‹ [Mariage d'amourChapitre 107 sur 109 · LACHETE · texte numérisé non relu

LACHETE

Oui, Favrol, l'âme damnée, le complice avili de l'ancienne courtisane, était enfin hors d'éiat de prêter à Léona son criminel concours.

Ce n'était pourtant pas sans avoir eu, au dernier moment, l'espérance d'échapper au sort qui l'attendait.

Le costume, la mise, les llas-flas en imposent toujours à trop de gens.

L'agent de lady Warder était confortablement vêtu, il avait une voiture bien attelée de deux cobs vigoureux.

Et tandis que le paysan, monté dans le break avec le prisonnier et Malice, montrait la route à celui-ci pour se rendre à la gendarmerie, il faisait plus attentivement toutes ces remarques, et se livrait à des réflexions plus calmes.

11 y avait bien, contre le « monsieur » qu'ils venaient d'anôl-r, son stationnement, avec sa voiture, au coin du petit bois, dans ce cliemiu, ce sentier, plutôt, où ne passait jamais àirie qui vive.

— Cependant, — se disait le paysan, — c'est pas une preuve non plus que c'est un bandit.

Et, se rappelant les envolées habituelles des Parisiens vers la banlieue, en partie d'amourette, il se disait que c'était peut-être bien à un rendez-vous galant que ce « monsieur )) était venu.

— Justement, au coin du bois. Parbleu, c'est ce matelot qui m'a ficliu dedans. Va-t'y pas m'en cuire de m'ôtre mêlé de cette afTaiie?

Et il devenait de plus en plus perplexe à mesure qu'on se rapprochait de la gendarmerie.

Enfin, n'y tenant plus :

— Est-ce que vous connaissez, monsieur, pour siir, sans vous tromper? — demanda-t-il en s'adressant à Malice.

Et, aggravant :

— Car c'est pas en effet qu'il manque de la canaille sur cette terre; mais enfin on se fiche dedans parfois, et il pourrait nous en coûter si monsieur était simplement venu au bord du bois pour attendre... une particulière, comme ça se voit parfois, quoiqu'il soit pas tout à fait de la première jeunesse. ,

Favrol vit les incertitudes du paysan et saisit l'occasion avec une sorte d'angoisse.

— Monsieur a raison, — protesta-t-il d'une voix sifllante, — je suis un honnête homme.

Et, menaçant à son tour :

— C'est vous qui rnc paierez l'attentat inqualifiable que vous venez lie comtiietirc en portant la main sur moi comme vous l'avez fait.

— Là, vous voyez, — articula le cultivateur en s'adressant au matelot. — Tenez, vaut mieux reconnaître son erreur.

— Oui, vous faites erreur, une erreur terrible, — insista l'agent de Léona, voyant faiblir le cultivateur.

— Entendez-vous ce qu'il dit?

Puis, s'adressant directement à Favrol :

— Voyons, expliquez seulement pounjuoi vous étiez là avec voire voiture, contre le petit bois? Car c'est pas naturel, vous le comprenez, et c'est tout de même fait [)Our donner de l'inquiétude à de braves gens.

11 cherchait à se ménager une porte de sortie.

— J'attendais... une dame qui devait venir m'y rejoindre. Et vous risquez de me mettre dans la plus affreuse position qui soit.

Favrol, après une seconde d'hésitation, avait lancé ces mots avec force, se souvenant des précéiJentes paroles de l'homme des champs.

C'était en outre une des premières fois de sa vie où il ne mentait pas.

— Quand je le disais ! — exclama le paysan. — Une intrigue parbleu, des choses qui ne regardent pas le monde. Une boulette que vous m'avez fait faire, le maletot.

Et il envoya la main pour saisir les rênes.

Favrol eut une émotion terrible et tout son sang alilua à son visage.

Qu'il fût libre seulement une minute, il fouettait ses chevaux, il abandonnait Léona, il abandonnait tout et il s'enfuyait, il se terrait dans une retraite telle qu'il ne lût plus possible de le retrouver.

