‹ [Mariage d'amourChapitre 101 sur 109 · MALÉDICTION · texte numérisé non relu

MALÉDICTION

Quand Léona se présenta devant son mari, l'œil scrulateur de lord Warder inlenogea ses traits.

Mais le regîu'd de Léona resta calme et impénétrable comme le fond d'un lac.

Depuis longtemps, elle était habituée à déjouer les investigations les plus habiles.

Et, appelant sur ses lèvres un sourire d'apparence alïeclueuse, elle s'informa auprès du malade si son amélioration continuait.

Lord Warder détourna la léte sans répondre.

— Vous voici donc retombé dans vos humeurs noires, mon pauvre ami, — prononça sa compagne.

Et, avec ce ton glissant, insinuant, que nulle bouche n'eût su imiter :

— Voyons... dites-moi quelque chose de gentil.

Le malade roidit ses membres dans une crispation irritée. Quoi, elle employait avec lui ce langage d'une affection menteuse, et elle avait peutêtre les lèvres encore chaudes des baisers de William Mac Ilorser.

Toutes les càlineries, toutes les marques d'amour auxquelles il avait cru étaient donc un mensonge.

Sa tendresse n'avait jamais été que tromperie!

Un immense désespoir, une colère infinie contre la misérable femme qui s'était ainsi joué de sa crédulité s'élevail en lui.

Il se taisait pour ne pas lui jeter tout son mi'pris à la face."

— Eh! bien vous ne me réjiondez pas^ Vous ne m'aimez donc plus, Richard, moi qui ne vis que pour vous?

Elle prononça ces mois avec une intonation tellement naturelle que le malade en frétnil.

Ne l'accusail-il pas à tort?

1692 MAHIAr;i; D'AMOUR

Il l'avait aimée; il rainiail encore avec une telle force, qu'un moment il douta du témoignage de ses yeux.

Cependant, hélas ! il n'avait que trop vu le baiser envoyé par le jeune bnronnet.

Le déchirement qu'il éprouva fut si intense, qu'il amena deux grosses et lourdes larmes sous ses paupières.

Il allait mourir, et après une pareille désillusion. Ah! pourquoi son heure avait elle tant tardé ?

Léona s'aperçut de sa douleur.

Et appuyant sa main au contact velouté sur le bras de Warder:

— Vous pleurez, Richard...

Un râle sourd souleva la poitrine de son mari.

Quelle perversité devait être celle de cette femme, pour que rien, dans sa voix, dans son regard, dans son geste ne trahît, ne dénonçât l'inlàme comédie qu'elle jouait, depuis longtemps, sans doute.

Mais il la châtierait, il lui cracherait au visage son indignation et son dégoût.

Mais, pour cela, il fallait qu'il ne laissât point voir encore ce qu'il pensait, ce qu'il éprouvait.

Oui, il le comprenait à celte heure tardive, il était nécessaire qu'il s'efforçât d'être hypocrite et menteur comme elle.

La main tiède de Léona glissa, de son bras, jusqu'à sa main qu'elle enveloppa doucement de ses doigts.

Malgré sa volonté, lord Warder se sentit incapable de prononcer un mot d'affoction et d'amour. La désillusion qui venait de descendre en lui était trop forte comme eût été trop forte aussi la fourberie qu'il lui eiîl fallu montrer.

Mais se faisant violence, il répondit, — faiblement, — âl'élreinte de la femme coupable.

— Pauvre ami !... — minauda celle-ci.

Au fond, elle pensait :

— Conmie je le présumais, son apparent retour à la santé n'a été qu'un Icu de paille. Il n'a plus même la force de parler.

AyaiU alors bordé les draps du malade avec une attention affectée et tapoté l'oreiller qu'elle fit glisser aussi bas que possible, se souvenant toujours de ce qu'elle avait entendu raconter, espérant ainsi avancer la mort, elle sortit, ayant peine à cacher sa joie.

Klle se rendit dans sa chandjre.

Là, ayant poussé le verrou, afin de n'être point troublée, elle voulut revoir la sévère et opulente toilette de veuve qu'elle avait préparée.

MARIAGE D'AMOIR 1603

Elle l'étala avec complaisance sur son lil.

— 0«i, je serai belle aussi avec ce costume, belle d'une façon nouvelle.

Ayant liàte de le porter, elle voulut au moins l'essayer en attendant.

El, l'ayant revêtu, elle se plaça devant l'immense glace aux angles embellis d'arabesques d'or qui garnissait un des côtés de sa chambre.

