DU BERCEAU A LA TOMBE
Après avoir reçu de Favrol l'assurance mensongère que le jardinier se prêtait à un accommodement, Lady Warder était allé inspecter une nouvelle fois les environs de la villa.
A quelque distance, derrière le bois qui confinait au parc, se trouvait un pavillon à louer et elle voulut le visiter, prête à le prendre si c'était nécessaire à la réussite de ses projets.
Elle en revenait, tout entière, à ses sombres préoccupations, ayant baissé une des glaces de son coupé alin de rafraîchir son front brûlanl, lorsqu'elle se rejeta brusquciïienl au fond de sa voiture, alin de n'être pas reconnue.
Elle venait d'aperoevoir sa (illc.
— Berthe! — lit-elle. — Elle vient de chez M""' Donnel. J'ai eu bien raison de ne pas lui faire connaître mon voyage; la mine serait déjà éventée.
Et avec amertume :
— Son visage paraît tout souriant. Elle rêve pout-tHre h ce Brémontier, cet autre ami de ces Saint-Florent maudits dont elle s'est enticiiée malgré tout.
Et sa pensée malveillante suivit la jeune fille.
Bertlie rentrait chez elle, à la fois radieuse et mélancolique.
L'expression de contentement répandue sur sa physionouiie ou plutôt le sourire errant sur ses lèvres venait d'une lettre qu'elle avait reçue le matin de son bien-aimé. Sa mélancolie était causée par le spectacle du bonheur observé au foyer de iMignonnette.
Et elle n'avait pu s'empêcher de soupirer en songeant que la uièuie félicité ne lui était pas encore accordée, quoique la réalisation de ses vœux lui parut plus prochaine.
Elle rentrait chez elle, décidée à écrire à sa mère afin d'obtenir quand même son consenterucnt.
— Je ferai appel à ces sentiments qu'une mère n'oublie ni ne renie jamais, — se disait-elle — El elle ne voudra pas laire mon malheur.
Hélas! elle ne se doutait pas que le cœur de sa mère lui était fermé à tel point qu'elle l'avai. rencontrée sans ressentir même le désir de lui ouvrir ses bras.
Le somptueux immeuble du boulevard Ilaussmann lui paraissait bien triste et bien vide pour elle seule... pour elle qui ne songeait pas, qui ne savait pas qu'une autre passion plus pitoyable encore que la sienne y souffrait tout ce qu'on peut souffrir.
Jean Tourraille, c'est-à-dire François Levraud puisque l'ancien valet de chambre de Favrol était connu sous ce dernier nom chez M"^ Raymond, François, dévoré par les tourments de la jalousie, n'était plus que l'ombre de lui-même.
Au moment où Léona rencontrait Berlhe en route pour rentrer à Paris, l'infortuné ent;-.ul lentement dans la chambre de la jeune fille.
11 était paie, affreusement décoloré; un feu ardent brûlait dans ses paupières.
Le malheureux écouta, n'entendit aucun bruit d.ins une des pièces précédentes; et alors il s'agenouilla sur le tapi-^, à l'entrée de celte chambre dont il venait d'ouvrir la porte.
— Ah! — niurmura-t-il, — que ne peiU-tlle me voir ain:>i agenouillé et accepter mon adoration.
11 maîtrisa un sanglot qui montait à sa gorge.
— Hélas! hélas! c'est un autre qu'elle aime, et pour moi c'est un martyre pire que l'enfer. (Juand aurai-je le courage de mourir?...
.Ses (Jeux poings heurtèrent sa poitrine.
— Lâche !...
Et sur ce mot qu'il n'aurait supporté de personne, il alla s'abattre sur le (auteuil situé près de la lenètrc, la place favorite de Berthe où si souveiil il avait rêvé à elle, durant le temps où elle était malade à Saintricrmain.
1! ten.iit son visage caché entre ses mains.
Lorsqu'il écarta ses doigts, ses doigts aux phalanges noueuses qui meurtrissaient sa face, il aperçut, à terre, un papier, devant un chifTonnier où W^" Raymond renfermait ses gants et ses autres menus colifichets.
