LES DESSOUS DE LONDRES
Alexandre n'avait pas dit à la Roussotle où il allait la conduire.
Il était déjà tard.
Mais ils n'allèrent pas loin.
A dix minutes, un quart d'heure au plus de l'hôtel du Mouton à cinq patteSy Alexandre fit arrêter sa compagne devant un public-liouse.
Léona essaya de voir dans l'intérieur.
Elle n'aperçut rien d'extraordinaire.
C'était un public-house ressemblant à la plupart des public-house; café banal, par conséquent, où l'on se lient généralemenl debout.
— Et l'on s'amuse, là? — fit Léona.
— Tu verras. Entrons.
Et comme la jeune femme hésilait:
— Ça t'amusera. J'y suis venu hier soir.
El pour la décider, il ouvrit la porte, el, comme un vieil habitué, il la conduisit vers une porte marquée en grosses lettres noires.
Pour pénétrer dans ce buen reiiro, il faut alors passer devant un gardien, et ceux qui désirent continuer d'avancer, se heurtent à une seconde porte sur laquelle sont inscrits ces mois:
Privatc-Club.
MA m AGE DWMOUU
lil rien de plus étrange que ces tilles. (P. 'àSi.)
Là, moyennant un droit d'enlréc, on peut pénétrer dans ce club.
Alexandre, après avoir payé, fil descendre, à sa compagne, une dizaine de marches, el ils se trouvèrent dans une espèce de cave qu'éclairaient dans le jour deux soupiraux ouverts sur une cour; les bruits, grâce à cela, ne pouvaient èlie perçus de la rue.
Lorsque Léona et son compagnon arrivèrent, ils ne virent tout d'abord
qu'un certain nombre de personnes assises à de petites tables serrées les unes contre les autres.
La lumée du tabac, la buée des vapeurs alcooliques qui entouraient les assistants permettaient à peine de les distinguer.
La Uoussotle, précédée de son compagnon, traversa la salle, et tous deux s'installèrent près d'une scène dont le rideau était baissé.
La représentation n'était pas encore commencée.
Léona en prolita pour jeter un reg.ird autour d'elle, et étudier le milieu oîi elle se trouvait, et la mine des gens qui le (réqucniaient.
Ces bas-londs de Londres ont été admirablement étudiés et décrits par un ancien proscrit, M. Hector Fiance.
« L'élément féminin, dii-il, y est largement représenté. Les femmes, les filles y circulent avec une désinvolture tout atbénienne. D'énormes gouges, dont le visage couperosé, l'œil éraillé, indiquent des étapes sans nombre dans le chemin du vice, coudoient de chétives enfanls de douze à treize ans qu'on eût pu croire débutantes dans la débauche, mais qui, en deux minutes d'entretien, étalent une science consommée. »
Cette peinture est, hélas! scrupuleusement vraie.
Toutes ces femmes, ou à peu prés, appartiennent à la troupe du music-liall.
Elles jouent n'importe quoi : des danses, des pantomimes, des actes au choix des amateuis.
Il va sans dire qu'il ne faut pas être trop difficile sur leur laient.
A une petite lille qui paraissait onze ans à peine et qui arriva escortée de deux de ses camarades, un gentleman, voisin de la table de Léona, fit signe d'approcher.
La Uoussotte intéressée ne perdait ni un mot, ni un geste.
Ses yeux brillaient, et dans cette atmosphère empuantée, elle respirait à l'aise.
Elle se sentait encore dans son élément.
— Qti'est-c^ qu'on joue ce soir, Molly? — demanda le voisin de Léona.
— Ah! je ne sais pas... Je ne suis que pour la dernière pièce. Voulez-vous me payer un verre de gin, à moi et à mes amies?
Le gentleman lit venir trois verres de gin qu'elles avalèrent d'un trait.
Après quoi chacune lui emprunta six pence; puis elles allèrent recommencer ce même manège auprès des autres clients.
Ces pauvres gamines étaient déjà à moitié ivres, car, depuis plus d'une demi-heure, elles allaient ainsi de l'un à l'autre emprunter quefques pencCy et se faire oifrir à boire.
Pauvres êtres réellement à plaindre malgré leurs vices, car avant même d'arriver à l'âge de raison, elles sont livrées à la rue, même par leur mère la plupart du temps.