— Vraiment, oui, — murmura-t-elle en s'admirant, — le deuil me va à merveille. iMais que cela tarde à venir!

Et elle quitta cette toiletle sombre avec regret, se comi^laisant à en draper en larges plis la traîne opulente, supputant combien el'e n.'iait de conquêtes nouvelles ainsi parée... de la parure de la mort, — (jui lui seyait si bien.

Elle ne s'en dévêtit que pour le remplac:er par un vêlement du goût le plus recherché, se couvrant de soies légères et gracieuses, de deniclles flottantes.

— Voici la chrysalide devenue papillon, — fit-elle en se souriant dans la glace.

Et, ainsi parée, elle alla recevoir les châtelains des environs accourus de nouveau auprès d'elle : les gentilshommes de sa cour, ainsi qu'elle les appelait.

Kl, ayant expérimenté sur eux la fascination de celte toilette pleine d'abandon et de promesses troublantes, la nuit étant arrivée, elle regarda l'heure.

— Encore quatre heures à attendre, — murmura-t-elle, — j'espère qu'il me trouvera à son goût. Vautre.

Le silence, maintenant, enveloppait le château de Kingswurlh.

Les serviteurs étaient allés se reposer.

Léona, après être restée un moment à lire à côté du grand lit 'armorié sur lequel étèiit couché lord Warder, s'éiail retirée le croyant endormi.

Arrivée dans sa chambre, elle jeta un nouveau coup d'œil dans la glace, arrangea d'un doigt h'ger une boude de >a chevelure et duvuta ses traits d'un nuage de poudre de riz odorante.

Elle écoula : aucun bruit au dedans ni au dehors.

A ce moment pourtant, lord Warder se soulevait sur sa couche et de sa voix faible, appelait:

— Patrick!...

Le vieux serviteur répondit aussitôt à son appel. ■ — Vutre Honneur m'a appelé'/

1694 MARIAGE D'AMOUH

— Oui, — répondit le malade à voix très basse, — où est lady Wardcr?

— Dans sa chambre, milord.

— Patrick, donne-moi la main. C'esi celle d'un ami fidèle. Ne me quille pas, je me sens mal, très n)al.,.

Le vieillard s'assit au pied du lit.

A ce momcnl, un pas léger cria imperceptiblement sur le sable d'une allée conlournant le châleau.

Et une clé ««rinça faiblement dans la serrure de la poterne par laquelle l-éona él.iil passée la nuit où nous l'avons vue aller dépouiller le cadavre d'Alexandre de ses papiers.

Onze heures venaient de tinter au timbre d'une petite pendule posée sur la cheminée de la chambre de lady Warder.

Léona en sortit alors et s'avança jusqu'à l'escalier au haut duquel elle se pencha.

Elle entendit le bniil à peine distinct de la serrure soigneusement huilée.

La lampe à la clarlé estompée, suspendue au haut de la voùle, l'éclairail avec des teintes adoucies.

Un hotiiine parut au bas de l'escalier, el, l'apercevant ainsi penchée, comme flollanle dans cette clarté, en ces soies et ces dentelles presque semblables à un déshabillé grisant, il joignit les mains dans un geste d'adluiralioii et l'eut tôt rejointe.

— Vous èles adoiablement exact, — dil-elle. Pressant ses mains, son galant visiteur répondit.

— Exact !.., il y a plus d'une heure que je suis caché dans le parc, allcndant cet instant suprême, béni!... Les minutes me pesaient comme des siècles. Vous revoir, être près de vous si belle, près de vous, seul, au milieu de ce calme des nuits qui rapproche les àines et les èlres !...

C'était le baioniiet William Mac llorser, el il levait vers lady Wardcr un legard empli d'exallatiun.

— Venez, jeune beau ténébreux, — souffla Léona.

El, le prenant par la main, elle le guida dans un passage obscur, évitant ainsi le corridor <jui aboutissait à l'ancienne chambre seigneuriale acluelleruent occupée par lord Warder.

Une porte s'ouvrit et le jeune homme, ébloui, se trouva dans un nid, un véritable oraloirt; d ;imuur, étioit et capitonné, réduit délicieux el enchanteur où tout n'était (pie lapis, soies el velours, parfums capiteux, tiédeurs embaumées, retraite; ex([uise et enivrante, créée exprès pour l'isolement, l'oubli élhéré à deux...

C'était le boudoir de Léona, touchant à sa chambre dont une portière seule le séparait et auquel elle accédait aussi, en secrer, par ce couloir de dégagement.

