‹ Maria Chapdelaine (volume 4)Chapitre 13 sur 18 · ER · texte numérisé non relu

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MA GE 6, OLA AA du, ESA TE Luna pike Le ECC 60 Il s’assurait que la frêle forteresse de bois était pour-

4 vue d’eau, de bois et de vivres, et s’abandonnait alors

à la mollesse dé l’hivernement, fumant d’innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le repas du ë 3 Fhoux Parier DU A4 soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs ,:|. de fusil ; le poêle bourré dé merisier ronflait ; au dehors Qi ed

MARIA CHAPDELAINE 83 ul ch. hæustQ® Lie er PU à

le vent Le Hait et hurlait comme la rumeur d’une borde f

assiégeante.

—-— I] doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.

Et elle s’aperçut qu’elle avait parlé tout haut.

— Dans le bois, il fait moins méchant qu’icitte, répondit son père. Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis qu'Esdras et Da’Bé n’ont pas de misère.

— Non?

Ce n’était pas à Esdras ni à Da’Bé qu’elle avait songé d’abord.

x Je L

Depuis la Fonnoie de Thiver, l’on avait souvent parlé des fêtes chez les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.

— Je suis à me demander si nous aurons de la visite

pour le jour de l’an, fit un soir la mère Chapdelaine.

Elle passa en revue tous les parents où amis suscep= +:

tibles de venir.

— Azalma Larouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la glace est belle sur le lac:

Un soupir révéla qu’elle songeait encore à l’animation des vieilles paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites inattendues des parents qui arrivent en traîneau d’un autre village, énsevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval au poil blanc de givrerltte re.

Maria songeait à autre chose.

— Si les chemins sont aussi méchants que l’an dernier, dit-elle, on ne pourra pas aller à la mésse de minuit. Pourtant j'aurais bien aimé, cette fois, et ‘‘son”” père m'avait promis...

Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s’attristait d'avance. Aller à la messe de minuit, c’est l'ambition naturelle et le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui demeurent le plus loin des Villages. Tout ce qu’ils ont bravé pour venir:

le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. L’anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu’une date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, et l’église de bois s’emplit de ferveur simple et d’une atmosphère prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette annéelà, Maria désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des maisons et des églises; il lui semblait qu’elle aurait plusieurs faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait prier devant l'autel, au milieu des chants.

Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du nord-ouest se leva et abolit les chemins.

Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec, Tit’Bé, emmenant des pelles, pour tenter de foulér la route ou d’en tracer une autre. Les deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que l’on ne pourrait passer avant plusieurs, jours.

Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s’attirer la bienveillance divine d’une autre manière.

— C'’est-il vrai, ‘‘sa”’ mère, demanda-t-elle vers le soir, qu’on obtient toujours la faveur qu’on demande quand on dit mille Ave le jour avant Noël?

— C’est vrai, répondit la mère Chapdelaine d’un air grave. Une personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c’est bien rare si elle ne reçoit pas ce qu’elle demande.

La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire longtemps ‘ avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses Ave. Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant à mesure sur les grains du chapelet.

Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place près du poêle en la voyant remuer et était venu s’accroupir près du lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées : ‘Je vous salue, Marie, pleine de grâce...”

Bientôt Tit’Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf Les doigts de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait avec l’assiduité d’une ouvrière à sa tâche.

Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les crêpes pendant que les hommes allaient à l’étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en

vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas d’élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument de ses Ave; mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s’asseoir près de la fenêtre, car nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de méthode.

Midi! trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre maintenant d’achever à temps. Il lui vint à l’esprit que le jeûne serait un titre de plus à l’indulgence divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude; elle mangea donc peu, se privant des choses qu’elle aimait le plus.

Pendant l’après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu’elle voulait offrir à son père pour le jour de lan, et bien qu’elle continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit’Bé vint faire radouber ses mitaines, et pendant tout ce temps les Ave n’avancèrent que lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles sacrilèges arrêtent.

Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et qu’elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la faible lumière de la lampe, dans l’ombre solennelle, en face des champs parquetés d’un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant d’Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne donnaient que plus de mérite à son entreprise, et

même elle eût souhaité pouvoir s’humilier davantage et donner plus de force à sa prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par quelque mortification.

Son père et Tit’Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d’orignal. Au dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du sol blanc, et le ciel fut d’une pureté et d’une profondeur émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes à l’étoile miraculeuse d'autrefois.

‘Vous êtes bénie entre toutes les femmes...”

A force de répéter très vite la courte prière elle finissait par s’étourdir et s’arrêtait quelquefois, l’esprit brouillé, ne trouvant plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu’un instant : elle fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.

‘,.. Vous êtes bénie entre toutes les femmes...”

Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça les mots sacrés que lentement et avec plus de peine ; mais les grains du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et chaque glissement envoyait l’offrande d’un Ave vers le ciel profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant la nuit bienheureuse,

‘,..Le Seigneur est avec vous. ..?

Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient sur la lisière du bois sombre

semblaient les squelettes de créatures vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.

— Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à Saint-Cœur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l’harmonium, et Pacifique Simard qui chante le latin si bellement!

Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur solitude.

Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du soir sacré, il commença à s’accuser luimême.

— C’est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, près des villages.