La conscience de leur dépravation ne leur vient souvent que lorsque l'habitude est tellement prise (ju'elle est devenue chez elles une seconde nature.
Revenons à la salle de spectacle et au spectacle lui-même.
La scène était peu profonde, mais elle tenait toute la largeur de la salle.
Pas de luxe, pas de décors, et peu de gaz.
On ny connaît pas les rampes lumineuses.
Le papier, lui-même, éraillé par place, pendait lamentablement, laissant voir des murs humides.
Enûn la toile se lève avec des grincements et une lenteui- qui prouvent son état de vétu.^té.
Mais ce n'est pas le luxe de la maison que les habilués viennent voir; le patron le sait bien, aussi se préoccupe-t-il peu des accessoires.
Que la... marchandise soit bonne et aux goûts de ses clients, et la recette abondeia.
C'est tout ce qu'il désire.
La toile levée, une lemme, — si on peut appeler femme l'être à moitié ivre qui s'avança sur la scène, — entonna, en sla7ig (argot) une chanson pimentée, fort goûtée de l'auiiitoire, car elle obtint les honneurs du bis.
Cette ribaude, et les autres qui lui succédèrenl, parurent sur la scène dans leurs vêtements journaliers : jupes à volants efîiangées, robes de colon ciasseuses, chapeaux à fleurs ou à [)liimes.
Quelques-unes même se présentèrent en scène avec un grand tablier de toile bise et, singulier contraste, sur la tête, un immense chapeau à la Rubens.
— Rien qii'ça de chic! — fit Alexandre, gouailleur.
Léona approuvait, redevenue tout à fait la Roussolte dans ce milieu.
— Elles ont raison, — répondil-elle à l'exclamation de son amant, — pourquoi se gêner si elles ai n. eut ce costume? Je ne viens pas voir leurs toilettes, mais les entendre. C'est diùle!
Alexandre hoclia la têle.
— L'un n'empêcherait pas l'autre. Ce qui est beau est plus agréable. El avec emphase il ajouta :
— Moi. j'aime le beau... et le bon quand ra s'avale.
— Enlin, si c'est leur idée d'avoir choisi ce coslume... pas commun.
Certes non, les malheureuses, elles ne l'avaient pas choisi.
Mais elles travaillaient dans quelque manufaclure des environs, et en quittant le travail, sans avoir le temps peut-être de retirer même leur tablier, elles accouraient à une autre besogne.
Après la chansonnette venait chaque fois la gigue tradilionnelle, et après la gigue une quête: petit profit de la chanteuse qui n'était pas payée autrement.
Elle passait le long des tables, présentant une de ces coquilles appelées coquilles de Saint-Jacques, apostrophant chacun, plaisantant, mignardant.
Souvent la recette était maigre; les pence seuls tombaient dans l'escarcelle, et encore lombaient-ils.avec parcimonie. A peine si ces malheureuses récoltaient un shilling.
Ce soir-là, grâce à Léona qui se montra généreuse, la recette des chanteuses dépassa le chiffre ordinaire.
La partie de la représentation ne comprenant que des chansons étant terminée, toutes les chanteuses disparurent pour aller dans d'autres bouges porter leurs inepties et récolter encore quelques shillings.
Elles se font ainsi trois ou quatre shillings par soirée.
Le spectacle n'était pas terminé. Restait le bouquet.
Chacun attendait impatiemment.
Le régisseur, ayant frappé plusieurs coups sur une table avec le manche du tire-bouchon qu'il tenait à la main, car il faisait aussi l'office de garçon, annonça le ballet.
A cette nouvelle, un grand brouhaha se fît dans la salle. "
— Tu vas voir, — fit Alexandre, en se tournant vers sa compagne. — Très chic!...
Décidément c'était son mot pour exprimer ses sensations quelles qu'elles fussent.
Léona ne fut donc pas renseignée, par cette exclamation, sur la valeur du ballet annoncé. ;
Puis les liqueurs plus ou moins frelatées qu'elle absorbait depuis un moment, et dont elle était déshabituée, commençaient à lui monter au cerveau.
Et le mot seul de ballet réveilla lout à fait ses mauvais instincts déjà surexcités par les chansons qu'elle venait d'entendre et de comprendre, grâce aux gestes ultra-naturalistes.
