DEMON
Léona, grâce à certaines sources de renseignements qu'elle s'est ménagées, afin de contrôler de Favrol, a appris la présence du docteur Sylvain aufiiès de Mignonnette.
Lneoie quelques heures d'attente seulement, se dit-elle, et la créature destinée à servir d'instrument à sa vengeance aura vu le jour,
Et déjà, Irémissante, impatiente d'accomplir son œuvre, elle a résolu d'agir...
Favrol avait reçu l'ordre de venir la rejoindre à l'Iiôlel dans lequel elle se cachait à Saint-Cloud. C'était le soir...
Quand il apparut, une voiture attelée de deux chevaux vigoureux attendait devant la porte,
— \'ous m'avez demandé, belle madame? — minauda le bandit titré.
MARIAGK D'AMOUR iTii
Il avait loLijours peur que Léona ne lui réclamât ses vingt-cinq mille francs, et il ne l'abordait qu'avec un embarras déguisé sous une galanterie outrancière.
— Oui, — dit Léona. — Nous partons.
— Pour Londres?...
— Non, pour Versailles.
De Favrol fit mine de ne pas comprendre.
— Oui, à Versailles, ou tout au.moins sur la routt. I:^t comme ii ne répondait pas :
— J'ai loué, sous un nom de circonstance, et payé certain pavillon que vous connaissez; de là à une villa qui ne vous est pas davantage inconnue il n'y a qu'un coin de bois à traverser.
— Mais la porte?
— J'ai fait fabriquer une clé avec l'empreinte que vous avez prise, et prise avec l'babileté d'un cambrioleur de profession : tous mes compliments, mon cher !
Favrol se troubla légère ment.
Dans plus d'une circonstance, l'ancienne courtisane, poussée par son besoin de sarcasme, d'insulte envers son complice, avait fait des allusions semblables.
Et le noble taré qui avait tant de motifs de redouter la perfidie de Léona se demandait si elle ne connaissait pas et ne révélerait pas certains événements dont il portait encore la trace en plein vi«age.
Lady Warder jeta sur sa tête une mantille espagnole au tissu épais, afin de dissimuler ses traits, le moment venu,
— Eh bien? — dit-elle, en se dirigeant vers la porte.
— Mais enfin? — fit-il, ne sachant pas ce qu'elle avait prémédité.
Il ne devinait que trop où elle voulait le mener, et hésitait, ayant peur des suitrs.
— Vous avez' raison, — remarqua Léona. — Prenez ce revolver; il y a des cartouches à cô!é. Prenez. On ne sait jamais.
De Favrol était de moins en moins disposé,
— El, maintenant, en route! — commanda-t-elle.
Et sur ces mots, elle tourna le dos, se dirigeant vers l'escalier.
Son complice n'avait plus qu'à obéir.
Il prit l'arme qu'elle lui avait indiquée, glissa une douzaine de cartouches dans une poche de son gilet.
Et il descendit à son tour, mal à son aise malgré ce revolver balotlani sous son pardessus.
Si, acculé, il était homme à se défendre jusqu'à la dernière extré-
mité pour échapper au\ conséquences d'un crime, sa làcheié reprenait le dessus, maintenant qu'il ne savait pas où il allait.
Arrivée dans la rue, Léona monta rapidement en voiture.
Il suffisait, en effet, d'un hasard pour la faire reconnaître et trahir son incognito, et ce n'était pas le cas actuellement.
Son compagnon se plaça à ses côtés; et le cocher qui avait ses instructions lança ses chevaux au grand trot.
— M'expliquerez-vous maintenant?... — questionna Favrol. Léona rejeta sa mantille en arrière avec exaltation :
— Vous voulez savoir?.,. Eh! bien, à cette heure, la femme du capitaine Maurice Dcnnel doit être mère. A cette heure, le fruit est mûr : il ne reste qu'à le cueillir, cher monsieur !
Et comme de Favrol cherchait à discerner, dans l'ombre, l'expression des traits de la femme qui lui parlait avec un tel frémissement dans la voix, elle continua :
— A cette heure, Maurice Donnel, les Saint-Florent, leurs amis sont tout entiers à la joie que leur procure la venue au monde du nouveau-né. Ils ne se méfient pas. En tout cas ils ne sont pas sur leur garde. C'est le moment de frapper.