— Non, Samuel; le Bon Dieu fait bien tout ce qu’il fait. Je me lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se lamente pas? Mais nous n’avons pas été bien malheureux jamais, tous les deux; nous avons vécu sans trop pâtir ; les garçons sont de bons garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu’ils gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...

Ils s’attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui allaient s’élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission

aux lois de la nature et de l’Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la même trame, les rites du culte et les détails de l'existence journalière tressés ensemble, de sorte qu’ils eussent été incapables de séparer l’exaltation religieuse qui les possédait d’avec leur tendresse inexprimée. Liv |

La petite Alma-Rose entendit qu’on distribuait des louanges et vint chercher sa part.

— Moi aussi j’ai été bonne fille, eh! “son” père?

— Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché d’être haïssable le jour où le petit Jésus est né.

Pour les enfants, Jésus de Nazareth était, toujours ! ‘le petit Jésus,” l'enfantelet Pouclé des i images pieuses: et en vérité pour les parents aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent, Non p3$ le Christ douloureux ét profond du protestantisme, mais quelqu’un de plus familier et de moins grand: un nouveauné dans les bras de sa mère, ou tout au plus un très petit enfant qu’on pouvait aimer sans grand effort d'esprit et même sans songer à son sacrifice futur. ;

— As-tu envie de te faire bercer? ,

— Oui.

Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer d’avant en arrière.

— Et va-t-on chanter aussi?

— Oui.

— C’est correct; chante avec moi:

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Dans son étable, Que Jésus est charmant!

Qu'il est aimable Dans son abaissement. .. y 4 0x

MARIA CHAPDELAINE OI Ar M? :

Il avait commencé à demi-voix { pour ne pas couvrir.

non

l’autre voix “grêle; mais bientôt la ferveur l’emporta ‘ét Le il chanta de toute sa force, le$ yeux au loin. Télesphore \ vint s’asseoir près de lui et le regarda avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chape delaine incarnaït toute la Sagesse ét toute la puissance du monde, et comme il était avec eux doux et patient, toujours prêt à Jes prendre sur ses genoux et à chanter pour.eux les antiques ou les innombrables chansons

naïves d’autrefois qu’il leur apprenait june après l’autre,

ils l’aimaient d’une affection singulière.

. Tous les palais des rois N'ont rien de comparable Aux beautés que je vois

Dans cette étable.

— Encore? C’est correct.

Cette fois la mère Chapdelaine et Tit’Bé chantèrent aussi. Maria ne put s'empêcher d’interrompre quelques instants ses prières pour regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plus ardente. “Je vous salue, Marie, pleine de grâce...”

— Et maintenant? Une autre chanson: laquelle? Sans attendre une réponse il entonna:

Trois gros navires sont arrivés, Chargés d’avoine, chargés de blé.

Nous irons sur l’eau nous y :

Nous irons jouer dans l’île...

— Non, pas celle-là... Claire Er e Ah! c’est beau, ça! Nous allons tous chanter ensemble.

II jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet

qui glissait sans fin entre ses doigts il s’abstint de l’inter-. rompre.

A la claire fontaine Men allant promener, J'ai trouvé l’eau si belle Que je m’y suis baigné...

Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t’oublierai...

L’air et les paroles également touchantes; le refrain plein d’une tristesse naïve, il n’y a pas que des cœurs simples que cette chanson-là ait attendris. 4 it4

... Sur la plus haute branche, Le rossignol chantait.

Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai...

Il y a longtemps que je cp Jamais je ne t’oublierai..

Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son cœur un peu . lassé de prière.

. Tu as le cœur à rire,

Moi je l’ai à pleurer.

J'ai perdu ma maîtresse Pour lui avoir mal parlé...

Pour un bouquet de roses

Que je lui refusai.

Il y a longtemps que je t’aime, Jamais je ne t’oublierai..…

Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolestent le son remuant{des voix

familières se fondaient dans son cœur en une seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce soir-là, d'amour profane et d’amour sacré, également simples et forts, eñvisagés tous deux comme des choses naturelles et nécessaires; ils étaient tout mêlés l’un à l’autre, de sorte que les prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix grave et solennelle et l’air d’extase des invocations surhumaines.

... Je voudrais que la rose

Fût encore au rosier,

Et que le rosier même A la mer fût jeté.

I1 y a longtemps que je t’aime, Jamais je ne t’oublierai...

‘Je vous salue, Marie, pleine de grâce...

La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec une ferveur renouvelée, et de nouveau les Ave s’égrenèrent. | ei

La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut déshabillée et portée dans son lit; T'éles-, , phore la suivit; bientôt Tit’Bé à son tour s’étira, puis remplit le poële de bouleau vert; le père Chapdelaine fit un dernier voyage à l’étable et rentra en courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, sauf Maria.

— Tu n’oublieras pas d’éteindre la lampe?

— Non ‘‘son” père.

Elle l’éteignit de suite, préférant l’ombre, et revint s’asseoir près de la fenêtre et récita ses derniers Ave.

Quand elle eut terminé, un scrupule lui vint et une crainte de s’être peut-être trompée dans leur nombre, parce qu’elle n’avait pas toujours pu compter sur les grains de son chapelet. Par prudence elle en dit-encore cinquante et s’arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.

Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette splendeur froide qui s’étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille. L'intérieur de la maison était obscur, et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui s’illuminaient pour la venue de l’heure sacrée.