— On dirait une lettre.
Il se baissa, dans un élan nerveux.
Un soupçon violent venait de traverser son cerveau. Si c'était une lettre de l'oHicier de marine?
Il n'aurait plus jamais osé en dérober une à la jeune fille, l'emporter dans sa chambre, la décacheter, en violer le secret délicat.
Mais une lettre ouverte, jetée sous ses pas : la tentation était trop (orle.
11 avait ramassé le p.npicr : ses mains tremblaient.
Il li\a le cachet de la poste. Et un gémissement rauquc sortit de sa poitrine.
— C'est celle qu'elle a reçue ce malin.
Mais, en même temps, une lueur violente passa dans son regard.
Il allait donc savoir ce que Brémontier lui écrivait : il allait donc se repaître sans mesure, s'enivrer de son mal.
C'était le démon qui plaçait cette lettre devant lui, il comprenait comiuent : Berthe l'avait reçue le malin. Après l'avoir lue, relue dix fois sans doute, car elle était bien chiironnée, après en avoir baisé la signature, ainsi que l'attestait les traces restées sur l'encre, elle l'avait renfermée dans ce meuble.
Elle avait dû vouloir la reprendre, en sortant l'après-midi.
— Alin de ne pas (s'en séparer, — murmura le malheureux. — Comme elle l'aime !
Mais elle élait tombée de sa poche.
— Oui, elle est tombée pour que je la lise; pour que je connaisse bien toute l'étendue de mon malheur! Eh bien! soit!
Et il tira la lettre de l'enveloppe ouverte ; il la déplia : le frêle papier claquait entre ses doigts.
MARIAGE DAMOUR iTit
Mais un nuage passa devant ses yeux, car les premiers mots étaient ceux-ci : « Ma Berthe, ma liancée, ma femme bien-aimée ».
— Ah ! — murmura-t-il. — C'est bien fini. Il n'y a plus à douter, il vaut mieux que j'en termine.
Pourtant, par un effort, il reprit une fermeté apparente ; il continua.
Il épela alors, avec des rugissements, des plaintes étouffées, un Uiagnifique mais également pur et chaste et noble chant d'amour.
Ah ! si encore il avait pu mépriser celle dont il avait fait son id il.,- ; cela l'aurait soulagé peut-être.
Mais non, aux paroles de l'officier de marine, il ne pouvait se mé. prendre, elle n'avait à rougir de rien devant personne.
Il s'était arrêté au milieu de sa lecture.
— Allons, — fit-il, — vidons la coupe d'amertume jusqu'à la lie. Et il poursuivit...
Hector Brémontier en venait maintenant aux projets d'avenir.
« L'obstacle le plus dur, — disait-il, — vient de mes chefs. Des gens « intéressés à nous séparer les ont circonvenus depuis longtemps. Je l'ai c( su. Et, — pardonnez-moi ces quelques mots qui vous montreront l'hos- <( tilité et sans doute les calculs de certaines personnes, — ces gens-là « avaient obtenu du Ministère qu'on refusât d'autoriser notre mariage.
« Il y a trois jours, je suis allé trouver l'amiral et lui ai annoncé que « si l'autorisation de me marier ne m'était pas accordée, j'étais résolu à « démissionner, et à aller demander à mon travail la subsistance de la la- <c mille que je veux me créer. J'étais sûre de votre approbation, Bijrlhe, « car le travail ennoblit.
« Mais je viens de revoir l'amiral; l'obstacle est levé; mes chefs (( consentent. Dans trois semaines, si vous voulez, Berthe, nous serons « unis ! C'est pour cela que, aujourd'hui, je vous ai appelée ma femme (.t bien-aimée, car vous l'êtes à partir de ce jour... »
Il conlinuait encore, donnant des détails, disant quels -seraient slû témoins.
L'intendant laissa tomber ses mains sur ses genoux.
Son œil paraissait sonder l'inlini.
— Dans trois semaines!... alors elle sera poui- jamais à un autie... à un autre qui me chassera peut-être. Et j'irai expirer, au bord do qucl«juê route sur un tas de cailloux, niisérable et abandonné.
