I.ady Warder trcsaillil
Il sentait donc sa mort inévitable et prochaine.
Les laquais se tournèrent vers lady Warder.
Elle resta silencieuse.
Alors, supposant l'étal de leur maître désespéré, puisque aucune intervention ne se produisait, les domestiques gravirent lentement l'escalier avec leur lardeau.
In instant après, le lunèbre cortège Irancliit la large porte de la chambre où, à la lueur papillotante des flambeaux, les portraits des ancêtres de lord Richard, semblant animés de frémissements, eurent l'air de le saluer en lui disant :
— Tu viens nous rejoindre, c'est bien : merci ! Quant à Léona, une contraction avait serré sa poitrine.
■ Non point à cause de cela, m.iis parce que le souvenir de sa tentative d'empoisonnement venait de se représenter à son esprit, et qu'elle avait alors manqué d "être surprise par le médecin.
llrureusemcnt pour elle que ces moyens hasardeux allaient devenir inutiles.
Quelques jours encore d'attente, et elle serait légitimement, inattaquablemenl veuve.
Avec l'apiiarenced'un soin pieux, elle veilla à l'installation du malade dans le vaste lit armorié.
Elle retira de sa main même les oreillers empilés sous sa tête et ses reins, piétendant que la [)0>iliun horizonlale lavorisail. la circulation du sang.
A la vérité, c'est qu'elle avait entendu raconter à Vichy par un jeune médecin de marine qui en avait été témoin, que, lorsque les infirmiers de certains hôpitaux supposaient n'être pas vus, ils reliraien]. l'oreiller de dessous la tête des agonisants afin de précipiter la mort des malades et de voler leur peu d'argent.
Et (Ile se (lisait (jue ce qui servait ailleurs à avancer la mort, devait naturellement aider à produire ici le même résultat.
Et tandis (jue, dans la vaste pièce emplie d'ombre, le regard brûlant
MARIAGE D'AMOUH .687
de son éjoii.x ne «essail de fixer la flamme presque iinpeieoptible île la veilleuse, sous le poids de l'insoinnie el delà lièvre, dans l.i chambre voi-^ini\ Léona hanquille et confiante goûtait un repos réconfortant.
Sommeil bienfaisant empli de songes d'or et de i;randeurs.
A son réveil tardif, elle vint observer sur le visage de son mari, la marche ascendante du mal.
Et elle parut satisfaite !
Mais la nuit suivante fut meilleure.
L'air très pur des montagnes, les odeurs balsamiques des dilTérentes espèces végétales, la réalisation peut-être du désir longtemps inespéré de revoir ces lieux avaient produit , chez lord Warder, un grand apaisement...
Le lendemain, il se reprit à sourire et à causer.
Un rictus violent fil alors grincer les dents de Léona.
Son mari allait-il se reprendre à la vie?
— Oh! non! non! cela ne sera pas! — siffla-t-elle entre ses dénis rageusement.
Elle se persuada que ce n'était qu'une de ces améliorations passagères, avant-coureurs de la crise dernière.
Mais ce mieux se maintenait.
Alors, que faire? Avoir recours de nouveau au poison?
— Je me sens pusillanime; je ne l'ose pas! — murmura-t-elle. Elle avait peur !
Et elle guettait la revanche du mal.
Le bruit de l'amélioration observé dans la santé de lord Warder s'étant répandu, de nombreux visiteurs affluèrent au château atin de présenter leurs félicita lions à la châtelaine.
Léona retrouva alors toute son ancienne cour
Elle apparut d'une beauté plus captivante aux yeux des gentilshommes écossais, d'une beauté plus mûrie peut-être, plus souveraine.
Son mari était mieux perlant, elle avait donc le dioit de se montrer gracieuse et souriante envers ses hôtes.
Et elle en usa, mettant une sorte de colère, de dépi t dans sa coquetterie.
Elle en voulail à lord W.irder, à ce malade, à ce moribond, se disaitelle, de lui faire attendre sa délivrance totale, de l'empêcher de porter la sévère et somptueuse robe de deuil qu'elle avait préparée et qui irait >i bien à sa beauté de blonde dorée.
Et elle avait hâte de s'en venger, eut on dit, en infligeant au blason des Warder, sous ce toit même, le pire des outrages.
Un jeune baronnet, se faisait remarquer par son assiduité.
1C88 MAHlACiE D'/NMOLU
— Ml ! sir William Mac Ilorscr, — susuna-l-elle un jour, — que ces spleridides paysages seraie/it tristes et désolés pour une pauvre femme commf; moi... si l'on n'y rencontrait pas parfois quelque ami brave et jeune tel que voiis.
— Milady!... Ali! oui, vous avez raison. Je serai votre ami jusqu'à
la mort.
— Jusqu'à la mort de lord Warder, — pensa Léona.
Elle l'avait attiré dans un petit salon écarté et empli de chaudes tentures pour cet entretien.
El elle lui abandonna savamment sa main.