Mais, d'un geste brusque, le marin écarta la main de son interlocuteur.

— Puisque vous l'interrogez, demandez-lui donc aussi d'où provient la marque qu'il a sur la joue.

A cette question, le gentilhomme décJiu serra ses lèvres minces.

— Eh bien? — reprit Malice.

Celui qu'il interrogeait coula vers lui, sous ses paupières, un regard empli de venin.

— Ça, — dit-il d'une voix rauque, — c'est la suite d'une chute.

— Oui, du haut du mur qui entoure le parc de M. de Saint-Florent. Un grondement sourd, une espèce de sifflement étouffé plutôt, lui

répondit.

C'était Favrol qui, voyant la conviction ancrée dans le ciàne du marin, voyant se dissiper, s'évanouir l'espérance de salut glissée en lui un instant auparavant, laissait ainsi s'exhaler sa rage.

Malice, qu'une irritation contenue tenaillait, éclata d'un rire violent.

— Car, ce gentilhomme, — fit-il en s'adrcssant au paysan, — ce monsieur à équipage a été tout bonnement surpris au moment où il escaladait le mur d'un parc après avoir essayé d'empoisonner les chiens. Et c'est moi qui l'ai marqué là, tandis qu'il m'échappait après m'avoir planté son couteau ici.

Et il montra la place où le poignard du bandit l'avait atteint.

— Oui, — reprit-il, — allons à la gendarmerie. Je prends tout sur moi. Ah ! vous avez cru, parce qu'il est bien hahillé, parce que c'est Un <( monsieur » comme vous dites, que c'était un comte ou un marquis peut-être. Vous oubliez que l'habit ne lait pas le moine.

Favrol se mordait les lèvres jusqu'au san;;. '

Cette noblesse que le marin lui déniait, le ton de" mépris insultant avec lequel il parlait de lui faisait passer des rages sous son front.

Il av.'iit envie de lui crier qu'il avait réellernenl droit au blason écartelé (le gueules des Favroi. Et il se taisait cependant, parce que prononcer son nom c'était se perdre définitivement.

Le paysan, celui qui venait de s'instituer un inslant son défenseur, hochait la lêle maintenant, le considérant avec un air d'hostilité peu déguisée.

!) avait cédé d'abord à la considération innée de l'homme de la campagne pour les gens bien vêtus, un reste de l'ancien servage.

H avait aussi cédé à la prudence instinctive de l'ouvrier de la terre ; la crainte de se comprometire, de se mettre dans un mauvais cas.

Mais à présent le marin revendiquait pour lui toute la responsabilité.

En outre, par ses paroles dernières, il arrachait en quelque sorte le prestige du bourgeois, du « monsieur » qu'avait subi le paysan.

Le prisonnier n'était donc plus un personnage à considérer, à respecter, à craindre peut-être.

La demi-haine inconsciente, la jalousie de l'habitant des champs pour l'homme de la ville, pour le riche, le reprit tout entière.

Et à son tour, il grommela :

— Pour sûr, c'est vrai, l'habit ne fait pas le moine. Et on verra à la gendarmerie.

A ce dernier mot, Favroi, redevenu plus pâle, plus blême, plus livide, — d'une lividité cadavérique, — laissa retomber sa têie sur sa poitrine.

On entendit grincer ses dents et ses bras se tendirent en vain sur les cordes qui lui liaient les poignets.

Un instant après, ils arrivaient devant la porte de l'édilicc qui portait ces mots peu rassurants sur la façade :

GENDARMERIE NATIOiNALE

Le gendarme de planton apercevant un attelage confortable conduit par un marin, et, sur le siège, entre ce dernier et un paysan, un homme aux vêtements élégants, ligollé comme un malfaiteur, appela son chel'.

Celui-ci ^arut entouré de deux ou trois de ses hommes accourus par curiosité.

