‹ Mariage blanc; drame en trois actesChapitre 6 sur 64 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

terribles, les sueurs d'angoisse !... et cette idée qu'elle va mourir bientôt, car elle le sait, ayant vu son père et son frère mourir du même mal... Au reste, je veux bien vous avouer qu'il y a peut-être ici quelqu'un de plus à plaindre que cette petite fille. C'est la mère. Ah! par exemple, celle-là me parait avoir connu l'infini de la douleur.

La bonne dame est fort tranquille et a l'air de ne rien sentir du tout. Mais ce que vous dites est possible.

LE DOCTEUR

Elle a été mariée deux fois, et ses filles ne sont point du même lit, ce qui explique la belle santé de l'aînée. Elle aimait un jeune homme, Aubert, un garçon charmant et même d'assez grand mérite (je l'ai connu), mais à qui on ne voulut pas la marier parce qu'il était de trop petite santé. On la contraignit d'épouser un butor, le père de Marthe, qui la ruina en quelques années et la rendit malheureuse de toutes les façons. Il mourut d'un accident de chasse. L'autre, Aubert, était toujours là, de plus en plus malade. Elle l'épousa, parce qu'il y a des folies qu'on n'évite point. Il lui donna deux enfants, un garçon et une fille. Elle fut pendant quinze ans la garde-malade du père et des enfants. La petite fortune d'Aulx'rt y passa : elle en emploie aujourd'hui les derniers restes à soigner sa fille : quant à Marthe, elle n'a pas un sou de dot et ne peut compter que sur le très modeste héritage d'une grand'mère qu'elle a, je crois, à Lyon... Puis les morts commencèrent... Le mari s'en est allé il y a trois ans ; le fils, l'an dernier à Madère ; la petite Simone va s'en aller à

son lour. I^ mère le sait, et qu'elle devra veiller celle-là comme les deux autres, la voir étouft'er et l'entendre gémir pendant de longues nuits, puis lui fermer les yeux, — ses beaux yeux, — pour toujours, et qu'alors elle restera seule au monde, avec toute son âme dans le passé. C'est pour cela qu'elle a l'air de marcher comme dans un rêve, un bien triste rêve, et qu'elle ne pleure même plus.

JACQUES

Mais son autre fille ?

Je vous ai dit qu'elle l'avait eue d'un homme qu'elle n'aimait pas. Marthe se porte d'autant mieux et s'épanouit d'autant plus qu'on meurt davantage autour d'elle. Ce n'est pas la faute de cette belle fille... Pour moi, je la trouve vraiment un peu trop sacrifiée, et je crois qu'elle le sent. Sa mère l'aimera sans doute, et ce sera le salut de la pauvre femme... mais plus tard. En attendant, vous voyez, mon cher, qu'il y a de par le monde des tristesses encore plus intéressantes que la vôtre.

JACQUES

Je m'en étais toujours douté; mais comme la mienne me touche de plus près et que c'est celle que je connais le mieux...

LE DOCTEUR

Ainsi, vous et Paris, vous et le plaisir, vous < t \< femmes, c'est fini ? bien fini ?

JACQUES

Je le crois.

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