— Mais?...
— N'avez-vous pas traité avec le jardinier? 11 me semble que je vous ai remis assez d'argent pour cela.
— Sans doute... — avoua Favrol craignant d'être contraint de rendre gorge.
Et il garda le silence, ayant peur de susciter les méfiances de sa compagne, et se demandant comment cela finirait.
Léona était retombée dans le même mutisme; son regard qui luisait dans la demi-obscurité de la voilure attestait la violence de ses sentiments.
Ce regard semblait voir, à travers la nuit, ce but vers lequel elle tendait, implacable comme le destin qui l'entraînait elle-même.
La voiture s'arrêta enfin.
On était devant le pavillon .loué par lady Wardcr à quelques cents mètres de la villa habitée par Maurice et la jeune mère.
Léona dit alors ce seul mot :
— Venez.
Elle entra dans le pavillon, suivi par son compagnon, et ressortit avec lui par la porte de derrière afin que le cocher ne soupçonnât pas son expédition.
. .. Elle enleva, d"un mouvcmeut prompt, le petit être de» bras de la nourrice... (P. 1735.
Léona et de Favrol s'ctant enfoncés dans le bois, la première pril la parole.
— Notre expédition est liasardeuse : c'est pour cela qu'elle doit réussir. Si les Saint-Florent ont la moindre crainte au sujet de mes projets, — elle songeait là aux soupçons qu'avait pu faire naître le duel infructueux de Pierre Normand avec le comte, — ils ne me supposeront ni assez ren-
1730 MARIAGE D'AMOUU
seignée, ni assez audacieuse jjour lenlcr un coup du force cette nuit même. C'est là le gage de notre succès.
Ks étaient arrivés à une centaine de mètres du parc.
Ils s'arrêtèrent et attendirent.
Des lumières couraient dans l'escalier, elles brillèrent aux fenêtres, puis, une à une, elles s'éteignirent.
Lady Warder se pencha ;i l'oreille de son compagnon.
A ce moment une forme blanche, amas d'étofTes couvrant un être humain tenu dans des bras attentifs parut derrière les vitres d'une croisée, dans une chambre encore éclairée.
Les paroles que lady Warder allait prononcer se figèrent sur ses lèvres.
Et serrant, avec une force incroyable, !e bras de son compagnon.
— Le petit! — souffla-l-elle avec une expression intraduisible.
Et son cou, son buste s'étaient penchés en avant, tendus, comme pour le prendre, s'en emparer.
— Comprenez-vous, maintenant, pourquoi j'ai voulu venir cette nuit même plutôt qu'une autre, aujourd'hui plutôt que demain?...
Et plus bas encore :
■ — L'enfant vient de naître, chacun, harassé par les émotions des heures précédentes, est allé prendre du repos : l'accouchée, brisée, cède à l'acrablement... L'uniant ne pleure pas; on l'entendrait dans la nuit. Tenez voyez la nourrice, — car ce doit l'être. Elle est seule, ayant posé l'enfant dans son berceau : à son- tour elle ne va pas tarder à céder à l'assoupissement. C'est une mercenaire!...
Elle attendit encore un moment, pendant lequel il y eut un léger bruit, celui du revolver que portait de Favrol et que, vaguement inquiet, il chargeait.
— Bien, — approuva Léona.
Maintenant plus aucun mouvement dans la villa; silence et calme absolus aussi dans la chambre affectée en eilët au nouveau-né et à la nourrice et choisie assez loin de la jeune mère pour ne pas troubler son repos.
Celait l'instant attendu. Léona plaça une clé dans la main de son complice.
— C'est celle de la |)etite porte du parc. Entrez sans bruit. Allez trouver le jardinier et qu'il vous guide jusqu'à cette chambre là-haut. J'ai sur moi ce que je lui ai promis. Vous devez réussir. Vous enlevez l'enfimt et avant qu'on ait j»u s'y oppost;r, vous êtes loin. Vous avez un revolver, s'il est nécessaire. La surprise sera votre aide, le meilleur de tous. Je vous attends ici, moi.
Une sueur glacée perla au front de son misérable acolyte.
