‹ Mari magnoChapitre 7 sur 33 · LA BONNE PRIERE · texte numérisé non relu

LA BONNE PRIERE

C'est au temps de la préhistoire; de site en site, on va, par groupes, cherchant les aliments et le gîte sûr.

L'éternelle inquiétude humaine en est à l'heure élémentaire; trouvera- t-on le gibier, le poisson, le repos nocturne ?

Des rites puissants savent contraindre le gibier, le poisson, barrer la route aux fauves; car la prière est un rite verbal qui exige

Que le gibier vienne à la chasse, le poisson à la pêche et le sommeil au gîte clos.

Des siècles passent; les nomades sont devenus sédentaires;

La plaine est labourée, la semence enfouie, et les huttes au bout du champ se sont construites

Parmi le grouillement du menu bétail où courent les enfants et des grosses bêtes qu'on commence à domestiquer.

On ne vit plus seulement de chasse et de pêche; la terre est un bon trésor dont les portes s'entrebâillent; l'ère agricole est née, mais balbutie.

Et les hommes, le soir, regardent en silence le sol, vierge hier, qu'ils ont fécondé ce matin.

L'éternelle inquiétude humaine est à sa deuxième heure.

Avril est proche; on a pioché; on a semé; on a sarclé; l'angoisse est dans les cœurs... Quelle angoisse ? parbleu, le dieu qui fait germer la semence semée va-til se mettre à l'œuvre ? s'il oubliait ? s'il trahissait ? si, par jeu, il se dérobait ?...

La prière des primitifs est un rite magique qui contraint le dieu à faire son ouvrage,

Comme ils ont fait leur ouvrage.

Juillet brûle; la plantation poudroie; le dieu qui détient la pluie s'est-il endormi ?

La prière des primitifs secoue le dormeur divin, et lui chante qu'il faut qu'il aille à sa besogne, comme eux-mêmes ils ont été à leur besogne.

Le primitif prie-t-il jamais pour que le blé germe sur le roc, que la fontaine monte le sentier jusqu'au village et que l'alouette tombe rôtie des nues ?

Les dieux du primitif ne contrarient pas l'ordre; ils le créent.

La prière du primitif réclame l'ordre, non le miracle.

LA MAUVAISE PRIERE

Le dégénéré rit de ces sauvages et de leur magie, il a de belles religions spiritualisées et de plus belles

laïcités; qui penserait encore à contraindre, par des paroles, le printemps à fleurir ?

Mais le soir il regarde, à son tour, autour de lui,

Tout ainsi que les autres aux temps préhistoriques regardaient,

Un peu pâle, ainsi qu'eux, bien qu'ayant figure de sceptique,

Sous l'éternelle inquiétude humaine.

Il prend à témoin les dieux, Dieu, la justice, le destin, la fortune, les choses;

Tout comme les anciens, il les somme de lui livrer sa moisson, sa vendange et sa nuitée.

Et sa prière vous demande, ô dieux, ô justice, ô destin, ô qui que vous soyez,

Bien autre chose

Que les bons primitifs ne demandaient à leurs churinga.

Dès l'enfance, le dégénéré n'aimait guère obéir; l'indiscipline avait de l'élégance; pris en faute, il a créé l'infâme mot qui convenait à sa beauté, et c'est la Rouspétance; mais il n'a pas entendu le sens profond du mot qui convenait aux anciennes beautés, et c'est Servir; en haut, il a pratiqué l'insolence; en bas, il a pratiqué la rancune,

Et voici, ce soir, qu'il demande à cueillir la fleur qui fleurit aux vertus nietzschéennes (commander avec respect, obéir avec dignité) .

Le dégénéré a soigné ses petits intérêts, et s'est jugé malin; point de responsabilité, chantait l'un; point de scrupule, fredonnait l'autre; chacun pour soi, psalmodiait le chœur,

Et voici que des quatre points cardinaux il guette le coup de vent des sacrifices collectifs.

Insouciance, incurie, étourderie, gaspillage,

Et il attend de ces vertus l'œuvre de la persévérance et des desseins longuement médités.

Plus d'enfants,

Mais des hommes en tas !

Les droits de l'individu,

Mais le salut de la société !

Le dégénéré a dit au voisinage : Imitez-moi ! à tout âge, il fut fat et il fut sot,

C'est pourquoi il prétend ce soir aux fruits mûrs de la sagesse.

Cent ans de querelles à domicile,

Et il tend ses doigts qui tremblottent vers la treille de la concorde.

Il tient sa cour parmi les plus ignares, les plus bavards, les plus flambards,

Et il lui faut le conseil et l'action.

Le dégénéré n'a pas besoin des étoiles; il goguenarde aux idéaux de l'art; il grince aux idéaux des religions,

Et voici qu'il dit à l'Esprit : Souffle pour moi !

Le dégénéré a des ressauts dans la dispute et à la guerre; il n'est lâche que face à la vérité; quand la Divine passe, il verrouille la porte et ferme les volets,

Et il rêvasse du butin des braves.

Retours sur soi, fières confessions des fautes, expiations purifiantes, ce sont délits que ses juges condamnent,

Et il prétend garder entier son héritage.

Toutes les déchéances, il les descend en une seule, tour à tour rouge hier, blême aujourd'hui et demain verdâtre, qui frappe en lui son père et le frappera pire en ses fils,

Et il se croit, l'ivrogne, un droit à vivre.

... Le dieu qui l'exaucerait, scandaliserait les Saints.

Prière au front découvert, aux yeux grands, aux lèvres pâles ! mère inlassable ! tendre obstinée !

Je sais bien que tu n'invoques jamais que toi-même, quand tu parles au ciel,

Et que tu es une volonté qui soulève doucement son voile.

Quand tu demandes la victoire, tu demandes à ton cœur la constance qui tient par la main la victoire;

Quand tu demandes la liberté, tu demandes à ton âme de s'affranchir de ses mauvais liens;

Quand tu demandes la gloire, tu demandes le grand courage qui monte jusqu'aux versants où fleurissent les edelweiss.

La prière ne demande pas des biens, mais les vertus qui sont les mères nourrices de tous les biens, et, pour les demander, il faut les avoir en commencement;

Tel celui qui se met en marche le matin vers la ville où le soir il se reposera, et qui la voit plus grande à chaque lacet du chemin,

Mais qui dès l'aube y est entré par la pensée et dans son cœur.

Se souvient-on des querelles des Jansénistes, et de ces siècles de controverse, et de l'imbroglio de la Grâce? pour l'obtenir, il fallait, disait-on, la demander; mais pour la demander, disait-on, il fallait déjà l'avoir...

Prier, c'est avoir la Grâce, puisque c'est vouloir être digne de ce que l'on demande.

Mais la vieille dame, et l'enfant malade, et le buveur d'alcool, quand ils prient, demandent des miracles.

Il ne sera pas donné de miracle à cette génération.

Mai 1917.

Page 1