William Mac Horser, à peine arrivé dans ce lieu dont le charme était plus éloquent que mille protestations de la lemme dont il s'était épris, tomba à genoux.

— Ah! — exhaia-t-il, — c'est bien ici une chapelle, un temple d'amour dont vous êtes l'idole. Laissez-moi vous y adorer !

Léona sourit avec des flammes amusées dans ses yeux étranges, sceptiques et ensorcelants.

— Comme Venus... dans la mythologie, alors?

Le jeune baronnet, toujours à genoux, avait enlacé sa taille, et dos paroles exquises montaient de ses lèvres vers elle.

Léona passait distraitement sa main parfumée sur ses cheveux lisses, tandis qu'elle écoutait les litanies d'amour auxquelles elle était habituée et quil murmurait cependant d'une voix si passionnée qu'elle s'en sentait vaguement troublée.

Aux lampadaires, les bougies de cire odorante brîihùent : une inimen-ilé de mystère, de silence propice à l'amour les enveloppait.

Tandis que le jeune homme et Léona s'abandonnaient au cliarme de ces nuits qu'un poète a dites faites exprès pour la volupté, lord Waider était à demi soulevé sur son lit, les mains cramponnées au bois, le cou tendu, ses yeux, emplis des flammes ardentes de la fièvre, distendus et sombres.

Il écoutait.

Il était ainsi depuis un long moment déjà.

Lorsque William .MacIIorser, gravissant l'escalier avec empressement, avait rejoint Léona et avait échangé avec elle leurs premières paroles, lord Wardcr avait violemment tressailli.

Ses sens portés à une acuité plus grande par le mal, il avait entendu, il avait saisi un murmure lointain.

Il en aurait juré, c'était la voix de celle qu'il avait laite lady Wardfr.

— As-tu entendu, Patrick?

— Oui, iiiNlord. On dirait... Mais peut-être vous (rompez-vous? Le malade secoua la tète.

— Écoute... Plus rien !

Il resta un moment attentif, puis, agriffant plus fortement, au bois du lit, ses doigts d'où le sang avait fui, se dressant d'un effort lent et sourd :

— l'atiiik, — souffla-l-il à l'oreille du vieux serviteur qui s'était

jC96 M A m AGE D'AMOUR

dressé, — lu m'as juré (J'élre fidèle, lu m'as promis de m'averlir lorsque le William Mac llorser reviendrail à Kingsworlh el qu'il serait avec milady. Va, el reviens me dire où elle est.

— Mais, monseigneur...

— Va...

Le vieux domestique élait sorti; lord Warder, plus pâle que jamais ol sur le visage de qui la mort avait versé la couleur du sépulcre, atlendail, ses ongles toujours incrustés dans le bois de sa couche, afin de ne pas défaillir, ne pas retomber.

Enfin, à la porte de sa cliambre restée ouverte, une ombre parut : c'était celle de Patrick.

Il semblait accablé.

Loi d Warder l'appela du geste.

— Eli bien?...

— Hélas!... monseigneur. Dieu nous pardonne, ils sont là... dans le boudoir de milady.

H avait prononcé ces mois, déchiré par le mal qu'il faisait à son maître, lui ayant servilement obéi.

Lord Warder se laissa glisser alors sur le parquet. Son corps clian- ("elait : ses yeux brillaient comme deux flammes sombres.

Le vieux Patrick lui jeta une longue robe de chambre sur les épaules et voulut le suivre, le soutenir.

Le châtelain hi cloua du geste à sa place.

Et il sortit du pas que pourraient avoir les morts sortant de leurs tombeaux.

11 poussa sans bruit la porte de la chambre de la courtisane devenue son épouse et que celle-ci avait laissée faiblement entrebâillée, afin de n'être pas entendue, lorsqu'elle élait sortie.

Et il se trouva alors dans cette pièce tout imprégnée d'elle.

Le parlum qui élait resté de soi», corps el des essences qu'elle prélelail monta à son cerveau.

Le malheureux porta une main à son cœur tandis que de l'autre il s'appuyait au mur.

A ce moment, il entendit des voix basses psalmodier, à côté, des litanies Iroublanles.

Léona s'était laissée aller sur le sopha, fixant, sur son interlocuteur, ses yeux de perdition..

A demi prosterné vers elle, il lui disait :

— Goûter, celle nuit, le miel de vos lèvres, l'idéalisation do votre amour... el puis mourir, là!

... Il l'emporta vers ce lit des ancêtres où le dernier des Warder avait voulu mourir. ^P. 1698.)

— Mourir?... — railla la voix de la siiùne. — Il vaut mieux vivre pour s'aimer... Viens!...