MAlilAGE D'AMOUR 1731
Il avaiL encore, vivant en lui, le souvenir de ses précédents attentats contre les Saint-Florent : il portait au visage le stigmate de ce qii'il lui en avait coûté.
Quelque chose lui disait que cette famille était pour lui [invulnérable.
El il allait de nouveau se jeter au milieu d'eux?...
Un frisson de terreur secouait ses membres.
— Eh! bien*^ — lui dit Léona qui, comptant sur une complicité à l'intérieur, ne comprenait pas son hésitation.
Le bandit balbutia.
— Est-ce que je ne vous paie pas assez cher, monsieur de Favrol, et votre jardinier aussi? — siffla-t-elle.
De Favrol posa la main sur son portefeuille dans lequel était le reçu des vingt-cinq mille francs de Léona qu'il avait déposés dans une banque à son nom personnel.
— Tout ! — pensa-t-il, — plutôt que les perdre.
Et se raidissant, il se dirigea à pas de loups vers la poterne qu'il distinguait, pareille à une tache d'ombre sur l'uniformité du mur.
Il introduisit la clé dans la serrure et ouvrit avec une précaution extrême, l'oreille tendue.
Il s'agissait surtout pour lui de tromper Léona. Il allait faire quelques pas dans le parc, où, pensait-il, il ne risquerait rien, puis retournerait dire à son ancienne maîtresse que le jardinier refusait de marcher.
Mais à mesure qu'il avançait, dans les allées obscures, le silence, le calme qui y régnaient lui faisaient croire que le projet de Léona était moins dangereux qu'il ne se l'était figuré d'abord.
En causant un jour, avec le jardinier, il avait trouvé le moyen de franchir la grille; il avait observé le vestibule, l'escalier.
Ainsi que l'avait dit Léona : un coup de surprise, un enfant à saisir, une fuite dans la nuit : cinq minutes de chance et la somme qu'elle avait apportée serait à lui.
Sans compter ce qu'il tirerait encore ouvertement pour son compte.
Un ricanement tendit ses lèvres.
— Je deviendrai ensuite honnête homme pour faire une fin Et il s'avança résolument.
Alors, d'un coin d'ombre qu'il n'avait pas aperçu, une forme humaine se dressa brusquement.
— Qui va là? — cria la voix mâle du père Berthier.
Favrol s'était arrêté, cloué au sol, sa lâcheté un moment dissipée par la certitude de l'impunité revenue tout entière en face du danger.
— Oui va là encore une lois? — reprit impérieusement l'ancien garde.
Et il marcha résolument du côté où il avait entendu les pas du baron de Favrol.
Mais ses souliers ferrés firent craquer des branches mortes et de Favrol protégé par ce bruît s'élança en arrière, caché par les masses feuillues des arbres, le résonnement de sa course éloulîé par le sable humide.
Un instant après, il était auprès de Léona, ses dents claquant encore de la terreur qu'il venait d'avoir.
— La maison est gardée, — sillla-t-il. — Fuyons!...
Et il entraîna sa compagne, croyant encore avoir le père Berlhier à ses trousses.
Mais avant de disparaître, Léona tendit son poing vers la villa.
— Malédiction! — gronda-t-elle. — Je vous aurai quand même, ou j'y resterai !
Sans s'en douter, elle venait de prononcer son arrêt.
l'enlèvement
Ainsi qu'elle l'avait dit, malgré son échec, Léona n'avait nullement renoncé à arriver à son but, après lequel elle s'arrêterait, satisfaite.
Mais la surveillance exercée la nuit autour de la villa lui avait démontré l'impossibilité absolue d'un coup de force.
Il valait mieux attendre, laisser aux inquiétudes du premier moment le temps de s'apaiser, faire la morte.
Favrol, de son côté, pour s'assurer définitivement la possession de la somme qu'il lui avait extorquée, prétendit avoir appris par le jardinier que, depuis son expédition nocturne, des précautions nouvelles avaient été prises, si bien qu'il se refusait à marcher pour le moment.
Léona vint alors s'établir dans le pavillon qu'elle avait loué, derrière le bois qui la séparait de la villa habitée par M. et M^e Donnel.