Il dit un mot et la voiture entra dans la cour.

Cette fois le misérable eut la sensation que c'était bien fini.

La lourde porte fut refermée derrière la voiture : il lui sembla que c'était déjfi celle de la prison.

MARIAGE DWMOUR IT«

Le brigadier le til entrer dans son bureau, en coropagoie de ses deux conti licteurs.

Malice expliqua immédiatement ce qui venait de se passer. Il ajouta :

— J'accuse cet homme d'attentat à main armée contre la rilla liabîtèe à Saint-Germain par le comte de Saint-Florent. H a jeté de la viande empoisouuée aux chiens pour les empcclier d'aboyer, ce qui pnxituve ses mauvaises intentions, et comme j'essapis de m'emparer de hii il m'a envoyé un coup de couteau ou de poignaixi qui m'a atteint près de Ttê-^ paule. Alors désarmé, blessé, je Tai marqué à la joue comme vous voye*.

Il ajouta encore que TolGcier de marine dont il était Tordonnance^ le lieutenant de vaisseau Brémonlier, avait reçu une nuit dans le même parc, d'un inconnu, deux coups de revolver qui avaient mis loni^temps sa vie en danger.

— Tout fait présumer que cet homme est aussi l'auteur de cette tentative de meurtre. Vous voyez que c'est un malfaiteur dangeivux.

Devant des accusations aussi graves, le brigadier de gendarmerie ne pouvait que gaixler le prisonnier et se livrer à un commencement d'enquête.

Favrol pousse à bout, comprenant lui-nième Li t ra^iiite de ses explications pour motiver sa présence aussi près de la villa habitée ji>ar les enfants d'adoption du comte de Siùat-Florent, conli'e lequel le jeune marin l'accusait justement d'avoir essayé de commettre un attentat avec escalade, Favrol rongeant ses levais décolorées, son regtird louche rivé sur la terre, eut la sens^ition vertigineuse de l'homme devant qui tout sombre.

Alors compi-enanl l'inutilité d'équivoquer davantage, prenant son parti, essayant de se sauver encore, s'il était possible, par la franchise» il dit qui il était; il donna son nom, son titre, il lit connaître le milieu social dans lequel il avait vécu, citant des célébrités du grand monde, des gens hautement cotés qu'il avait connus, fivquenlés... avant sa déchéance.

Saninianl peu à peu, oubliant sa tare personnelle :

— Mon nom a derrière lui cinq siècles d'existence,... cinq siècles d'honneur et de gloire. Un de mes ancêtres péril à Damiette, un autre à Bouvines en faisant triompher la France dans la personne du roi Philippe- Auguste. A Pavie où « tout lut perdu loi"s l'honneur », un autre de mes parents encore ne cessa de combattre que loi"sque, le bras haché de coups d'épée, sa main dcfaillanle laissa échapper la masse d'armes avec laquelle il défendait François I",.. Du reste à quoi bon continuer, on en trouvera les preuves clioz moi, dans deux cents combats, batailles ou sièges le sanj

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des Favrol a coulé... et pour quoi?... pour que le descendant de leur race échoue entre les murs d'une gendarmerie !...

Le misérable, le malheureux prononça ces derniers mots d'un accent rauque, désespéré, affreux.

Une sueur moite filtrait sur son front hlème.

Il faisait pitié et honte à la fois.

Le brigadier de gendarmerie, un vieux soldat portant les médailles de trois campagnes, le paysan. Malice qui, quoique jeune, connaissait déjà ce qu'i'tait le péril et ce qu'était la gloire, le considéraient tous trois avec une sorte de commisération.

Dans son instinct généreux et honnête, le marin en arrivait même à désirer s'être trompé.

Ce devait être aussi le sentiment du vieux soldat, car il adressa encore quelques questions à de Favrol, questions qui, quoique précises, indiquaient son désir de voir le prisonnier se laver de toute accusation.

