ACTE DEUXIÈME
si j'en trouve un, il faudra bien qu'elle me le laisse, car que ferait-il de cette loque?... Or, cela niénie, elle me l'a volé! volé! volé!
MADAME AUBERT
Tais-toi, malheureuse enfant, tais-toi! Ce n'est pas toi qui as parlé, c'est la colère. C'est ta première déception de femme qui t'a mis toute cette amertume au cœur... Car, si c'était autre chose, si lu étais vraiment méchante et jalouse... Mais non, cela n'est pas possible. Jalouse de quoi, grand Dieu?... Jalouse du soin qu'on prend pour ne pas faire souffrir davantage une enfant qui souffre tant? Mais alors, sois donc jalouse aussi de ses insomnies, de ses étouffements, et de la toux qui la déchire!... Si tu avais parlé autrement, je t'aurais dit: — Oui, c'est vrai, on t'a un peu négligée : mais il le fallait bien. Notre devoir, à toutes deux, était de nous sacrifier à notre pauvre chérie, et tu semblais le comprendre autrefois. On ne choisit pas ses devoirs. Simone, tu le sais, pouvait partir cet hiver... Nous n'avons le droit de repousser rien de ce qui peut la faire vivre, ne fût-ce qu'un jour. Et qu'est-ce qu'un chagrin de jeune fille, qu'est-ce que ta déconvenue d'aujourd'hui, à côté de ce qu'elle endure? Tu as pour toi l'avenir. Ton lot, quel qu'il soit, est le meilleur. Enfin, tu ne peux rien à ce qui arrive : M. de Tièvre aime ta sœur, il ne t'aime pas ; tu ne peux donc pas dire qu'elle te l'enlève* Et, d moins qu'il ne t'ait inspiré une de ces pussions..*
MARTHE
Ah! non, par exemple!
MADAME AUBERT
Console-toi donc. Ce mariage n'était pour toi qu'un rêve d'ambition. Encore n'y songeais-tu pas hier. Ce que tu perds ici, tu le relrouvcras ailleurs, car toi tu vivras. Je compte qu'aujourd'hui tu auras la fierté de garder le silence, de ne laisser deviner à personne ta désillusion et ta rancune. Mais surtout, pas un mot qui puisse inquiéter la sœur. Cela, vois-tu, je ne le souffrirais pas.
MARTHE, avec amertume.
Naturellement! Même quand c'est moi qui souffre, la pitié est pour elle.
MADAME AUBERT
Comment dis-tu cela? Mais alors tu es donc méchante? Il faut donc que je défende ta sœur contre toi? Je la défendrai, tu peux en être sure. Je ne laisserai troubler par personne la paix des jours qui lui restent à vivre. Tout ce qui peut nuire à ma fille mourante m'est ennemi, fût-ce mon autre fille! Si tu parles, ou si tu te trahis par ton attitude auprès de Simone, je te renvoie au couvent, — ou chez ta grand'mère (lu choisiras), — jusqu'à ce que lu te sois soumise, ou que tune puisses plus faire de mal à mon enfant... Ne dis pas que je ne t'aime point, car je ferais pour toi, malade comme elle, ce que je fais pour elle. Et maintenant, je vais lui dire que je t'ai annoncé son mariage et que tu t'en réjouis de tout ton cœur.
Elle sort par la gauche.