Le jeune homme la couvrit de baisers éperdus.
Il avait tout le charme et lout l'enthousiasme de la jeunesse et Léona oublia un instant ses projets de sinistre ambition.
Quant au gentilhomme écossais, il quitta le château de Kingsworlh réellement afîolé d'amour.
Agenouillé devant celle qu'il avait longtemps désespéré de conquérir, il lui avait demandé le moment où il lui serait encore permis de la revoir,
— Quand vous voudrez, ami, — avait-elle répondu de la voix qu'elle savait prendre à certaines heures et à laquelle nul ne résistait.
Aussi, le lendemain, le baronnet William Mac Horser, feignant d'être à la chasse dans les environs, p;iriit-il de nouveau au château de Kingsworth.
— Me pardonnerez-vous, milady, — balbutia-t-il, — de venir ir.c présenter à vous dans ce costume?
Léona le contempla en souriant.
Elle le trouvait très bien avec ses hautes bottes aux talons desquelles brillait l'étoile d'argent de ses éperons.
11 lui semblait enfin qu'elle avait un charmant adorateur.
Quelques jours se passèrent, jours de volupté bieniôt... et presque d'oubli heureux pour Léona, auprès de laquelle le jeune homme ?<• rendait chaque jour.
Afin de ne pas attirer les soupçons, William Mac Ilorser était encore revenu sous le prétexte d'wne chasse aux environs.
Quand après des heures d'ivresse', il parvint enfin à se séparer d'elle, |ilus embrasé d'amour que jamais, ayant encore sur les lèvres le parfum de ses baisers, elle se mit à la fenêtre pour le voir s'éloigner.
Il sauta légèrement en selle, et, se courbant sur l'encolure de son cheval, lui envoya nn long baiser.
Mais il n'aperçut pas, alors, à l'étage au-dessus, une ligure collée à la vitre...
Et il sortit da pas que pouiraicul avoir le» iiioiiù ai^rlaul de leurs tombeaux. ,1'. 1G9Ô }
C'était celle de lord Wardor.
Il avait entendu piaffer la monture du cavalier et, quittant sa couche, s'était dirigé vers la l'enèlre.
Il vit le baiser envoyé par William .Mac Ilorser et pAlit aflVeuscment.
Il se retint un moment à l'ospagnoletto afin de ne pas tomber, la découverte qu'il venait de faire ayant tari brusqueinent ses forces renaissantes depuis quelque temps.
Le maître du château de Kiiiijsworth resta là jusqu'à ce qu'il eût perdu de vue le cavalier dont il ne pouvait détacher son regard.
Alors il se traîna littéralement vers le lit sombre surmonté de la couronne héraldique de ses ancêtres.
Et y tombant, le cœur comprimé dans une douleur terrible, il y resla un long espace de temps.
A qui le baronnet William Mac Horser avait-il pu envoyer ce baiser?... A qui, puisque lady Warder était seule au château?...
Quoi 1 il avait épousé cette femme par amour, il l'avait élevée au premier rang de la noblesse, il s'était mésallié à cause d'elle...
Et, pour le trahir, elle n'attendait même pas quelques jours encore, qu'il lût tout à fait mort.
— Ah! la maudite! — fit-il avec un râle, — la maudite ! Lorsqu'il fut parvenu à renfermer dans son âme le secret des tortures
par lesquelles il venait de passer après son affreuse découverte, il sonna son valet de confiance.
C'était un vieil Écossais qui jamais ne quittait le château, gardant pieusement la demeure des ancêtres.
— Patrick, — lui dit lord Richard, — avance-loi davantage.
El lorsque le brave serviteur fut à côté de lui, le lord baissa la voix, regarda autour de lui d'un air soupçonneux:
— Patrick, puis-je avoir encore confiance en toi?
— Oh! monseigneur...
— 11 y a sur cette table une Bible dont s'est servi mon père... et dont mon aïeule a tourné les feuillets, et d'autres avant elle. Prends-là, et si tu ne crains pas de te parjurer, parle donc, la main appuyée sur elle.
Le domestique s'avança gravement vers le meuble ancien qui Suppoi lait le livre, et y posant fortement ses deux mains. •
— Que Dieu me frappe, à l'instant, monseigneur, si je ne suis plus votre serviteur fidèle.
— C'est bien, Patrick. Et maintenant, approche-toi. Plus près encore. Avec qui était... en bas... le baronnet William Mac Ilorser.
— Avec milady.
Le malade passa la main sur son front. Puis :
— N'as-tu rien remarqué?
Le vieux serviteur détourna les yeux avec confusion, et d'un ton élouiïé :
— - 11 n'appartient pas aux valets d'attrister la vie de leur maître.
— C'est donc vrai, — murmura le loid qui comprit la discrélion attristée du fidèle domeslique.
El s'arrachant aux pensées qui bourrelaient son crâne :
— Lorsque William .Mac Ilorser reparaîtra au cliàieau, — murmural-il, — lu viendras m'avertir.