Elle eut à peine prononce ce mol qu'un cri terrible s'échappa de sa lèvre.

La portière i|ui masquait l'entrée de sa cliaml)re venait de .-e soulever.

Et un homme livide, cadavérique, parut sous renlrecroisement des

tenlurcs. Une figure blanche comme celle des trépassés et dans laquelle deux yeux seuls vivaient, effrayants!

Celait lord Warder...

— il vaut mieux vivre pour s'aimer ! — répéla-t-il d'une voix

creuse.

Et, faisant deux pas en avant, tout d'un coup, deux pas qui firent claquer ses articulations comme celles d'un squelette que l'on ferait marcher, il étendit vers elle sa main décharnée.

— Maudite!... — prononça-t-il. — Maudite!.,.

Léona avait essayé de se lever de son siège voluptueux, mais une épouvante invincible l'y clouait.

Cet homme, ce cadavre encore juste assez vivant pour venir la maudire et chez qui le mal avait fait des progrès effrayants, la remplissait d'une terreur qui faisait claquer ses dents.

Lord Warder considéra une seconde encore de ses yeux flamboyants la misérable créature et son compagnon glacé d'horreur et de saisissement.

Ses bras s'étendirent brusquement. Sa bouche s'ouvrit pour dire une dernière fois :

— Maudite !...

Et un flot de sang jaillit en même temps de sa bouche, éclaboussant lady Warder et les tentures, et il s'abattit lourdement sur le sol.

Mon maître!... ah! mon Dieu! ah ! mon Dieu! — fit derrière lui

une voix affolée.

C'était celle du vieux serviteur qui, n'écoulant que son dévouement, était accouru au cri de Léona.

Il se pencha sur le moribond.

Et l'enlevant dans ses bras, retraversant, avec son fardeau, la chambre de la femme abjecte devant laquelle tous les fronts s'inclinaient, il remi)orta vers ce lit des ancêtres où le dernier des Warder avait voulu mourir.

Léona, après un long silence, essuya le sang qui avait jailli jusque sur ses mains, ses mains qui tremblaient.

Elle était pâle, elle aussi : cette triple malédiction qu'elle venait d'entendre pesait sur elle plus qu'elle ne l'aurait jamais cru.

D'un reganl, son complice d'adultère et elle se comprirent et il s'enfuit plein de trouble et de remords, tandis qu'elle passait dans son cabinet de toilette pour quitter celte robe ensanglantée qui lui semblait comme une limique de Nessus, collée j\ sa chair infâme et superbe.

Et la laissant tomber, elle se dit avec une forfanterie mal assurée :

— Celte fois je vais la quiller pour la robe de veuve !

Quand, ayant d'abord sonné ses gens, et pour la forme, envoyé clier. clier le médecin, faisant tête au danger et maîtrisant ses terreurs, elle osa, un instant après, paraître devant le lit armorié oiJ le vieux serviteur avait transporté son maître, le moribond darda sur elle la flamme de ses yeux.

Et elle tressaillit, près dô reculer et de fuir, mais ce ne fut qu'un éclair : les paupières de lord Warder se fermèrent, un frémissement agita son corps et ce fut tout !

Alors Léona s'avança, n'ayant désormais rien à craindre.

— Lord Warder n'est plus, — prononça le vieux serviteur, — et sa race est éteinte !

Et il s'agenouilla devant le lit, sous le dais couronné duquel le dornier des Warder, fidèle à la tradition de ses ancêtres, avait voulu rendre le dernier soupir.

Le vieux Patrick et la veuve étaient seuls présents autour du lit mortuaire,..; et seul le vieillard pleurait!

APRÈS LA MOriT

Les obsèques du châtelain de Kingsworth eurent lieu avec une grande solennité.

Douze hommes vêtus du costume national des highlanders, c'est-à-dire la culotte s'arrêlanl au genou et, par dessus, la courte jupe écossaise, coilfés du petit béret à plume rigide, portaient son cercueil.

Derrière eux, marchait toute la noblesse du comté.

La veuve du lord, tragiquement drapée d'une longue robe noire (la robe que Léona, dans son espoir d'un dénouement prochain, traînait secrètement depuis le départ de Londres), restait enlermée dans son appartement privé, situé au premier étage du château.

Elle s'y était cloîtrée, invisible et inaccessibl<'.