Ils ne soupçonneraient jamais sa présence aussi près d'eux et elle allait guetter ainsi l'occasion favorable.
Maintenant la jeune mère commençait à se lever, prenant parfois sur elle, dans ses bras encore faibles, mais frémissants d'une douce joie, son cher trésor.
M. et M""* de Saint-Florent, rassurés par l'attitude expectante de lady Warder, étaient arrivés à penser que leur anxiété seule les avait portés à
MARIAGE D'AMOUR i'?,:i
lui aLlribuer des projets véritablement trop inlàmes pour germer dans l'esprit d'un être humain et ils étaient repartis pour Paris.
Le père JJerthier s'expliquant l'alerte qu'il avait eue lors de la venue de Favrol, par un de ces mille bruits que l'on entend la nuit, n'en avait pas parlé : on se serait moqué de lui, se disait-il.
Léona n'attendait que son départ à lui aussi pour agir.
Dissimulée à tous les yeux, elle voyait de nombreuses voitures s'arrêter devant la porte de la villa.
C'était un cortège presque ininterrompu d'amies venant féliciter la jeune mère et embrasser son chérubin.
Si Léona considérait cet empressement avec une jalousie haineuse, se disant qu'elle réservait à tout ce monde une surprise à laquelle l'on ne s'attendait pas, une autre femme en éprouvait une émotion heureuse.
C'était Jacqueline Delbeau.
Son âme de mère anonyme palpitait de la félicihê de sa fille.
Son enfant rétablie, son amour deux fois maternel, rassasié par l'inappréciable bonheur de bercer à loisir, dans ses bras, son petit-fils tant adoré, l'heure était venue pour elle de retourner, là-bas, dans les Vosges.
Et pourtant elle reculait, renvoyant ce départ d'un jour à l'autre, ne pouvant se résoudre à s'éloigner.
Quelque chose de plus fort qu'elle, de plus impérieux que sa raison, comme de la crainte, comme de la peur, de l'effarement dans sa joie, la retenait là.
Las visites continuaient à afiluer. Et lady Warder vil à deux reprises venir sa fille. La seconde fois, Hector. Brémontier l'accompagnait.
Elle ne se trompait pas : c'était bien lui. Ayant obtenu un long congé, il était parti pour Paris avec son ordonnance. Malice, en vue de guider Berthe dans ses démarches légales pour se marier puisqu'elle était majeure, et que sa mère ne répondait même pas à ses lettres.
Ces visites continues offrirent alors à lady Warder l'occasion qu'elle était venu attendre.
Ce serait simple.
Et cette fois elle agirait elle-même, Favrol refusant de s'exposer désormais. A vrai dire, elle éprouvait même une certaine ivresse à porter directement ce coup suprême.
Elle s'introduirait dans la villa, en plein jour, par la petite porte du parc, dont elle avait la clé, la nourrice, la prenant pour une visiteuse ne se défierait pas : elle saurait con.ment lui enlever l'enfant. Et Léona gagnerait ensuite le bois à la sortie duquel, Favrol garderait une voiture attelée.
i73i MARIAGE D'AMOUR
Quand la nourrice s'inquiùterait, donnerait l'alarme, ils seraient loin.
Sa seule crainte venait de ce qu'elle craignait de se rencontrer avec sa fille.
Fatalement, Berthe, en la voyant, lui parlerait, la trahirait.
Lady Warder attendit donc une nouvelle visite de sa fille à i\lignonnetlc. Jamais l'ancienne courtisane n'avait eu tant de hâte à revoir son enfani !...
Dès que Berthe, revenue enfin auprès de M""^ Donnel, l'eût quilléc pour rentrer à Paris, Léona donna ses ordres à de Favrol.
— C'est le dernier coup, — lui dit-elle. Et avec un mépris visible, elle ajouta :
— Puisque vous n'aimez pas à vous exposer, vous serez à voire airaire : il ne s'agit que de bien conduire vos chevaux. Leur petit en sûreté, notre pacle aura pris fin, et je serai généreuse envers vous. A demain donc.
— Comptez sur moi, comme je compte sur vous. A demain, répondit son complice.
Et il alla tout préparer.