Mais tout à coup il se dressa.
Une lueur affolée brillait dans ses yeux.
— Eh bien! non ! — rugit-il. — J'ai assez souffert, je ne veux plus
vivro. Jo ne verrai pas le jour dont il parle. Non! non! car la souffrance a (les bornes I
Il fit j)arlir une allumette pour détruire, anéantir la lettre maudite qui venait de l'instruire.
.Mais il la jeta.
— Je l'aime trop pour lui faire du mal, pour la faire souffrir, — dit-il avec une grande douceur. — En détruisant cette lettre je rendrais M"<= Ijerthe malheureuse. Il est assez de moi pour connaître la douleur.
Il rejeta la lettre là où il l'avait trouvée, et resta un moment à la considérer, l'œil hagard.
A ce moment, un bruit le fit tressaillir.
C'était Berthe qui arrivait.
Il reconnut sa voix.
=— Elle ! elle ! — exhala-t-il.
11 chancelait comme un homme ivre.
Puis, tout à coup, il prit son élan.
— Adieu, Berthe ! — cria-t-il. — Adieu ! A la mort !
Et il partit comme un fou par l'escalier de service, montant vers sa chambre.
11 en ouvrit la porte d'un coup, tira violemment le tiroir dans lequel était le couteau ne bouclier qu'il avait gardé, et, farouchement, tragiquement regarda la lame.
— Te voici donc, toi qui devais être la libératrice, toi qui devais iii'arrachcr à la servitude. Te voici donc, froide, aiguë et tranchante ! Eh bien ! sois réellement la libératrice. Tiens, sois-le !
El avec un emportement fauve, un son rauque, il leva le bras ; la lame brilla, siffla, coupa l'air...
Et tout d'un coup, il n'y eut plus rien... plus rien qu'un poing noué convulsivement sur le manche, la lame disparue, enfoncée dans sa poitrine ; il n'y eut plus rien que l'affalement d'un corps sur le plancher, avec un bruit sourd.
Puis, la main clouée au coutelas s'agita, d'un coup brusque la lame ressortit engluée de rouge, .,
Et, de nouveau, elle s'abattit, trouant une seconde fois la poitrine.
Mais alors, brusquement, le bras se détendit : l'homme avait épuisé son énergie et sa force.
Et François Levraud, Jean Touraille, resta inerte sur le plancher, laissant sa vie s'écouler avec son sang.
En bas, Berthe rentrée dans sa chambre avait retrouvé sa lettre.
— Oh! mon Dieu! — fil-elle, — si je l'avais perdue...
La villa de la route de Versaiilex, uul j^iaciciix cl coquel, était mi-Q-m et étroit comme doit l'être uu nid. (V. 1719.)
Et posant de nouveau ses lèvres sur le cher cl [uécieux papier :
— Iléunis bientôt et pour jamais!...
Elle resla lonLilemps à rêver, le Ijonlieur qu'elk' venait de constater, en .nlrant, chez .Mignonnelle, allait donc devenir le sien, dans un temps peu éloigné sans doute.
.Mais l'heure s'avançait, et elle s'étonna de ne pas voir Erançois qui, dès sa rentrée, d'habitude, venait pren(h-e ses ordres, l'infortuné saisis-
21o. — ilARIAGK d'amour. -'•^'
^-14 MARIAGE D'AMOLR
sanl, à cliaqiic lois, celte occasion pour venir la contempler, la revoir de nouveau.
Berlhe s'informa.
Les autres domestiques ne purent la renseigner.
On savait seulement qu'il était encore présent dans le courant de l'apres-midi et il n'avait pas prévenu qu'il eût à sortir.
11 est peut-être dans sa chambre, souffrant, — dit une femme de
chambre. — Car depuis quelque temps il n'a pas l'air de se bien porter.
— Pauvre François, si dévoué, — répondit Berthe. — Allez vite voir. Le cocher qui venait de remonter se chargea de la commission.
Cinq minutes après, il frajipait à la porte de la chambre occupée sous les toits par l'intendant.
Ehl monsieur François. Étcs-vous malade?
Pas de réponse.