Tout le monde compatissait à sa douleur. Et dans l'antique manoir, les quelques domeslitiues qui n'accompagnaient pas leur mnître jusqu'à sa dernière demeure, glissaient comme des ombre<, n'osant élever la voix.

noO MAHlAlii: DA.MULIt

Ils croyaient à l'ainiclion de la veuve de leur lord, démontrée par sa retraite absolue.

Seul le vieux Patrick aurait pu leur apprendre la vérité; mais le corps et l'àme brisés, il suivait le cercueuil de son seigneur, — après l'avoir vu prandir.

El, dépositaire de l'honneur du nom de AVarder, il se taisait... il devait se taire, toujours.

Oui, derrière la lourde bière ornée de vaines et tristes tentures, des amis nombreux, des serviteurs; mais point de parents.

La lettre adressée à lady Snlton no lui était -pas parvenue, on sait pourquoi. Lord Warder expiré, Léona lui avait envoyé un message télégraphique, sachant bien d'ailleurs qu'elle ne pourrait arriver à temps pour les obsèques.

Le testament de lord Warder avait été ouvert ensuite. Le saisissement qui avait jeté le sang à sa gorge et avait précipité sa mort, en découvrant d'une façon indéniable, l'infamie de sa compagne, ne lui avait pas hissé le temps de le modifier.

Et sa veuve s'était vue seule héritière de son immense fortune, sauf un insignifiant douaire à lady Sutton, rayée du testament pour les autres dons à la suite de son silence, — silence causé par la destruction de la lettre du lord.

Son mari enterré, lady Warder demeura encore trois jours au château retenue par certaines dispositions à prendre.

Trois journées et surtout trois nuits affreuses, trois nuits pendant l'jstiuelles elle ne ferma pas une seule fois les yeux.

Elle les passa dans une chambre nouvelle, ayant peur, si elle était restée où elle se trouvait précédemment, de voir apparaître le spectre de lord Warder sous la portière soulevée, et lui jetant sa malédiction avec son sang au visage.

Oh! ce sang!... toujours ce sang!...

Malgré tout, il lui semblait à certains moments qu'elle en ét.iit couverte.

Celui qu'elle avait versé autrefois ne la tourmentait pas autant que le sang vomi par lord Warder avec son imprécation sinistre.

Et elle tremblait au moindre bruit, la nuit surtout, malgré les lumières toutes allumées, malgré le voisinage de ses serviteurs à qui elle avait défendu de se coucher.

Aussi, des sillons profonds ravageaient-ils ses traits marbrés d'une teinte grise et livide lorsque l'aube de ce troisième jour se leva.

Dos ilammes hallucinées brillaient dans ses prunelles.

MARIAGE D'AMOUR . iTOJ

— Je devicHdrais folle s'il ine fallait rester ici plus longtemps, — murmura-t-elle.

Et elle monla dan? la voilure quî allait remporler sans oser >•; retourner, fuyant ce château, ces domaines qu'elle avait essayé de ( enquérir par un crime l'année précédente, et d'où la chassait la malédiction d'un mort, maintenant qu'elle en était absolue et unique maîtresse, Léona, l'ancienne Roussotte, si sceptique pourtant.

Elle s'éloigna sans même avoir revu William Mac Ilorser, avec la volonté de ne jamais le revoir : il lui rappelait de trop sinistres souvenirs.

Il lui semblait qu'elle retrouverait sur lui du sang extravasé des lèvres de lord Warder.

Ce fut avec un véritable soulagement qu'elle franchit la limite (jui sépare rÉcosse de l'Angleterre.

Il lui semblait qu'après cette ancienne frontière, le fantôme du lord écossais allait cesser de la poursuivre avec autant d'acharnement.

Elle arriva à Londres où la réception la plus respectueuse l'attendait.

Ses traits meurtris firent prendre pour de la douleur ce qui n'était que la conséquence d'un effroi irrésistible, la marque, la griffe du remords.

On plaignit la jeune veuve si cruellement affectée, croyait-on, et que l'on avait vue mener son mari à Vichy, partout, pour le disputer au trépas.

Lady Warder se drapa dans son austérité apparente comme elle se drapait dans sa robe noire, — qui la rendait si impressionnante.

L'heure n'était pas encore venue, pour elle, de jeter, non le voile, mais le masque.

Elle connaissait le rigorisme tout de surface do la haute société anglaise, et voulait ne jmint donner prise à la moindre critique, se faire totalement a(-cepter par elle, maintenant qu'elle n'avait plus la présence de' son infortuné mari pour l'imposer.

Ensuite, quand sa « respectabilité » personnelle serait bien établie, quand elle aurait assez joué son rôle, tout lui serait permis, et elle prendrait sa revanche.

