‹ [Mariage d'amourChapitre 10 sur 109 · COURRIER DE CHINE · texte numérisé non relu

COURRIER DE CHINE

Là maussaderie de Léona persista le lendeuiain tout une partie de la matinée.

Paresseusement, elle resta au lit, combinant encore de nouvelles machinations.

Elle ne voulait pas revoir Alexandre avant d'avoir décidé à quoi et comment elle l'ei^iploierait.

Mais, pour èlre certaine qu'il ne quitterait pas Londres, elle résolut de lui envoyer une partie de la somme promise et de lui annoncer le reste pour le lendemain ou le surlendemain.

Ainsi elle le ferait patienter.

Comment allait-elle employer sa journée?

La lettre fut froide, banale... (P. 989.)

Elle ne le savait pas encore. Elle n'entrevoyait que sa visite quotidienne à faire à son futur mari. Et après?...

— Peut-être Pierre Normand viendra- t-il? — songea-t-elle. Et cette pensée la laissa rêveuse. Puis elle regarda l'heure.

— Onze heures, — fit-elle. — Je n:e lèverai dans un quart d'heure. Elle sonna.

986 MARIAGE D'AMOLK

— Donnez-moi le paquet de journaux que j'ai laissé dans le salon, — commanda-l-ello.

La femme de chambre sortit, et revint bientôt portant une véritable collection de journaux.

Léona les prit.

— Il y a je ne sais combien de jours que je n'ai parcouru les nouvelles de France, — se dit-elle. — Pourtant celles de Paris m'intéressent.

Elle déplia un journal au basaid, tout en continuant de monologuer.

— Il faut que j'écrive à Burthe... cette petite est extraoïdinaire... pas cuiicu^c pour un sou... Elle ne cherche même pas à savoir si je suis enfin lad y Warder.

Et elle soupira:

— Ah ! j'aurai du mal avec elle, car elle n'a pas d'ambilion ; et si ça ne lui dit pas, ce sera difficile de lui faire faire un mariage selon mon désir...

Elle avait reposé le journal qu'elle avait pris et laissait encore une fois sa pensée vagabonder.

— Bah ! — fit-elle, au bout d'un moment, — pourquoi me tracasser... ça vieillit... et ma beauté est un capital. Si la petite veut revenir à son couvent... je ne la contrarierai pas.

El en elle-même elle ajouta:

— Sa fortune sera mieux dans mes mains que dans les siennes. Je vendrai la maison du boulevard Ilaussmann.

Elle ouvrit un journal et chercha les faits-divers. Son regard, qui montait et descendait le long des colonnes, fut arrêté par ces mots: Arrivée du courrier de Chine.

— Chine... — répéta-t-elle. — Indo-Gbine...

Et elle songea à Maurice et à Brémonlier, comme cela lui arrivait chaque fois qu'il était question d'une colonie quelle qu'elle fût.

Et elle parcourut l'article.

Le journal annonçait que le courrier de Chine avait à son bord comme passagers deux au trois fonctionnaires, quelques soldats malades dont deux officiers.

Mais il ne donnait aucun nom,

— Deux officiers, — songea-l-elle; — pourvu que l'un des deux ne soit pas mon meurtrier.

Elle chercha le nom dans le courant de l'article.

— Non, décidément, il n'y a pas leurs noms... Ils sont impatientants, ces journaux, d'être si peu renseignés.

L'article disait encore:

MARIAT.!-: D'AMOUR 987

« Les pirates continuent à dévaster une partie du territoire, et nos «soldats sont sur le qui-vlve. On leur défend de s'isoler de crainte d'être «entraînés au loin par ces brigands, comme cela est déjà arrivé.

— Ah! oui — fit Léona, — comme ce Brémontier... et ils ont bien fait ers peaux-jaunes de m'en débarrasser.

L'article ajoutait:

«Vu l'arrivée tardive dans notre port du Courrier de Chine, notre «rédacteur-correspondant n'a pu nous envoyer aujourd'hui la longue «interview qu'il a eue avec un des officiers qui se trouve sur le paquebot «et qui rentre de Saigon.

« A demain de longs détails des plus intéressants, paraît-il. »

— Bon, — dit Léona, — c'est comme dans les feuilletons, « la suite à demain ».

El elle ajouta :

— Voyons la suite, intéressante.

Elle chercha dans le paquet de journaux épars sur son lit celui qui devait donner cette interview annoncée.

— Voilà, — fit-elle en déployant la feuille.

Elle eut vite trouvé l'article qui se présentait sous ce litre: Nouvelles graves de Chine.

Elle lut:

— Les pirates... les pirates...

Elle sautait des lignes.

— Enfin oui, toujours les pirates... histoires de brigands...

Elle allait abandonner le journal saus terminer la lecture de l'interview, lorsque soudain elle s'écria :

— Comment... lui aussi est là-bas? Ah! mais, alors, tout le monde y va donc dans ce pays?... Quoi... de Versac... mon joli de Versac d'autrelois... parti tout là-bas, là-bas?