Instinctivement, il tourna le loquet : la porte s'ouvrit.
— Est-ce qu'il serait tout à fait mal, p;ir liasard, — se demanda le visiteur, un peu ému de ne pas trouver la porte fermée.
Il appela encore et crut percevoir un gémissement faible.
Le cocher poussa alors, mais le bois bulta contre un obstacle : il dut réunir toutes ses forces. C'était le corps de Jean Tourailie qui, tombé derrière la porte, la barricadait.
La vigoureuse poussée du cocher l'écarla un peu et le visiteur glissa son corps dans l'ouverture.
>lais alors il devint tout pâle, en même temps qu'une exclamation de stupeur et d'effroi lui échappait.
Il venait d'apercevoir l'intendant, inerte sur le plancher, les yeux clos, un gros couteau dans la poitrine : et, autour, un large extravasement de sang...
Il lâcha la porte et dégringola dans l'escalier, en criant.
Berthe, et derrière elle tout le personnel étaient accourus.
— Mademoiselle, — haleta l'homme, — M. François est... assassiné.
— Que dites-vous? François assassiné?
— A moins qu'il ne se soit suicidé, — ajouta le cocher qui avait totalement perdu la tête.
Le premier mouvement de Berthe avait été la frayeur.
Mais l'énergie que possédait Lcona avait passé en elle, sans ses mauvais instincts.
Dominant son émoi, elle luoiila aussitôt aux chambres des domestiques, entourée de tout le personnel.
Le corps du malheureux était toujours dans la même position.
La vue du sang fit un tel elTet sur la jeune fille qu'elle crut qu'elle allail défaillir.
Mais se raidissant, elle se dit qu'une lâche de solidarité humaine s'imposait, et elle ordonna de coucher le corps de l'infortuné sur l- Ht.
A ce moment Jean Touraille ouvrit les yeux, et leur pâle regard rencontra les traits de celle pour l'amour de qui il se tuait.
L'expression que revêtit alors ce regard était intraduisible : ce fut comme la fusion d'une àme.
Elle songeait donc à lui, elle venait donc à son secours au moment où il allait mourir.
Quel baume inespéré, quel adoucissement suprême apporté à sa dernière heure !
— -Mon pauvre François! — murmura la jeune fille, pleine d'attendrissement.
Et se tournant vers le cocher :
— Vite, un médecin!
Le moribond secoua la tête et articula péniblement :
— C'est inutile. J'ai mon compte.
Mais, sur un geste de sa maîtresse, le cocher élail parti quand même chercher l'homme de l'art.
Alors, tristement, Berthe interrogea le blessé : ainsi on avait attenté à ses jours. Ah! la justice saurait bien découvrir le misérable qui avait lait cela, et le punir, il guérirait... \
François secoua doucement la lèle.
— N'accusez personne de ma mort, — prononra-l-il péniblcmenl. Et il insista sur ce mol : personne, comme s'il avait eu peur qu'elle ne
se crût coupable, elle qui ignorait son amour, et qui l'ignorerait toujours.
Le médecin arriva bientôt.
Il arracha l'arme restée dans la seconde plaie, tandis que .M"' Haymond se couvrait les yeux de ses mains.
Examinant ensuite les blessures, il murmura en se tournant vers la jeune fille.
— 1! n'a pas une heure à vivre : il râle ! Et s'adressant au blessé :
— Voyons, mon ami, dites-nous qui vous a mis en cet état?
Il se penchait vers lui, comprenant que le malheureux avait peine à articuler.
— J'étais las de la vie, — souffla faiblement l'agonisant.
— Vous avez donc tenté de vous suicider?
1716 MAIUAGE D'AMOUR
Un oui à peine perceptible s'entendil. Le médecin improvisa alors un pansement qu'il savait inutile.
— Ma mission est terminée, — déclara-t-il lorsqu'il eut achevé, celle d'un consolateur commence.
— Ce sera la mienne, — répondit la jeune fille avec gravité.
Un regard d'une reconnaissance infinie brilla dans les prunelles décolorées du blessé, tandis qu'elle s'installait à son chevet.