Léona ne lui avait plus reparlé des vingt-cinq mille francs du jardinier, en ayant fait le sacrifice. De plus, d'après ses promesses, i'enlant enlevé, il se verrait désormais à l'abri de cette détresse affreuse qu'il avait connue un moment.
En prévision de ce qui allait se passer, Léona avait fait acheter, par Favrol, un petit breack à capote, très léger, et attelé de deux chevaux nerveux.
11 avait prélevé dessus une commission d'un millier de francs, mais possédait néanmoins dans les mains un équipage capable de dévorer d'une seule traite cinquante kilomètres.
Le lendemain, avant l'heure dite, il se trouvait avec la voilure contre la bordure du bois, sur un chemin à peu près désert, à quelques pas d'une ancienne carrière au fond de laquelle, les eaux des pluies s'écoulant formaient un bassin large et profond.
Ce chemin conduisait du côté de Rambouillet, et Léona comptait se jeter par là dans un des trains de la ligne de Bretagne, et regagner l'Angleterre par Saint-Malo ou tout autre port de la Manche, en emportant avec elle son innocente victime.
Favrol était depuis un long moment à attendre.
11 consulta sa montre.
— A ce moment, Léona doit être en train d'opérer. Une femme de tête, lady Warder. Il est vraiment malheureux qu'elle n'ait plus voulu de
moi pour mari. Quoique il y ait des moments où son audace et sa rancune me font peur!
En effet, à ce moment, Léona, vêtue avec recherche, mais d'un luxe sobre et de bon aloi, quoique très riche, quittait le petit pavillon dans lequel elle venait de vivre cachée plusieurs jours.
Et, prenant garde de n'être pas remarquée, elle s'enfonça dans le petit bois, se dirigeant au plus court vers la villa de la famille Donnel.
Deux ou trois voitures étaient déjà en station devant la porte : c'était ce qu'elle voulait.
S'élant assurée, du haut d'un tertre, de la solitude du petit parc, elle introduisit rapidement, dans la serrure de la petite porte, la clé que lui avait rendue de Favrol, et entra rapidement.
Nul n'avait aperçu sa manœuvre, elle en était sûre.
Se blotissant aussitôt derrière un retrait de fusains, elle attendit, l'œil fixé sur la villa.
A plusieurs reprises, des femmes en toilettes soyeuses passaient; la nourrice apparaissait par intervalles, son nourrisson sur les bras ; et c'étaient, autour d'elle, des exclamations admiratives.
Enfin, un moment, la nounou se retrouva seule sur le devant de lî villa, lui tournant le dos.
— C'est l'instant ! — se dit Léona.
Et, abattant sa voilette sur son visage afin d'être moins reconnaissable, elle se redressa avec énergie et se dirigea rapidement vers l'habitation.
Les dents serrées par la témérité, l'audace de sa manœuvre, se jetant, se hasardant ainsi en plein jour au milieu de de ses ennemis, elle arriva près de la nourrice.
Celle-ci se retourna au bruit de ses pas, un peu surprise : elle croyait toutes les visiteuses ordinaires parties.
Léona avait tressailli elle-même à l'espèce d'effroi ressenti par cette femme. iMais elle se força à sourire, un sourire qui tira ses traits d'une laçon singulière.
— On demande votre bébé, nounou. C'est M"'^ Donnel qui... Attendez-moi là, je vous le rapporterai moi-même...
Et, avançant les mains, elle enleva, d'un mouvement prompt, le petit être des bras de la nourrice, en lui posant un baiser hy[)ocrite sur la joue.
La nounou était restée interdite, un peu saisie.
Celte dame en robe de soie, devait être certainement, se dit-elle, une des amies de « madame ».
Cependant, une inquiétude vague, qu'elle ne s'expliquait pas, l'agilait : quand on voulait voir le bébé, d'habitude, on l'appelait.
Quant à Léona, une immense sensation de triomphe emplissait son crâne : elle tenait donc cet enfant dont elle aurait payé la possession de la moitié de sa fortune,
11 s'agissait maintenant de gagner la seconde partie de son jeu terrible.
Elle traversa le jardin gagnant rapidement le parc.
Quelques pas plus loin, c'était la petite porte, le mur qui protégerait sa fuite, et puis le bois, et les chevaux ardents qui l'auraient bientôt mise hors d'atteinte.