Ce qui avait amené ces exclamations de l'ancienne Léona d'Ercourt, t'était une simple phrase du lédacleur, disant:

« L'officier que j'ai interviewé rentre en France pour raison de « santé. Tous les détails qui suivent, il les tient lui-même du lieulenant- « colonel de Versac. »

Léona reprit:

— Sûr, c'est lui, il n'y a pas trente-six de Versac... puis il s'était fait militaire pour fuir mes charmes, m'a-t-on assuré. C'est bien ça, c'est lui. th bien, voyons ce qu'il dit mon ex... el futur peut-être.

Et elle lut attentivement :

« Des compagnies de la Légion étrangère et des compagnies de turcos

« auxquels avaient élé adjoints des fusiliers marins, sous le connmande- K ment du lieutenant-colonel de Versac, après s'être empares de la posi- (L tien fortifiée de Minh-Kong, se fixèrent moiiienlanémcnt dans cette « place, attendant des ordres que le lieutenant-colonel avait demandés à « ses supérieurs.

« On se rappelle que c'est au moment de la prise de Minh-Kong, que « le lieutenant de vaisseau Brémontier disparut...

— Lui... avec de Versac, — s'écria Léona; — ah! non, c'est du pur roman.

Et intéressée maintenant, elle continua sa lecture:

« Le lieutenant-colonel avisa immédiatement ses chefs; ne doutant « pas que le jeune lieutenant n'eût été enlevé par les pirates, il était résolu, « lorsqu'ir en aurait reçu l'autorisation, d'aller lui-même à la tête d'une (( force suffisante à la recherche du jeune lieutenant de vaisseau.

(c Cette autorisation fut longue à venir. Durant celte attente, de Versac « fit faire à ses hommes quelques sorties, mais sans s'éloigner de Minh- « Kong.

« Il envoya quelques soldats et marins sous le commandement du te lieutenant Lanit et du quartier-maître Yvon à la recherche d'une piste.

« On se rappelle que l'ordonnance du lieutenant de vaisseau Brémon- (i tier avait également disparu, et que, d'après les renseignements obtenus « parmi les marins et soldats, on sut vers quel point il s'était dirigé. '

« Ce fut donc de ce côté que le lieutenant-colonel expédia cette petite « colonne, qui revint bientôt sans avoir trouvé de piste.

« Elle avait rencontré l'ordonnance du lieutenant de vaisseau, qui « était allé à la recherche de son officier.

« Enfin le lieutenant-colonel ayant reçu l'autorisation d'aller lui- « même à la recherche de Brémontier, il s'était mis immédiatement en « route. Et depuis des semaines il menait avec ses hommes une véritable a vie de chercheurs de pistes, de batieurs d'estrades...

« Hélas! sans résultat jusqu'à ce jour. Où était le jeune lieutenant? « Nul ne le savait. Était-il en vie seulement? On osait à peine l'espérer, « tant étaient barbares les traitements, les tortures que ces peuplades in- « fligent à leurs prisonniers. »

L'article s'arrêtait là.

Léona plia le journal et le joignit aux autres; et sans un mat, sans une pensée peut-être, machinalement, elle sonna encore.

La femme de chambre entra.

— Madame désire quelque chose? — demanda-l-elle.

— Non; est-ce que j'ai sonné?

— Oui, madame.

Léona se levait.

— Je m'habillerai seule, — dit-elle

Et sa toilette fut vite faite; par un sentiment inexplicable, et non par excès de tendresse, elle voulait écrire à sa fille. El, pour être sûre de ne pas l'oublier, elle voulait le faire avant de déjeuner.

Mais une fois installée devant un bureau en marqueterie, véritable bijou de luxe, ella trempa et retrempa plusieurs fois sa plume, ne sachant que dire à Berthe, ne trouvant dans son cœur de mère aucun de ces mille riens si chers à l'âme d'une enfant.

La lettre fut froide, banale, et peut-être eût-elle aussi bien fait de ne pas écrire du tout, de paraître négliger sa fille, que de lui prouver par de pareilles phrases son insensibilité, son manque d'amour maternel.

Pauvre Berthe! seule sur (erre, presque orpheline, que dis-je, plus qu'orpheline, car la pensée de l'égoïsme de sa mère devait lui briser le cœur!

Oui, pauvre Berthe, souffrant chez des étrangers et livrée seule à de bien tristes réflexions, combien serait grand son martyr, si elle pouvait supposer qu'elle était victime des machinations de sa mère, immolée par la haine de cette mère, cette haine implacable avec laquelle elle poursuivait les Saint-Florent... et que le poison qu'elle a bu, c'est la main de celle qui lui a donné le jour qui le lui a versé!...

N'est-ce pas elle en efîet qui a armé la Terreur de Grenelle?

Ah! si Léona pouvait se douter des suites de sa vengeance...

Mais elle ignorait tout et, insouciante, après son repas, elle prit ses dispositions pour aller, comme chaque jour, voir son futur mari.

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