Elle resta ainsi un long moment priant et méditant.
Pufs François Levraud, Jean Touraille, ouvrit ses lèvres blanches pour parler.
Berthe se pencha vers lui,
— Vous êtes bonne... Soyez heureuse... — exhala péniblement l'agonisant.
Ce furent ses dernières paroles.
Ses yeux s'étaient refermés, appesantis par la lourdeur de la mort, ses dents s'étaient serrées les unes contre les autres.
El un soufle court, rauque sortait seul de sa gorge, allant s'aflaiblissant sans cesse.
La jeune fille se souvint alors de l'agonie de l'amie de couvent à laquelle elle avait autrefois assisté : c'était la sœur d'Hector Brémonlier, la sœur de celui qu'elle aimait.
Et elle ne put retenir ses larmes, larmes de pitié pour le moribond de cette heure et aussi larmes de regret à la pensée de tous ceux que l'on perd et que la terre ne vous rend plus.
Un spasme agita alors le corps de l'agonisant : dans un effort suprême, il rouvrit les yeux comme pour un dernier adieu à la vie.
Et il vit ces larmes, rosée bénie, car son regard, une seconde ra nimé, s'emplit de béatitude déjà extra-terrestre.
11 eut un tressaillement : ses paupières se refermèrent et son corps tomba dans une immobilité rigide.
François Levraud, le paria Jean Touraille, pour qui la vie avait été si dure dès ses premières années, avait cessé de vivre — et de souffrir !...
CLH isolée!
La mort tragique de Jean Touraille, son agonie à laquelle elle avait voulu assister jusqu'au bout avaient profondément affe cté Berthe.
MARIAGE D'AMOIR 1717
La jeune fille ignorait ce sentiment d'orgueil égoïste qui glace trop souvent l'âme des riches et les rend insensibles aux souffrances des humbles.
Le faux François Levraud s'était toujours montré un serviteur dévoué et fidèle.
Et la fille de Léona, qui ne tenait réellement guère de sa mère, ne jugeait pas être quitte envers lui par le salaire payé.
Pour elle, les serviteurs qui lui montraient de l'attachement étaient un peu de la famille.
Et ne connaissant point de parents à l'intendant, elle avait eu cette pitié suprême et très douce, de vouloir fermer les yeux du malheureux qui s'était tué par amour pour elle en emportant son secret dans la tombe.
La tombe, en effet, allait le recevoir, car les hommes de deuil se présentèrent et emportèrent le pauvre corps du suicidé, devant lequel l'église refusa de s'ouvrir et pour qui une fosse était ouverte au cimetière.
Et Berthe, revenue de là-bas, Berthe, que la tristesse de la nécropole avait rempli d'idées mornes, ressentit une insurmontable impression de malaise et de désespérance en rentrant dans sa maison, que la mort venait ainsi de visiter.
Elle sentit davantage le vide de son existence, son propre isolement.
Elle vit un rapprochement entre le sort de son infortuné intendant, conduit par des étrangers à sa dernière demeure, et son propre sort.
Hector Brémonlier était loin d'elle; et il n'était pas encore son mari. Sa mère, la seule parente qu'elle eût, sa mère, qui eiit dû lui tenir lieu de toute affection autre, vivait à l'étranger, séparée d'elle par une mer... un océan d'oubli!
De sorte que si la destinée venait à s'appesantir sur elle, elle n'aurait, comme l'infortuné domestique, que des étrangers pour clore ses paupières... elle qui avait un fiancé et qui avait une mère...
— Oh! maman!... maman!.,, — fit-elle en joignant les mains.
Et il y avait, dans ce geste et dans l'expression avec laquelle cet appel presque enfantin venait de jaillir de sa lèvre, un reproche affligé pour celle qui l'avait abandonnée,, la laissait seule dans la vie après l'avoir empêchée de s'abriter dans une'autre tendresse.
Et alors, ayant besoin d'épanchement, éprouvant la nécessité de détendre son âme, elle se laissa aller devant le secrétaire incrusté qui garnissait un des angles de sa chambre, et sa plume traça ces mots, ces mots si pieux pour ceux qui ne les prononcent point en vain : «.. Ma chère mère... »
Et elle s'arrèla, rèvanl, son cœur trop plein (J<3 senlimenls confus, ne sachant comment les exprimer.
