LA LUTTE
Durant ce temps, Léona avait réussi à gagner les premiers massifs du parc.
Les allées sinueuses devaient favoriser sa tuile, la dérober rapidement
à tous les regards. Nul, ne soupçonnant une telle résolution, ne l'avait remarquée. Restait la petite porte à franchir, et elle était sauvée ; son œuvre exécrable était accomplie.
Elle y arriva, l'ouvrit d'un coup brusque, et s'y engouffra. Et aussitôt la clé résonna dans la serrure, refermant le passage par lequel, seul, on pourrait la poursuivre.
— Maintenant, oui, maintenant, je tiens ma vengeance! — silfla-telle. — Rien de tel que l'audace!
Et elle s'élança à travers le bois.
Mais la nourrice inquiète, troublée de ne pas voir rapporter le bébé, s'avançait vers la maison.
A ce monicnt Jacqueline Delbeau parut devant elle : elle vit ses bras vides, et une angoisse soudaine arrêtant les baltenients de son cœur :
— Nourrice? qu'avez-vous fait de bébé? — dit-elle d'une voix éiraiiglée, terrible, tandis qu'une pâleur livide couvrait son visage.
— Il n'est donc pas?...
Elle tremblait en disant cela. Elle n'eut pas le temps d'achever : Jacqueline Delbeau avait bondi sur elle et lui meurtrissant les bras, lui criait:
— Malheureuse, qu'avez-vous fait de mon enfant?
— Une dame... elle me l'a pris... me disant qu'on le demandait, — balbutia la Vosgienne éperdue.
Un cri effrayant lui répondit.
— On a volé notre enfant! On a volé notre enfant ! Et, folle, elle s'élança à travers le jardin,
Dans le salon, la jeune mère, à ce cri, s'était dressée tout d'une pièce, de dessus la chaise longue où elle était étendue faible encore.
Puis, brusquement, elle porta la main à son cœur, et s'affaissa, niomenlanément privée de vie, entre les bras de Lîerlhe Raymond, tandis qu'Hector Drémonlier s'élançait au dehors.
L'ancien garde et M™* iieilhier étaient accourus. Dépeindre le désespoir de tous? Impossible!
Le pauvre, le mignon petit être, perdu, enlevé, était-ce possible?
Le vieux soldat fouillait avec une sorte de rage folle, les fourrés du jardin, s'accusant d'avoir mal veillé, parlant de se suicider si l'enfant n'était pas retrouvé tout de suite,, cherchant un indice.
Il aperçut une empreinte de pas sur une des allées du parc ralissée le malin même.
Alors il se rappela l'alerte qu'il avait eue une nuit et à laquelle il n'avait plus songé; dans une inspiration soudaine il s'élança vers la purle qui menait au bois.
1748 ^lARFAGI-: D'A MOU P.
Les marques d'un piétinement récent étaient hélas! trop visibles.
— Ah! malheureux que je suis, — s'écria-t-il, — c'est par là qu'à di!i passer celte femme... la voleuse d'enfant!
H a^i'iffa ses doit^ts à la porte qui ré.sista.
— La clé, une pioche, n'importe quoi! — cria Jacqueline en se tordant les bras.
Le jardinier accourut avec son outil, le père Berthier le lui arracha, et en deux coups de fer ciit jeté la porte à bas.
Et ils s'élancèrent tous dans le bois.
A ce moment, une voilure s'arrêtait devant la villa et M. et M"' de Saint-Florent en descendaient, venant faire à la jeune mère, à son cher ange, leur visite quotidienne.
Frappés du silence de la maison, de l'absence des domestiques, saisis d'un pressentiment douloureux ils se précipitèrent à l'intérieur.
Ils aperçurent alors Berlhe s'efforçant de rappeler Mignonnette à la vie et qui, en quelques paroles entrecoupées, leur apprit ce qui venait de se passer.
— Mon Dieu, vous êtes donc sans pitié 1 — gémit la comtesse en tombant à genoux devant le corps inanimé de sa fille adoptive, tandis que son mari s'élançait au dehors.
Ah! il pouvait se hàler, ainsi que ceux qui avant lui s'étaient élancés sur la trace des ravisseurs!...
Léona avait de l'avance, et, serrant l'enfant volé conire elle, se dirigeait en courant vers l'endroit où Favrol devait l'allcndre avec la voiture.
Elle arriva ainsi près de l'ancienne carrière derrière laquelle elle comilait trouver son complice.