Llle allait riposter lestement à son compa^Mion, lorsque le directeur de rétablissement entra dans la salle et attira sjn attention.
MARIAGE D'AMOUR OSl
11 alla s'adosser à la scène et promena, lentement, autour tie lui, un regard de policier.
— Il cherche s'il n'y a pas de bobby déguisé, — dit quelqu'un. — Ah! il a le flair, ayant lait partie lui-même de la force. 11 s'en est glissé un ici l'autre jour. Mais le patron lui a coulé deux mots à l'oreille, et Boh a filé sans demander son reste,
Léona s'adressa à >on compagnon, qui, mieux qu'elle, connaissait ce monde.
— Qu'est-ce que c'est qu'un bobby?
— Un agent de police, un sergot, un flick, un raille, la rousse, quoi! Le direcleur était sans doute satisfait de son inspection, car il leva la
main pour demander du silence.
Les conversations s'arrêtèrent. Alors, d'une voix grave et sonore, il dit:
— «Gentlemen,
«Je répète, pour les honorables membres du club qui viennent ici pour la première fois, que les interpellations, bravos ou injures à l'adresse des jeunes demoiselles en scène sont interdits.
«Sont également interdits les bis. Et lorsque les jeunes demoiselles descendront dans la salle pour récolter leurs petits profits, je crois inutile de vous recommander de vous conduire en tout comme il convient à des gentlemen.»
De nombreux hear! hear! (écoutez, écoutez!) approbatifs accueillirent ce petit speech, et l'orateur toujours digne et grave cria:
— Ail righl!...
Le rideau se leva de nouveau.
Et tandis que le triangle, le piston et le tambour qui composaient rorcheslre du music-hall, entamaient une marche militaire, les demoiselles du corps de ballet défilèrent sur la scène.
Alors, en dépit des recomuiaudations du directeur, une chnneur sortit des poitrines, et il y eut des trépignements sur un grand nombre de bancs, tandis qu'Alexandre s'écriait:
— Très chic ! . . . très chic !
— Veux-tu te taire, — lui ordonna la Roussotte avec mauvaise humeur, comme si une pointe de jalousie se levait en elle contre ces femmes.
Mais son compagnon ne remarqua pas son ton; il était tout yeux, et n'entendait rien.
Le regard fixé sur la scène, le cou tendu, il ne voulait par perdre un détail du spectacle.
Au pas, comme des soldats, les demoiselles du corps de ballet
982 MARlAfiE D'AMOUR
traversèrent la scène, lentement, l'une dcirière l'autre, par rang de taille, faisant bruyamment retentir en cadence leurs talons sur les planches.
Entièrement drapées dans un scliall, à la mode irlandaise, leurs ïambes seules montraient leur blanche nudité.
Ce bizarre accouîremenl était vraiment pittoresque.
Elles marquèrent ainsi le pas pendant une minute, raides, impassibles, frappant le plancher, puis tout à coup firent front.
Et alors, retenant le schall de leurs deux mains, et ne laissant voir que les articulations de leurs genoux, elles commencèrent toutes ensemble une gigue insensée.
Frénétiquement, avec des éclats à écorcher les oreilles, l'orchestre accompagnait.
Et rien de plus étrange que ces filles, la tête et le haut du corps couverts par la draperie du schall, agitant par des mouvements épileptiques leurs jambes amaigries par la croissance, les nuits sans sommeil, la débauche hâtive, car la plus âgée comptait quinze ans à peine, et la moitié de la bande n'en avait que douze.
— Et tu les trouves belles? — questionna Léona, dépitée, malgré elle, de l'attention qu'Alexandre portait aux ballerines.
— Belles... je n'en sais rien, — lit-il. — Mais ces diables de jambes qui ont la danse de Saint-Guy, me tirent l'œil. Y a pas à dire, c'est chic!
Il ne s'apercevait pas de l'humeur de Léona.
— Tu as du goût! — répliqua-t-elle.
.Mais elle parlait à un sourd.
— tlegarde donc la première à gauche I La lîoussotte regarda.
— Quoi?... cette maigrichonne?
— Ah! elle peut pas être bien dodue en faisant une pareille gymnastique. Mais ce regard qu'elle vous envoie?