Puis sa plume courut, elles phrases se succédèrent, son cœur épandant là le noir qui l'emplissait, qui l'accablait.
Sa jeune et brune tète, inclinée, trahis^^ail à elle seule ce qu'elle ressentait.
Lorsqu'elle s'arrêta, les quatre pages de sa lettre emplies de lignes serrées, sa physionomie exprimait un grand apaisement.
Elle espérait la réalisation du désir qu'elle venait de manifester^ c'est que sa mère qui avait éprouvé elle-même. Ta douleur que laisse après elle le voisinage de la mort, vint réunir pour quelque temps leurs deux isolements.
Alois ce ne serait plus la mère au cœur aride et sec qu'elle avait connue. Elle voulait le croire, éclairée par les averlissemenls du son, Lcona reviendrait à tes senlimenls (jui sonl si doux à l'être; et Berlhe lui parlerait de nouveau et de telle laçon de son amour, de l'amour d'Hector Brémontier, que ce serait sous l'égide maternelle redevenue sainte que se consacrerait leur union.
Rêves consolants!... mais, hélas! rêves vains et fragiles!
L;i lettre de Berlhe partit, et des jours se passèrent.
Elle les comptait.
D'abord leur prolongation l'étonna. Puis elle voulut y voir une preuve de la réalisation de ses vœux, de ses espérances.
Hélas! la pauvre enfant ignorait qu'elle eut sa mère si près d'elle... sa mère, qui l'avait croisée sans que ses bras se fussent ouverts!...
Léona, en quitlant Londres, n'avait pas annoncé qu'elle partait pour la France, se déliant même d'une indiscrétion qui eût pu faire avorter Sun plan.
Et la lettre de sa fille attendait a Hyde-Park le retour de hidy ^Yarder.
Alors à l'espérance du commencement succéda, chez la jeune fille, une prostration absolue.
Sa mère ne lui répondait même point.
Hélas! elle ne l'aimait réellement pas : elle ne l'avait jamais aimée, ainsi qu'elle n'en avait eu que trop de preuves.
Dans son désarroi, la jeune fille chercha autour d'elle auprès de qui elle pourrait trouver quelques consolations.
Elle comprenait qu'elle ne devait point aller affliger Mignonnette sui le point d'être mère.
Mais M"'' de Saint-Florent, toujours si compatissante?...
— Oui, — se dit Berllie, — auprès d'elle, aii moins, je trouverai aniilié et consolation.
Et, guidée ainsi vers d'autres pensées déjà meilleures :
— Elle me parlera de celui que j'aime, et je pourrai lui en parler. C'était déjà son ciel qui s'entr'ouvrait.
M"^ Raymond fut bienlôt à l'avenue du Bois-de-Boulogne : c'était si près qu'elle s'étonnait de n'y être pas venue plus tôt calmer sa tristesse.
Le comte et la comtesse de Saint-Florent étaient, en effet, rentrés à Paris où ils étaient plus près de leur enfant, à côté de laquelle Lucienne devait s'installer au dernier moment seulement, car la villa de la route de Versailles, nid gracieux et coquet, était mignon et étroit comme doit l'être un nid.
— Ma chère Berthe ! — lui dit Lucienne, — quel bonheur de vous embrasser. Mais que je vous gronde, car .Mignonnette languit de vous voir.
Un lent sourire glissa sur les lèvres de la jeune fille.
— Je ne vous apporte pas un visage bien joyeux, et je n'ai pas voulu aller attrister M°.* Donnel.
La main de son interlocutrice pressa affectueusement la sienne. Et avec cette intonation qu'elle seule savait mettre à ces paroles, destinées à trouver le chemin de l'âme :
— Vous avez du chagrin, Berthe?...
Ces mots firent, à l'orpheline, — elle l'était presque, — l'eiïet d'une de ces vibrations brisant tout d'un coup toutes les cordes d'une harpe . la tension de ses nerfs céda brusquement, et les larmes jaillirent de ses yeux.