“Les mille Ave sont dits, songea Maria, maïs je n’ai pas encore demandé de faveur... pas avec des mots.”

Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la divinité comprendrait sans qu’il fût besoin d’un vœu formulé par les lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au dernier moment son cœur simple conçut des craintes, et elle chercha à exprimer en paroles ce qu’elle voulait demander.

François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François Paradis. Vous l’aviez deviné, Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n’ait pas de misère dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer it de boire... Qu'il revienne au printemps...

Qu'il revienne au Pros .. Elle s’arrête là, parce qu’il lui semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste de leur bonheur qui vient sera quelque chose qu’ils pourront accomplir presque

seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit un sacrilège de penser ainsi...

Qu'il revienne au printemps... Songeant à ce retour, à lui, à son beau visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie tout le reste, et regarde longtemps sans les voir le sol couvert de neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaqué de quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, et les clôtures nur et la lisière proche des bois redoutables. ” oo :

Le jour de l’an n’amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise ( d’une gaieté,exagérée.

— Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n’est pas une raison pour nous Jaisseei pâtir. None allons faire de la tire.maRe Ca

Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat d’étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.

Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant plaisamment l’avidité gourmande des petits; mais la distribution fut arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l’étirer longuement pendant qu’elle durcissait. Les fortes mains grasses de la mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l’écheveau succulent qu’elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée P11|

MAÂL LU '

à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, car elle était déjà dure. La tire était faite.

Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups furent frappés à la porte.

— Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien rare s’il ne venait pas veiller avec nous ce soir.

C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à tout le monde, posa son casque de laine sur la table... Maria le regardait, une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l’an les garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu’Eutrope malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à cet autre baiser qu’elle aurait aimé recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu’on lui offrait et s’assit, les yeux à terre.

— C’est toi toute la visite que nous avons eue aujourd’hui, dit le père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n’as vu personne non plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.

— Comme de raison... Je n’aurais pas laissé passer le jour de l’an sans venir. Mais en plus de ça javais des nouvelles que je voulais vous répéter.

— Ah!

Sous les regards d’interrogation convergeant sur lui, il continuait à baisser les yeux.

— À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

— Ouais.

PLH 7

La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.

— Ça serait-il les garçons?

— Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da’Bé sont bien, si le bon Dieu le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça n’est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.

Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.

— François Paradis...

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; mais elle ne remarqua même pas ce coup d’œil chargé d’honnête sympathie. Un grand silence s’était appesanti non seulement dans la maison, mais sur l’univers entier; toutes les créatures vivantes et toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette nouvelle qui était d’une si terrible importance, puisqu'elle touchait le seul homme au monde qui comptât vraiment.

— Voilà comment ça s’est passé... Vous avez peutêtre eu connaissance qu'il était foreman dans un chantier en haut de la Tuque, sur la rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit tout à coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fêtes au lac Saint-Jean, icitte... Le boss ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix et quinze jours en plein milieu de l’hiver, autant vaudrait casser le chantier de suite. Il ne voulait pas et il Le lui a bien dit; mais vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, quand il avait une chose en tête. Il a répondu qu’il avait dans son cœur d’aller au grand lac pour les fêtes et qu’ilirait. Alors le boss l’a laissé faire, par peur

de le perdre, vu que c’était un homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...

Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s’il avait tout préparé d’avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse : ‘ François a voulu venir icitte pour les fêtes. . . me voir,” et une joie fugitive effleura son cœur comme une hirondelle rase l’eau.

— Le chantier n’était pas bien loin dans le bois, seulement à deux jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur la Tuque: mais ça s’adonnait qu’il y avait eu un accident à la “track” qui n’était pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J’ai eu connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est arrivé de la Tuque il y a deux jours passés.

— Ouais?

— Quand François Paradis a su qu’il ne pourrait pas prendre les chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu’à marcher il marcherait tout le chemin, et qu’il allait gagner le grand lac en suivant les rivières, la rivière Croche d’abord, et puis la rivière Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.

— C’est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai passé par là.

— Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que ça n’avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu’il faisait, peut-être bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n’a fait que rire d’eux et leur dire qu’il était accoutumé dans le bois, qu’un peu de misère ne lui faisait pas peur,

parce qu’il était décidé d’aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les sauvages passaient lui passerait bien. Seulement, — vous connaissez bien ça, monsieur Chapdchne, — quand les sauvages font ce voyage-là, c’est plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à raquètté, avec ses couvertes et des provisions sur une petite traîne.

Personne n’avait dit un + pair le hâter ou l’interrompre; on l’écoutait comme on écoute quelqu’un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.

— Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la Noël : il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça c’est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait de falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n’a pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et si vous vous rappelez, le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à vous couper la face...

— Oui. Et bien?

Le monologue qu’il avait préparé n’allait pas plus loin sans doute, ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne répondit qu'après quelques instants de silence à voix basse:

— Il s’est écarté...")æ KO IOA ».0

Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés — perdus — ne reviennent

MARIA CHAPDELAINE IOI

guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu’il y a à perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois sans limites.