Décidément le compagnon de la belle Iloussoite était énervant avec ses danseuses de gigue, et celle-ci, que cette danse intéressait peu, et qui lui préiérait les chansons graveleuses au.K gestes canailles, résolut de s'en aller.
A ce mome.it le ballet devait arriver à sa (in; car toutes ces petites ribaudes, comme prises de rage, endévrces par tous les regards fixés sur elles, s'agitaient avec des gestes et un piétinement de convulsionnaires.
Enlin, empourprées, l'écume aux lèvres, l'œil perdu, ruisselantes de sueur, elles s'arrêtèrent haletantes, et resserrant leur schall autour de leur corps, elles s'élancèrent de la scène, se répandirent dans la salle, tandis que l'orchestre continuait ses airs de gigue endiablée.
— Tiens, voilà la maigriolle qui s'avance, — fit Alexandre.
— Parlons, — répondit L('ona déjà debout. Et comme Alexandre hésituit.
— Je pars, — dit-elle, — j'en ai assez de cette danse digne du sabbat.
La Terreur de Grenelle vit enfin, au ton de Léona, qu'il fallait obéir comme un a^ineau, il la suivit, ayant tiouvé le moyen touiclois de glisser son obole à la petite ballerine.
Ils marchèrent un moment sans s'adresser la parole.
Puis, au tournant d'une rue, un cab étant passé à vide, Léona la fit arrêter.
— Tu n'y penses pas, — dit Alexandre; — nous sommes à deux pas de chez moi.
Sa maîtresse le poussa vers la voilure.
— Monte toujours, — fit-elle.
11 haussa les épaules et monta.
— Un caprice, — se dit-il. - — Où diable veut-elle aller encore à cette heure ?
Léona s'assit, et cria au cocher l'adresse en anglais:
— A l'Hôtel du Mouton à cinq pattes.
L'autouiédon ne put s'empêcher de dire:
— C'est à vingt yards tout au i)lus... là en tournant. Et son fouet indiquait l'angle de la rue.
— Allez! — fit Léona.
Le rocher fouetta doucement sa bête; heureux de cette aubaine, il lui fit prendre un pelit pas.
— Et après, où va-t-on rouler sa bosse? — demanda Alexandre.
— Tu verras...
Ce furent les seules paroles qu'ils purent échanger; ils étaient arriv/'s. Le cab s'arrêta.
— Descends 1 -- dit Léona à son compagnon. Celui-ci obéit.
Quand il fut sur le trottoir:
— A demain, — lui dil-elle. — Bonsoir. Et s'adressant au cocher:
— Uegent-street.
Celui-ci, qui pensait avoir terminé sa journée, furieux qu'il n'en fut pas ainsi, fouetta sa bête qui, ne s'y attendant pas, partit au i;r.uid troi.
La Terreur de Grenelle, abasourdi par le bonsoir de Léuua, n'avait rien trouvé à lui répondre tout d'abord.
984 MAIUAOE DAMOUU
Puis la vue du cab s'éloignanl au i^alop l'avail laissé pétrifié sur le trottoir.
Et il regardait maintenant la voiture disparaissant à l'angle de la rue.
Ainsi c'était vrai. Ce n'était pas un semblant de caprice, elle partait réellement. Il restait seul.
Enfin le froid, en le calmant, remit un peu de tranquillité dans son esprit.
— Elle a dit demain, — murmura-t-il. — Mais viendra-t-ellc '.., Ah! Roussoltc... si lu ne tenais pas le magol... tu apprendrais à connaître la Terreur de Grenelle... mais prends garde... la patience échappe parfois'.
Et, sur ces mots, il regagna le «music-hall», pour iaire plus ample connaissance avec la «maigriotte».
A peine le cab qui emportait Léona eut-il fait une centaine de mètres, qu'elle cria au cocher:
— Vous connaissez l'hôtel d'Ecosse?... près du Bazar Parisien?
— Yes, l.idy.
— Eh! bien, allez.
Le cocher grogna de ce nouveau caprice de sa cliente et fila...
Quelques minutes après la Roussotle rentrait à l'hôtel, où elle no passa que quelques instants, désireuse de rentrer à Ilyde-park avant le grand jour.