PERSPECTIVES
Lorsque M"' Raymond fut introduite dans la chambre de lord Waider, celui-ci était en conversation animée avec lady Sutton.
En voyant l'intimité, l'air heureux de la nièce et de l'oncle, Léona sentit s'augmenter encore sa haine contre la jeune femme.
Mais, sans connaître la maxime de Catherine de Médicis : Diviser pour réguler, elle se dit que le meilleur moyen pour mettre fin à cette
alfection, qui lui portnit ombrage, c'était de battre en brècbe la nièce dans l'estime de l'oncle.
Oui, c'eût été là le bon moyen, mais il était impraticable.
Elle ne pouvait médire de lady Sutton,- ce serait se nuire à ellemême dans l'esprit du lord.
Envoyer des lettres anonymes contre la jeune femme?... Son oncle n'Iiésiterait pas une minute à les détruire sans y ajouter aucune importance.
Non, il fallait renoncer à tout cela et chercher autre chose.
Ce fut l'esprit hanté de ces idées que M"" Raymond s'avança vers le lit du blessé.
Et, rusée autant que vicieuse, ce fut le sourire sur les lèvres qu'elle tendit la main à lady Sutton.
— Pourquoi ne m'avoir pas fait éveiller lorsque vous êtes venue hier? — demanda avec un ton de regret le blessé.
Lady Sutton, sur un motif futile, avait quitté la chambre, laissant M"" Raymond seule près du malade.
A la question aimable de lord Warder, l'ancienne Léona d'Ercourt, la grande coquette, se réveilla.
— Pourquoi? — fit-elle en minaudant, — mais parce que je n'ai songé qu'à votre bien-être...
— Et pas à mon plaisir, à ma joie... — interrompit le blessé. Nonchalamment appuyée sur le bras du fauteuil et la main posée
sur le lil, elle répondit en adressant au malade une moue souriante.
— Oli!... votre plaisir?... votre joie?...
— En douiez- vous, dear; vous voir est mon unique bonheur en attendant le grand jour. Aussi ai-je regretté qu'on ne m'eût pas réveillé. J'étais furieux.
Léona sourit.
— Tant que cela?...
— Vous ne me croyez pas, dear; mais je voudrais vous garder là, près de moi, toujours...
Mme Raymond, en entendant ces paroles, songea de suite à en profiter, et commença immédiatement à combiner ses plans d'allaque.
— Vous voudriez me garder près de vous, mon cher ami, moimême je serais heureuse de vous consacrer toute ma journée, mais...
— .Mais?,.. — interrogea lord Warder qui avait eu un moment l'espoir que Léona allait lui offrir d'être sa garde-malade.
Elle se taisait mainlenanl.
— Je comprends, — fit lord Warder. — Vous vouliez dire que
toute une journée près d'un impoient, c'est peu gai pour une jeune femme, — car vous êtes toujours jeune, dear.
— Oh! mylord, ce n'esl pas ce que je pensais; je ne songeais qu'aux convenances.
— Comment cela?
Lord W;irder avait pris la main de M™' Raymond. Celle-ci regardait le blessé, dont les yeux commençaient à lancer des regards liévreux. Et elle songea :
— Ah ! si j'étais seule dans la maison !... El s'adressant à lord Warder :
— Oui, les convenances ne seraient-elles pas froissées, si moi, n'étant encore que votre liancée,, je m'installais chez vous, à votre chevet...
— Oh! dear, vous êtes si près d'être ma femme? Et le malade soupira de désir.
— Croyez-moi, mon ami, en cela je fais taire mon inspiration, j'agis contre mon gré, mais il le faut; nous ne devons pas prêter à la moindre médisance. Et nous devons tout sacriher pour cela. L'honneur avant tout, même au prix de soufîranccs.
— Ah! vous êtes trop parfaite, — murmura le lord.
Léona était contente d'elle, elle avait bien lancé sa phrase, et s'était montrée grande puritaine.
Ce qu'Alexandre rirait s'il la voyait et l'entendait!...
Lord Warder tenait toujours la main de M™* Raymond qui, tout en ayant l'air distraite, répondait à la pression de ses doigts.
Cette main souple, douce et tiède, faisait circuler dans les veines du blessé un sang plus chaud, plus fiévreux, excitant sa passion.
Un bruit de porte lit cesser cette étreinte qui devenait dangereuse pour le malade.
Ils restèrent une minute embarrassés, ne trouvant plus rien à se dire.
Enlin, lord Warder recouvra un peu de calme, maintenant (jue sa main ne touchait plus celle de M-"* Raymond.
Quittant le terrain brûlant sur leciuel la conversation s'était engagée, il questionna :
— Je vous prie de m'excuser, mais j'ai oublié l'autre jour de vous demander des nouvelles de M"' Berthe?