Elle connaîtrait des voluptés nouvelles, dans le décor tra^iipie de .«^a robe de deuil.

Le surlendemain de son arrivée, un message du baron de Favrol lui arriva, venant à point pour donner un aliment à ses pensées.

C'était le deuxième depuis son retour en .Vnglelcrre.

— Sa délivrance est initiiineiUc, — lui écrivait le noble déchu, sans citer aucun nom.

Mais Léona savait de qui il s'agissait.

En lisant ces mots, elle retroussa ses lèvres d'une façon significative.

Certains fauves ont ce mouvement en présence de leur proie.

Ah ! cette délivrance, dont parlait Favrol, ce serait la sienne en quelque sorte, ce serait sa joie finale, son dernier coup, après lequel, elle pourrait se reposer dans son opulence usurpée.

Mais ce triomphe, elle y tenait, ce serait en môme temps la revanche et le couronnement de sa vie.

— Cofile que coule, j'aurai leur enfant, — gronda-t-elle. — Je suis assez riche maintenant pour payer tous les services, toutes les lâchetés, toutes les trahi so'ns.

Oui, clic venait de penser qu'avec les trésors de lord Warder qu'elle possédait tout entiers, il lui serait facile de corrompre soit le jardinier attaché à la villa de Maurice Donnel, soit tout autre de ses serviteurs, de suborner la garde qui veillerait l'accouchée et de s'emparer ainsi de l'enfant à qui elle voulait faire expier toute l'accumulation de sa haine.

Ou encore elle pourrait trouver à Londres, ou à Paris même, grâce à ses anciennes relations, assez de bandits déterminés afin d'enlever le nouveau-né par un coup de force.

Mais soudain son sombre enthousiasme tomba.

Ne savait-elle donc pas que toutes ces complicités, toutes ces com promissions seraient autant de chaînes, autant de dangers?

Après cette dernière mort, celle de son mari, survenue de cette façon, elle se sentait prise d'un immense besoin de repos après avoir accompli la dernière tâche de mal qu'elle s'était imposée.

Et chercher de nouveaux complices ce serait encore chercher de nouvelles luttes contre eux qui, certainement, s'empresseraient de vouloir la taire chanter.

Elle avait déjà Favrol, ce parasite affamé d'or; c'était bien assez!

S'il le fallait, il soudoierait ce jardinier avec lequel il avait entamé dos relations.

Léona paierait aussi cher qu'il le faudrait ne doutant pas que de Favrol, ne gardât, du reste, pour lui la moitié au moins de ce qu'il serait sensé verser à cet homme.

Mais elle ne paraîtrait pas dans ces marchandages.

L'heure des témérités, des actes d'audace trop périlleux était passée pour elle : elle allait frapper à coup sûr et sans avoir à redouter les conséquences du dernier effort de sa haine.

MARIAGE DAMOUR l-;03

Enfin elle reçut encore ce mot da baron de Favrul : «t Venez, le donouement est proche. y>

Elle comprit et s'apprêta.

Léona avait échangé une lettre avec sa fille pour lui annoncer son récent veuvaiie.

Mais elle s'était bien gardée de l'inviter à venir la rejoindre à Londres afin de la consoler : Au contraire, le ton de sa lettre indiquait suffisauiment son désir de rester seule; elle avait prétexté le a souci, les occupalions de la succession de son mari au milieu desq uels elle avait à peine le temps de penser ».

La vérité est qu'elle voulait garder, tout entière, la liberté de ses mouvements.

Pour celle raison encore, elle se résolut à ne point avertir Dorlhe de son départ pour la France.

Berthe était l'amie, la confidente de Mignonnette : elle n'avait plus aucun secret pour Mme de Saint-Florent, ou du moins lady Wartier redoutait qu'il en fût ainsi.

Léona avait donc à craindre que Berthe, en causant, n'avisât ses ennemis de son retour.

Mère dénaturée et capable de sacrifier mèuic son enfant, si cela lui avait été indispensable, elle allait même plus loin et arrivait à appré!:ender que sa fille ne la trahit volontairement, pout-éire.

— Quoiqu'il en soit, — s'élait-elle dii, — il vaut mieux (ju'elie ne sache rien, qu'elle ignore ma présence.

Elle pariit, se disant que Paris était assez grand pour la cacher aux veux de lous.

,\i'Tnri', Iii: I \ PLACE

Ainsi que de Favrol é'iait parvenu à le savoir du jardinier, en prenant mille précautions, la délivrance de Mignonneltc était en eiïet imminente.