— I] s’est écarté... La tempête l’a surpris dans les brûlés et il s’est arrêté un jour; on sait ça à cause que des sauvages ont trouvé l’abri en branches de sapin qu’il s’était fait, et ils ont vu aussi ses pistes. Il est reparti parce qu’il n’avait guère de provisions et qu’il avait hâte d’arriver, je pense; mais le temps était encore méchant, la neige tombait, le norouâ soufllait dur, et probablement qu’il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les sauvages ont dit que ses pistes s Æloignaient de la rivière Croche, qu’il avait suivie, et s’en allaient dret vers le nord.

Personne ne parlait encore, ni les deux hommes, qui écoutaient en hôChant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s’étaient jointes sur ses genoux comme pour une imploraison tardive; ni Maria.

— Quand on a su ça, des hommes d’Ouatchouan sont | partis, après que le temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus

pé à u LEA

en disant qu’ils n’avaient rien vu, voilà trois jours |. 4

passés. Il s’est écarté. Me We At, 60

Tous se redressérént, avec des soupirs; l’histoire était terminée et en vérité il ne féstait plus rien à dire. Le

te »sort de François Paradis était aussi lugubrement certain

que s’il avait été enterré dans le cimetière de Saint-

Michel de Mistassini, au milieu des . avec la bénédiction des prêtres, N p

Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses mains fer-° rt mées contre l’autre, avec une moue grave.

— Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers l’engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans malchance. Et voilà qu’il s’est écarté. Nous ne sommes que de petits enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent qu’ils peuvent se passer de l’aide du bon Dieu quand ils sont dans leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...

Il secoua la tête, et répéta encore d’une voix grave:

— Nous ne sommes que de petits enfants.

— C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort et vaillant, et sans malice.

— Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu’un autre. C'était un bon garçon, un travaillant, et je l’aimais bien... Mais ça vous montre...

— Personne n’a jamais rien eu contre lui, à Eutrope avec une sorte de généreux entêtement.o! C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux ad rien, et serviable, avec ça. Tous ceux qui l’ont connu avaient de l’aritié pour lui. C'était un homme “ dépareillé.”

Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:

— C'était un bon homme, un homme dépareillé.

— Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chap- , delaine, voilà de ça sept ans, ça n’était encore qu’une "f'afAjeunesse, mais fort et adroit pas mal, déjà aussi grand comme il est là. .., je veux dire comme il était... l’été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile de ne

pas l’aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce qu’ils disaient semblait s’adresser à Maria, comme si son secret d’amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel rendait pourtant opaque comme un mur.

Eutrope Gagnon s’en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d’une voix hésitante:

— François Paradis n’avait quasiment pas de famille; alors comme nous avions tous de l’amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire une messe ou deux... Eh, Laura?

— Sûrement. Trois grand’messes avec chant, et quand les garçons reviendront du bois, en bonne santé s’il plaît au Bon Dieu, trois autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches nous dirons un chapelet pour lui.

— Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le Bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.

Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu’ils disaient cela, parce qu’ils avaient deviné son chagrin et cherchaient à l’adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort, ni pour se plaindre. Une

main s'était glissée dans sa den l'étouffant, dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, et maintenant cette main avait pénétré jusqu’en

sa poitrine et lui serrait durement le cœur. Les élance-

ments et la douleur déchirante viendraient plus tard peut-être; ie pour le moment ce n ’était encore que

cela: la & e cruelle de cinq doigts fermés sur son cœur.

D’autres paroles furent PROD RER quelle n’entendit guère; puis ce fut le rèmüe-m NES 6rdinaire du

soir, les préparatifs du coucher, le re Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à l’étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le froid, fermant en hâte derrière lui la porte par où une colonne de buée froide s’engouffrait.

— Viens, Maria.

Sa mère l’appelait très doucement, en lui posant une main sur l’épaule. Elle se leva et alla s’agenouiller avec les autres pour la prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:

— Encore cinq Pater et cinq Ave pour le repos de ceux qui ont eu de la malchance dans les bois...

Et les voix s’élevèrent de nouveau, un peu plus

étouffées encore qu'auparavant, avec parfois un fré- «ra

missement qui ressemblait à un sanglot.

Lorsqu’elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors ; mais Maria ne les vit même

Pr Te ’aiguisa, et la RAA lui serrait le cœur se mit à ééments,

pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en elle et 'RUEENE Elle resta là quelques instants, immobile, les bras pendants, dans une attitude d’abandon pathétique; puis son chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'E fnachinalement elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.

Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein d’une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l’abri des murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière laquelle cent secrets tragiques, eÉCAppelaient et se lamentaient comme des voix.

Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s’assit près du poêle, frissonnante. La stupeur prepe du choc commençait à se dissiper; son chagrin

inventer des pirééments}des déchirürés, vingt tortures

CUUMAUSÉES et cruelles.

Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige, songe-t-elle, sentant encore sur son visage la moïSuré rapide de l’air glacé. Elle a bien,entend dire par des hommes que le même destin a effeurés Qué C'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à un assoupissement; mais elle n’arrive pas à le croire, et les souffrances que François a peut-être endurées, avant de s’abandonner sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession sinistre.

Point n’est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l’aspect redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux premières branches des sapins, les buissons d’aunes enterrés presque en entier,

les bouleaux et les trembles dépouillés comme des DE ou squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle de se révélant à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis s’en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n’ont plus la force de se lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige

et le font tomber sur les genoux.

