuis quarante-quatre ans, n'est-ce pas le refrain de votre chanson? vous avez exorcisé la guerre dans vos cœurs.

Vos pères ont fauté ? leurs fils sont des sages; deux mille ans de combat donnent droit au repos; deux mille ans de vertus guerrières, aux vertus pacifiques.

Voulez-vous conquérir la planète ?

Allez-vous restituer le taurobole ?

Avez-vous des flambeaux à porter, des idéaux à distribuer ?

Vous avez fait la guerre aux curés, oui-dà !

Jusqu'à quel rêve d'ambition surhumaine avezvous rêvé de surmonter en vous l'humanité ?

Un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès, ainsi parle votre sagesse; seul, le fin Normand hochera la tête, à qui la chicane est un sabbat béni; mais vous acquiescez des paupières.

Et quand vous vous battez, canaille, c'est par lâcheté.

Zarathoustra, tu as chanté la guerre; et la paix, comme un moyen de guerre nouvelle; et la courte paix, plus que la longue;

Et que ce n'est pas la bonne cause qui sanctifie la guerre, mais la bonne guerre qui sanctifie la cause.

Tu as ordonné aux fleurs de fleurir; à la mer, de monter ses marées; aux lions, d'être des lions; tu n'as pas exigé des pierres qu'elles aient des ailes.

Tu as chanté la guerre aux cœurs haletants de rouge amour.

Mais tu n'as pas chanté la guerre de Raton au service de Bertrand.

Janvier 1911.

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