Tout à coup elle s'arrêta, glacée : il n'ét.iit pas au rendez-vous, la campagne était déserte.
— Le lâche! -—rugit-elle, — m'aurait-il trahie?
Et les yeux hagards, elle bondit vers la lisière du bois, espérant encore l'apercevoir à quehiue distance.
Mais non : il ne s'y trouvait pas. Elle était seule!...
A ce moment des cris arrivèrent jusqu'à elle.
Elle s'arrêta, prêtant l'oreille, pareille à la bête traquée.
Plus de doute, on était à sa poursuite.
Jacqueline Delheau, l'officier de marine, le père Berthier, la nourrice, tous les domestiques, s'étaient lancés dans le bois, cherchant la trace de ceux qui, sans doute étaient embusqués là tout à l'heure et qui emportaient l'enfant.
Lady Warder comprit qu'elle n'allait pa- tarder à être découverte.
Ello eut d'abord la pensée de fuir à travers champs : mais on l'apercevrait, on la raltraperail.
Il valait mieux rentrer sous bois, gagner le pavillon qu'elle avait lour. Là, elle serait à l'abri. Et la nuit, elle emporterait son fardeau.
Comme les bêtes fauves dont elle semblait réellement issue, elle se replongea donc sous les fourrés, lorsqu'une clameur terrible retentit, non loin d'elle... Léona se recula, alors, pâle, les yeux étincelanls et dilatés, les dents serrées.
Jacqueline Delbeau, comme guidée par son instinct, venait de surgir devant elle.
— Voleuse! — gronda la femme du peuple en lui barrant la route. — Voleuse 1
Et d'un élan formidable, elle bondit sur Léona, ses forces centuplées dans un effort si violent, qu'elle lui arracha l'enfant.
Une sorte de rugissement aigu et féroce répondit à sa victoire due à la surprise, — rugissement de hyène, de tigresse, — et Léona, lady Warder, la femme qui n'avait jamais reculé devani un crime se révéla.
Jacqueline vit luire dans son œil une menace de mort : la voleuse d'enfant, ne pouvant l'emporter vivant était capable de ne vouloir laisser, dans ses bras, qu'un cadavre.
Un cri de détresse sortit alors de sa gorge. Et regardant subitement autour d'elle, elle s'élança en arrière, déposa l'enfant éploré sous l'abri d'une touffe de coudrier, et comme une lionne, se dressa entre lui et Léona, prête à le défendre.
Il y eut alors quelques minutes affreuses; Léona comprit au froissement des branches, dans le bois, qu'on accourait à l'aide de son antagoniste, de son ennemie : elle n'avait que le temps de mettre à exécution sa dernière et horrible inspiration et à fuir... peut-être... si elle pouvait.
L'élreinte des deux femmes eut alors quelque chose d'horrible.
Elle s'élança.
La carrière était à quelques pas, béante.
Soudain, un blasphème vomi par la bouche de Léona remplit l'air : la terre venait de manquer sous elle, — oui, un blasphème... mais s'achevant en accent de triomplie infernal!...
Car elle ne roulait pas seule dans le précipice : ses mains cramponnées à son ennemie, l'entraînaient avec elle.
11 y eut alors un silence poignant, puis un choc sourd de corps contre les rochers, un jaillissement d'eau.
El ce fut tout.
Lorsque M. de Saint-Florcnl, le père Berlhier, le fiancé de Berlhe,
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arrivèrent, guidés par l'appel lancé nu jiremier moment par Jacqueline, ils trouvèrent l'enfant que le comte, d'un mouvement sponlané, serra sur son cœur d'un élan intraduisible.
Mais celle dont ils avaient entendu la voix?
Se penchant alors alors sur la carrière, ils regardèrent tout pâles. A demi plongé dans l'eau, le haut du corps de l'ancienne courtisane, de lady Warder, émergeait à demi, sa tête, qui avait porté sur les rocs, était couverte de sang.
A quelques pas, gisait la femme du peuple, ses yeux expressifs tournés avec une expression de résignation et de joie profonde sur ceux qui accouraient avec mille dilficultés à son secours.
Ce fut le comte de Saint-Florent qui, le premier, tendit ses bras vers elle pour la relever.
— Sainte martyre ! — nmrmura-t-il. — Oh! pardon!...
Un sourire d'une expression céleste passa sur le visage de Jacqueline Delbeau.
— Qu'importe, — répondit-elle, — puisque l'enfant est sauvé.