Sans doute > dès q que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, \ vu 1 quil il marc it,vers le Nord désert, et de suite il a repris le FR Rene rçon d'expérience qui a toujours eu le bois, ras A ses provisions sont presque Ep " ie froid cruel le torture encore; il il baisse Ia la tt a es dents et SȰ Ébavec l'hiver MEUrÉTIET, "faisant appel aux ni. de sa

NM à *hforce et de son grand courage. Il songe à la route à suivre HA la di jdistance, calcule ses chances SE ivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien ke et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui saura ce qu’il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux honnêtes Ba d'amour.

Peutrêtre est-il tombé p Œ la Se rnière he t qu, du sa ut} à Se à ae “Re ‘Seulement d’une maison ou d’un € te er. £a souvent : ainsi que c la arrive.

Le froid assassin € e ses äç ol fes . ] Sont AC és" sur nt ls comme Mn ‘ils ontT so AA à toujours ses meMbres forts, couvert de neige le beau visage franc, fer: ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé æ

de son A COFPS vi vivant... Maria plus de larmes; mais. elle FLE et tremble niet Nes

ce

l'a dû trembler et

frissonner, lui, avant que Dico AE miséricordieuse 24 C4 AURLO réf dat À ec ha

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pieuim ie en l’écoutant. Bientôt une autre cia inté lui vient : P TE 5) de {Ce

assez

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vienne; et elle se serre pu re le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme s’il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa chère vie contre les meurtriers.

Oh! Jésus-Christ, qui tend lai a Le les bras aux malheureux, pourquoi ne l’as-tu pas, rélevé* de à neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte Vierge, ne l’avez-vous pas soutenu d’un geste miraculeux quand il a trébuché : pour la dernière fois? Dans toutes les,légions du ciel, pourquoi ne s’est-il pas trouvé un AG our lui montrer le chemin?

Mais c’est la af Le qui parle ainsi avec des cris de reproche, et le cœur simple de Maria craint d'a avoir été peut-être François Paradis n’a-t-il pas ‘su ten exactement les promesses qu’il lui avait faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et il s’en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux divin.

Ses parents ont dit tout à l’heure qu'ils allaient faire dire des messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, et tout naturellement ce sont les phrases de l’Ave qui montent à ses lèvres : ‘“ Je vous salue, Marie, pleine de grâce...

Aviez-vous douté d’elle, mère du Galiléen? Parce qu’elle vous avait huit jours auparavant supplié Per mille fois et que vous n’aviez répondu à sa prière qu’en vous fgeant dans une immobilité vraiment divine pendant que s’accomplissait le destin, pensiez-vous qu’elle

ca RTS 2 { È

allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C’eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un homme, voici qu’elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.

“Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.” :

Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l’entoure, au bois profond, à François Paradis qu’elle ne peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige...

Un soir de février le père Chapdelaine dit:

— Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, dimanche, pour la messe.

— C’est correct, “son” père. |

Mais elle avait répondu cela d’un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour, ni n’en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature, et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C’est pour cela peut-être qu’ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, qu’ils disent volontiers “ami tié” pour ‘amour,’ “ fin conserver aux peines et aux joies du cœur leur tai

à : RIGUALAEZ ; CAAÎ-D relative dans l'existence à côté de ces autres soucis ”

: Rire : à | d une Es oi en Mere : SRE de travail hay journalier, la moisSOf, l’Aisance future.

Maria n’avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps, ni plus tard. Seulement elle était malheureuse, et tant que ce chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint- Henri-de-Taillon, où se trouvait l’église. Avant sept

£ # 5 citoleeh fout ennui” pour « dbul ur,” afin dé F eu cause valises ae

heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d’hiver, serrait AVEC uns soin dans son porte-monnaie la liste de com ISSIOnS que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus

tard les grelots de l’attelage commencèrent à tinter et

le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre

carrée pour regarder s’éloigner les voyageurs. el wallon p

Pendant une heure le cheval ne put aller qu’au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, qu'ils avaient mr eux-mêmes et qui n’était pas assez souvent foulé"pour devenir glissant et dur.

Mais quand ils eurent rejoint la route battue Charles- Eugène trotta allègrement. à Le Lane 4

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit sons ti dispersées, puis rentrèrent dans le bois. A la Éhgeet ; quelques champs apparurent; des maisons s’espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s’éloigna peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d’autres traîneaux qui s’en allaient aussi vers l'église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-T'aillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des premiers colons. C’était pour elle, en même temps

) : NM : Me x qu’un exercice de piété, presque la seule disfaction P sible, et son père s'était efforcé de la lui donner ” fréquemment pensant que le s ectacle rare du cü d'arc et la rentontre des quelques ER RE Ps avaient au village aideraient à secouer sa tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de

MARIA CHAPDELAINE III Agobafrt

visiter des maisons amies ils allèrent au resbytète. Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de En éloignées, car le prêtre canadien, est pas seulement le directeur de conscience de ls te es, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en vérité la seule personne différente d’euxmêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement; d’autres plus longuement, dans le secret a£euc 4 de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu il regarda l’horloge.