M""» de Saint-Florent avait écrit à Jacqueline Delbeau.

La grande Ame de la créatrice de VŒnvre île la Mac et de VEnfimt, ignorante des basses jalousies et de tout égoïsme indigne d'elle avait voulu

i704 MARIAGE D'AMOUR

que la vériUible mère deMignonnelte, quoique mère inconnue, mère sacrifiée, entendît, reçut, avant tous, le premier vagissement de son petitenfant.

Jacqueline Delbeau s'était hâtée d'assurer, durant son absence, le service de l'hospice dont elle avait la charge, et avait ensuite pris le train.

Mais ce n'était pas sans s'être occupée au préalable du petit chérubin dont on attendait la venue.

Elle s'était chargée de choisir une nourrice pour le petit être, une vigoureuse et bonne montagnarde qui put donner, au mignon qui lui était déjà si cher, un lait généreux, et, ce qui est non moins précieux, dos soins attentifs et réellement maternels.

Aussi la petite villa de la route de Versailles à Saint-Cyr était-elle fort animée.

Et la jeune épouse, bientôt jeune mère, constatait avec attendrissement l'empressement attentif de tous ceux qui l'aimaient, réunis souvent, autour d'elle.

Elle montrait une gravité rieuse et elle échangeait avec Maurice des reg.irds qui, sans que leurs lèvres se fussent parfois ouvertes, étaient pleins d'éloquence.

C'était la révélation de leur avenir, auprès d'un enfant aimé qu'ils semblaient ai nsi voir et se communiquer l'un à l'autre : leur avenir de devoir et de douce et confiante joie.

Jacqueline Delbeau, l'énergique et sainte femme du peuple devinait leur ineffable et grave émoi.

Et les considérant parfois de loin sans qu'ils la vissent, elle sentait sa poitrine se soulever longuement.

Ah! ne pouvoir se jeter dans leurs bras et leur dire :

— Mes enfants!... oui, envisagez sans crainte l'avenir, car vous êtes bons et Dieu vous bénirai...

Cela, elle le pensait; et, hélas! elle était obligée de le refouler dans son cœur.

-Al'"'=de Saint-Florent passait toutes ses journées auprès de Mignonnelte.

Avec une effusion pleine de solidarité, elle serrait alors les mains de la mère anonyme, victime de son abnégation, semblant lui dire :

— Courage !

M. de Saint-Florent venait également vivre à côté d'eux tous les instants (juc lui laissaient ses alTaircs.

Sa l/'le sur laquelle quelques lils d'argent mettaient une teinte de mélancofie, restait penchée en une calme et constante méditation.

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Et François LevrauJ, Jean TourailU-, re>t.i mertr sur le plancher... (P. ni2.)

Sous ses dehors moins expaiisifs, il resseiilail une énioliou profonde dans l'attente de la chère créature dans les veines de laquelle coulerait de son sang.

Quelque chose autre aussi arrêtait le sourire sur ses lèvres.

Les aveux de Pierre Normand ne lui laissaient aucun doulc mu l'.icharnement endurci de l'ancienne Léona d'Lrcourt.

170G MAHIAGE D'AMOUR

Il la savait retournée en Angleterre, il est vrai, et cela le tranquillisait un peu.

Néanmoins, un malaise pesait sur lui et il avait besoin d'amis vigilants auprès de sa fille pour être rassuré.

Il ne redoutait cependant pas un enlèvement, mais l'incendie, le crime, un attentat quelconque.

Aussi, sur sa proposition, la mère Berthier et son bon et courageux mari, vinrent-ils partager le logement du jardinier.

L'ancien garde et sa femme avaient reçu avec joie cette nouvelle mission de confiance.

— Ils peuvent venir ! — grondait le père Bertliier, — il y a six balles dans mon revolver et ma main ne tremble pas encore... quand je vise.

Les anxiétés du comte de Saint-Florent auraient encore été accrues s'il avait pu voir Favrol qui, sous un déguisemeni, se hasardait parfois de très bonne heure aux abords de la villa.

Mais le misérable agent de Léona avait une trop grande frayeur pour se laisser apercevoir.

Cependant le mari de Lucienne croisait parfois un coupé dont les volets étaient levés comme les voitures de maîlre conduites à vide.

11 ignorait qu'une femme était cachée dedans.

Par les jours ménagés dans le panneau, cette femme l'apercevait.

Et l'expression du regard qu'elle lui lançait alors l'eût fait trembler.

C'était Léona qui, ne se fiant pas à de Favrol seul, venait fréquemment s'assurer par elle-même de la iriarche des événements.