M'"= de Saint-Florent l'avait rapprochée d'elle et lui pailait comme il faut le faire envers les affligés, ne cherchant point de vaines et banales paroles, laissant glisser ses larmes, — des larmes pareilles à l'eau mélancolique des ruisseaux qu'il faut laisser couler.
Alors Berthe lui apprit l'espèce de nostalgie qui s'était emparée d'elle, la mort entrée dans sa maison, pleine de mélancolie lui semblait-il, en son isolement dans ce Paris immense, le besoin d'affection familiale qui l'avait plus violemment saisie, et, — elle hésita un peu, — sa longue lettre à sa mère, à Londres, et le silence de lady Warder.
— Hélas! ce n'est pas la première fois que mes lettres restent sans réponse. Ma mère ne m'aime pas : elle ne m'a jamais aimée !
Alors, abnégation sublime, ce fut M"'* de Saint-Florent qui prit la défense de l'atroce créature qui. lui avait fait tant de mal.
Et doucement, héroïquement, elle essaya de faire entrer, dans l'esprit de la jeune fille, la conviction qu'elle avait tort d'accuser celle qui
1720 MARIAGE D'AMOUIl
lui avail donné le joiir, que des raisons impérieuses l'empêchaient seule de lui faire connaître combien ses sentiments avaient trouvé d'écho en elle, et que bientôt leur joie serait commune.
Mais Burthe secouait la lête : le pressentiment que l'on a en soi l'avertissait que le vide existant entre elle et sa mère était malheureusement trop réel, et que les encouragements de sa généreuse interlocutrice n'étiiient qu'un mensonge pieux.
M. de Saint-Florent entra tandis que ses pleurs coulaient encore : Lucienne le mit au courant de la douleur de la jeune fille en quelques mots brefs afin de ménager la sensibilité de Bertbe.
A celte communication, le comte de Saint-Florent eut de la peine à cacher une impression beaucoup plus vive que celle que seniblail devoir lui causer le silence de Léona.
Mais Lucienne s'en aperçut.
Elle consola M"^ Raymond en faisant dériver ses préoccupations, en lui parlant d'Hector Brémontier dont elle allait bientôt devenir la femme.
Maintenant, peu à peu, la jeune fille commençait à sourire à travers ses larmes.
Et elle quitta les amis fidèles auprès desquels elle venait de retrouver le calme, après avoir promis de retourner le lendemain auprès de
Mignonneite.
/ Lorsqu'elle se fut retirée, M™^ de Saint-Florent interrogea son mari.
— Je ne dois rien vous cacher, Lucienne, — répliqua le comte. — Eh bien! le silence de sa mère dont se plaint, avec tant de raison, M"^ Raymond, vient de confirmer de vives inquiétudes que j'avais déjà.
— A quel sujet, mon Dieu?...
— \'ous n'ignorez pas, vous, si angéliquc et si noble, que, autant M"^ Raymond est digne de sympathie et d'estime, autant sa mère est une créature de perversion et de crime. Vous n'avez pas oublié mon duel avec cet artiste, Pierre Normand, qu'elle a complètement abandonné lorsqu'elle a su qu'il n'avait pas réussi à me tuer, cette femme atroce donnant ainsi la mesure de ce qu'elle vaut.
Il s'arrêta, n'osant pas achever sa pensée. Puis, se décidant :
— Ce n'est pas tout. Et c'est à votre force d'àme, Lucienne, que je fais appel pour me laisser achever sans faiblir. Le duel auquel elle avait poussé ce malheureux montre qu'elle n'a pas désarmé : sa haine nous poursuit et sa vigilance infâme nous poursuit.
— Je crains de comprendre.
— Oui, vous ne me comprenez que trop. Saciianl, — car elle doit être
.. Dans ses bras tendus, tenant, coame un «steasoir, glorieux et betà, uu mignon bébé blanc et rose. (P. 1725.;
LiV, 216. — lli ;I1EL MOrPHY. — M..VRI.\GE u'.XMOUR. — J. ROUFl' ET C", El IT.