— On va dîner d’abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l’appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim sans bon sens..unerdinaste lun Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôfés dans la salle à manger. Un autre prêtre était là, venu d’une paroisse voisine, et deux ou trois paysans; le repas ne fut qu’une longue discussipn agricole coupée d’histoires comiques et de co MSP Ées sans malice; de temps en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête brefs et des “Oui! oui!” un peu distraits. a bc£4ln in cie d . Enfin le dine rit fin; quelques-uns des NS tirent #itôt les pipes allumées. Le curé surprit uñr gard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose ; il se leva en faisant signe à Maria.

— Viens un peu par icitte, toué, fit-il.

Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à . 4 . À L à er la fois de salle de réception et de bureau. nee, ah “: Il y avait un petit harmonium contre le mur; de ; Aa o MELCE ts cn l’autre côté, une table qui portait des réêvues agricoles, ‘ AA AE : £ un Code, quelques livres reliés en cuir noir; AUX MUTS, Fu s cat He (ee le portrait du pape ie De pue gravu éprésentant la = 1 CT are ue À SR Sainte-Famille, üne planche én Couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d’un fabricant de Québec, et plusieurs RES officielle contenant des recommandations sur les inténdies orêts ou les épidémies de bétail. Luce ge die — Alors il paraît que tu te tourmentes sans bôn sens; LOMME Ce même? dit-il assez doucement en se retournant vers Maria " ‘EL 24 ? : LETTRE À sd, Ù à + Los æ Elle le regarda avec humilité, péu éloignée de croire qu’en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul ne l’en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et pen vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa SOûtane iLayait Tr û FA LAS OUR ARE É IE) tout d’un homme de la tèrre: le masqué eo dé nr charné, les yeux méfiants, les larges Fetes osseuses. Même ses mains, dispensatrices de par. ons miräcüleux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui que le prêtre, le curé de sa paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin. — Âssis-toué là! fit-il en montrant une chaise. Elle s’assit un peu comme une écolière qu’on réprimande, un peu comme une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec un mélange

de confiance et d’effroi que les charmes surnaturels opérassent.

Une heure plus tard, le traîneau ‘lait qur la neige es Le père done commençait à S S’assoupir ét” üides glissaient peu à qu, de u de ses mains ouvertes. que, Se sed il $e HAS va la tête et reprit € Cantique qu WTa avait entonné en quittant le SE:

.. Adorons-le dans le ciel,

Adorons- le sur l'autel...

became Lu, Che deu {} Puis il se tut, son ménton s’abaissa peu à peu sur sa

poitrine, et 1l n’y eut pl s sur le chemin d’autre bruit que le Are des gré grélots de l’attelage.-haxue Maria songeait aux paroles du pare

— S'il y avait de l’ amitié entre vous, c’est bien REA

que tu aies . chagrin. ‘Mais vous n’étiez pas puisque tu n’en avais es dit à tes MA Pare rents, ni üi, n° plus; alors de ke désofer de même e (e Taissr péär | à cause d’un garçon que ne RE IG, après tout, ça n’est pas bien, ça n’est pas EE

Et encore:

— Faire dire des messes et prier pour lui, ça c’est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand’messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père m’a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu’il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d’autant son temps de purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n’a pas de bon sens, et le bon Dieu n’aime pas ça.

En disant cela il n’avait pas l’air d’un consolateur ou d’un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d’un hofiiié de 1 ou d’un pharma-

PLH

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cien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines.

— Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c’est fait pour encourager ses vieux parents, d’abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n’as pas dessein d’entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c’est un tourinént prôfane et peu convériäble, vu que ce garçon ne t’était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous ; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...

Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu’il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu’il n’avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu’il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu par-delà la mort, l’amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l’avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s’agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux pleins mois d’hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur

maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son cœur tout CLEAN AGIAG, À Dh Lt | 4

regret aVOUÉ, ét tout chagtif, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu’elle en eût mis à repousser la tentation d’une soirée de danse, d’une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n’avait été qu’un lent évanouissement de la lumière ; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide; les sapins et les cyprès n’avaient pas l’air d’arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n’accorda qu’une attention distraite aux jappements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l’appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus

d'amour et on lui défendait le regret. Elle rentra dans .

la maison très vite sans regarder autour d’elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d’un peu de crainte et d’un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi les-

£ : À Lx LA F 5 RAA.

quelles elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.

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Comme mars venait, Tit’Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu’il y aurait le soir, chez Ephrem Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.

Il fallait que quelqu’un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire un! peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit’Bé qui resta. Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais qu’étaient huit milles à faire en traîneau sur la neige à travers les bois, comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de causer avec d’autres gens venus de loin?

Il y avait nombreuse compagnie chez Ephrem Surprenant: plusieurs habitants du village d’abord, puis les trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des ÉteeURs pour quelque. affaire se rapportant à cette vente et à la succession “dé so son ère. Il accueillit Maria avec un émpressement marque « et s’assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l’on causa du temps, de l’état des chemins, des nouvelles du comté ;4-=ri mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement vers Lorenzo et les trois Français, comme si del leur présence simultanée dussent naturellement Lite r'des récits | merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux

ie CHAPDELAINE 117

ŒUrs aimes : Les Français, arrivés da S, le jays depuis quelques mois seulement, devaient Helpe une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et ne parlaient guère.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.

— Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment aimez-vous le Canada?