— Elle va bien, — repondit M™* Raymond, sans hésiter.
Elle était un peu dépitée que lord Warder eût ainsi, aussi vite, abandonné le sujet de conversation qui lui tenait a cœur.
— Vous m'avez écrit qu'elle no voulait pas venir en Angleterre et préférait rester au couvent où elle a été élevée?
— Que Voulez- vous, ce sont ses idées; je ne veux pas la contrarier. Lord Wardcr fit un signe d'approbation.
— .l'aurais cru cependant, — ajoula-t-il, — qu'au dernier moment elle aurait changé d'avis. En vous voyant, partir...
Le retour de lady Sutlon, fort heureusement, interrompit ces questions qui énervaient Léona, et que lord Warder lui-même ne faisait que par pure polilesse, car le nom de Berthe lui ramenait le souvenir de son pauvre Henri, mort si jeune par amour pour cette belle jeune fille.
Aussi fut-ce avec un véritable soulagement qu'ils virent entrer lady Sutton.
— Avez-vous envoyé voire courrier, my dear Annie? — demanda lord Warder avec empressement.
— Oui, je viens de l'expédier, et j'espère que ce que j'ai écrit suffira, que je pourrai ne pas vous quitter.
Ce mot fil dresser l'oreille à Léona. Quoi, elle parlait d'elle-même, de la possibilité où elle serait d'être peut-être obligée de partir? C'est cela qui serait une chance!
Mais sa joie fut de courte durée.
— Moi aussi je désire que vous n'ayez pas besoin de vous éloigner, pourtant, si vos intérêts l'exigent, je serai le premier à vous dire de partir, — reprit lord Warder.
Tout cela était de l'hébreu pour Léona. Mais elle voulait savoir et dit :
— Comment, lady Sutton retournerait déjà en Algérie?
— Oh! non, madame, — fit celle-ci en souriant. — J'ai promis à mon oncle d'assister à son mariage, et je tiendrai ma promesse.
Et plus aimablement encore, elle ajouta :
— Surtout maintenant que j'ai le plaisir de connaître ma future tante.
M""^ Raymond eut un sourire forcé à l'adresse de lady Sutton.
Certes, ce qu'elle venait de lui dire était gracieux, mais ce titre de ante que lui avait décerné la jeune femme avait sonné à ses oreilles comme un glas funèbre : la fin de sa jeunesse.
— Annie ne retournera pas en Algérie avant deux mois, j'espère, — continua lord Warder. — Mais il peut se faire qu'elle soit obligée de m'abandonner prochainement pour une quinzaine de jours.
M"' Raymond ne répliquant pas, lady Sutton reprit :
— Oui, de vilaines questions d'inlércts qui peuvent nécessiter ma
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Madame, - U.t-elle en entrant, - c'est une vieille dame qu. demande à vous parler, {i'.m.)
présence à Soulhamplon où j'ai des biens. Mais je ne voudrais pas quitter mon oncle, impotent comme il l'est.
Je ne serais pas tout à fait seul, — reprit lord Warder, — madame Raymond me consacrera bien quelques instants chaque jour...
— Quelques instants, - dit la jeune lady, abondant dans le sens du blessé, — c'est peu, mon oncle, vous avez besoin d'avoir quelqu'un constamment près de vous. Et un domestique...
i2o. — MARIAGE D AMOUR.
994 MARIAGE D'AMOUH
Maintenant tous trois se taisaient.
Lady Sullon laissant sa phrase inachevée, lord Warder attendant un mot de Léona, et celle-ci ne sachant comment s'emparer de cette situation qu'elle enviait, et qu'on lui offrait pour ainsi dire.
Enlin, comprenant que c'était à elle de parler, elle reprit :
— Oui, lorsqu'on est soufl'rant, n'avoir près de soi que des domestiques, aussi dévoués qu'ils puissent être, ce n'est pas bien gai.
— Surtout, — surenchérit lord Warder, — lorsqu'on n'est pas plus malade que moi... Qu'il suffit que je reste immobile...
Et il songea à la conversation qu'il avait eue un moment avant avec M™' Raymond.
Voyant que celle qui serait bientôt sa femme n'ajoutait rien, dans ce noble puritanisme qu'elle avait montré tout à l'heure, et qu'il ne pouvait blâmer tout en le regrettant, il résolut de tenter un nouvel assaut.
— Personne ne peut vous remplacer, ma chère Annie. Je n'ai que vous de parente bien proche... et pas d'amie assez âgée, pour braver le qu'en dira-t-on.
La jeune femme regarda M"' Raymond.
Elle comprit ce que son oncle voulait dire et elle trouva, en son âme pleine de droiture et de franchise, que sa future tante était un peu trop rigoriste.