— Mon jour approche! — grinçait-elle entre ses dents, en accompagnant d'un geste de menace l'homme qui avait échappé à ses serres.

Cependant l'augmentation du personnel, la présence de toutes ces alTcctions, de tous ces dévouements autour de la jeune épouse l'inquiélaient, la faisaient douter du succès, ou tout au moins du succès immédiat.

11 lui faudrait peut-être différer, renvoyer à plus lard. Mais sa haine ne voulait plu> attendre!

Elle comprit bientôt qu'il lui serait impDssibb de réussir sans une complicité dans la place.

Pour elle, l'honneur, l'honnêteté n'existaient pas.

— Tout se vend et tout s'achète, — disait la femme vendue.

VA s'adrcssant à de Favrol qui venait la trouver la nuil, dans un hôtel de la banlieue où elle était venue se cacher sous un (aux nom :

— Vous avez déjà entamé des pourparlers avec le jardinier : il faut ^n finir avec lui. Eh bien ! il lui sera facile de prendre l'enfant dans son ber-

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ce;iii, la nuit, de l'emporter d;ms le parc, jusqu'à l:i pelile porte qui donne sur le bois et dont vous avez pris l'enipreinle de la serrure. Vous serez là.

— Facile?...

Les derniers mots de Léona : « Vous serez là » l'avaient refroidi.

— Kli! — répiifjua-l-elle avec irritation, — tout est facile parce que toul est possible. 11 s'ajiit de vouloir.

— Mais ce sera cher, — ohjecla-t-il.

— .le suis iiclie.

— Mais pas toujours généreuse... avec moi du moins.

— Plaignez-vous donc!

— Je ne me plains pas. Seulement j'en lire des déductions.

— là?

— Kt je me dis que pour amener un homme à ce que vous voulez, cela coulera gros... très gros.

Léona le regarda d'un air méfiant.

Lllc le soupçonnait de vouloir exagérer !a commission qu'il ne pouvait manquer de s'attribuer, avec tous ces préambules.

Mais de Favrol, comprenant qu'elle avait besoin de lui, et averti par la larun dont elle l'avait précédemment a lâché )> était résolu à « faire au>si sa pelile affaire ».

Il no sourcilla donc pas, et reprit :

— Oui, cela coûtera gros, il laul faire voir à l'homme de l'or, des billets, beaucoup d'or et de hillets de banque pour l'éhlouir. Lt s'il dit oui, au moment où il consentira, les lui mettre dans les mains alin (\ni\ ne se dédise plus. Car l'argent c'est bon à prendre; quant à le rendre, jamais!...

Léona était à la fois prodigue et avare.

Favrol, sous prétexte qu'il avait déjà talé le jardinier, parlait d'une somme énoiiiie.

Paulin elle se résigna.

— Il y a vingt-cinq mille francs dans celle envelopj)e, — dit-clL'. — Le jardinier touchera tnrorc pareille somme (juand nous aurons reniant.

Faviol mil les hanknotes dans son porlefeuille, espérant bien (ju'il y aurait là quinze mille francs pour lui.

— Lt (juin/.e quand j'aiirai le mioelion, ( . ia me lera trente mille : une conlmi^sion honorable.

11 laisait assez peu de cas de l'honnêteté de ses semblables pour ne pas douter que, avec dix mille francs, il ferait vendre ou tuer père et niêre à n'importe qui.

MAlUA(.i: U A.MOLR

Et îiussilùl il s'arrangea i-oiir se trouver sur le passage du jardinier.

Il l'entraina dans une guinguette et entama son œuvre de corruption.

Malheureusement pour Léona le campagnard acceptait volontiers une bouteille, déblatérait même avec plaisir >in brin contre les patrons, mais quant à prêter la main à une infamie, h;ille-là !

Favrol vit qu'il avait été trop loin, tourna la chose en plaisanterie, commanda une seconde bouteille.

Et celle-ci entamée, il revint par un détour à son sujet.

Mais le jardinier était réellement de la bonne race, et il se fâcha

tout rouge.

Favrol eut même besoin de toute son adresse pour le persuader qu'il s'agissait d'une « blague enlre eux », craignant qu'il ne parlai, ce qui n'aurait pas arrangé les choses.

Et il se retira, voyant les projets de lady Warder fort compromis.

— Eh bien? — lui demanda-t-elle dès le lendemain.

— Ça marche! — répondit-il.

Comme il l'avait dit : l'argent c'est bon à prendre; quant à le rendre?... Il pensait : jamais!

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