— C’est un beau pays, neuf, vaste... dl y a bien des mouches en été et les hivers sont nes pt mais je suppose que l’on s’y habitue à la longue.

C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaïent la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les Hfférencier des px S habitants. < du Jilge; mais dès qu’ils parlaient 1 a semblait s' élargir € encore et les paroles qui sortaient de leur bouche sonnaient comme des mots d’une langue étrangère. Ils n’avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n’est pas l’accent d’une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants d’autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l’on n’entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui, aux hommes simples assemblés là paraissaient dde et pleines de raffinement.

us Dans ans Jot: ES DE avant de venir icitte, étiez-vous

Lux (Guftivateur aussi:

— Non. ,

— Quel ave en que vous faisiez?

Le Français hésita un instant avant de répondre, se

de

| (© Cho FPE

ALal tu À + ee :

rendant compte/peut-être que ce qu’il allait dire serait

étrange et difficile à, comprendre.

— Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre dans un magasin.

Employés — Commis — cela c'était clair pour tout le monde; mais la profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux qui l’écoutaient.

Ephrem Surprenant répéta: ‘“ Accordeur de pianos; c'était ça, c'était bien ça!” Et il repart SPA OI Conrad Néron d’un air supérieur, et de déf, qui semblait dire: ‘Tu ne voulais pas me croire ou bien tu ne sais pas ce que c’est; mais tu vois...”

— Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, pénétrant lentement le sens des mots. Et ire jun bon métier, ça? Gagniez-vous de bonnes gagés? . Pas trop, bonnes, eh!...Mais de même vous êtes ben en vous et vos garçons; vous savez lire et écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

— Ni moi! ajouta promptement Ephrem Surprenant. Conrad Néron et Egide Racicot firent chorus:

— Ni moi!

— Ni moi!

Et tous se mirent à rire.

he

Le Français eut un geste vague d’indulgence, imapule+

pliquant qu’ils pouvaient fort bien s’en passer et qu’à lui cela ne servirait guère, maintenant.

— Alors vous n’étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par icitte?

Il demandait cela sans intention d’offense, en toute

simplicité, s’'étonnant qu’ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils étaient venus?... Quelques mois plus tôt ils auraient pu l’expliquer d’abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la lassitude du trottoir et du RL pavé, de l’air pauvre des villes ; la révolte contre la Le SE tue spective sans fin d’une existence ‘as$érvié: arole e émouvante, entendue par, fäÿard,. d’un ME” érencier |, MAS prêchant sans risque l'éVanae el éneret . L'SbIL eohus tive, de la vie Sainé étilibre du sol fécôon: Is SR su diré tout cela avec chaleur quelques inois s plus tôt.

Maintenant ils ne pouvaient guère qu’éSquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore. AI Al Aaune À.

— On n’est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. T'out est cher, on vit enfermé.

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu’au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l’air pur d’un pays neuf, près des grandes forêts. Ils n avaient pas prévu les mouches noires, ni compris, | tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni nes EE les mille duretés d’une terre impitoyable. Ur le,

— Est-ceQué vous Vous figuriez çà ça comme c’est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie?

LE Pas tout à fait, LP le Français à voix basse. Non, pas tout à fait.

Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Ephrem Surprenant:

— Ah! c’est dur, icitte; c’est dur!

LA tt,

Ils firent “oui” de la tête tous les Y is et baissèrent les yeux: tqs hommes aux épaules” igrés, encore pre tea, pâles malbré leurs | lsix mois passés sur la terre, qu’une hu ELA chimère avait rrachés à, | à, leurs c comptoirs, à leurs bureaux, à leurs abouréts de pen à la seule vie pour laquelle ils fussent Ge Car) il n’y a pas que les paysans qui puissent être des tdéracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur erreur, et qu’ils étaient trop différents, pour les imiter, des Canadiens qui les entouraient, dont ils n’avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni la rudesse nécessaire, ni l’aptitude à toutes les besognes : agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon l’heure.

Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur ses genoux, contemplait avec une sorte d’étonnement les callosités que le dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. Tous trois avaient l’air de tourner et de retourner dans leurs esprits le bilan mélancolique d’une faillite. Autour d’eux l’on pensait: ‘ Lorenzo leur a vendu son bien plus qu’il ne valait; ils n’ont plus guère d’argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne sont pas faits pour vivre sur la terre.”

La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu pour l’honneur de la culture.

— Ça force un peu au commencement quand on n’est pas accoutumé, dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée vous ferez une belle vie.

— C’est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont venus de ben loin pour

s'établir icitte et cultiver, et moi je suis toujours à me dire qu’il ne doit rien y avoir de plus plaisant que d’être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume à l'oreille, à l’abri du froid et du gros soleil.

— Chacun 2 son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.

— Et ton idée à toi, ça n’était point de rester à Honfleur à suer sur les ‘‘ chousses,”” fit Racicot avec un gros rire.

— C’est vrai, et je ne m’en cache pas: ça ne m’aurait pas adonné. Ces hommes icitte ont acheté ma terre. C’est une bonne terre, personne ne peut rien dire à lPencontre; ils avaient dessein d’en acheter une et je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je suis et je n’aurais pas voulu revenir.

La mère Chapdelaine secoua la tête.