— Vous n'avez pas d'autre parente que moi, — fit-elle, — c'est vrai, mais n'avez-vous pas mieux encore : votre fiancée ?... votre femme si loi...
Lord Warder ne répondit pas.
— Oui, — répliqua Léona, — vous avez raison, madame, je l'ai déjà expliqué à votre oncle : si je n'écoutais que mon désir, c'est toute ma journée que je consacrerais à notre cher blessé; et si j'ai agi contre mon gré, en ne lui faisant que de courtes visites, ce n'est que par peur de la médisance, pour moi un peu, 'mais surtout pour lord Warder.
— Gomment, ma chère tante, — fil la jeune femrne, en souriant de cette appellation anticipée, — comment, vous sacrifiez ainsi un désir bien naturel en somme, une satisfaction, à la crainte de la médisance? Vous, une Française. Et l'on dit les Françaises courageuses?...
— Je vous le disais, dear, — gémit le niakule, — vous êtes trop
vertueuse.
?son, c'était à mourir de rire; Léona pouvait à peine se contenir.
Elle, la Roussotte, la maîtresse des Charvet, de la Terrour de Grenelle;elle, la célèbre Léona d'Ercourt, elle était trop vertueuse, et avec un ^^and sérieux on lui en faisait un reproche!
C'était un comble.
Après une minute de silence, elle eut retrouvé tout son aplomb, et continua à jouer le rôle qu'elle s'était imposé.
Alors, comme ayant l'air de céder à une pression, elle dit avec fermeté :
— Eh bien ! soit, vous avez raison. Si je sacrifiais mon désir, c'était surtout pour sauvegarder loute apparence qui pouvait porter al teinte au nom des Warder. Mais puisque tous deux vous êtes du même avis :
Honny soit qui mal y pense.
Et elle ajouta :
— Si lady Sulton est obligée de partir, de s'absenter quelques jours, eh bien! je tâcherai de la reinplacer... le mieux possible, quoique...
Lord Warder exultait de joie. Encore une fois il s'était laissé prendre aux simagrées de l'habile comédienne; et son admiration pour elle, pour ses nobles sentiments se doublait, ce jour-là, d'une réelle reconnaissance pour le sacrifice qu'elle avait l'air de lui faire en acceptant ce poste de garde-malade : sacrifice de sa crainte du qu'en dira-t-on.
Il tendit sa main à Léona, et d'un ton ému, il lui dit ce simple mot :
— Merci !
Alors, il fut convenu, arrêté, que selon le contenu d'une lettre de son homme d'affaires de Southampton, lettre qu'elle attendait le lendemain, lady Sulton prendrait une décision.
Si ses intérêts réclamaient sa présence là-bas, eh bien! elle irait, et M"" Raymond prendrait sa place de garde-malade, de maîtresse de maison.
Et lady Sutton ajouta gracieusement :
— Ne le seriez-vous pas déjà, ma tante, si cet accident n'était pas survenu à mon oncle?
Décidément, elle l'horripilait avec 5a tante...
Mais Léona tenait à soutenir jusqu'au bout le rôle qu'elle s'était donné, et, malgré les prières de lord Warder et de sa nièce, elle ne voulut pas consentir encore à venir s'installer complètement.
— Non, — fit-elle, avec un ton grave, — je vous remercie, je vous donnerai toute ma journée, mais je désiie rentrer le soir chez moi.
L'air sérieux avec lequel elle prononça ces paroles, laissa ses interlocuteurs sans réplique.
— Elle sacrifie encore aux convenances, — se dit lord Warder. —
Peut-être a-t-elle raison? Ce n'est pas à moi, son futur mari, de lui en vouloir.
Elle accepta seulement que l'on mît à sa disposition personnelle, un petit boudoir contigu à l'appartement de lord Warder, et où elle pourrait prctidre quelques heures de repos, si elle le désirail, dans le courant de la journée.
En témoignant l'intention arrêtée qu'elle avait de rentrer le soir chez elle, non seulement Léona avait ainsi continué la comédie de la vertu qu'elle jouait à lord Warder, mais elle avait songe aussi à sa chère liberté.
Si elle ne pouvait faire autrement que de sacrifier la plus grande partie de sa journée à celui qui serait bientôt soti mari, elle voulaii, du moins, pour se délasser de la tention d'esprit que ces heures allaient lui donner, elle le comprenait, elle voulait pouvoir passer de doux instants selon son goiit et ses dispositions.
— Lady Warder... le jour! — songea-t-elle.
Et, le soir, M'"* Raymond ou la Roussotte, selon que son désir et les circonstances la rapprocheraient de Pierre Normand ou... de la Terreur de Grenelle.