Mais chaque parole ne faisait qu'accentuer la culpabilité du complice de lady Warder, des demi-aveux, des contradictions aggravant son cas à chaque interrogation nouvelle.

Enfin, le brigadier se leva de la chaise où il était assis; il se dressa, rouge, soufflant péniblement, la démarche lourde comme sous l'empire d'un malaise pesant, sa conscience de soldat poignée devant une telle chute.

— C'est bien, — dit-il à Malice et au paysan après leur avoir fait signer leur première déposition; — vous pouvez vous retirer.

Et à Favrol, d'une voix assourdie :

— Venez avec moi.

Au moment de sortir il prit, d'une façon déguisée, son revolver, après s'être assuré, d'un coup d'œil, qu'il était chargé.

Et cachant le revolver dans sa tunique, il conduisit le prisonnier dans la chambre de sûreté.

— Voici, — dit-il d'une voix dont la brusquerie cachait l'émotion — c'est votre logis. Je vais aviser le parquet, c'est mon devoir. Le reste vous regarde.

Il remuait les meubles rudimentaires du cachot, en disant cela.

Puis brusquement il sortit.

Favrol, resté seul, serra convulsivement, son front entre ses deux mains qui tremblaient. Un sanglot monta dans sa gorge, déchirant, lamentable.

Enfin il voulut voir la nudité affreuse de sa prison, comme il voyait sa position elle-même.

Ils regardèrent tout pâles. A demi ploneé dans l'eau, le^haut du corps de l'ancienne courtisane, de lady Warder... (P. 1750.)

Il inspecta lentement >on cachot cl tressnillil brusquemont.

Sur la petite table rivée au mur qui L:arnis>ait cette cellule se trouvait un revolver.

Il s'en approcha anxieux : c'était un revolver d'ordonnanee, de gros calibre épais, solide et il était chariié.

Alors cette parole du brigadier de gendarmerie lui revint 9 la mémoire :

1746 MARIAGE D'AMOLR

— Le reste vous regarde.

Oui, il comprenait : ce ciievronné de toutes les guerres de son époque avait voulu éviter au dernier descendant de tant de preux d'aller finir au bagne ou dans les gémonies d'une maison centrale.

Cette arme, il l'avait oubliée exprès.

Il y avait six cartouches dans le barillet, Favrol n'avait qu'à presser la détente.

Et il laverait son honneur dans son propre sang.

Le misérable regarda l'arme un instant.

Puis lentement il se recula.

Il se recula, son regard rivé sur le revolver, avec terreur, avec épouvante.

Il marcha ainsi à reculons, ses yeux distendus attachés sur l'arme, jusqu'à ce que le mur l'arrêtât, l'empêchant de fuir plus loin, le condamnant à rester en lête-à-lête avec cet instrument de délivrance, il est vrai, mais de délivrance par la mort.

Toute la lâcheté du noble taré venait de reparaître, de le reprendre.

Sen lèvres sans couleur balbutiaient des mots sans suite, des adjurations.

La mort!., la mort!... Ah ! tout plutôt que la mort!...

Il était bien réellement le dégénéré, l'avili, la « chilTe humaine »\

Et il resta ainsi angoissé, blêmi davantage encore, s'il était possible, lace à face avec ce canon béant et ses six balles de plomb.

Le temps s'écoulait éternel, morne, empli de silencC; comme de vide, le vide de son cœur, de son cerveau.

Enfin le brigadier qui, pâle d'attente, était resté enfermé, attendant la détonation, rouvrit la porte.

Il vit le misérable blotti dans un coin, le regard eiîaré et lâche.

Un pli de mépris souleva sa lèvre.

Sans un mot, il marcha vers fe revolver qu'il avait mis là, le reprit, et sortit refermant la porte à double tour.

— Allons, — murmura-l-il, — il ne vaut même pas ce que j'e?pérais. Et il envoya son rapport au parquet. Désormais, Fa viol appartenait à

la justice des hommes.

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