— Il n’y a pas de plus belle vie que la vie d’un habitant qui a de la santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n’a point de “boss”; on a ses animaux; quand on travaille, c’est du profit pour soi... Ah! c’est beau!

— Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est son maître. Et vous avez l’air de prendre en pitié ceux qui travaillent dans les manufactures, parce qu’ils ont un boss à qui il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!

Il s’animait à mesure et parlait d’un air de défi.

— Il n’y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu’un habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont bien gréés de tout ce qu’il faut sur une terre et qui ont plus de chance

que les autres, vous dites: “Ah! ils font une belle vie; ils sont à l’aise; ils ont de beaux animaux.”

‘Ça n’est pas ça qu’il faudrait dire. La vérité, c’est que ce sont leurs animaux qui les ont. Il n’y a pas de boss dans le monde qui soit aussi stupide qu’un animal favori. Quasiment tous les jours ils vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C’est un cheval apeuré de rien qui s’écarte ou qui envoie les pieds; c’est une vache pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher pendant qu’on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand ils ne vous blessent pas par aventure, il s’en trouve toujours pour gâter votre vie et vous donner du tourment...

‘Je sais ce que c’est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé fort tout l’après-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre un peu de repos. Et puis avant qu’on soit assis à table, voilà un enfant qui crie: ‘Les vaches ont sauté la clôture” ; ou bien: “Les moutons sont dans le grain.” Et tout le monde se lève et part à courir, en pensant à l’avoine ou à l’orge qu’on a eu tant de mal à faire pousser et que ces pauvres fous d’animaux gaspillent. Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s’essoufflent; les femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures de pieux, et qu’on rentre, bien ‘‘resté,”” on trouve la soupe aux pois refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les chiens et les chats, et l’on mange n’importe quoi, en hâte, avec la peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer encore.

“Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme les pauvres ramassent les | Vis miettes des riches. Et c’est vous qui les fai es vivre ab du) : force de travail, parce que la terre est avaré vi l'été trop | court. C’est comme cela et il n’y a pas moyen que cela Ke ka te change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; alex à sans animaux on ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... Quand bien même on pourrait... Vous auriez encore d’autres maîtres: l'été qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l’hiver qui mange sept mois de l’année sans profit, la M029 sécheresse et la pluie qui viennent toujours mal à point...

“ Dans les villes on sé moque =: ces choses-là; mais

ici vous n’avez pas de défense contre elles et elles vous - font du mal; sans compter le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, sans plaisirs. C’est de la misère, de la misère, de la misère du commencement à la fin. On dit souvent qu’il n’y a pour réussir sur la terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme de raison... Les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de danger qu’ils soient assez simples pour se contenter d’une vie de même !”

Il parlait avec chaleur, et d’abondance, en citadin qui cause chaque jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de carrefour. Ceux qui l’écoutaient, étant d’une race sensible à la parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d’une façon nouvelle et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.

La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.

— Ne dites pas ça; il n’y a pas de plus belle vie que celle d’un habitant qui a une bonne terre.

— Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers le Nord; l’été est trop court; le grain n’a pas eu le temps de pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui ont l’air d’avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cèrne de tous lés côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, moi qui n’y habite plus, et j’en suis à me demander comment ça se fait que tous les: gens d’icitte ne sont pas partis voilà longtemps pour s’en aller dans des places moins dures, où on trouve tout ce qu’il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l’hiver et aller se promener sans avoir peur de mourir...

Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout. à coup et songea aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C’est vrai ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et sans douceur. Toute l’inimitié menaçante du dehors, le froid, la neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison et s’asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec des ricanémentS’prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.

“Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma sœur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs corps, leurs

corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra jamais...”

Va We,

Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire Iigubte, et il Semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs de planches courbent

Véchine et parlent bas, comme des gens dont la vie est

menacée, et qui craignent.

Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des histoires d’ours pris au piège, qui se démenaieht et grondaient si férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le courage, et puis qui s’abandonnaient tout à coup quand ils voyaient les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur eux; qui s’abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, déchirants et pitoyables.

Après les histoires de chasse vinrent des histoires de

fevenants et d’apparitions; des récits de visions terri-

fiantes ou d’avertissements prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, l’on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui fut dit alors, quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, inondées de lumière le soir, pareilles à des merveilleux spectacles sans fin.

Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en confidence:

— C’est demain dimanche... J'irai vous voir aprèsmidi.

Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et voici qu’il était de nouveau près d’elle, reprenant ses récits merveilleux comme un plaidoyer interrompu.

Car c'était pour elle surtout qu’il avait parlé la veille au soir; elle le comprit clairement. Le grand mépris qu’il avait témoigné pour la vie des campagnes; ses descriptions de l’existence glorieuse des villes, ce n’avait été que la préface d’une tentation dont il lui mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on feuillette un livre d'images."

— Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer.

Les magasins de Roberval, la grand’messe, une veillée #4:

dramatique dans un couvent; voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient

dE en rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien= de.

qu’à vous promener sur les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail est finie, — pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, mais de beaux trottoirs d’asphalte plats fps tabl et

même, avec les lumières, les chats électriques : qui pas-

À 4 ÉA Abel

sent tout le temps, les magasins, I monde, vous verriez

de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous les plaisirs qu’on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes avec des images, et dans toutes les rues des places où l’on peut entrer pour un nickel, cinq cents,

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