LA PRIÈRE N
La vieille dame se prosterne sur le prie-dieu.
Des marches de l'autel l'encens fume, et la sonnette tinte; l'orgue ronfle en mesure; les mains du prêtre élèvent vers la voûte le corps du Sauveur en forme de pain sans levain.
Le front de la vieille dame se cogne au bois peint du prie-dieu; l'adoration ferme ses yeux; la plume issue de son chapeau ondule.
Et tandis que ses lèvres marmonnent des mots latins, son cœur se hausse vers le Seigneur.
« Seigneur, je suis ta servante; sais- tu
« Que la voisine du rez-de-chaussée a reçu ce matin quatre sacs plombés de charbon et un cent de margottins ? envoie sur elle la fièvre.
« Sais-tu, Seigneur, qu'elle a ri, comme j'ai passé ? brise-lui ses dents dans sa bouche.
« Sais-tu, Seigneur, qu'il lui reste de l'argent, malgré la guerre, à la Caisse d'Epargne ? frappe, dans la tranchée, son fils unique. »
L'encens fume; la sonnette tinte; l'orgue ronfle.
Et moi je dis : Mieux que votre puissance, Seigneur,
Votre patience affirme que vous êtes dieu.
LA MAUVAISE PRIERE
Seigneur, a dit l'enfant, j'ai craché en l'air; faites que le crachat ne retombe pas sur mon nez.
Seigneur, a dit l'enfant, je me suis empli de gâteaux; faites que le ventre ne gonfle point.
Seigneur, ont dit les hommes, le champ depuis un an est en jachère; faites que la moisson y pointe drue.
Nous avons à plaisir laissé croître l'ivraie; Seigneur, faites germer l'orge et le blé.
Nous avons dilapidé le bien de nos greniers; faites qu'ils regorgent.
A qui n'a pas été à la vendange, comblez de vin doux son tonneau.
A l'ouvrier qui a dormi l'après-midi sous la tonnelle, apportez, dès le soir, le mur maçonné et la porte battante.
Le flatteur incline sa tête, et tire une révérence; il relève sa tête, et gonfle ses deux lèvres; il fait un pas, il sourit, et il dit :
« Hé ! n'avouons jamais !
« Que parlez-vous de champ en jachère ? parlez de beau désordre et d'effet de l'art.
« Ivraie, disais-tu ? mais tu ménages à ton prochain le grand bonheur de l'arracher.
« Greniers vides ? aimable désintéressement d'une belle âme.
« Pour boire au tonneau, faut-il être vigneron ?
« Et que la sieste de l'ouvrier soit sacrée aux dieux immortels ! »
Le théologien :
« Où serait la gloire de Dieu, s'il fallait, pour récolter, avoir semé ?
« Dormez, et réjouissez-vous, car la bonté de Dieu est telle
« Qu'aujourd'hui comme hier,
« O mes petits oiseaux, il vous donne la pâture. »
Et il déclame (ainsi dit le Deutéronome) :
« Tu posséderas de grandes et bonnes villes, que tu n'as point bâties,
« Des maisons pleines de tous biens, que tu n'as point emplies,
« Des citernes taillées, que tu n'as point taillées. »
De l'index droit, il indique le ciel.
Et, a parte, demi- tour à gauche :
« A quoi servirait un dieu,
« S'il ne sabotait la nature ? »
Telle est la mauvaise prière.
Mais nos grands-pères, les primitifs, connaissaient la bonne prière.